Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Dix ans après le coup d’État, le Honduras forcé à migrer

mardi 5 novembre 2019, par Félix A. Molina

La population de l’Amérique du Nord, souvent ne sait pas comment répondre aux questions posées par la situation sociale et politique tendue du Honduras, un pays sous l’influence transnationale des États-Unis et du Canada.

Pourquoi tant de manifestations de milliers de personnes, presque sans interruption, au cours des dix dernières années, et pourquoi les gens partent-ils massivement en caravanes forcées à travers le Guatemala et le Mexique vers ce Nord coupable ?

Il n’y a pas de réponse simple à ces questions et il n’est pas honnête de répéter le cliché selon lequel les gens fuient l’extorsion et la violence générées par les « maras », dont la dynamique est organisée et administrée par des policiers et des politiciens sans scrupules engagés dans de multiples formes de crime organisé.

En juin 2019, j’ai participé à une marche à Montréal en solidarité avec les 69 millions de personnes dans le monde qui, comme moi, ont été déracinées, et ce pour diverses causes. Ces causes comprennent la violence armée, l’extrême pauvreté et l’inégalité comme formes tout aussi extrêmes de violence, la criminalité organisée, y compris la corruption, et la source de tout cela, c’est l’impunité.

L’activité a été organisée par Développement et Paix en collaboration avec d’autres acteurs locaux. À la fin du trajet, j’ai livré un témoignage de mon histoire d’exil politique ici au Canada et d’autres ont fait de même. Dans la plupart des cas, nous avons convenu que « migrer » n’était pas un choix heureux, mais une décision prise sous la pression de circonstances difficiles ou tragiques.

Je suis arrivé dans ce pays il y a presque trois ans, après avoir survécu à deux attaques à main armée en mai 2016 à Tegucigalpa, la capitale du Honduras. Le 20 juillet de la même année, j’ai demandé l’asile à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau parce que j’étais conscient que le fait de continuer à vivre au Honduras signifiait courir le risque réel de mourir.

Depuis le coup d’État de juin 2009 dirigé par les États-Unis et soutenu par le gouvernement du Canada (sous le gouvernement de Stephen Harper), le Honduras n’a pas amélioré son sombre bilan en matière de violations des droits humains. Loin de là. En 2016, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a décrit le Honduras comme l’un des pays les plus dangereux pour les défenseurs des droits humains et c’est également l’un des plus dangereux au monde où exercer le métier de journaliste. Ce sont 79 personnes dont la profession est reliée aux médias, incluant des journalistes, des animateurs de radio et de télévision, des photographes, des cameramen et des propriétaires de médias, qui ont perdu la vie entre 2001 et septembre 2019. La quasi-totalité de ces crimes, soit 91 %, reste impuni, faute d’enquêtes menées de manière crédible. Le Honduras se classe actuellement au huitième rang des pays du monde avec le plus grand nombre de demandeurs d’asile, devançant des pays en guerre.

Un coup d’État perpétré par des forces multinationales

Le coup de 2009 est un des éléments centraux pour amorcer toute réponse à propos du Honduras, où la population exige actuellement l’expulsion du président imposteur Juan Orlando Hernández, principal bénéficiaire de la destruction de l’État de droit et des violences qui en résultent.

Les attaques à mon encontre procèdent d’un amalgame de facteurs systémiques et d’acteurs corrompus, y compris des fonctionnaires, des policiers, des militaires et des investisseurs privés qui sont unis en marge de la loi. Ces acteurs qui financent et commandent la mort de personnes à l’aide du capital international se sont assuré la complicité du pouvoir local et l’impunité absolue. Ils contrôlent tout avec des ressources sales et le pouvoir des armes officielles.

Le cas de Berta Cáceres, leader autochtone la plus emblématique du pays, fait partie de ce complot. Elle a été assassinée par la société de production d’électricité Desarrollo Energéticos (DESA), une société soutenue par l’armée nationale, par une banque associée au blanchiment d’argent provenant du crime organisé et de la corruption, une banque d’Amérique centrale et deux banques européennes avec comme motif d’investir dans des projets supposément « verts », c’est-à-dire les mines à ciel ouvert, les barrages hydroélectriques et les parcs photovoltaïques, sans consultation préalable de la population. En 2015, on estimait que plus de 70 % du territoire national avait été octroyé en concessions minières.

Berta dédiait sa vie à stopper ce modèle destructeur. En date de la publication de cet article, les auteurs intellectuels du crime contre Berta — la famille Atala Zablah ainsi que la famille du gouvernement, identifiés par la famille Cáceres — n’ont pas été jugés. Et dans mon cas, l’État n’a toujours pas détenu ni identifié les responsables des attaques, exposant ma famille au risque total.

Je dois dire sans détour que le coup d’État de 2009 a été perpétré par des forces multinationales, afin d’imposer un mode de production de capital basé sur l’extraction de minéraux et l’invasion des territoires ancestraux. Il s’agit d’un modèle d’exploitation du travail dans les grands parcs industriels, qui impose des monocultures agro-industrielles et, en outre, permet au crime organisé d’opérer sous diverses manifestations et dans le cadre de violences militaires et paramilitaires. Le Canada fait partie de cette vision, complice de ce type d’entreprise dans un pays vulnérable. La mine d’Azacualpa à San Andrés, Copán, est l’exemple actuel le plus dévastateur de l’investissement canadien au Honduras.

Émigration massive

Comme résultat de ce mélange de facteurs brutaux, le Honduras connaît actuellement la cinquième vague d’émigration forcée la plus visible de son histoire, un exode que le Nord ne peut ignorer. Les caravanes des familles honduriennes qui traversent le Guatemala et le Mexique vers les États-Unis et le Canada sont comparables à la marée humaine africaine qui traverse la Méditerranée ou au cyclone humain qui traverse l’Europe de l’est vers son centre.

La première vague vient de la guerre imposée par les États-Unis contre les mouvements de libération du Guatemala, d’El Salvador et du Nicaragua entre 1979 et 1989, pendant laquelle le territoire hondurien a été utilisé pour entraîner et mobiliser les troupes qui épaulaient les interventions états-uniennes dans la région, et réprimer la dissidence sociale et politique, au nom de l’anticommunisme, dans le contexte de la guerre froide. Des mines antipersonnels ont également été semées à la frontière sud-est du pays.

Dix ans plus tard, en 1998, l’ouragan Mitch a dévasté le Honduras et le Salvador, forçant plus de 300 000 personnes à quitter le pays.

Vingt ans plus tard, l’ouragan du coup d’État de 2009, suivi de la fraude électorale en 2013 et 2017, a dévasté l’espoir d’un changement démocratique et a chassé des milliers de personnes au cours des deux dernières années.

Ces cinq vagues d’immigration forcée ont changé de visage selon les causes, mais elles souffrent de la même douleur à l’heure du départ, en route et à l’arrivée. D’abord, les paysans souffraient en raison des mines antipersonnels posées à la frontière entre le Honduras et le Nicaragua, par Elliot Abrams et ses acolytes, émigrant jusqu’à la frontière du Mexique, des États-Unis et du Canada ; ensuite, des femmes au chômage suivies par divers professionnels ont emprunté le même chemin, étranglées par la violence de la pauvreté ; ce furent par la suite des milliers d’enfants non accompagnés, et depuis avril 2018, des familles entières quittent le pays. Elles fuient vers les pays qui causent leurs problèmes.

La situation aujourd’hui

Malgré l’appel de l’Organisation des États américains (OEA) en faveur de la tenue d’un nouveau scrutin après les élections controversées de 2017, les États-Unis ont immédiatement reconnu Juan Orlando Hernandez, dont la corruption et les violations des droits humains sont flagrantes. Et le Canada a suivi cette logique américaine de reconnaissance d’un régime illégitime.

Dans ce contexte, les États-Unis et le Canada appuient un régime d’appauvrissement, de violence et de crime organisé, de surcroît documenté par le pouvoir judiciaire américain, qui a ouvert des procès pour trafic de drogue à grande échelle contre le frère de l’usurpateur de la présidence hondurienne, M. Juan Antonio Hernández, alias « Tony Hernández », reconnu coupable en octobre 2019 par la Cour du District sud de New York. L’ancien président Rafael Callejas et le fils de l’ancien président Porfirio Lobo sont en attente de jugement. Et la liste continue... On pourrait s’attendre à ce que des accusations soient portées contre Lobo lui-même et contre Juan Orlando Hernández.

Environ 75 % de la population hondurienne est appauvrie, sans revenu décent, sans terre, sans accès à l’éducation gratuite, sans eau potable, sans accès à la santé publique. Et c’est aujourd’hui le pays le plus inégalitaire d’Amérique latine. C’est pourquoi il y a des caravanes qui traversent le Mexique. C’est pourquoi ont eu lieu ces derniers mois de grandes manifestations à l’intérieur du pays pour exiger la démission de Juan Orlando Hernandez, dont le nom a été mentionné à plusieurs reprises durant le procès contre son frère [1], en qualité de co-conspirateur dans le narcotrafic à grande échelle.

Face à ces faits, ma décision en tant qu’exilé pour des raisons politiques est de dénoncer les voleurs de l’espoir collectif du peuple hondurien, qui nous ont contraints à partir — souvent de façon irrégulière et en prenant d’énormes risques — en destination de l’Europe, l’Australie et plusieurs pays des Amériques, dont le Canada, pays qui profitent tous d’une manière ou d’une autre de ces vulnérabilités au Honduras.

Dans ce contexte, nous ne pouvons souscrire à cette rhétorique raciste qui construit des murs et militarise les frontières, transformant un problème social et humain, comme la migration forcée, en un problème de sécurité nationale, qui est attaqué avec des armes de guerre et des fondamentalismes fascistes, et qui semble promouvoir la réélection de suprémacistes dans les gouvernements du Nord riche...

De plus, dans nos pays d’origine, nous ne devons pas accepter le cynisme d’un discours officiel qui criminalise les migrants (et leurs alliés et défenseurs), tout en profitant de l’argent qu’ils envoient à leurs proches. Ce sont huit milliards de dollars par an que rapportent les envois de fonds de la diaspora, une diaspora qui subit moult difficultés, mais qui représente des avantages économiques pour le gouvernement et le secteur privé qui se nourrissent de la souffrance de la plupart des hommes et femmes sans papiers. Nous sommes confrontés à un capitalisme sauvage qui considère les gens comme un produit d’exportation. Un produit humain bon marché. Pur esclavage.

