Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Pour une réelle solidarité entre le Québec et Haïti

mardi 8 octobre 2019, par Jennie-Laure Sully, Renel Exentus

Des membres du collectif Solidarité Québec-Haïti ont récemment occupé le local électoral de Justin Trudeau afin que le premier ministre sortant promette de retirer le soutien du Canada au président d’Haïti, Jovenel Moïse. Dans ce qui suit, le collectif militant résume la situation en Haïti ainsi que sa campagne actuelle.

Un soulèvement populaire en Haïti ? Encore ? Oui, l’histoire se répète en Haïti au fil des semaines, des mois et des années dans l’incompréhension et l’indifférence d’un grand nombre des populations des pays du Nord qui n’ont que le portrait partiel et partial de la situation rapportée par les grands médias. Pour une énième fois ces derniers jours, les rues de Port-au-Prince et de la plupart des grandes villes du pays ont été investies par des foules qui manifestaient sous les tirs à balles réelles et les gaz lacrymogènes utilisés contre eux par la police nationale d’Haïti. Cette force répressive, sur laquelle pèsent des accusations de complicité ou de participation à des massacres, a été en grande partie formée et financée par le Canada. Un récent rapport de l’ONU évoque d’ailleurs la responsabilité du gouvernement haïtien dans la tuerie ayant fait plus de 71 morts dans le quartier pauvre de la Saline en novembre 2018.

Dès les premières manifestations pacifistes, les policiers semblent avoir reçu l’ordre de mater les protestataires qui dénoncent la corruption du gouvernement de Jovenel Moïse, l’actuel président d’Haïti. Celui-ci, tout comme son prédécesseur Michel Martelly du Parti haïtien Tèt Kale (PHTK), a accédé au pouvoir à la suite des élections frauduleuses financées par des pays étrangers se disant amis d’Haïti. Selon ce que rapportait la CBC, le Canada aurait payé plus de 11 millions de dollars pour financer les élections haïtiennes d’octobre 2015. Alors qu’en janvier dernier le ministre de la Sécurité publique du Canada affirmait être aux aguets face à de supposés risques d’ingérence étrangère aux élections fédérales canadiennes, tout indique que personne au gouvernement ou dans l’opposition au Canada ne s’inquiète des risques de l’ingérence canadienne dans les élections en Haïti. En Haïti cependant, la société civile commence à se poser de sérieuses questions à ce sujet.

Les couleurs du néocolonialisme en Haïti

De toute évidence, en matière d’élections comme dans bien d’autres domaines, le manque d’indépendance d’Haïti est inextricablement lié à la perpétuation des catastrophes d’origine naturelle ou humaine s’abattant sur ce pays. Pour cette république noire qui aurait dû obtenir son indépendance après une révolution sanglante contre ses oppresseurs esclavagistes, une dépendance envers les puissances impérialistes se maintient malgré tout par différents mécanismes d’ingérence étrangère et de lutte des classes. En effet, comme l’expliquait la chercheuse Michaëlle Desrosiers lors d’une conférence à l’Université de Montréal en février 2012, la logique coloniale du rapport de classes s’est maintenue après l’indépendance en 1804, avec l’occupation américaine de 1915 à 1934, sous la dictature des Duvalier de 1957 à 1986, avec le massacre du cheptel porcin soupçonné porteur du virus de la « peste porcine » en 1982 et avec l’interventionnisme humanitaire en 2011.

La situation de subordination d’Haïti par rapport aux puissances impérialistes constitue un facteur déterminant dans la crise sociale actuelle. Ce régime néocolonial fonde son pouvoir sur la corruption des élites politiques et sur une bourgeoisie locale moribonde. Elle maintient un système de ségrégation sociale dans lequel la majorité de la population est contrainte de vivre dans la misère la plus abjecte. Cette situation résulte directement de la corruption des élites politiques qui sont sous l’influence d’acteurs étrangers. Ainsi, une enquête de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif d’Haïti révèle que les entreprises du président Jovenel Moïse, largement financées par des investisseurs étrangers, ont détourné deux millions de dollars de fonds publics. En plus de ces sommes, deux milliards, provenant du programme de pétrole à prix réduit Petrocaribe mis en place par le Venezuela, ont également été volés sous la présidence du mentor et prédécesseur de Moïse, Michel Martelly. Ce dernier avait d’ailleurs pu compter sur le soutien de l’ambassade des États-Unis lorsqu’un scandale a éclaté en Haïti concernant sa citoyenneté qui aux dires de plusieurs n’était pas haïtienne, mais états-unienne.

En somme, les États-Unis, la France, le Canada, l’Allemagne, le Brésil, l’Espagne de même que l’Union européenne et l’Organisation des États américains (OEA), opérant sous le nom de Core Group, agissent comme le bras international du régime criminel présidé par Jovenel Moïse en Haïti. Plus particulièrement, le Canada, les États-Unis et la France après avoir orchestré le coup d’État de 2004 et imposé le retour du néoduvaliérisme au pouvoir en 2011 restent indifférents à la révolte populaire haïtienne et aux violations systématiques des droits de la personne. Ils ne voient qu’à leurs intérêts stratégiques au détriment du peuple haïtien. Fort de ce constat de relation de dépendance néocoloniale, il s’avère nécessaire d’élargir la lutte du peuple haïtien au cœur de ces puissances impérialistes dominatrices.

Pour une solidarité Nord-Sud, pour une Haïti libre

Faire écho à cette mobilisation à Montréal, Ottawa ou New York constitue donc une nouvelle manière de construire et d’alimenter une réelle solidarité entre les peuples du Nord et le peuple haïtien. À terme, cela permet de donner une plus grande visibilité aux comportements rétrogrades et aux pratiques néocoloniales « des pays dits amis d’Haïti ». C’est ce qui a motivé la création du collectif Solidarité Québec-Haïti à Montréal, à la suite du vaste mouvement de protestation des classes populaires haïtiennes et des groupes Petrocaribe Challenge au début du mois de février 2018. Composé d’un ensemble de militant·es partageant des valeurs anticapitalistes, féministes et anarchistes, le collectif Solidarité Québec-Haïti entend donner un nouveau relief à la lutte du peuple haïtien dans la diaspora.

Le collectif Solidarité Québec-Haïti poursuit deux objectifs principaux : d’abord, mobiliser des membres de la communauté haïtienne et des allié·es progressistes du Canada en ce qui concerne le rôle de la diplomatie canadienne et des puissances impérialistes regroupées sous l’appellation de Core Group dans le maintien du système de corruption et de répression en Haïti ; ensuite, Solidarité Québec-Haïti compte interpeller directement les membres du gouvernement canadien pour l’inciter à respecter le droit du peuple haïtien à l’autodétermination et à la transformation citoyenne de son système social.

Pour atteindre ses objectifs, Solidarité Québec-Haïti a déjà entrepris un ensemble d’initiatives de sensibilisation et de mobilisation à Montréal et à Ottawa. Mentionnons entre autres, l’organisation de sit-in devant les locaux du Consulat haïtien au mois de février 2019 en solidarité aux manifestant·es en Haïti pour la reddition de compte dans le cas du dossier de Petrocaribe et d’un rassemblement devant les locaux de l’ambassade des États-Unis le 1er juillet 2019 à Ottawa pour dénoncer les impérialismes américain et canadien dans le maintien du système d’apartheid et de corruption en Haïti. Par ailleurs, lors de la récente édition du festival Haïti en folie, Solidarité Québec-Haïti a activement sensibilisé les participant·es à l’importance d’un appui international à la lutte du peuple haïtien contre la corruption. Ces mois derniers, des membres du collectif ont mis en ligne sur les médias sociaux des vidéos dans lesquelles on peut les voir interpeller directement et publiquement des représentants du gouvernement fédéral : la ministre de la Francophonie et du Tourisme, Mélanie Joly, le député libéral Emmanuel Dubourg, le ministre Jean-Yves Duclos et l’ancienne ministre du Développement international Marie-Claude Bibeau.