Canada : partie du problème, partie de la solution

Si le Canada fait partie du problème, disons aujourd’hui qu’il doit faire partie de la solution. Premièrement, en ne reproduisant pas cette fausse sensiblerie médiatique qui cache les causes et les responsabilités de la vague migratoire et des manifestations populaires contre la dictature du crime organisé. Plus de manipulation sentimentale, rejetons ce discours qui montre des femmes et des enfants migrants pleurant ou parlant d’une espérance éthérée, qui produit de la sympathie et de l’intérêt humain, mais qui ne propose pas de changements et qui ne parle pas des causes de ces souffrances. Nous voulons plutôt que le Canada analyse les causes systémiques de cet exode dont il est coresponsable. Nous ne voulons plus de larmes ou de messages d’espoir, nous voulons des actions concrètes, et pour cela, le Canada doit d’abord agir en cohérence avec ses obligations en matière de respect des droits humains.

Nous ne voulons pas non plus qu’Affaires mondiales Canada véhicule l’image trompeuse d’un pays qui respecte les droits humains en Amérique centrale tout en appuyant la dictature hondurienne dans cette région par sa rhétorique politique et idéologique, ainsi que par des pressions nationales et internationales, par des investissements dans les secteurs minier, immobilier, touristique et industriel. Ce double jeu est inacceptable.

Nous ne pouvons tolérer cette hypocrisie qui place la migration vers le nord dans le domaine de la défense nationale ou de la sécurité intérieure et, en même temps, en profite pour exploiter sa force de travail, faisant fi des conventions internationales en matière de travail et leur application en droit interne.

« Fais ce que je dis, mais ne fais pas ce que je fais »... Canada, c’est assez ! Nous ne pouvons plus tolérer que le déguisement et la tromperie deviennent la norme de notre politique étrangère. Ça fait de nous des complices. Et nous ne voulons pas être complices. Les gens continueront de fuir leur foyer à la recherche d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants. Le Canada doit les accueillir à bras ouverts.

Dans une lettre adressée au premier ministre Trudeau, le 20 décembre 2018, Serge Langlois de Développement et Paix fait les propositions suivantes : « À court terme, il est donc urgent que le gouvernement du Canada exerce son leadership dans la région, en collaborant avec ses homologues américains et mexicains pour assurer la protection des personnes migrantes qui en font la demande. Ensemble, ces alliés ne doivent tolérer aucune violation à la dignité ou aux droits des personnes migrantes comme garantis par la Convention de Genève de 1951. [...] Le Canada doit condamner les mesures politiques et économiques répressives qui affectent ces populations et défendre les fondements démocratiques et les droits fondamentaux qui permettent aux gens de vivre dans la dignité... ».

En tant que Hondurien, je souscris à cette proposition et j’ajoute que le Canada doit cesser d’appuyer la dictature hondurienne et ouvrir ses tribunaux nationaux comme espace de dénonciation pour les victimes des activités minières, agro-industrielles et touristiques au Honduras, afin d’offrir réparation aux victimes et fermer définitivement la porte à l’impunité qui humilie mon peuple.

Accompagner les caravanes

En conclusion, si nous voulons vraiment résoudre la crise migratoire, causée par la violence du crime organisé qui contrôle l’État, nous devons identifier, dénoncer et changer les facteurs qui poussent des populations entières à l’exil. Pour ce faire, nous devons suivre les caravanes et faire le chemin vers le nord avec elles, où les causes profondes de l’injustice sociale et de la violence systémique prennent racine. Et accompagner la lutte du peuple hondurien pour changer l’État, à commencer par l’expulsion des criminels qui s’emparent des institutions gouvernementales. « Si les corrompus partent, nous rentrons », crient en chœur les migrants dans les caravanes. Et moi-même, je commencerais à préparer mon retour.

Impunité et exclusion sociale au Honduras
 
Dans son rapport du 3 octobre 2019, la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) a constaté l’existence d’une impunité structurelle au Honduras : en ce qui concerne les crimes contre la population générale, 9 crimes sur 10 restent impunis et en ce qui concerne les crimes contre les défenseur·es des droits humains, 97 % demeurent impunis. Dans le cas des crimes commis par des agents de l’État et des membres des forces de sécurité publique, l’impunité est quasi absolue. En somme, la police et l’armée agissent en toute impunité contre la population.
 
Au Honduras, la pauvreté touche plus de 70 % de la population. Plus de 300 personnes fuient le Honduras chaque jour et plus de 100 000 par an.

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En collaboration avec la revue Caminando. Ce texte sera également publié dans le vol. 34 de la revue Caminando, à paraître en décembre 2019, qui se penche sur les causes structurelles des migrations et déplacements forcés en Amérique latine. www.caminando.cdhal.org

Traduction : Myriam Cloutier (JdA), avec la collaboration de Joëlle Gauvin-Racine (Caminando)

Crédit photo : Ray Obando


Notes :

[1] « Tony » Hernandez, frère du président du Honduras, a été reconnu coupable de trafic de cocaïne le 18 octobre 2019. http://www.rfi.fr/ameriques/20191019-frere-president-honduras-reconnu-coupable-trafic-drogue-tony-hernandez


Inédit

Syrie du Nord : une dure leçon pour les luttes à venir ?

mardi 5 novembre 2019, par Çiya Dunya

Fin 2016, je suis au Rojava avec quelques autres volontaires internationaux. Le moral est bas : nous venons d’apprendre que deux de nos camarades proches sont tombés au combat et nous nous sentons inutiles, éloignés des lignes de front, en attente. Nous avons chacun tout abandonné dans nos pays respectifs, partant bénévolement prendre les armes pour soutenir la révolution que les Kurdes ont démarrée en combattant Daech (acronyme arabe de l’État islamique (EI)), ignorant quand, dans quel état nous reviendrons, ni même si nous reviendrons. L’un d’entre nous, s’exprimant en anglais, brise le silence : « Lorsque je me sens inutile, je pense à l’ONU et ça va mieux ». Un délai de quelques secondes et l’atmosphère se détend un peu, quelques rires et sourires. Cette phrase, lourde de sens, nous remet les choses en perspective. Nous faisons ce que nous pouvons et bien que peu nombreux, nous avons un impact, aussi petit soit-il. Absente, l’ONU, qui regroupe 193 pays membres, comprenant les plus grandes armées du monde et dont le but premier est de maintenir la paix internationale, n’intervient pas, ne bouge pas le petit doigt.

Les Kurdes : première ligne dans la lutte contre Daech

En 2011, la guerre civile éclate en Syrie. Profitant de l’instabilité de la région, Daech envahit près du tiers de ce pays, ciblant particulièrement les territoires habités en majorité par les Kurdes. Les Kurdes mobilisent alors des armées de volontaires pour lui résister comme ils le peuvent, mais, sous-équipées, elles ne parviennent pas à prendre l’avantage, et Daech continue d’avancer. Jusqu’à la bataille de Kobanê.

Jusqu’alors, Daech n’avait subi aucune réelle défaite. Les armées régulières de la région préféraient souvent se sauver que de l’affronter. Voyant la résistance dans Kobanê, les États-Unis décident d’intervenir et d’offrir un soutien aérien pour contrer Daech en pleine expansion. Cette bataille fut la première défaite de Daech, et Kobanê est maintenant une ville mythique au Rojava. Après cette bataille, les forces kurdes commencent à reprendre des terrains sous contrôle de Daech. Rapidement, les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont créées, regroupant les unités kurdes (YPG, YPJ, etc.) et bien d’autres (arabes, assyriennes, yézidis, etc.) qui les rejoignent rapidement. En février 2019, le dernier territoire de Daech est libéré par les FDS. En fin de compte, ce sont les FDS qui ont fait le gros du travail dans le combat contre Daech. En 5 ans, plus de 11 000 combattants et combattantes des FDS ont perdu la vie et plus de 22 000 blessé·es sont à dénombrer dans leurs rangs.

Retrait américain et l’abandon des Kurdes

Après avoir fait les plus grands sacrifices pour contrer Daech, le Rojava est abandonné à un triste sort. En effet, le 6 octobre dernier, Trump ordonne le retrait des troupes états-uniennes du nord de la Syrie, laissant le champ libre à une invasion turque, qui commence sans surprise deux jours plus tard. Il est important de mentionner que, les jours précédents, les États-Unis ont fait détruire les fortifications que le Rojava détenait en cas d’attaque de la Turquie, prétextant que c’était une preuve de bonne foi et que l’armée états-unienne les protégerait de toute façon...

S’ensuivent près de deux semaines d’offensives, où les Kurdes et leurs alliés mènent une résistance héroïque, surtout concentrée sur la ville de Serokanî, sans aucun soutien aérien. Puis, le 18 octobre, les États-Unis annoncent glorieusement avoir obtenu un cessez-le-feu de la Turquie pour 5 jours... pour laisser le temps aux forces du Rojava de se retirer d’une zone de 30 km de la frontière avec la Turquie, ce qui représente une bonne partie du nord-est de la Syrie. Cette « entente » entre la Russie et la Turquie est par la suite confirmée le 22 octobre.

Moscou et Ankara s’entendent, mais qu’est-ce que ça sous-entend ?

Tout d’abord, rappelons que les principaux intéressés n’ont jamais été consultés... malgré tous leurs sacrifices, l’avenir des Kurdes a été négocié sans eux. Ensuite, la Turquie justifie cette « zone de sécurité » car elle considère le YPG et le YPJ comme étant des organisations terroristes, ce qui justifierait l’installation d’un territoire tampon de 30 km à la frontière turco-syrienne en prévention d’attaques venant du Rojava. La rhétorique est douteuse, notamment car aucune attaque n’est venue du Rojava depuis sa mise en place. Évidemment ce n’est qu’un prétexte, aussi faux que malicieux : en plus de justifier l’injustifiable, il laisse croire que le Rojava représente une menace quelconque.

Mais le plus terrible est ce que la Turquie veut faire de ce territoire. Plus qu’une « zone de sécurité », il est aussi question d’y installer jusqu’à 2 millions de réfugiés, la plupart ne venant pas de cette région de la Syrie. Cette zone sera patrouillée par des soldats turcs et russes (nous y reviendrons plus loin), il est donc évident que beaucoup de minorités seront poussées à la quitter, particulièrement les Kurdes. Cette expulsion de masse peut très bien être qualifiée de nettoyage ethnique, puisqu’il s’agit de remplacer les peuples qui y vivent par d’autres. Donc Trump, Erdogan et Poutine se félicitent de ce plan, tout triomphants, et se complaisent dans leurs accords dont la stratégie est celle d’un nettoyage ethnique. Et très peu de médias le soulignent, peu de pays le condamnent dans ces termes et aucun n’intervient réellement. C’est encore plus absurde considérant la reconnaissance, le 29 octobre dernier, du génocide arménien par les États-Unis. Il faut donc croire qu’ils peuvent en reconnaître un, mais pas en empêcher un ? Le monde est complice d’un autre nettoyage ethnique annoncé, mais présenté comme étant une victoire pour la paix dans la région. Cette ironie se reflète également dans l’appellation propagandiste choisie pour désigner l’opération lancée par l’armée turque : « Source de paix ». On ne pourrait trouver plus trompeur.

Que cherche la Turquie ?

La Turquie, cette puissance économique et deuxième puissance militaire de l’OTAN, est actuellement dirigée par Erdogan, premier ministre de 2003 à 2014 et président depuis. Loin d’être un exemple pour le respect des droits humains, l’histoire de la Turquie est entachée de l’oppression des minorités vivant sur son territoire. Pour les Kurdes, massacres et déportations sont monnaie courante. Leur langue a même été niée et interdite de 1983 à 1991. On peut aussi mentionner les génocides arménien, grec et assyrien effectués lors de la Première Guerre mondiale par l’Empire ottoman.

Derrière les dérives autocratiques d’Erdogan se cache un attachement à une identité islamique ottomane qui dicte, entre autres choses, l’éradication de ceux qui lui font obstacle. Rappelons-nous, à titre d’exemple, la purge massive de ses opposants (güllenistes, kémalistes, militants de la cause kurde, etc.) suivant une tentative de coup d’État en 2016 : des centaines de milliers de personnes limogées, plus d’une centaine d’organes de presse fermés, des dizaines de milliers d’incarcérations, etc.

À maintes reprises, le soutien de la Turquie à Daech a été prouvé et dénoncé. Pendant que les combattants et combattantes du Rojava se battaient contre Daech, le régime turc le finançait en lui achetant illégalement du pétrole et du coton, entre autres. La frontière turque a, à quelques exceptions près, toujours bloqué le passage des troupes contre Daech, mais celle-ci était très perméable pour les forces de Daech. Cet appui aux islamistes extrémistes n’est pas une surprise lorsqu’on constate les visées néo-ottomanes d’Erdogan et le rêve de faire de la Turquie LA puissance islamiste du monde.

On parle souvent des incursions turques au Rojava de 2016 et 2018, mais on présente souvent celle de 2016 comme étant une offensive contre Daech. À ce moment, j’étais au Rojava, et je peux confirmer que c’était tout le contraire. Les forces turques venaient ralentir notre avancée contre Daech et nous bloquaient en « prenant » les territoires de Daech. Ce n’était qu’un changement d’uniforme : de Daech vers soldat turc. Deux de mes camarades en ont payé le prix : Robin Agiri (Michael Israel) et Zana Çiwan (Anton Leschke) participaient à une offensive contre Daech et ils ont été tués, avec d’autres combattants et combattantes kurdes, non pas par Daech, mais par la Turquie. Pour protéger Daech, la Turquie avait effectué un bombardement aérien sur la position des FDS.

En 2018, l’armée turque a envahi Afrin, le canton ouest du Rojava. Depuis, elle occupe la région commettant son lot de crimes de guerre : exécutions sommaires, pillages, déplacements des populations kurdes et yézidis. Le nettoyage ethnique avait déjà commencé.

On peut donc facilement anticiper ce qui se passera dans la « zone de sécurité » occupée par la Turquie. Il est aussi évident qu’une grande partie des populations locales quittera cette zone pour éviter les exactions de la Turquie islamofasciste.

Tuer la paix

Non seulement les forces du Rojava ont fait les plus grands sacrifices pour libérer les territoires de Daech, mais elles sont aussi la source d’une expérience sociale unique, avant-gardiste et donnant des résultats comme nous n’en avons jamais vu. Elles ont mis en place le confédéralisme démocratique, un système basé sur 3 piliers principaux : la démocratie directe, l’égalité pour tous et toutes et l’écologie.

Pour mesurer l’ampleur des résultats obtenus, il faut comprendre les sociétés du Moyen-Orient et leurs histoires. Beaucoup de peuples, de cultures et de religions différentes s’y côtoient depuis toujours, et les puissances ont toujours tenté d’écraser et de diviser les minorités de cette région, et ce depuis les Sumériens (4500 av. J.-C. - 1900 av. J.-C.). Les guerres tribales, ethniques et de religions y sont depuis toujours encouragées par les interventions des puissances étrangères de la région. À titre d’exemple, les alliés se sont divisé l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale en créant des frontières sans considérer les réalités locales, exacerbant ainsi les conflits ethniques et religieux. Aussi, les principes patriarcaux sont fortement enracinés et déterminent les relations sociales et la distribution des rôles traditionnels. Mariages forcés et arrangés, les cas de crimes « d’honneur » et crimes misogynes et sexistes, etc., sont répandus.

Cette nouvelle société est venue basculer tout cela. Sa plus grande réalisation est sûrement au niveau de la place des femmes dans la société, ce que l’on peut qualifier de « révolution féministe du Rojava ». Appelée « jinéologie », la science des femmes, cette théorie avance que le changement social est directement dépendant de la position des femmes dans la société : il est inconcevable d’obtenir la liberté si la moitié de la population que forment les femmes n’est pas libre. Évidemment, les crimes sexistes sont maintenant interdits, mais le changement est bien plus profond que cela. Par exemple, à chaque poste élu, la parité est obligatoire et même dans l’armée, les femmes ont leur propre commandement. Mon expérience étant surtout militaire, j’ai pu constater que dans l’armée, la jinéologie est loin d’être de surface. C’est tolérance zéro pour le moindre commentaire sexiste. Ce changement n’est pas venu comme une concession des hommes, mais est partie intégrante de la théorie du confédéralisme démocratique depuis ses débuts, et les femmes ont gagné cette égalité en s’imposant en tant qu’égales, par exemple en prenant les armes sans demander la permission à qui que ce soit. Cela ne s’est pas fait naturellement et ça a été particulièrement difficile au début pour les femmes, et ce n’est pas toujours parfait, surtout dans les villages plus reculés. Mais le changement est drastique et immensément impressionnant si l’on considère que cette société était l’une des plus machistes du monde, et qu’en moins de 10 ans, elle est devenue, à ma connaissance, la plus avancée du monde.

Pour ce qui est des guerres de religion et des conflits ethniques, beaucoup d’efforts sont déployés pour en faire une chose du passé. Cette révolution n’a pas pour but, contrairement à ce que plusieurs pensent, de créer un Kurdistan indépendant. Pour le confédéralisme démocratique, créer de nouvelles frontières ne ferait qu’empirer la situation. Les Kurdes ont par exemple créé les FDS pour tendre la main aux autres peuples, faisant du YPG/YPJ, à grande majorité kurde, une partie de l’armée et non l’ensemble de l’armée elle-même. Au sein des FDS, les unités arabes, assyriennes, etc. ont leur propre commandement. Dans la société civile, les instances décisionnelles doivent respecter la proportion locale au niveau ethnique. Dans mon unité, à très grande majorité kurde, je n’ai vu absolument aucune différence de comportement face aux camarades arabes ou assyriennes. Cela m’a aussi pris un bout de temps avant de comprendre qu’il n’y avait pas que des Kurdes dans l’unité, excluant les trois internationaux dont je faisais partie évidemment, tellement les gens n’y accordaient pas d’importance. Les différences religieuses sont de plus en plus ignorées et toutes les religions y sont acceptées avec une limite : aucune pratique religieuse allant à l’encontre de la jinéologie n’est tolérée.

Rapidement, je peux souligner quelques initiatives allant dans le même sens : le village entièrement féminin de Jinwar, la commune internationaliste, le système de justice réparatrice, les efforts de reforestation, le système de critique/auto-critique, les coopératives de travail, etc. Cependant, j’ai mis l’accent sur l’égalité, car c’est le principal élément ayant permis de mettre fin aux vieux conflits interminables, de stabiliser le Rojava, d’impliquer toutes et tous dans cette nouvelle société et d’ouvrir les portes à de réelles expérimentations pour une société nouvelle.

Bien sûr, beaucoup reste à faire, mentionnons, par exemple, la défense des droits des communautés LGBT+, la mise en place d’un système économique anticapitaliste, les limites des efforts écologiques versus l’effort de guerre malheureusement nécessaire, mais le progrès est déjà sans commune mesure, tout cela en temps de guerre presque constant.

C’est donc aussi tout cela, et particulièrement le seul espoir de paix durable, que l’Occident a abandonné et sacrifié aux mains des régimes autoritaires, ou même totalitaires, turc, russe et syrien. Ce sont aussi les meilleures conditions pour une réelle expérimentation de société écologique qui sont placées en situation plus que précaire. Évidemment, la révolution n’est pas nécessairement morte, mais avec les attaques turques, la « zone de sécurité » et les armées d’Assad et de Poutine qui sont déployées, elle est de toute évidence mise à mal et plus que jamais menacée. Malgré les condamnations, rien ne bouge. Aucun pays, ni l’ONU ni l’OTAN. En n’intervenant pas, ces acteurs se rendent complices non seulement de tentatives de génocides, de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, mais aussi d’éliminer les plus grands progrès sociaux du monde actuel et de tuer le seul espoir de paix pour le Moyen-Orient.