Parallèlement à l’action de mobilisation au quotidien, Solidarité Québec-Haïti prépare de concert avec des camarades de plusieurs villes du monde une journée de mobilisation mondiale contre le régime répressif et corrompu de Jovenel Moïse pour la mi-novembre 2019. Cette action doit permettre de dénoncer les violations systématiques des droits humains et le détournement de fonds publics et d’exiger la fin du système d’apartheid social en Haïti. Avec la solidarité des peuples du monde envers le peuple d’Haïti, il est possible de renverser la vapeur des systèmes de subordination en Haïti.


Les auteur·es sont du Collectif Solidarité Québec-Haïti.


L’Afrique déploie ses lanceurs d’alerte

mardi 8 octobre 2019, par Léa Carrier

Si la lutte pour le climat est encore largement timide en Afrique, un mouvement d’engagement citoyen commence à rejoindre la jeunesse africaine.

Fousseny Traore n’en peut plus d’assister les bras croisés aux bouleversements du climat qui affectent son pays. Au Mali, le dérèglement des cycles de pluie et les sécheresses à répétition dus aux changements climatiques ont placé le secteur agricole sur la corde raide. Tandis que les communautés locales sont témoins de l’évolution instable de leur production alimentaire, M. Traore, lui, a décidé de passer à l’acte. En 2015, ce jeune diplômé en marketing a mis sur pied Ensemble pour le climat-Bamako, le premier collectif citoyen pour le climat en Afrique.

« Depuis que je suis tout petit, je baigne dans la cause écologique. Mon oncle était un professeur et un agriculteur. C’est lui qui m’a enseigné la beauté de l’environnement », se rappelle M. Traore. Mais au fil des années, l’équilibre de cette terre qu’il connaissait et chérissait depuis toujours a été bousculé. « Le Mali est l’un des pays d’Afrique les plus touchés par les conséquences de la crise climatique. Je les ai vues, ces conséquences. Je les ai vécues. Elles sont bien réelles », se désole-t-il, avant de réitérer qu’il entend se battre jusqu’à la fin.

Depuis la dernière année, son équipe de bénévoles multiplie les campagnes de sensibilisation et les opérations de reboisement et de nettoyage. Lors de la marche pour le climat du 20 septembre dernier, quelque cinq cents personnes se sont rassemblées à Bamako pour souligner l’urgence climatique. L’année dernière, on dénombrait moins de deux cents manifestants. Dans un pays où une conscientisation collective à l’urgence climatique tarde à venir, Ensemble pour le climat-Bamako sème pas à pas les graines d’une mobilisation nationale.

Priorité secondaire

Des projets se concrétisent, des plans d’action se mettent en branle, mais le feu qui court sous les pas de Greta Thunberg reste étincelles en Afrique. Si la cause environnementale profite d’une tribune accrue en Occident, elle peine à mobiliser les jeunesses africaines. Selon les statistiques de FridaysForFuture, qui répertorient les marches et grèves pour le climat organisées à travers le monde depuis 2018, on note sur le continent africain un faible nombre de manifestations et une faible participation.

Pour le Togolais et conseiller environnemental de l’Union africaine Claude Sodokin, la lutte contre les changements climatiques devient secondaire dans un contexte de pauvreté et de conflits armés. « Quand tu n’as rien à manger, quand ta famille doit être déplacée, les changements climatiques ne te traversent même pas l’esprit », a-t-il soutenu lors de son passage à l’École d’été de l’Institut du Nouveau Monde (INM) en août dernier. Ingénieur de formation, M. Sodokin déplore l’insensibilité des populations africaines à l’égard de la question environnementale. « Pour [ces populations], le mouvement écologiste est un mouvement d’Occidentaux. Les Africains ne se sentent pas concernés par ce discours », renchérit-il.

Or, jamais un enjeu n’a été aussi capital pour l’avenir du continent. Alors qu’ils émettent moins de 4 % des émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre, les pays africains sont parmi les plus vulnérables aux conséquences des changements climatiques. Parmi celles-ci, citons la précarisation des sols, l’érosion côtière et l’augmentation des températures extrêmes. D’un point de vue économique, le continent est aussi à risque : au cours des trente prochaines années, le cabinet britannique Verisk Maplecroft évalue à quelque 10 milliards de dollars américains la perte annuelle que subiront les pays de l’Afrique de l’Ouest en raison de la perte de productivité en agriculture seulement.

Les études scientifiques sont sans appel : la pauvreté et les guerres civiles pèsent lourd sur le continent africain par rapport à la menace environnementale. Or, les obstacles à une conscientisation collective au sujet du climat sont énormes. Rencontrée à l’École d’été de l’INM, l’étudiante en géographie environnementale d’origine ivoirienne Solène Benini raconte que lorsqu’elle retourne dans son pays, elle est particulièrement « surprise à quel point les codes du discours environnemental ne sont pas maîtrisés par [ses] compatriotes ». En effet, moins de trois Africains sur dix sont informés des enjeux de la question environnementale, selon l’enquête Expériences et connaissances des changements climatiques en Afrique, menée par le réseau de recherche Afrobaromètre.

Dans ce contexte particulier, l’éducation est le cheval de bataille auquel s’attelle le groupe Ensemble pour le Climat-Bamako. « Sensibiliser et orienter la jeunesse africaine dans une même lutte », c’est en effet le défi de taille que s’est donné Fousseny Traore. Mais comme l’a démontré la dernière manifestation environnementale de Bamako, son message a peut-être finalement trouvé écho au Mali. « Partout, les jeunes se réveillent dans le monde autour du désastre écologique qui nous menace et nous nous devons de suivre ce mouvement. Cette lutte doit nous unir au-delà des différences culturelles et communautaires », affirme-t-il.


La gentrification à Parc-Extension : conséquences et pistes de solution

mardi 8 octobre 2019, par Alex Megelas, Amy Darwish, Emanuel Guay, Leonora Indira King, Naomi Nichols, Rose-Anne St-Paul

La dernière année a été caractérisée par une montée des tensions autour de l’ouverture du Campus MIL de l’Université de Montréal, avec ses effets prévisibles sur l’augmentation des loyers et le déplacement des ménages à faible revenu de Parc-Extension, un quartier situé dans les environs immédiats du nouveau campus (Shingler 2018 ; Dyck & Larrivée 2018). Ces tensions sont alimentées par l’absence d’un plan coordonné pour atténuer le déplacement forcé de plusieurs résidents et résidentes de Parc-Extension. Bien que certaines mesures aient été récemment adoptées, telles que l’acquisition d’un bâtiment sur l’Avenue de l’Épée pour du logement social en août 2019 (Comité d’action de Parc-Extension 2019) et l’adoption d’un moratoire sur la conversion des immeubles en copropriété divise lors d’une séance du conseil d’arrondissement de Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension le 1er octobre 2019 [1], des stratégies plus ambitieuses doivent être développées pour véritablement s’attaquer aux différents problèmes associés à la gentrification d’un quartier. Nous débutons cette analyse par un survol des effets négatifs associés aux déplacements résidentiels forcés, ces derniers étant couramment identifiés comme la conséquence la plus néfaste du processus de gentrification pour les ménages à faible revenu (Smith 2003 : 499 ; Walks 2001 : 439-440). Nous étudions ensuite le cas de Parc-Extension, pour finalement proposer des pistes de solution afin de minimiser les effets négatifs de la gentrification dans le quartier.