Plus jamais ça. Ça a été affirmé après le génocide arménien, les deux Grandes Guerres, le génocide rwandais, encore et encore. L’ONU n’a finalement rien empêché, comme son ancêtre, la Société des Nations. Force est de constater que les tentatives des gouvernements et instances internationales sont malintentionnées, hypocrites ou simplement complètement inefficaces. Peu importe la raison, elles n’arrivent à rien.

Et maintenant ?

Je ne sais pas comment la situation va évoluer là-bas, mais ici, il est malheureusement sûrement trop tard pour construire un rapport de force assez important pour obliger nos gouvernements à intervenir. Les mobilisations que nous avons vues partout sur la planète et celles à venir sont importantes, ne serait-ce que pour l’effet qu’elles ont sur le moral des gens au Rojava. Malheureusement, force est de constater que ça ne changera pas de façon assez importante l’attitude de nos gouvernements. Ici, au Canada, le seul résultat concret a été de ne plus donner de nouveaux permis d’exportation d’armes pour la Turquie. Comme si les exportations actuelles n’avaient pas exactement le même résultat…

Que ce soit pour là-bas ou dans une autre région, tôt ou tard, un mouvement de solidarité international réellement efficace sera encore nécessaire puisque l’on ne pourra pas compter sur rien d’autre que ces mouvements. Mais pour y arriver, il faudra peut-être bien faire une auto-critique et revoir nos priorités ainsi que nos méthodes d’action. Car pendant que des camarades tombent au combat, résistent héroïquement contre des ennemis bien mieux armés et plus nombreux, construisent de réelles alternatives, expérimentent dans une nouvelle société en mettant de côté leurs différences, ici, dans différents milieux de gauche, nous nous disputons à savoir qui a le droit de porter des dreads, nous oublions de constater que la grande majorité d’entre nous est privilégiée, peu importe notre couleur de peau, notre sexe ou notre orientation sexuelle, nous nous inventons des ennemi·es chez nos allié·es, nous vivons dans des mondes surintellectualisés tellement loin de la réalité que nous perdons contact avec elle, nous débattons à savoir quelle personne élire alors que de toute façon le système derrière est complètement pourri et inefficace, nous faisons de la paille de plastique et du mégot de cigarette des combats, alors que des entreprises rasent nos forêts et extraient le pétrole le plus polluant du monde, et j’en passe. Il est peut-être temps de placer nos petits combats personnels de côté afin de mieux voir la « big picture ». Ces camarades comptaient sur nous et, pour l’instant, nous avons échoué.

Je ne dis pas qu’on a fait tout mal, ce serait clairement faux. Je ne dis pas que je sais comment y arriver, je ne crois pas que quiconque ne le sache complètement. Mais sans remise en question et sans revoir nos priorités, il semble que beaucoup de nos efforts sont et seront inefficaces.

Ensemble, combattons le fascisme sous toutes ses formes et construisons de réelles alternatives ainsi qu’un mouvement fort. Alors, lorsqu’une situation du genre se représentera et que des camarades lanceront un appel à la solidarité internationale, nous pourrons répondre « présents », écraser les intérêts de l’ennemi ici et avoir un rapport de force assez important pour qu’il coûte plus cher à nos États de nous ignorer que d’intervenir comme nous le demandons. Autrement, la situation actuelle se reproduira et, suite à un génocide, une révolution écrasée ou autre, on répétera futilement : « plus jamais ça ».


À Montréal, le collectif Rojava Montréal travaille à faire connaître la révolution du Rojava et ses progrès tout en l’appuyant par l’organisation de manifestations, présentations ou autres.
Pour plus d’infos : Facebook : https://www.facebook.com/rojavamontreal/
Email : rojavamontreal@protonmail.com
On peut aussi s’inscrire à leur liste d’envoi en envoyant un courriel à rojavamontreal-subscribe@lists.riseup.net
Il est aussi possible de contribuer monétairement au Croissant-Rouge du Kurdistan (Heyva Sor) qui aide à acheminer du matériel médical pour y soigner les blessé·es. http://www.heyvasor.com/en/


Inédit

Chili : un festival de démagogie

mardi 5 novembre 2019, par Manuel Cabieses Donoso

La peur face à la force du peuple fait trembler les élites dirigeantes. Elles craignent un peuple qui en a assez des abus, de la ségrégation, de l’humiliation et de l’inégalité. L’indignation accumulée au fil des ans est descendue dans la rue et ne montre aucun signe de retour au point de résignation qui était devenue son refuge.

Il s’agit d’une insurrection populaire spontanée, pacifique, sans direction ni programme, mais qui a rejoint de vastes secteurs sociaux. Jamais, nous les Chiliens, n’avons été autanti unis qu’en ces derniers jours, tous derrière la volonté de répudiation du système qui a interrompu le développement de la démocratie et de la justice sociale que le pays avait connu avant 1973. C’est un profond malaise qui ne s’explique pas que par des motivations économiques. Bien que le détonateur ait été les lycéens et les étudiants s’insurgeant [1] contre l’augmentation des tarifs des billets du métro de Santiago de Chile, la rébellion du peuple s’est répandue à partir du vendredi 18 octobre, comme une tache d’huile à une vitesse étonnante.

Dans cette rébellion sociale historique, la question du tarif du métro n’est plus d’actualité. Le gouvernement a révoqué la hausse du prix des transports le samedi 19 octobre par une loi que la Chambre des députés — ce qui est inhabituel la fin de semaine et dans de tels délais — a ensuite approuvée le dimanche, suivi du Sénat le lendemain. Rarement autant de diligence parlementaire n’a été vue.

Mais entre-temps, le chaudron social est en ébullition puisque les revendications de la population sont beaucoup plus larges. Elles ne touchent pas seulement les travailleurs et les retraités. Le mardi 22 octobre, Sebastián Piñera, le président de la République a rencontré les chefs des partis afin de recueillir des suggestions pour apaiser le mouvement de protestation.

Le soir même, il fait l’annonce d’un « agenda social », véritable « árbol de Pascua » (N.D.L.R : une expression que l’on traduirait au Québec par « liste d’épicerie »), telle une promesse de campagne électorale - digne du marketing - avec des offres pour plaire à tous. Plusieurs de ces propositions impliquent des comités de travail et des lois que le gouvernement Piñera, qui veut éteindre les feux de la protestation, a promis de mettre en oeuvre de toute urgence. Pour démontrer un esprit républicain renouvelé, il est aussi proposé de réduire les rémunérations des parlementaires et des hauts fonctionnaires, de réduire la taille du Parlement et de restreindre le nombre de réélections.

La démagogie de la « classe politique », et ses réponses à la crise de caractère redistributif et cosmétique, a trouvé des émules dans le secteur des grandes entreprises, alors que c’est leur rapacité qui a poussé le peuple au désespoir. Andrónico Luksic, homme d’affaires le plus riche du Chili (dont la fortune est estimée par le magazine Forbes à 15 milliards de dollars USD), a annoncé qu’à partir du 1er janvier 2020, aucun travailleur de ses entreprises ne gagnera moins de 500 000 pesos par mois (environ 1000 dollars canadiens). Or un travailleur sur quatre au Chili gagne le salaire minimum de 301 000 pesos mensuels (600 dollars canadiens) pour des horaires de travail qui dépassent les 45 heures légales par semaine. La réputée Fondation Sol affirme que 70 % de la population gagne moins de 550 000 pesos par mois (1100 dollars canadiens). Cela explique le surendettement des familles chiliennes. Soixante-dix pour cent du revenu de chaque ménage est consacré au remboursement de dettes. Le consumérisme — principal carburant de l’économie de marché et narcotique de la conscience des travailleurs — a fait des Chiliens des esclaves des cartes de crédit pour leur subsistance. Luksic, numéro un des riches, invite aussi les autres milliardaires à imiter son généreux altruisme. Cependant, aucun glouton de cette fête capitaliste qui dure depuis 36 ans n’a voulu emboîter le pas, pas même Sebastián Piñera (dont la fortune est estimée à 2,8 milliards de dollars USD).

Au milieu de ce véritable festival de la démagogie, quelques voix sensibles s’élèvent pour tenter de resituer la crise dans sa réalité, dont celle de l’évêque de Concepción, Fernando Chomalí. « Au Chili, ce sont environ 650 000 jeunes, âgés de 18 à 29 ans, qui ne sont ni aux études ni en emploi. On compte des taux élevés de maladies mentales et de suicides parmi eux. De plus, des milliers de personnes âgées sont seules et abandonnées, personne ne se soucie d’elles, les taux de suicide sont en croissance... Violence et solitude au Chili sont une pandémie. »

La réalité inhumaine du Chili exige un profond changement culturel, social et économique qui ne peut être entrepris que sur de nouvelles bases de coexistence qui éliminent la ségrégation sociale. Nous avons besoin d’une démocratie participative et solidaire dans laquelle la destitution des mauvais fonctionnaires relèverait du peuple.

Pour surmonter le conflit social, on ne peut rien espérer des miettes qui n’atteignent pas la structure institutionnelle qui a produit la crise. Le Chili a besoin d’une nouvelle Constitution politique. D’abord il faudra un plébiscite qui approuve la convocation d’une Assemblée constituante, puis l’élection des représentants qui élaboreront le texte constitutionnel qui sera finalement soumis à un verdict populaire. Le Chili ne peut s’engager sur la voie de la justice sociale accablé par le poids d’une Constitution qui étouffe toute possibilité de souveraineté populaire. Le temps est venu d’apporter de réels changements. C’est ce que les gens exigent dans la rue.

Traduction : Myriam Cloutier (JdA)


Notes :

[1] Les lycéens et étudiants ont alors choisi d’« evadir » (frauder), ne payant pas les titres de transports, sautant par dessus les tourniquets, ouvrant les passages, occupant les stations de métro, etc. ce qui a été l’élément déclencheur du soulèvement.

Crédit photo : @su_hidalgo


Inédit

Le peuple vénézuélien prisonnier des frontières

mardi 5 novembre 2019, par Coralie Hodgson

Plus de 4,6 millions de Vénézuélien·es ont fui leur pays au cours des dernières années en raison des crises politique, sociale, économique et humanitaire qui sévissent dans la république bolivarienne. Face à cet exode sans précédent, des pays de la région sud-américaine ont récemment imposé des conditions d’entrée plus strictes aux ressortissant·es vénézuélien·nes.