La gentrification, les déplacements forcés et leurs conséquences

La gentrification, un processus encouragé par la priorisation de stratégies de développement immobilier privé, se voit souvent justifiée tant par les promoteurs que les autorités publiques par des impératifs financiers et les revenus fiscaux supplémentaires qui en découlent pour les administrations municipales (Logan & Molotch 2007 : 145-146). La Ville de Montréal, dont les revenus proviennent majoritairement des taxes foncières, conçoit par exemple la « revitalisation urbaine » comme un gain financier important, qui ne profite pas seulement au secteur privé, mais qui contribue aussi à la bonification des services offerts à la population montréalaise et à l’amélioration de la qualité de vie pour tous et toutes. Cette perspective escamote toutefois un éventail de coûts sociaux réels, et notamment l’instabilité résidentielle qui, pour plusieurs résidents et résidentes des quartiers concernés, est associée à la gentrification. La littérature indique que la prévention de l’instabilité résidentielle et de l’itinérance, par l’entremise de programmes de logement destinés aux personnes et familles à risque, est moins coûteuse que l’offre de services (hébergement d’urgence, assistance juridique, traitement médical des problèmes de toxicomanie et des troubles de santé physique et mentale, etc.) aux personnes en situation d’itinérance (Latimer et al. 2017 : E584).

De plus, la gentrification a été reconnue comme profondément déstabilisante pour les résidents et résidentes de longue date des quartiers marqués par un sous-financement public persistant et un manque de ressources économiques et sociales. La gentrification implique, entre autres, le déplacement des personnes qui ne peuvent pas faire face à l’augmentation excessive des loyers, le remplacement ou la disparition des institutions et des commerces traditionnels du quartier, ainsi que le délitement des liens communautaires pour les personnes déplacées (Reiser & Jolivet 2018 ; Sprague et Rantisi 2018 : 14-15 ; Lees, Slater et Wyly 2013 : 4-5).

La perte de logement, en raison d’une éviction ou d’un déplacement forcé par des raisons économiques, compromet l’employabilité, la persévérance scolaire et la cohésion communautaire (Desmond et Gershenson 2016 : 60 ; Desmond 2012 : 89), des conséquences particulièrement néfastes pour une population qui fait déjà face à des obstacles systémiques tels que la précarité financière, la discrimination ethnoraciale et des difficultés à naviguer dans les institutions publiques liées à la santé, l’éducation et les services sociaux. La combinaison de ces facteurs de risque (pauvreté, chômage, défis liés au processus d’immigration) et des effets négatifs liés au déplacement forcé sont susceptibles d’affecter la santé mentale des personnes concernées, par une érosion rapide de leurs facteurs de protection déjà limités (Keene et Geronimus 2011 : 430). De plus, les déplacements forcés affectent davantage les femmes, les mères et les membres des communautés racisées (Lippman 2013). Dans un quartier comme Parc-Extension où 72 % des résidents et résidentes ont des enfants, nous pouvons également nous attendre à ce que les déplacements forcés aient des conséquences profondes pour les familles concernées, puisque le stress parental augmente de manière importante et durable à la suite d’un déplacement forcé (Desmond & Kimbro 2015 : 317).

Des études ont démontré que, par rapport aux résidents et résidentes qui n’ont pas été ciblé·es par une éviction ou un déplacement forcé, les personnes déplacées par des contraintes extérieures se rendent plus souvent à l’urgence, sont hospitalisées plus régulièrement et signalent davantage de problèmes de santé mentale jusqu’à cinq ans après le déplacement, des effets qui sont liés à une détérioration de la santé mentale et à des niveaux élevés de stress (Lim et al. 2017). Les déplacements résidentiels liés à une éviction ou à des contraintes économiques laissent également moins de temps aux ménages pour planifier leur départ et choisir un nouveau quartier qui correspond à leurs besoins, ce qui contribue à la détérioration de leurs conditions de vie et à leur isolation sociale (DeLuca, Wood & Rosenblatt 2019 : 579).

Le cas de Parc-Extension

Parc-Extension est l’un des quartiers les plus pauvres du Canada, avec 79,2 % de sa population d’environ 33 000 personnes vivant dans des logements locatifs (la moyenne montréalaise étant de 60,7 %), dont 44 % consacrent plus du tiers de leur revenu au loyer chaque mois (Fustic et al. 2019). La population majoritairement locataire de Parc-Extension est plus à risque de porter le fardeau de la gentrification que celle des autres quartiers avoisinant le Campus MIL, comme Mont-Royal et Outremont, dont les logements sont principalement composés d’habitations privées occupées par des résidents et résidentes (Statistique Canada 2016).

Il vaut également la peine de souligner que 43,5 % de la population de Parc-Extension a un revenu inférieur au seuil de pauvreté (la moyenne montréalaise étant de 24,6 %), que 33,5 % des personnes âgées de quinze ans et plus sont sans diplôme (la moyenne montréalaise étant de 16,9 %) et que le taux de chômage y avoisine 15%, la moyenne montréalaise étant de 7,3 % en 2016 (voir le tableau de Statistique Canada ci-dessous). À ces facteurs s’ajoute le fait que 60,5 % des résidents et résidentes de Parc-Extension sont de nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes (comparativement à une moyenne de 33,2 % pour l’ensemble de la ville), ce qui augmente les entraves à l’accessibilité aux services sociaux offerts aux autres Montréalais et Montréalaises et la vulnérabilité face à une vaste gamme de discriminations et d’obstacles systémiques. Parmi ces obstacles, nous pouvons penser au déséquilibre de pouvoir face aux propriétaires, à la crainte d’une éviction et aux nombreuses difficultés liées à un réseau social limité, une connaissance souvent minimale des lois et procédures locales relatives au droit au logement, une maîtrise parfois limitée du français et de l’anglais, une situation d’emploi instable ou un statut d’immigration précaire (Beck, Guay & Paulson 2019 : 35 ; Huq & Harwood 2019 : 713).

Tout en gardant à l’esprit ces nombreux défis sociaux et économiques, nous devons souligner que Parc-Extension contribue à l’accueil de plusieurs nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes au Canada grâce au travail des organismes communautaires locaux, des communautés confessionnelles, des réseaux informels de résidents et résidentes et des espaces publics qui offrent des repères culturels reconnus. La vulnérabilité actuelle de Parc-Extension face aux effets négatifs souvent associés aux processus de gentrification, tels que la transformation des lieux de rencontre privés et publics, la hausse démesurée des loyers, les évictions et les déplacements forcés, vient compromettre la fonction d’intégration sociale jouée par ce quartier depuis des décennies (Poirier 2006 : 53).

Le Comité d’action de Parc-Extension (CAPE), un groupe communautaire qui lutte pour l’accessibilité du logement dans le quartier, compile depuis plusieurs mois des données qui indiquent une augmentation des évictions et des déplacements liés à l’augmentation des loyers au cours de la dernière année. 89 personnes ont effectivement communiqué avec le CAPE entre juin 2018 et août 2019 à la suite d’une menace d’éviction ou une hausse drastique des loyers imposée par leur propriétaire. Nous pouvons raisonnablement conclure que cette tendance va s’accélérer au cours des prochains mois, tandis qu’un nombre croissant d’individus et d’entreprises vont s’installer dans le quartier pour profiter de la proximité avec le nouveau campus de l’Université de Montréal et de la richesse croissante de la région et des quartiers environnants.

Brique par brique, une initiative de logement social et de développement communautaire menée par des résidents et résidentes de Parc-Extension, a pour sa part observé que le coût des immeubles à revenus avec plus de six unités a doublé en l’espace d’un an. Tandis que des prévisions budgétaires effectuées en 2017 permettaient à l’organisme d’envisager l’achat d’un immeuble de douze à quinze unités, Brique par brique s’est vu obligé de réviser ses objectifs à la baisse en visant plutôt l’acquisition d’un premier immeuble de moindre envergure. La pression immobilière se fait aussi ressentir pour d’autres organismes à but non lucratif qui désirent devenir propriétaires dans le quartier et qui font face à de nouveaux promoteurs privés dont la grande capacité financière, et donc de négociation à la hausse, constitue une compétition déloyale. Brique par brique a constaté que la plupart des immeubles vendus à ces promoteurs ont été vidés pour être rénovés, et que les unités remises en location ont des loyers de deux à trois fois plus élevés qu’auparavant. Enfin, en menant ses activités d’organisation communautaire, Brique par brique a noté que de nombreuses personnes faisant face à la discrimination systémique dans le marché locatif ont été évincées illégalement, et ont dû être relocalisées d’urgence, parfois dans un autre quartier. Brique par brique vient en soutien à certaines de ces personnes en facilitant le transfert de baux qui sont encore à prix raisonnable entre des personnes désirant quitter le quartier et d’autres qui souhaitent y rester. L’organisme documente également les préoccupations des résidents et résidentes de Parc-Extension liées au logement à travers des groupes de discussion, dans le cadre d’un projet de recherche dont les résultats préliminaires indiquent une inquiétude croissante par rapport aux conditions de logement dans le quartier.

Nous invitons, par conséquent, les institutions publiques à reconnaître pleinement les conséquences sociales et économiques de l’instabilité résidentielle qui risque d’affecter un nombre croissant de ménages à Parc-Extension. Aucune institution n’est en mesure, à elle seule, de résoudre tous les problèmes liés à la gentrification. C’est pourquoi nous formulons ici une série de recommandations visant à minimiser l’impact des nouveaux projets publics sur l’offre résidentielle à Parc-Extension, en particulier pour ses résidents et résidentes à faible revenu. Nous soulignons les rôles spécifiques que les parties prenantes peuvent jouer pour limiter les effets négatifs de la gentrification dans le quartier.

Université de Montréal

Nous invitons l’Université de Montréal à prendre des mesures pour assurer son intégration harmonieuse dans le contexte socioéconomique et culturel de Parc-Extension et ralentir une réorganisation résidentielle du quartier qui soit défavorable aux ménages à plus faible revenu. Plus précisément, nous recommandons que l’Université :

1. Veille à ce que le site du Campus MIL, suivant les recommandations partagées par l’Unité de Travail pour l’Implantation de Logement Étudiant (2013 : 11), intègre une stratégie de logement étudiant, afin de répondre aux besoins résidentiels d’autant de personnes que possible parmi les quelque 10 000 étudiants, étudiantes et employé·es qui travailleront sur place et qui représentent le plus grand bassin anticipé de nouveaux résidents et nouvelles résidentes autour du campus. Les projets résidentiels sur le site du Campus MIL comprennent pour le moment environ 1 300 logements privés, dont 15 % doivent être des logements sociaux et communautaires et 15 % doivent être abordables. Pourtant, même si cette stratégie est pleinement appliquée, elle ne parviendra pas à pallier la demande créée par l’arrivée de plusieurs nouveaux résidents et nouvelles résidentes à proximité du campus.

2. Adopte une position publique sur la nécessité d’investir dans le logement social. Comme preuve de la reconnaissance par l’université de l’impact de ses décisions et projets, nous recommandons que son administration souligne le besoin d’investissements municipaux, provinciaux et fédéraux dans le logement social et subventionné dans Parc-Extension.

3. Applique une stratégie d’accessibilité campus-communauté en accordant des bourses d’études aux résidents et résidentes de Parc-Extension, en attribuant des contrats pour la prestation de services sur le campus (cafés, centre de photocopie, etc.) à des entreprises locales et communautaires, en créant un programme de formation et d’emploi adapté à Parc-Extension et en offrant des cours de langue et une formation aux résidents et résidentes de Parc-Extension pouvant mener à un emploi sur le campus.

4. Contribue aux efforts menés par différents groupes dans Parc-Extension afin de promouvoir la cohésion sociale et d’atténuer les tensions associées au processus de gentrification du quartier. Parmi les instances locales qui travaillent sur ces questions, nous pouvons mentionner le CAPE, la Table de Quartier [2] récemment introduite dans Parc-Extension par Centraide, avec un mandat de cohésion sociale et de lutte contre la pauvreté, et le Réseau de recherche-action communautaire de Parc-Extension [3].

De plus, en ce qui concerne tous les établissements d’enseignement postsecondaire de Montréal, nous recommandons les mesures suivantes afin de réduire l’impact des campus sur les quartiers marqués par un manque de financement public et de ressources économiques :

1. Réserver des possibilités d’emploi à temps plein et syndiqué pour les résidents et résidentes des quartiers avoisinant les campus universitaires.

2. S’engager à élaborer et à mettre en œuvre des stratégies coordonnées en matière de logement pour les étudiants et étudiantes, y compris la sensibilisation des étudiants et étudiantes à leur impact non intentionnel sur l’évolution des loyers dans quartiers où ils et elles s’installent.

3. Investir, par le biais de leurs stratégies d’investissement immobilier, dans des fiducies foncières communautaires et d’autres investissements axés sur le maintien et l’expansion de l’offre résidentielle sociale et abordable. À cet égard, nous pouvons mentionner les obligations communautaires développées par Brique par brique dans le cadre de son travail à Parc-Extension [4], qui fait d’ailleurs l’objet d’un projet de recherche mobilisateur afin de faciliter l’application de son modèle dans d’autres contextes.

Administration municipale

À la suite d’un processus de consultation concernant le Plan de Développement Urbain, Économique et Social (PDUES), auquel est intégrée la mise en place du Campus MIL, la construction de 225 logements sociaux et communautaires a été recommandée pour limiter la pression à la hausse sur les loyers dans les environs (Office de Consultation Publique de Montréal 2013 : 21). Le CAPE signale toutefois que seulement 54 de ces 225 logements ont été aménagés au cours des cinq dernières années et qu’aucun autre projet connexe n’est prévu (Corriveau 2019), ce qui indique que des efforts supplémentaires seront nécessaires pour parvenir à l’atteinte des objectifs consignés dans le PDUES.