En juin 2019, le Pérou et le Chili ont instauré l’obligation pour les Vénézuélien·nes d’avoir un visa et un passeport en règle pour entrer sur leur territoire. Deux mois plus tard, l’Équateur leur a emboîté le pas. En effet, le président équatorien Lenin Moreno a affirmé vouloir ainsi garantir l’ordre et la sécurité dans le pays, autant pour la population locale que pour les migrant·es, en plus de faciliter la régularisation du statut de ces derniers.

Toutefois, ces nouveaux visas sont hors de portée pour la plupart des Vénézuélien·nes. D’une part, leur prix varie entre 20 et 100 dollars américains. À cela s’ajoute des pots-de-vin aux fonctionnaires qui peuvent s’élever jusqu’à 5000 dollars américains. D’autre part, il est pratiquement impossible d’avoir un passeport légal dans un délai raisonnable. En conséquence, le nombre d’entrées officielles de migrants en provenance du Venezuela a nettement baissé dans ces trois pays depuis juin. Malgré tout, certaines personnes migrantes tentent encore de passer les frontières en utilisant des chemins non officiels. En raison de l’irrégularité de leur statut, les migrant·es d’origine vénézuélienne risquent de tomber entre les mains de trafiquants ou de passeurs qui font des profits en ciblant les migrant·es désespéré·es d’intégrer le pays.

En refusant les migrant·es vénézuélien·nes à leur frontière, ces pays leur empêche donc d’y faire une demande de réfugié. Pourtant, bien que la plupart des pays de la région aient signé la Déclaration de Carthagène sur les réfugiés et intégré ses principes dans leur droit interne, ce sont plutôt des réponses ad hoc qui sont proposées pour éviter d’octroyer le statut de réfugié. De fait, cette Convention, adoptée en 1984 par dix pays latino-américains, inclut une définition élargie du statut de réfugié en considérant comme tel « les personnes qui ont fui leur pays parce que leur vie, leur sécurité ou leur liberté ont été menacées par la violence généralisée, les agressions étrangères, les conflits internes, les violations massives des droits de l’homme ou d’autres circonstances qui ont gravement troublé l’ordre public ». L’Organisation des États américains (OEA) a récemment réitéré que tous les pays devraient accorder le statut de réfugié aux Vénézuélien·es et a incité les signataires de la Convention d’en appliquer les principes.

Selon des chiffres récents de l’OEA, la Colombie est le pays ayant accueilli le plus Vénézuélien·es sur son sol, soit 1,6 millions. Pour leur part, le Pérou en a accueilli 900 000, le Chili 400 000 et l’Équateur 350 000. En conséquence de la « fermeture » de frontières de ces trois derniers pays, une plus grande proportion des migrant·es vénézuélien·nes se dirige vers la Colombie. Salué par l’ONU, le gouvernement de Bogotá a récemment réaffirmé vouloir conserver une attitude de réciprocité envers le Venezuela. La république bolivarienne a en effet accueilli au cours des 40 dernières années plus de trois millions de Colombien·nes en quête de meilleures conditions économiques ou fuyant les conflits armés.

Le récent réarmement d’une partie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) menace cependant de raviver les problèmes de déplacements internes en Colombie. Comme l’explique en entrevue Christophe Ventura, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : « Cette reprise de la clandestinité et du conflit ouvert entre une partie des FARC et l’État colombien risque de réactiver toutes les dynamiques du conflit interne colombien, à savoir les expropriations de terres de paysans et de communautés, et les déplacements forcés. » On dénombre déjà depuis janvier dernier plus de 15 140 Colombien·nes ayant été forcés de se déplacer pour échapper à la violence. Les migrant·es se trouvant en zone frontalière colombo-vénézuélienne sont également très vulnérables. En effet, on dénombre des dizaines de milliers de migrant·es vénézuélien·nes aux mains de groupes criminels.

Des visas en réponse à l’instabilité économique

Pour Cynthia Milton, professeure titulaire en histoire de l’Amérique latine à l’Université de Montréal, les Vénézuélien·nes s’exilent depuis longtemps dans les pays voisins. « Il y a plus de dix ans, le régime bolivarien d’Hugo Chavez commençait déjà à être touché par une série de crises (d’une ampleur moindre que celle observée aujourd’hui), causées entre autres par le manque de diversification d’une économie pétro-dépendante et une corruption grandissante », explique-t-elle. Elle remarque que les premières vagues de migrant·es vénézuélien·nes dans les années 1990 étaient principalement des personnes éduquées en bonne conditions économiques.

Selon Christophe Ventura, « la mise en place de politiques plutôt ouvertes et accueillantes envers les migrant·es des États latino-américains s’est faite à une époque où ils n’avaient pas à gérer d’aussi grands flux migratoires ». Dans un contexte où leurs propres services sociaux sont déjà fragilisés, certains pays d’accueil peinent aujourd’hui à venir en assistance à des migrant·es dans des conditions très précaires et ayant grand besoin d’accès à des services sociaux et de santé. Comme le rappelle toutefois Feline Freier, chercheuse et professeure de l’Université du Pacifique au Pérou, dans un article paru dans le journal El Comercio, si les mouvements migratoires peuvent demander un investissement à court terme pour les pays d’accueil, les migrations produisent une croissance économique à moyen et long terme.

L’instrumentalisation de la crise migratoire par les élites politiques joue également un rôle central dans les nouvelles restrictions migratoires. Selon Christophe Ventura, la crise migratoire s’inscrit dans un contexte d’instabilité sociale et de chômage qui sévit déjà en Amérique latine. « Il est fréquent de voir une montée de ressentiment et d’instrumentalisation politique pour faire peser sur les migrations tous les problèmes sociaux. » Selon une récente étude de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 51,7 % des migrants ont rapporté avoir vécu de la discrimination en Colombie, tandis qu’au Pérou 65 % affirment avoir été rejetés à cause de leur nationalité. Christophe Ventura ne croit pourtant pas qu’on puisse affirmer que la question des migrants vénézuéliens soit susceptible de transformer les sociétés latino-américaines en sociétés opposées à l’immigration et aux migrants.

Une crise migratoire politisée

À la suite de restrictions migratoires imposées par le Pérou, la directrice exécutive d’Amnistie internationale - section Pérou, Mariana Navarro, a demandé que le pays annule les impositions de visa et de passeport qui s’appliquent aux migrant·es vénézuélien·nes. Navarro juge incohérent que le pays, qui est leader du Groupe de Lima, dénonce d’une part les violations des droits humains commises au Vénézuela, et de l’autre impose de telles restrictions. Christophe Ventura rajoute : « On ne peut pas penser la question de la gestion de ces flux migratoires actuellement indépendamment de la question politique et géopolitique du rapport de ces pays avec les autorités de Caracas. ». En effet, le Pérou, le Chili et la Colombie font partie des 13 pays du Groupe de Lima qui refusent de reconnaître la légitimité du second mandat de Nicolás Maduro.

Selon Cynthia Milton, il est inquiétant de voir l’intérêt qu’ont les États-Unis et la Russie pour le Vénézuela. À son avis, Washington et Moscou reproduisent des dynamiques et des discours qui rappellent ceux de la Guerre froide. En maintenant les sanctions économiques instaurées sous le gouvernement d’Obama, l’administration Trump empire une situation économique déjà désastreuse. Washington est aussi un grand donateur d’aide humanitaire aux pays latino-américains qui accueillent les migrant·es vénézuélien·nes. En effet, Ventura explique les motivations derrière cet investissement : « Les États-Unis souhaitent que les migrant·es vénézuélien·nes s’installent dans d’autres pays, mais surtout pas chez eux. Ils veulent sous-traiter à d’autres pays la gestion des réfugié·es et des migrant·es ». Selon l’OEA, les États-Unis sont cependant le troisième pays ayant accueilli le plus de migrant·es vénézuélien·nes, derrière la Colombie et le Pérou. Cependant, l’administration Trump a encore récemment baissé le seuil de migrant·es admis·es au pays.

Quel avenir pour la crise ?

Face à l’échec du coup piloté par Washington, le Groupe de Lima et les autres puissances étrangères de soutenir le leader de l’opposition Juan Guaidó et de faire tomber le gouvernement Maduro, il semble plus que jamais que la solution politique face à la situation actuelle de l’économie vénézuélienne ne peut que se faire qu’à l’interne. Cependant, rien n’indique présentement qu’une résolution à la crise soit en marche à la lumière notamment de la constante mise en étau de l’économie vénézuélienne par le renforcement de sanctions imposées par les États-Unis et plusieurs pays européens (notamment le blocage des actifs de la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne, connue sous l’acronyme PDVSA, et des recettes d’exportation potentielles), dont l’effet équivaut à la saisie de la bouée de sauvetage du Vénézuela pour l’approvisionnement en produits quotidiens essentiels.

Alors que la crise migratoire continue de prendre de l’ampleur, de plus en plus de pays de la région imposent des restrictions d’entrée au pays. La reprise des conflits armés en Colombie, l’explosion sociale que vit en ce moment le Chili, les protestations antigouvernementales en Haïti et la crise économique qui perdure en Argentine sont des exemples parmi tant d’autres des profonds problèmes structurels et économiques que vit la région latino-américaine. Ainsi, il y a certainement une grande incertitude quant à la façon dont ces pays vont vouloir, et surtout pouvoir, assister convenablement les migrant·es vénézuélien·nes.


Reprise d'article

Le brasier irakien menace le pouvoir, l’autorité religieuse et l’Iran

mardi 5 novembre 2019, par Safaa Khalaf

Depuis le début du mois d’octobre, les manifestations se multiplient en Irak. Autonomes par rapport à toutes les forces politiques, mobilisant en premier lieu les jeunes, elles ne mettent pas seulement en cause le gouvernement, mais aussi l’autorité religieuse et les ingérences de l’Iran.