Les réserves foncières sont un autre outil important qui pourrait être mobilisé davantage à l’échelle municipale, afin de prévenir une forte hausse du prix des terrains en attendant que le financement pour du logement social soit assuré, ou pour protéger les locataires qui demeurent dans des secteurs où les pressions spéculatives sont particulièrement fortes (Gaudreau & Johnson 2019 : 10). Nous recommandons que la Ville et les administrations de l’arrondissement de Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension collaborent à l’acquisition stratégique de propriétés non entretenues et délabrées, où les locataires ont signalé la présence non traitée de risques pour la santé et de parasites (souris et rats, coquerelles, punaises de lit, etc.). À cet égard, nous pouvons noter que Parc-Extension figure parmi les quartiers montréalais avec le plus de ménages aux prises avec des problèmes de salubrité dans leur logement, tels qu’une plomberie défectueuse, des moisissures apparentes, des infiltrations d’eau, la présence de coquerelles, de souris et de punaises de lits, et ainsi de suite (Direction régionale de santé publique 2015 : 28-29). Ces bâtiments sont souvent les premières cibles de rénovation ou de démolition, et sans une volonté claire de les intégrer dans une stratégie concertée de développement du logement social, les promoteurs immobiliers les remplaceront probablement par des condominiums ou des appartements de luxe qui ne correspondent pas aux besoins et aux moyens financiers de plusieurs résidents et résidentes de longue date de Parc-Extension. Nous invitons donc les pouvoirs publics à réserver des terrains et des bâtiments pour permettre la construction de nouveaux logements subventionnés, ainsi que des coopératives communautaires, des associations de logement sans but lucratif et des logements à loyer modique.

Gouvernement provincial

Les investissements dans le logement social et les subventions au logement sont deux moyens efficaces pour prévenir le déplacement forcé des résidents et résidentes lié à une hausse des loyers. Pour un nombre croissant de ménages, l’obtention d’un logement social est l’un des seuls moyens de survivre dans un contexte marqué par la stagnation des salaires, la montée de l’endettement privée et le recul des services sociaux (Walks 2013 : 160-161). Nous recommandons donc que le gouvernement provincial agisse rapidement pour acquérir des terrains ou des immeubles en vue de construire des logements sociaux dans le quartier et ses environs, dans la foulée de la bonification du programme AccèsLogis annoncée en juillet dernier (Société d’habitation du Québec 2019).

Nous invitons également le gouvernement provincial à utiliser davantage les programmes qui financent la décontamination des sites de logements sociaux. Avec la désindustrialisation de Parc-Extension, ses anciennes usines et ses anciens entrepôts devront continuer à être décontaminés afin de les préparer à devenir des sites habitables et prêts à accueillir des logements sociaux. Des initiatives de logement coopératif et social ont effectivement été interrompues ces derniers mois dans le quartier, en raison des coûts prohibitifs de décontamination (Corriveau 2019).

Finalement, nous recommandons que le gouvernement provincial renforce le droit au maintien dans les lieux et les protections juridiques contre les évictions, notamment en s’assurant que la Régie du logement priorise l’atteinte d’une entente entre les locataires et les propriétaires dans les cas de non-paiement de loyer, plutôt que de juger de manière systématique et expéditive en faveur des propriétaires, sans prendre en compte les raisons qui expliquent les retards de loyer des locataires (Saillant 2006 : 43-44). Renforcer le droit au maintien dans les lieux suppose aussi le contrôle obligatoire de tous les loyers, par l’entremise d’un registre des loyers, et la protection du parc locatif face à la conversion en copropriétés divises et indivises, en logements touristiques ou encore en cottages. Une protection accrue face aux reprises de logement et aux évictions pour subdivision, agrandissement substantiel ou changement d’affectation doit également être mise de l’avant.

Gouvernement fédéral

À la suite du budget fédéral de 2017 annonçant une nouvelle stratégie nationale du logement, et d’une série de consultations effectuées en 2016 qui ont mis en lumière l’importance d’une plus grande offre de logements abordables à travers le pays (Gouvernement du Canada 2016 : 5), nous appuyons l’appel adressé aux gouvernements fédéral et provincial par le Front d’action populaire en réaménagement urbain dans son dernier mémoire prébudgétaire (Front d’action populaire en réaménagement urbain 2019 : 3). Il faut effectivement s’assurer que le gouvernement du Québec obtienne sa part des fonds fédéraux affectés au logement afin qu’il puisse appliquer, par l’entremise de la Société d’Habitation du Québec et du programme AccèsLogis, une stratégie de développement du logement social dans Parc-Extension avant qu’une hausse du prix des terrains ou de l’immobilier rende cette stratégie impossible.

Conclusion

Notre analyse avait trois objectifs principaux, soit de mettre en lumière les effets négatifs de la gentrification et de l’instabilité résidentielle qui en découle pour de nombreux ménages à faible revenu, de montrer que Parc-Extension est particulièrement vulnérable face aux risques présentés par la gentrification et de proposer des pistes de solution afin de minimiser les effets négatifs de la gentrification dans le quartier. Nous soutenons que l’application de ces différentes stratégies pourrait grandement contribuer à limiter le nombre de déplacements forcés et d’évictions à Parc-Extension.

Nous tenons à souligner, en conclusion, que de s’opposer à la gentrification ne suppose pas d’être favorable au maintien en pauvreté des personnes qui habitent dans des quartiers avec moins de ressources et une plus grande proportion de ménages à faible revenu. Bien au contraire, nous sommes favorables à un développement urbain inclusif et réellement bénéfique pour l’ensemble des résidents et résidentes, ce qui suppose un ensemble coordonné de stratégies telles que l’accès au logement social, le développement économique communautaire et l’amélioration des conditions salariales et d’emploi. Si aucune mesure n’est prise pour freiner les effets gentrificateurs du Campus MIL, la population à plus faible revenu de Parc-Extension continuera d’être forcée de se reloger dans des quartiers moins bien desservis en transport en commun, et où elle ne retrouvera pas les services auxquels elle avait accès auparavant. Nous devons donc nous opposer, d’une part, au maintien en pauvreté des résidents et résidentes et, d’autre part, à une « déconcentration de la pauvreté » sans aucune planification, menant trop souvent à une simple dispersion des ménages à faible revenu qui aggrave leurs difficultés économiques et sociales (Walks & Maaranen 2008 : 321). Le développement urbain n’a pas besoin de mener au déplacement forcé des résidents et résidentes les plus démunis dans un quartier donné, et nous devons miser sur un ensemble coordonné de solutions pour qu’aucune personne habitant à Montréal ne soit traitée comme un citoyen ou une citoyenne de seconde zone.

*Texte d’abord publié sur le site de Homeless Hub. Traduit par Sofia Vedechkina.


Notes :

[1] Le procès-verbal de cette séance, qui n’était pas paru au moment de la parution de cet article, sera ultérieurement disponible ici : http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=8638,96045899&_dad=portal&_schema=PORTAL.
[2] Pour plus d’information sur la Table de Quartier : https://www.facebook.com/TablePEx/.
[3] Pour plus d’information sur le Réseau de recherche-action communautaire de Parc-Extension : https://communityactionresearchparcex.ca/fr/accueil/.
[4] Pour plus d’information sur les obligations communautaires émises par Brique par brique : http://www.briqueparbrique.com/fr/obligations-communautaires.

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Le Canada adopte la politique étrangère « America First »

mardi 8 octobre 2019, par Ben Norton

L’ambassade des États-Unis à Ottawa s’est vantée dans une note de service intitulée « Le Canada adopte la politique étrangère : America First », en mars 2017, après que le premier ministre Trudeau ait nommé la fauconne intransigeante Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères.

Le Département d’État américain s’est vanté dans une note de service déclassifiée de mars 2017 selon laquelle le Canada avait adopté une politique étrangère axée sur « La primauté des États-Unis ».

Le câble a été écrit quelques semaines à peine après que le gouvernement néolibéral du premier ministre Justin Trudeau ait nommé Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères. Ancienne rédactrice en chef de la principale agence de presse internationale Reuters, Freeland a plaidé pour des politiques agressives à l’encontre des États ciblé par Washington qui souhaite y voir un changement de régime, notamment contre le Venezuela, la Russie, le Nicaragua, la Syrie et l’Iran.