La révolte spontanée est subitement réapparue place Tahrir, au centre de Bagdad. Alors que dans les années passées, les partisans de Moqtada Sadr et leurs alliés communistes de circonstance, avaient pu encadrer le mouvement populaire contre le gouvernement, celui-ci affirme désormais son autonomie.

Le 1er octobre, pour la première fois depuis la naissance de l’Irak moderne il y a près de cent ans, le Hirak (Mouvement) est apparu autonome, prenant de court les candidats au pouvoir, les réduisant au silence. En visite à Téhéran, Moqtada Sadr s’est drapé de l’abaya de la retraite spirituelle (itikaf), après être apparu aux pieds du Guide de la révolution iranienne, aux côtés du général Qassem Soleimani, comme quelqu’un qui quémande l’absolution après des années de navigation loin des eaux iraniennes, et de repli incertain en terre saoudienne.

Les manifestations d’octobre 2019 surviennent avec le premier anniversaire de la répression brutale du soulèvement de Bassora en 2018, qui a failli entraîner la chute du régime. À l’époque, les Iraniens, comme à leur habitude, étaient intervenus pour l’étouffer par l’intermédiaire de leurs groupes armés. Ces nouvelles manifestations surviennent 85 ans après la proclamation par la Société des Nations (SDN), en 1932, de la fin du mandat britannique et d’un Irak indépendant.

Le feu aux poudres

L’été avait été tranquille. La vague de colère populaire qui a secoué le pays en 2018 semblait n’être plus qu’un souvenir effrayant pour le pouvoir. La rue était en attente d’un nouveau sursaut à l’ombre du gouvernement faible de Adel Abdel Mahdi, l’homme aux allégeances changeantes. Les manifestations à Bagdad, le 1er octobre, étaient inattendues. Elles sont venues à la fin de la traditionnelle saison des manifestations estivales, car l’automne, moment de la rentrée scolaire, s’accompagne en général d’une baisse de la pression sur l’électricité.

Cette fois-ci, ces protestations ont été provoquées, contrairement à toutes les prévisions, par une étincelle jaillie, cinq jours auparavant, dans la matinée du 26 septembre, à partir d’un rassemblement de diplômés universitaires devant le siège du chef du gouvernement hors de la « zone verte ». Un rassemblement dispersé avec une violence injustifiée physique et verbale contre les manifestants, l’usage de canons à eau chaude et de gaz lacrymogènes.

Le lendemain, 27 septembre, le cabinet d’Abdel Mahdi annonçait en sa qualité de commandant en chef des forces armées, le limogeage du lieutenant-général Abdel Wahab Al-Saadi, commandant du service irakien de lutte contre le terrorisme, soutenu par les Américains, et sa mise à disposition du département des retraites au ministère de la défense.

La décision d’Abdel Mahdi et la répression du sit-in des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur ont incité des activistes à lancer un appel à manifester le 1er octobre sur la place Tahrir. Les autorités n’avaient pas accordé grand intérêt à cet appel tandis que la rue, habituée à ce genre de proclamation sur les réseaux sociaux, n’avait pas elle-même montré grand enthousiasme.

Une mentalité sécuritaire

Cependant, la mentalité sécuritaire considère toute invitation à manifester comme un « complot ». Quand les activistes, peu nombreux — quelques dizaines tout au plus — sont arrivés place Tahrir, ils ont été encerclés par des forces lourdement armées. En quelques instants, les charges ont lieu, la sombre fête de la mort s’est enclenchée ce soir-là : gaz, tirs à balles réelles et manifestants écrasés par les véhicules.

Ce jour-là, Bassora, bastion permanent de la contestation, était sous tension, mais silencieuse. Mais la ville voisine de Nassiriya s’est alors soulevée, suivie par d’autres villes proches. La surprise est venue de Najaf, la ville sainte où sont installés les grands dignitaires religieux chiites (les marja, référents) dont l’ayatollah Al-Sistani, tels des dieux attendant les offrandes des fidèles. Najaf a ainsi connu de vastes manifestations également réprimées avec violence.

Au cours des quatre dernières années, les manifestations avaient souvent éclaté à partir de Bassora, dans le sud de l’Irak. Cette fois-ci, c’est de Bagdad qu’elles ont été enclenchées et à un moment inattendu. Elles ont été le fait de groupes non traditionnels, sans leadership ni liens avec des organisations politiques. Habituellement, ce sont des « courtiers des manifestations » qui se chargent d’appeler à protester sur la scène publique. Cette fois-ci, ils ont complètement disparu face à l’authenticité de la colère.

Les indicateurs d’une explosion de la situation en Irak se sont accumulés avec le recul des spectres d’Al-Qaida et de l’organisation de l’État islamique (OEI), des groupes armés terroristes et des milices criminelles. Les Irakiens se sont retrouvés confrontés à des dangers tout aussi dévastateurs, tels que l’effondrement des services publics, le manque d’électricité, la chute du pouvoir d’achat et l’inflation. Un déficit budgétaire qui se creuse alors que les recettes diminuent, le tout baignant dans une vaste corruption qui semble s’étendre encore et une économie parallèle gérée par des partis et des groupes armés.

« La mort pour fuir la mort »

L’idée essentielle que le pouvoir ne parvient pas à comprendre est que l’Irak est un pays jeune. Sa structure démographique est composée d’une jeunesse dynamique et mouvante. La proportion des personnes âgées décroît alors que celle des jeunes de 15-30 ans augmente. Près de 80 % de ces jeunes subissent le chômage, connaissent la misère et mènent une vie sombre sans perspectives, d’où l’accroissement rapide, sans précédent, du taux de suicide. Au cours des neuf premiers mois de 2019, 275 jeunes se sont suicidés selon le bureau de la Commission des droits de l’homme. Les autorités ont tué plus de 300 jeunes en un mois durant les manifestations. Bien entendu, ce chiffre des suicides n’est pas véritablement représentatif, car les familles et les commissariats de police — sur instruction du pouvoir — n’enregistrent pas la plupart des décès comme étant des suicides. Les familles ne le font pas en raison de la « honte sociale » associée au suicide. Le pouvoir, lui, est animé du souci de masquer l’échec du gouvernement.

La psychologie des Irakiens n’admet pas le suicide, mais cela constitue un choix préférable pour ceux qui fuient la mort lente à l’ombre d’un pouvoir corrompu. L’équation même d’un désespoir social accablant. « La mort pour fuir la mort » est devenue désormais une équation plus évidente.

Bien que le pouvoir tente d’étouffer l’information pour couvrir ses crimes, l’examen des vidéos des manifestations d’octobre — qui font rage jusqu’à ce jour — montre une détermination des jeunes à faire face aux balles réelles avec un courage qui fait peur. La répression a été d’une brutalité inouïe : durant la première semaine (du 1er au 7 octobre), 100 jeunes ont été tués, et il y a eu près de 4 000 blessés. Certaines de ces blessures occasionnent une invalidité permanente. En 30 jours de protestation, le bilan est de 370 morts et plus de 10 000 blessés. Des massacres ont été commis avec une brutalité sans nom à Maysan, Kerbala et Bagdad.

Durant les quinze premiers jours de la protestation, le pouvoir a plongé le pays dans l’obscurité, Internet a été coupé et les communications brouillées, l’Irak a été ainsi totalement isolé du reste du monde. En même temps que la vague montante de meurtres pour endiguer la protestation, les milices du pouvoir, soutenues par des éléments iraniens, ont attaqué les chaînes de TV satellitaires, ainsi que les sociétés de radiodiffusion en direct. Un certain nombre de bureaux et de locaux ont été incendiés.

Face à ce pari despotique sur le meurtre pour stopper les protestations qui font vaciller le régime, les jeunes ont affronté la machine barbare de la mort, déboulant vers les places et les rues, désarmés, pacifiques, tandis que disséminés sur les toits des snipers cueillaient sans pitié leurs vies et leurs rêves.

Une solution sécuritaire sanglante

Au-delà de l’empathie que l’on ressent en regardant ces vidéos d’assassinats, la question qui prévaut est celle-ci : pourquoi ces jeunes ne reculent-ils pas, pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux dès lors que le pouvoir les tue sans pitié par le biais de groupes et des milices non irakiennes ? Pourquoi ne le font-ils pas alors qu’ils ont la certitude que le régime ne répondra pas à leur exigence de le voir partir ou même de réformer sa structure corrompue ?

La réponse est précisément dans ce désespoir désormais ancré. Le choix s’offre désormais entre le suicide comme geste individuel de protestation et le suicide de masse face à la brutalité de la répression, dans un rejet total du maintien du régime et de son emprise sur le pouvoir.

Face à l’intensification de la vague de protestation et son extension à d’autres villes comme Nassiriya, Najaf, Kerbala et aussi à Babel (Babylone), Diwaniya, Muthanna, Maysan, Wassit et Bassora, la peur est devenue le moteur du pouvoir alors qu’il aurait fallu prendre des mesures urgentes pour contenir la situation : traduire en justice quelques gros poissons de la corruption, engager une campagne de lutte contre le crime partisan organisé, assainir les institutions de l’État des mafias qui pillent le bien public, déployer l’armée dans les rues pour empêcher tout contre-mouvement des milices des partis et des factions du Hachd Al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire) liés à l’Iran.

Mais la réponse, froide et totalement déconnectée de la réalité, a été un recours à la solution sécuritaire sanglante, aux discours provocateurs du premier ministre Adel Abdel Mahdi, son obstination à ne pas démissionner ; de même que des discours similaires des dignitaires religieux chiites de Najaf, qui n’étaient pas moins provocateurs, ni moins coupés de la réalité.

« La marja’iyya ne me représente pas »

Durant 16 ans, la marja’iyya [1] religieuse du Najaf jouissait d’un respect qui n’a cessé de refluer d’une année sur l’autre et d’une génération à l’autre. Les fidèles âgés de Sistani ont été poussés par une génération très jeune qui ne regarde pas le turban noir avec déférence, mais considère au contraire que les religieux sont au cœur du régime et de sa corruption.