Le département d’État a ajouté que Trudeau avait promu Freeland « en grande partie à cause de ses contacts étroits aux États-Unis » et que sa « priorité numéro un » serait de travailler en étroite collaboration avec Washington.

Sous Freeland, qui est d’ailleurs la petite-fille d’un propagandiste nazi ukrainien, le Canada a vigoureusement fait campagne contre la Russie, resserré ses liens avec l’Arabie saoudite et Israël et joué un rôle clé dans la tentative de coup d’État menée par la droite au Venezuela.

La note offre la preuve la plus concrète à ce jour que les États-Unis considèrent Ottawa comme un sujet impérial et considèrent la politique étrangère du Canada comme subordonnée à la sienne.

Le Canada priorise rapidement les relations avec les États-Unis

Le 6 mars 2017, l’ambassade des États-Unis à Ottawa, la capitale du Canada, a envoyé à Washington une dépêche de routine intitulée « Le Canada adopte la politique étrangère : America First ».

Presque tout le document, aujourd’hui, déclassifié est caviardé. Mais la portion accessible comprend tout de même plusieurs informations révélatrices.

Le câble note que le gouvernement canadien donnerait rapidement la priorité aux relations américaines. Il dit également : « Attendez-vous à un engagement intensifié ».

Le seul article non expurgé indique que l’administration Trudeau a « amélioré l’approche du Canada en matière de relations bilatérales ».

« Le premier ministre Trudeau a promu l’ancienne ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, au rang de ministre des Affaires étrangères, en grande partie à cause de ses solides contacts avec les États-Unis, dont beaucoup se sont développés avant qu’elle ne mette le pied en politique », indique le câble.

« Sa lettre de mandat du premier ministre indiquait que sa priorité numéro un était de maintenir des "relations constructives avec les États-Unis" », poursuit le mémo.

« Trudeau a ensuite ajouté à ses responsabilités pour les affaires américaines, lui confiant une responsabilité sans précédent pour le commerce entre les États-Unis et le Canada, un geste inédit dans le contexte canadien », a écrit le département d’État.

Le « rôle marqué » de Chrystia Freeland dans la tentative de coup d’État au Venezuela

Le ministre des Affaires étrangères, Mme Freeland, a travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement américain pour faire avancer sa politique belligérante, en particulier en ce qui concerne les gouvernements indépendants et de gauche qui refusent de se soumettre au diktat de Washington.

Sous la direction de Freeland, le Canada a pris la tête du complot visant à déstabiliser le Venezuela en janvier. L’Associated Press a rapporté comment Ottawa avait rejoint les gouvernements de Washington et de droite d’Amérique latine pour planifier soigneusement le putsch.

Deux semaines avant que le chef du coup d’État, Juan Guaidó, se soit déclaré « président par intérim », Freeland l’a personnellement appelé pour « le féliciter pour l’unification des forces de l’opposition au Venezuela ».

L’AP a rapporté : « Le Canada, membre du groupe de Lima, a joué un rôle clé dans les coulisses, sa ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, s’est entretenue avec Guaido la nuit précédant la cérémonie d’assermentation de Maduro pour offrir le soutien de son gouvernement s’il devait affronter le dirigeant socialiste ».

En 2017, Freeland a contribué à la création du groupe de Lima, une alliance du Canada et de gouvernements de droite en Amérique latine qui se sont regroupés pour imposer un changement de régime au Venezuela. Parce que les États-Unis n’en sont pas membres, Freeland a veillé à ce que le Groupe de Lima agisse dans l’intérêt de Washington et fasse progresser le pouvoir impérial nord-américain dans la région.

L’ancien ambassadeur du Canada au Venezuela, Ben Rowswell, a critiqué la tentative de coup d’État dans le journal The Globe and Mail. « Il est inhabituel pour un pays de se prononcer sur le choix du président d’un autre pays », a-t-il déclaré. « Le fait que des pays représentant les deux tiers de la population de l’Amérique latine le fassent en quelques minutes montre qu’il existe un alignement remarquable presque sans précédent dans l’histoire de l’Amérique latine ».

Trudeau et Freeland ont appelé à plusieurs reprises au renversement du président vénézuélien élu, Nicolás Maduro.

Les sociétés minières canadiennes, qui exploitent déjà intensivement le Honduras, ont désespérément besoin d’avoir accès aux importantes réserves minérales du Venezuela.

Un faucon canadien

Chrystia Freeland soutient fermement les sanctions contre les ennemis de l’Occident et défend ardemment la saisie unilatérale des avoirs de dirigeants étrangers qualifiés de « dictateurs » par Washington.

Elle a particulièrement insisté sur la politique étrangère « America First » en Amérique latine et au Moyen-Orient.

En plus d’imposer des sanctions brutales au Venezuela et d’aider les États-Unis à maintenir un blocus économique paralysant, le gouvernement Trudeau a également sanctionné le Nicaragua, où le gouvernement socialiste élu démocratiquement a survécu à une violente attaque de la droite en 2018. Freeland a repris à son compte la rhétorique sévère du gouvernement Trump contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua.

Le Canada a également suivi les États-Unis dans l’extension de l’attaque économique contre la Syrie, dans le cadre d’un effort renouvelé visant à déstabiliser le gouvernement de Bachar al-Assad. Quelques semaines après la promotion de Freeland, Ottawa a lancé une nouvelle série de sanctions contre Damas.

Freeland a également rejoint Washington dans sa campagne d’étouffement de l’Iran. La ministre canadienne des Affaires étrangères a refusé de rétablir les relations diplomatiques avec Téhéran.

Au même moment, Freeland a renforcé ses liens avec le gouvernement israélien d’extrême droite de Benjamin Netanyahu, en promettant le soutien sans faille du Canada à Israël.

Petite-fille du propagandiste nazi

Au Canada, Chrystia Freeland est peut-être mieux connue pour sa campagne anti-russe. Elle a exprimé le soutien « indéfectible » de son pays à l’Ukraine et s’est vantée d’être « prête à imposer des coûts à la Russie ». L’administration Trudeau a imposé plusieurs séries de sanctions sévères à la Russie.

Alors qu’elle soutenait résolument l’Ukraine, Freeland a occulté le fait qu’elle était la petite-fille d’un collaborateur nazi ukrainien fasciste qui avait dirigé un journal de propagande fondé et supervisé par l’Allemagne nazie. Étonnamment, le journal a été fondé après que le régime nazi ait volé les presses et les bureaux de la publication à un éditeur juif, qu’ils ont ensuite tué dans un camp de la mort.

Freeland était au courant de la collaboration nazie de son grand-père, mais a tenté de cacher ce fait embarrassant en la qualifiant à tort de « désinformation russe ». Le gouvernement canadien est même allé jusqu’à expulser un diplomate russe qui avait osé révéler la vérité sur sa lignée nazie.

Du journalisme à la politique électorale

Avant de se lancer dans la politique formelle en tant que membre du Parti libéral centriste du Canada en 2013, Chrystia Freeland a passé des décennies dans le monde du journalisme. Elle a travaillé pour de grands médias américains, britanniques et canadiens.

Après des années à façonner la couverture de l’actualité occidentale en Ukraine et en Russie, Freeland a été promue en 2010 à sa plus haute position : rédactrice en chef de Reuters, une agence de presse internationale majeure dotée d’une vaste influence mondiale.

Freeland a fait ses armes en publiant des reportages anti-russes pour la presse spécialisée. Elle a remporté des prix pour ses articles biaisés sur l’oligarque anti-Poutine, Mikhaïl Khodorkovski.

En 2000, Freeland a publié un livre intitulé « La vente du siècle : l’histoire intérieure de la deuxième révolution russe ». Le texte de présentation du livre indique qu’il documente « la transition dramatique et déchirante du pays d’une planification centralisée communiste à une économie de marché », faisant l’éloge de "la révolution capitaliste en Russie".

C’était après le pillage de la Russie par des oligarques habilités par Washington et après la mort excessive de 3 à 5 millions de ses citoyens les plus vulnérables en raison de la démolition orchestrée par les États-Unis du filet de sécurité sociale de l’État-providence du pays.

Un plus grand nombre d’acteurs pro-américains dans le gouvernement Trudeau

Le câble déclassifié du département d’État vante également plusieurs autres membres nommés au gouvernement du premier ministre Justin Trudeau en tant que représentants clés des États-Unis.

Le gouvernement canadien a choisi un lieutenant général à la retraite, Andrew Leslie, qui, selon le mémo, « entretient des liens étroits avec les chefs militaires américains depuis ses tournées en Afghanistan », en tant que secrétaire parlementaire à Affaires étrangères Canada, lui donnant « la responsabilité des relations avec les États-Unis ».

« Le premier ministre Trudeau a également confié au ministre des Transports, Marc Garneau - qui a également été fort d’une carrière d’astronaute et de neuf ans à Houston - la présidence du Comité du Cabinet chargé des relations canado-américaines », ajoute le document.

Le gouvernement Trudeau a pris une décision que le département d’État a qualifié avec joie comme une décision « sans précédent » d’organiser des réunions hebdomadaires du Comité du Cabinet chargé des relations canado-américaines, « même sans ordre du jour officiel, alors que les ministres se livraient à des discussions libres sur la stratégie et échangeaient des informations, en plus de prendre des décisions politiques ».

Le premier ministre Trudeau a fait campagne sur une plate-forme progressiste, mais a continué de gouverner le Canada avec les mêmes politiques néolibérales de centre-droite que les administrations précédentes. De plus, il a, presque sans exception, suivi l’exemple des États-Unis pour les grandes décisions de politique étrangère, tout en poursuivant de manière agressive la construction d’oléoducs sur le territoire canadien.

Comme Trudeau est issu du parti libéral centriste canadien il doit maintenir une façade de résistance contre le président d’extrême droite des États-Unis. La note de service du Département d’État indique donc que l’ancien premier ministre conservateur, Brian Mulroney, a servi de « souffleur de Trump » pour Trudeau.

Totalement ignoré par les médias

Ce câble du département d’État américain a été découvert et annoncé par le Parti communiste du Canada le 2 juillet.

La note de service, rédigée par Nathan Doyel, agent politique de l’ambassade à l’époque, a été déclassifiée et publiée le 31 mai 2019 en réponse à une demande de la FOIA (Freedom of Information Act).

On peut cependant le voir clairement sur le site Web du département d’État américain, avec l’objet « Canada adopte la politique étrangère America First » (CANADA ADOPTS ‘AMERICA FIRST’ FOREIGN POLICY).

Aucun média n’a rapporté la découverte de ce câble. En effet, sa découverte a été totalement ignorée par la presse nord-américaine.

Commentant le document, le parti communiste canadien a écrit sur les médias sociaux : « Si le ministère des Affaires étrangères de la Russie ou de la Chine publiait un mémo interne classifié et intitulé : LE CANADA ADOPTE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE RUSSIA FIRST OU LE CANADA ADOPTE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE CHINA FIRST, se seraient-ils intéressés à cette histoire » ?

Le parti a ajouté : « À la lumière de l’insistance répétée du gouvernement fédéral voulant que les Canadiens puissent s’attendre à une ingérence étrangère dans les élections et les institutions, une telle note ne mérite-t-elle pas une enquête plus approfondie de la part des médias canadiens » ?

*Article d’abord publié sur le site de Grayzone. Traduit par Elizabeth Leier.


Le Canada de Trudeau : un faux leader climatique

mardi 8 octobre 2019, par Elizabeth Leier

Le Canada a travaillé d’arrache-pied pour se bâtir une réputation de nation juste et pacifiste. Cette image est incarnée par le Premier ministre actuel, Justin Trudeau, qui, lors de son élection en 2015, avait promis d’amener ses « voies ensoleillées » (ou sunny ways), suite aux 10 ans de gouvernement conservateur.

C’est en accord avec son image « ensoleillée » que Trudeau a annoncé, lors de la réunion du G7 à Biarritz, fin août, que le Canada offrirait 15 millions de dollars pour lutter contre les incendies qui ont sévi en Amazonie et qui menaçaient de causer des dommages irréparables à l’un des écosystèmes les plus vastes de la planète.

En faisant preuve d’esprit critique, cette image du Canada en tant que nation progressiste et prônant le maintien de la paix se détériore rapidement. En effet, le pays a soutenu la plupart des interventions étrangères dirigées par les États-Unis - des exemples récents incluent l’Afghanistan et la Libye - et fait partie du réseau de surveillance et de renseignement anglophone connu sous le nom de 5Eyes, responsable de la surveillance de masse et de l’interception de données, comme en témoignent les révélations d’Edward Snowden.

Le gouvernement canadien appuie également les actions abusives et criminelles de ses entreprises au pays et à l’étranger. Bien sûr, à cela s’ajoute également la marginalisation et l’oppression continues des peuples des Premières Nations.

Malgré cela, le Canada souhaite être perçu comme un leader efficace de la crise climatique. L’aide pour l’extinction des incendies en Amazonie cadre parfaitement avec l’habitude qu’a Trudeau d’offrir des solutions symboliques et inefficaces au problème qui est, en grande partie, alimenté par les politiques et les actions canadiennes.

L’hypocrisie du gouvernement est exposée presque tous les jours. Récemment, il s’est engagé à interdire le plastique à usage unique, puis a annoncé qu’il financerait la construction d’un important pipeline quelques jours plus tard. Le Canada est en effet l’un des principaux coupables de la crise climatique et doit donc être tenu pour responsable et dénoncé fermement tant par ses citoyens que par la communauté mondiale.

Soutien actif à l’industrie des combustibles fossiles

Étant donné l’importance perçue des sables bitumineux canadiens pour l’économie du pays, peu de politiciens sont disposés à critiquer l’industrie pétrolière opérant dans l’Ouest canadien. Malgré les appels renouvelés d’experts et d’organismes internationaux tels que l’ONU pour mettre fin à cette forme d’extraction extrêmement dommageable et coûteuse -extraire un baril de pétrole des sables bitumineux nécessite deux à cinq barils d’eau et les émissions générées par les sables bitumineux sont de trois à quatre fois plus élevée que celle du pétrole conventionnel (bien que ces chiffres soient conservateurs, certaines études affirment qu’il est beaucoup plus élevé) -, le Canada a continué de permettre à l’industrie de l’extraction de pétrole d’extraire du pétrole des sables bitumineux à un rythme alarmant.

En raison de l’exploitation continue des sables bitumineux, les émissions de carbone du Canada ont augmenté de 8 millions de tonnes en 2017, ce qui signifie que le pays ne parviendra probablement pas à atteindre ses objectifs de réduction des émissions.

En outre, afin de faciliter le transport et l’exportation de pétrole provenant de sables bitumineux, le gouvernement fédéral a activement soutenu la construction de plusieurs grands pipelines - Keystone XL et Trans Mountain en étant des exemples récents - ce qui lui a value la condamnation des groupes écologistes et des activistes.