Ces jeunes ont lancé le hashtag « la marja’iyya ne me représente pas ». Le rejet des jeunes de la marja’iyya du Najaf a été embarrassant et il est venu à un moment délicat. Deux semaines avant le déclenchement de la protestation d’octobre, 33 personnes ont été tuées et des centaines d’autres — au moins — ont été blessées dans une bousculade à l’entrée du mausolée de l’imam Hussein à Karbala durant les cérémonies de l’Achoura.

Les autorités gouvernementales et religieuses ont considéré que la « bousculade » était un accident, mais des participants au rituel ont affirmé que c’est un affaissement du sol à l’entrée du mausolée, au niveau de Bab Al-Raja ( la Porte de l’espérance) qui a causé la catastrophe. Que ce soit une « bousculade » ou un « affaissement du sol », l’affaire a été classée sans questionnements.

Une catastrophe, mais aucune sanction

Les autorités religieuses investissent de manière opaque et hors de tout contrôle gouvernemental des fonds considérables dans des projets économiques et immobiliers en Irak et à l’extérieur, en lien avec le renforcement de leur poids financier et de leur pouvoir politique et militaire (elles disposent d’au moins deux divisions militaires). Elles prétendent que ces fonds viennent de l’impôt du khoms (littéralement « le cinquième) dont s’acquittent annuellement les chiites pour affirmer leur loyauté et leur foi et bénéficier de l’intercession après la mort.

Ces fonds sont investis par le biais d’organismes économiques, d’entreprises et de groupes familiaux, et une partie est consacrée à l’extension de la zone sacrée des sanctuaires par des constructions souterraines sur le modèle des extensions faites en Iran. Le plus grand investisseur y est le groupe Khatam Al-Anbiya’a (Sceau des prophètes), branche d’investissement des Gardiens de la révolution iraniens.

La catastrophe de Bab Al-Raja est ainsi passée sans la moindre sanction, les organismes religieux n’ont pas eu à rendre des comptes. Aucune enquête n’a été ouverte et aucune partie n’a assumé de responsabilité, ni « l’État » ni le gouvernement n’ont osé poser des questions. La marja’iyya de Sistani a justifié la mort des visiteurs par la « ferveur des fidèles pour rejoindre leur saint » !

Après des discours d’apaisement de Abdel Mahdi et de Sistani et malgré des appels à ne pas tirer sur les manifestants, les portes de l’enfer ont été ouvertes devant les protestataires, le rythme des assassinats a pris une folle dimension à travers le déploiement de snipers embusqués, l’utilisation de grenades et le bombardement au mortier de certains quartiers pauvres comme Sadr City. Moqtada Al-Sadr est alors intervenu pour protéger ses partisans et a menacé le régime de faire bouger sa milice si les assassinats de protestataires se poursuivaient.

Plus de capacité à diriger le pays

La légitimité du régime a pris fin en Irak. Les manifestations de colère, devenues quotidiennes, indiquent que le régime est au bord de la défaite. Avec tant de sang irakien versé, le régime n’a plus de légitimité. D’autres indicateurs le montrent : lors des législatives de 2018, les jeunes ont lancé une campagne de boycott des élections. Seulement 32 % des électeurs ont participé au vote à travers l’ensemble de l’Irak bien que la commission électorale ait déclaré un taux de participation de 48 %. Un chiffre trompeur, car il calcule le pourcentage de vote à l’étranger comme un taux parallèle au vote à l’intérieur. On comptabilise ainsi les 800 000 voix de l’extérieur avec les 8 millions de voix à l’intérieur et ainsi le taux de participation se trouve gonflé. Le régime n’a donc pas réussi à préserver sa légitimité par la pratique démocratique avant tout.

Fait remarquable, un aveu timide de la faillite du régime est venu de l’ancien chef de gouvernement, Haïdar Al-Abadi, qui a admis que « le gouvernement a perdu la capacité de diriger le pays ». Cela signifie que le groupe dirigeant est conscient du rejet populaire et que le régime n’est pas en mesure de combattre la mort pacifique des gens par la répression sauvage. Moqtada Al-Sadr s’est emparé du sang des victimes pour régler des comptes avec ses adversaires, annoncer qu’il désavoue le gouvernement d’Abdel Mahdi et exige son départ. Des annonces faites après un retour soudain de Téhéran, une capitale qui fustige avec colère les protestations comme étant une fitna (sédition) américano-sioniste et considère que les émeutes doivent cesser.

Une corruption endémique

Le régime combat les protestataires, mais ne se remet pas en cause. Ces derniers réclament d’assainir le régime du fléau de la corruption et de rétablir l’autorité perdue de « l’État » du fait de l’hégémonie des factions armées (Hachd Al-Chaabi) qui obéissent à Téhéran et à leur forte représentation à la chambre des députés et au sein du gouvernement fédéral et des administrations locales. Sans oublier les partis et les courants religieux qui contrôlent les ministères et dépensent de l’argent public pour leur propre bénéfice.

La dilapidation des deniers publics — par la corruption — est estimée à 1 000 milliards de dollars (895 milliards d’euros) depuis 2003, ce qui explique l’extrême richesse des partis, leurs appareils économiques et leur force face à la pauvreté générale dont souffre le peuple irakien.

L’Irak a du mal à s’acquitter du financement annuel du secteur public qui croule sous le poids d’un chômage déguisé en suremploi et de recrutements de nouveaux diplômés selon des quotas politiques, destinés à contenir la colère de la population face à l’échec du gouvernement, à la corruption et la dilapidation croissante des ressources.

Chaque année, le déficit budgétaire augmente tout comme l’endettement. Selon le Fonds monétaire international (FMI), la dette irakienne qui s’élevait à 132,4 milliards de dollars (118,53 milliards d’euros) en 2018 atteindra un pic de 138 milliards de dollars (123,54 milliards d’euros) en 2020. L’an prochain, en 2020, l’Irak ne sera plus capable de réaliser des projets de développement ou de modernisation des infrastructures. La seule facture des pensions de retraite atteindra les 60 milliards de dollars (53,71 milliards d’euros) alors que les recettes pétrolières pourraient ne pas dépasser les 90 milliards de dollars (80,57 milliards d’euros) par an. Le déficit, lui, va se chiffrer à 45 milliards de dollars (40,29 milliards d’euros). Le gouvernement devra faire face à un taux de chômage de 16 % au sein d’une population croissante alors que les niveaux de pauvreté sont déjà élevés : 22,5 % à l’échelle nationale. Dans les provinces ravagées par l’OEI, le taux est 41,2 %. L’Irak est classé parmi les pays les plus corrompus, il occupe le 168e rang sur 180 pays, selon le classement de Transparency International.

Le problème réside dans la manière de penser du pouvoir qui cherche à acheter la paix sociale par des promesses prodiguées aux pauvres. Les pauvres, eux, savent parfaitement que le régime n’est pas capable de réaliser ses promesses à l’ombre de la prédation continue des richesses et de la terrible immunité dont jouissent les gros poissons de la corruption qui ne sont jamais poursuivis.

Les mesures gouvernementales sont totalement infructueuses dans la lutte contre la corruption et sont soumises au chantage de milices influentes. Dans une mesure vaine, l’actuel premier ministre, Adel Abdel Mahdi, a annoncé, il y a un an, la formation d’un « Conseil suprême contre la corruption ». À ce jour, aucun corrompu n’a été traduit en justice.

Début décembre 2018, des hommes armés ont assassiné Azhar Al-Yassiri, directeur général du Bureau de surveillance financière. Il avait succédé à ce poste à Ihsan Karim, également assassiné devant son domicile en juillet 2018. Ces deux faits soulignent de manière éloquente la puissance de la corruption face à la faiblesse de l’État irakien.

Renforcer les réseaux clientélistes

La reprise des manifestations en Irak, avec cette ampleur et cette spontanéité, reflète un véritable rejet du régime et du pouvoir après l’échec d’une expérience de 16 ans. Cet échec est devenu encore plus complexe du fait de la structure de la corruption, de la multiplicité des chefs qui pillent les richesses irakiennes et de l’appauvrissement des populations.

L’absence de toute tentative réelle de réformes et la persistance du pouvoir dirigeant avec ses partis, ses courants et ses milices, à tergiverser face aux revendications, à détourner les ressources au profit de l’Iran et du régime de Bachar Al-Assad à Damas, à renforcer son oppression à l’intérieur, tout cela conforte la conviction qu’il ne veut pas d’un vrai changement. Bien au contraire, ce pouvoir ne fait que renforcer les réseaux clientélistes qui favorisent la corruption au sein de la société.

Le soulèvement actuel exprime un profond désespoir quant à la capacité du régime à changer, une envie de suicide collectif par le biais des manifestations face à la cruauté de la répression qui n’hésite pas à faire usage de tirs à balles réelles. Le courage du désespoir pour échapper à une réalité sinistre. La particularité de ces protestations est qu’elles ont été enclenchées par des groupes de jeunes éclairés, des diplômés universitaires rejoints par de jeunes chômeurs désespérés.

La population est désormais convaincue que le régime n’est pas réformable. La jeune génération ne peut croire aux slogans de la réforme alors qu’elle observe la corruption du pouvoir et de ses partis. Aussi, les nouvelles promesses seront le brasier dans lequel le régime s’est lui-même jeté, permettant ainsi le passage vers une nouvelle République.

Texte d’abord publié sur le site de orientxxi


Notes :
[1] La marja‘iyya a été l’institution qui matérialise l’autorité religieuse dans l’islam chiite. Elle est exercée par un grand clerc, le marja, « référent » pour ceux qui suivent ses préceptes.


Reprise d’article - Opinion

Haïti n’est pas « en crise ». Les Haïtiens se battent pour demander des comptes au gouvernement

mardi 5 novembre 2019, par Cécile Accilien, Randal Maurice Jelks

Quand Haïti fait la une du New York Times, c’est toujours « en crise ». Le récent article écrit par Kirk Simple est intitulé There is No Hope : Crisis Pushes Haiti to Brink of Collapse (« Il n’y a pas d’espoir : La crise pousse Haïti au bord de l’effondrement »). Cependant, l’article ne parvient pas à déchiffrer qui et ce qui se cache derrière la crise. Au lieu de cela, les citoyens d’Haïti sont simplement perçus comme des Noirs « ingouvernables » et « irrationnels », tout comme sont souvent représentés de nombreux autres pays à majorité noire, en particulier africains. Il s’agit là d’un problème qui se pose plus largement dans les médias américains dans leurs représentations de pays dirigés par des Noirs comme Haïti, et comme le soulignent des observateurs des médias, ce n’est pas un phénomène nouveau.

La représentation d’Haïti n’est pas entièrement contextualisée comme faisant partie des luttes pour la démocratie en cours dans les Amériques — Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, États-Unis et Venezuela. Or Haïti n’est pas seul dans sa « crise ».

Haïti est l’une des plus anciennes démocraties des Amériques. Elle n’est qu’à trois heures et demie de la côte américaine. Les deux pays partagent une histoire longue et compliquée, y compris l’achat de la Louisiane à la France qui a entraîné l’expansion des États-Unis vers l’ouest. C’était une conséquence directe de la lutte d’Haïti pour son indépendance de la France napoléonienne. En 1804, Haïti est devenue la première république dirigée par des Noirs dans l’hémisphère occidental.

Cependant, les États-Unis ont toujours été dérangés par Haïti en tant que nation indépendante noire. Cela a commencé avec l’éradication de l’esclavage dans le pays. De plus, la plupart des Américains ignorent que les États-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934 et qu’ils ont été l’un des seigneurs néocoloniaux du pays avec la France.

Ce n’est que lorsqu’il est opportun que les États-Unis, le Canada, la France et d’autres puissances prétendent qu’ils ne veulent pas « s’immiscer dans le processus démocratique d’Haïti ». Pourtant, les États-Unis et la France n’ont jamais cessé de s’ingérer dans le soutien des politiciens corrompus par le biais d’élections frauduleuses. Dans Silencing the Past : Power and the Production of History (Silencer le passé : le pouvoir et la production de l’histoire), l’anthropologue Michel-Rolph Trouillot a écrit que « le passé n’existe pas indépendamment du présent. En effet, le passé n’est passé que parce qu’il y a un présent ».

Depuis des semaines, Haïti est en grève, ou peyi bloke, comme on l’appelle en créole haïtien. Il y a eu plusieurs déclarations de professeurs de l’Université d’État d’Haïti qui ont exigé que le président Jovenel Moïse se retire. Les militants politiques haïtiens n’ont cessé de réclamer une enquête approfondie sur les dizaines de millions de dollars détournés du fonds PetroCaribe, une alliance pétrolière et un fonds de coopération économique entre les pays des Caraïbes et le Venezuela.

Astucieusement, Moïse a demandé aux Nations Unies de l’aide étrangère pour soulager la famine. Cependant, de nombreux Haïtiens ont conclu qu’il s’agit d’une tactique politique pour se protéger d’être tenu responsable. Malheureusement, Moïse s’est lui-même imposé le rôle du stéréotype d’Haïti comme étant un pays « trou à merde » (« shithole »). Comme résultat de ses manœuvres politiques, les protestations pacifiques n’ont eu aucun effet avant la « crise » actuelle.

En politique haïtienne, la « politique de doublure » désigne les différents pouvoirs qui contrôlent le pays mais qui cachent leur influence. Haïti, comme les États-Unis, est corrompu par un gouvernement dont le seul objectif est de servir les investisseurs riches et étrangers, dont les États-Unis, le Canada et la France, qui ne semblent pas intéressés par la vie réelle du peuple haïtien.

Les Haïtiens ne sont pas des victimes incapables de parler pour eux-mêmes. Ils sont descendus dans la rue pour demander des comptes au gouvernement. Nous sommes solidaires de tous les citoyens haïtiens qui exigent des processus de gouvernement plus transparents et démocratiques.

Nous exigeons également que les reportages du New York Times et d’autres organes d’information fournissent une meilleure contextualisation de l’état actuel des choses dans le pays. Haïti n’est pas un pays racialement exotique ; c’est une petite mais importante nation des Caraïbes. C’est un indicateur de ce qui se passe dans l’ensemble des Amériques. En tant qu’universitaires et intellectuels, nous croyons qu’un journalisme responsable doit être utilisé pour rendre compte des luttes actuelles en Haïti.

Article d’abord paru sur le site de Truth out. Traduit par Myriam Cloutier (JdA).


Reprise d’article

Liban : Le soulèvement populaire continue après la démission du premier ministre

mardi 5 novembre 2019, par Nora Pardi

Depuis le 17 octobre, le Liban est agité par un soulèvement populaire sans précédent contre le régime confessionnel, corrompu et inégalitaire. Face à cette crise, le premier ministre, Saad Hariri s’est vu obligé de donner sa démission.

Mardi soir, les libanais faisaient la fête sur la place de la liberté à Tripoli et celle des Martyrs à Beyrouth, alors que le premier ministre a donné sa démission, sous la pression de treize jours de manifestations sans précédents au pays du Cèdre. « Nous ne quitterons pas la place tant que ces systèmes corrompus ne seront pas totalement détruits », expliquait alors une manifestante. De fait, depuis le 17 octobre, le Liban est traversé par un mouvement de contestation inédit, parti d’abord du rejet d’une nouvelle taxe sur les appels WhatsApp, perçue comme la goutte de trop par la population qui subit les conséquences antisociales des politiques néolibérales depuis la fin de la guerre civile.

Les manifestants remettent aujourd’hui en cause le système confessionnel qui a cours au Liban et l’ensemble de la classe politique corrompue responsable de la crise sociale. Ils ont ainsi bloqué les principales villes du pays, faisant front commun, par-delà les appartenances confessionnelles, contre la précarité et les inégalités sociales. De fait, alors qu’une partie de la population n’a pas d’accès stable à l’eau et l’électricité, que les prix du logement explosent, et que les salaires baissent, la classe politique libanaise cherche à appliquer des mesures de plus en plus austéritaires, notamment pour rembourser la dette contractée.

Saad Hariri et son gouvernement avaient pourtant tenté de calmer une première fois la situation, et annoncé un paquet de mesures compensatoires : taxation symbolique des banques, création d’une agence anti-corruption et même baisse de 50 % sur les salaires des ministres, députés et présidents, tandis qu’il annonçait la privatisation du secteur des télécommunications afin de s’assurer le soutien des libéraux. Ces mesures n’avaient cependant pas permis de faire baisser la contestation, bien au contraire.

Les femmes à l’avant-garde, les libanais avaient continué de demander de meilleures conditions de vie et la fin d’un régime néolibéral corrompu et destructeur. Les libanais refusent un régime fondé sur la corruption, et dont les représentants jouent avec les richesses du pays, sous l’égide des puissances impérialistes et régionales. Saad Hariri, par exemple, est accusé d’avoir offert près de 16 millions de dollars à une mannequin, alors qu’il n’a jamais payé de nombreux employeurs, lorsqu’il était à la direction d’un géant du BTP, Saudi Oger, en Arabie Saoudite.

Face à la pression, l’obligation de démissionner

Voyant les manifestations s’amplifier, et la crise sans solution interne, les différents groupes dirigeants refusant de s’accorder, Saad Hariri s’est vu obligé d’annoncer sa démission. De fait, lui qui voulait un remaniement complet du gouvernement pour satisfaire les demandes des masses populaires, et notamment supprimer les figures les plus controversées comme Gebran Bassil, n’a pas réussi à faire consensus.

Ce dernier, gendre favori du président Aoun (chrétien maronite, CPL) et ministre des affaires étrangères, est accusé d’arrivisme de dépenser l’argent de l’État, mais aussi d’être un fervent opposant au droits des femmes, notamment celui de transmettre la nationalité à leurs enfants, chose impossible au Liban à ce jour. De l’autre côté, le troisième camp, le Hezbollah, parti chiite à la direction de l’assemblée nationale, souhaitait conserver le gouvernement actuel, par peur de perdre toute place dirigeante. Les dirigeants de ce parti ont dénoncé les manifestations et appelé au calme et ne souhaitent pas voir aboutir les volontés révolutionnaires des libanais.

Derrière cette première victoire pour le soulèvement populaire au Liban, se cache aussi une tactique politique pour Saad Hariri. De fait, ce dernier ne va pas quitter le pouvoir immédiatement, mais bien plutôt conserver un rôle dirigeant dans les affaires, le temps de constituer un nouveau gouvernement qui accorde les différents partis politiques. Comme l’a signalé le président Aoun, il a « demandé au gouvernement de poursuivre la gestion des affaires courantes jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement ». De plus, aucune alternative claire n’est envisageable pour le remplacer, et sa volonté de mettre en place un nouveau gouvernement pour conserver la stabilité du régime pourrait aboutir.

Même s’ils ont été ébranlés par l’ampleur du mouvement, il est clair que les différents partis politiques au pouvoir vont chercher à résoudre la crise sans perdre leurs positions dirigeantes et continuer à répondre aux intérêts capitalistes qui nécessitent aujourd’hui de faire payer la dette aux populations par différentes réformes néolibérales. Cette démission ne suffit donc pas à déclarer victoire, car la mise en place possible d’un nouveau gouvernement de technocrates ne donnerait aucune assurance sur l’amélioration du quotidien du peuple libanais.

Quelle suite pour la « révolution » voulue par les masses populaires libanaises ?

La seule sortie possible et qui correspondrait aux aspirations des classes populaires libanaises n’est pas comme le souhaite Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères français, le retour à la stabilité mais bien plutôt que les manifestants s’unissent pour continuer de lutter et s’organisent afin de prendre le pouvoir, en comptant sur la solidarité avec l’ensemble des peuples opprimés de la région.

La seule possibilité pour les couches populaires de faire entendre leurs revendications, telles que la fin du statut de demi-citoyenne auquel les femmes sont astreintes, la fin du système confessionnel et de la corruption, et l’égalité sociale, consiste à mettre en place de cadres d’auto-organisation dans les lieux de travail, les quartiers pour structurer démocratiquement la mobilisation, et organiser la grève générale afin de mettre en place une assemblée constituante révolutionnaire, chargé d’en finir avec le régime et ses institutions, de rompre avec l’impérialisme, et de satisfaire les aspirations sociales et démocratiques de l’ensemble des masses libanaises opprimées.

Article d’abord paru sur le site de Révolution Permanente