Ces groupes soulignent à juste titre que l’utilisation de pipelines supplémentaires favorisera non seulement l’augmentation des taux de production de pétrole tirés des sables bitumineux, mais posera également un risque important pour les écosystèmes et les voies navigables qu’ils traversent - mettant notamment en danger l’habitat humain. De plus, la plupart des pipelines proposés traversent des territoires autochtones, amplifiant les risques pour la population riveraine des installations et faisant écho au mépris du gouvernement fédéral pour ces communautés.

Malheureusement, le soutien du Canada à l’industrie des combustibles fossiles ne se limite pas à la protection de la production de pétrole des sables bitumineux et à la construction de pipelines. La myriade de subventions accordées aux entreprises canadiennes reste plus nébuleuse. Ces exemptions, d’une valeur totale de 3,3 milliards de dollars, sont destinées à promouvoir les combustibles fossiles. Conséquemment, le gouvernement invite activement les entreprises à exploiter les abondantes ressources naturelles du pays aux dépens de la population et de l’environnement.

Ces subventions vont directement à l’encontre de la taxe sur le carbone du gouvernement Trudeau, l’une de ses « solutions » les plus connues au monde à la crise climatique. En effet, comme l’a déclaré l’Institut international du développement durable (IIDD) : « C’est comme augmenter les taxes sur les cigarettes pour décourager le tabagisme, tout en accordant aux sociétés productrices de tabac un allégement fiscal leur permettant de fabriquer plus de cigarettes. »

La corruption se mêle au climat

Ceux qui suivent la politique canadienne auront connaissance de l’affaire SNC-Lavalin qui a fait perdre beaucoup de crédibilité au gouvernement Trudeau. Il y est allégué que le gouvernement a interféré avec le système judiciaire afin de protéger SNC-Lavalin contre des accusations de corruption. La firme québécoise aurait acheté le gouvernement libyen dans le but de se voir accorder des contrats lucratifs, notamment un contrat de 58 millions de dollars pour la construction du pipeline de Benghazi.

La collusion entre le gouvernement canadien et SNC-Lavalin pourrait, à première vue, ne sembler avoir aucun rapport avec les problèmes climatiques. Cependant, SNC - Lavalin, l’une des plus grandes sociétés d’ingénierie au monde, génère chaque année des milliards de dollars de bénéfices provenant des industries extractives. La société est également très présente au Moyen-Orient, notamment en Libye et en Arabie saoudite, où ses 9 000 employés contribuent à la construction et à la maintenance des infrastructures de l’industrie des combustibles fossiles. Le rôle de SNC-Lavalin en ce qui concerne la destruction du climat est donc indéniable.

Les liens intimes du gouvernement canadien et de SNC-Lavalin semblent constituer un autre exemple de son soutien pour l’industrie extractive et, par extension, de sa responsabilité face à la crise climatique.

Destruction à l’étranger

SNC-Lavalin est loin d’être le seul exemple d’entreprise canadienne qui profite de la destruction de l’environnement. Les sociétés minières canadiennes s’emploient activement à détruire les écosystèmes et à commettre des violations des droits de la personne dans le monde entier.

Parmi celles-ci figure Barrick Gold, l’une des plus importantes entreprises d’extraction aurifère au monde. Selon un rapport publié par Human Rights Watch (HRW) en 2011, cette société déversait des tonnes de déchets chimiques toxiques - 16 000 tonnes par jour - dans des rivières de Papouasie-Nouvelle-Guinée, empoisonnant ainsi l’approvisionnement en eau des communautés locales. L’ampleur de la catastrophe écologique a même amené la Norvège à retirer Barrick Gold de ses fonds de pension. Comme indiqué dans le rapport de HRW :

« Le fonds de pension du gouvernement norvégien a exclu Barrick de son portefeuille d’investissement en mars 2009 sur recommandation de son Conseil d’éthique, qui a estimé que la pratique de la société en matière d’élimination des résidus fluviaux comportait des risques inacceptables pour la santé humaine et des “dommages irréversibles à long terme” pour l’environnement. »

Barrick Gold est également été accusé de crimes horribles contre des populations locales, notamment des assassinats ciblés commis par son fournisseur de services de sécurité ainsi que des viols collectifs. De plus, en juin 2019, un reportage publié par The Guardian a exposé les dommages considérables de l’environnement et les violations des droits humains perpétrés par la société minière en Tanzanie.

Les entreprises canadiennes ont également été responsables de destructions environnementales importantes en Amérique latine. Au Venezuela, la société canadienne Crystallex, également une société minière, a poursuivi le gouvernementavec succès en 2011, afin de pouvoir accéder à la forêt Imataca, l’une des plus grandes zones de conservation du pays et abritant plusieurs communautés autochtones. On estime maintenant que plus d’un dixième de la forêt a été détruite par les activités minières.

Au Costa Rica, Infinito Gold, une entreprise canadienne, a fait pression sur le gouvernement afin d’obtenir l’autorisation de créer une énorme mine à ciel ouvert dans la zone de conservation de Cerro Crucitas - le projet étant officiellement approuvé en 2015.

Il est déplorable que les sociétés canadiennes soient autorisées à tirer profit de ce type d’abus. Ce qui est encore plus déplorable, toutefois, est le silence assourdissant du gouvernement canadien qui, malgré tous ses discours sur la durabilité écologique, ne condamne pas ces entreprises et leurs actions.

Un moment crucial

Grâce à son soutien continu aux industries extractives, chez nous et à l’étranger, et à son profond manque de transparence, le Canada a aidé et encouragé ceux qui souhaitent tirer profit de la destruction de l’environnement et des changements climatiques.

Alors que les températures mondiales devraient augmenter de deux degrés ou plus au cours des prochaines décennies, rendant de nombreuses régions inhabitables pour les êtres humains et provoquant l’effondrement des écosystèmes, il est temps de dénoncer les paroles creuses du gouvernement Trudeau et de tenir le Canada responsable de son soutien à l’éco-criminalité.

Les actions de désobéissance civile menées par des groupes tels que le mouvement climatique mené par les jeunes, ainsi que par les Premières nations et d’autres militants, devraient être largement soutenues par le public. En effet, l’un des principes fondamentaux de ces mouvements est de « dire la vérité sur l’urgence climatique », ce qui implique donc de dénoncer les échecs monumentaux du Canada qui se garde de condamner la destruction de l’environnement et les atteintes aux droits humains perpétrées par des entreprises canadiennes. Cela implique aussi la dénonciation de l’inefficacité du gouvernement et de ses politiques énergétiques dangereuses.

Dans le cadre des prochaines élections fédérales, le climat sera sans aucun doute un sujet de premier plan pour la politique canadienne. La plupart des candidats sauront avec fourbe saisir l’inquiétude croissante que suscite le climat pour gagner des points auprès du public. Sans surprises, le parti libéral s’en est déjà servi pour atténuer le récent scandale du blackface de Trudeau.

C’est un moment crucial pour que les Canadiens dénoncent l’hypocrisie du gouvernement en matière d’environnement et exigent que les abus commis par des sociétés canadiennes à l’étranger soient dénoncés.

De plus, compte tenu de l’urgence de la crise climatique, la condamnation de la population canadienne devrait aller au-delà des urnes et dans la rue - une action collective importante est nécessaire pour renforcer la responsabilité climatique et promouvoir une transition juste et durable tenant dûment compte des droits et des luttes des Premières Nations.

D’ici là, la rhétorique perverse du Canada sur le climat reste vide et risible.

*Article publié d’abord sur le site de Roar Magazine. Traduit par Elizabeth Leier.