Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Les zapatistes annoncent l’expansion majeure de leurs territoires autonomes

mercredi 4 septembre 2019, par Leonidas Oikonomakis

Dans une annonce surprise, l’EZLN proclame la création de 11 nouveaux « caracoles » et municipalités autonomes, élargissant considérablement le territoire sous contrôle rebelle.

Article d’abord paru sur le site de Roar Magazine. Traduit par Elizabeth Leier pour le Journal des Alternatives.

Tout a commencé, à la manière zapatiste typique, avec la publication de quatre nouveaux communiqués, signés par le sous-commandant insurgé Galeano (anciennement Marcos), rédigés entre le 10 et le 15 août. Le premier, intitulé Enter el telonero (« Le premier acte ») se termine sur une note mystérieuse :

« Regardez, mesdames, messieurs et autres
Rien à voir ici, rien à voir là-bas, mais attendez, tout à coup, boum :
Les communautés zapatistes (ré) apparaissent… »

Ceux qui connaissent le style littéraire du sous-commandant ont déjà compris que quelque chose de grand allait suivre.

Les communiqués analysent la réalité politique au Mexique et les défis auxquels sont confrontés les peuples autochtones sous la présidence d’AMLO (Andrés Manuel López Obrador) et sa soi-disant « quatrième transformation ». Celle-ci présume que le mandat d’AMLO laissera une empreinte historique similaire à celle de la révolution mexicaine et de l’indépendance du pays.

Jusqu’ici, la domination d’AMLO a été caractérisée par une volonté capitaliste typique d’exploitation de l’environnement et d’extraction de ressources naturelles, qui n’est pas si différente de ses prédécesseurs plus conservateurs, malgré la rhétorique progressive. Les « mégaprojets » d’AMLO - parmi lesquels on compte le train Maya, le couloir Trans-Isthmus et le projet Sembrando Vida (Planting Life) - illustrent particulièrement le mépris de la nouvelle administration pour l’environnement et ses protecteurs autochtones.

L’approche descendante de ces projets (« top-down »), ainsi que les menaces qu’ils font peser sur le bien-être des environnements sociaux et naturels à travers le pays en général, et sur les communautés zapatistes en particulier, ont conduit les zapatistes à les condamner avec la plus grande fermeté.

Ils soulignent également le fait qu’au cours de la présidence d’AMLO, un certain nombre de défenseurs autochtones de la Terre nourricière et de membres du Congrès national autochtone (CNI), auquel participent également les zapatistes, ont été assassinés dans des circonstances extrêmement suspectes. Le cas le plus connu est celui de Samir Flores Soberanes, journaliste autochtone et militant écologiste assassiné pour avoir fait campagne contre le Proyecto Integral Morelos - un projet controversé de construction d’une centrale thermoélectrique et d’un gazoduc à Morelos, son état d’origine.

Mais la vraie nouvelle a été annoncée dans un communiqué signé par le sous-commandant Insurgente Moisés, publié le 17 août : les zapatistes ont créé sept nouveaux caracoles et quatre nouvelles municipalités autonomes (MAREZ) ! Ce faisant, ils ont considérablement élargi les capacités structurelles et organisationnelles de l’autonomie zapatiste. Honorant Samir et les nombreux autres défenseurs des droits sociaux et environnementaux ciblés, les zapatistes ont baptisé leur initiative « Samir Flores Soberanes ».

Ironiquement, alors qu’AMLO aspirait à ce que sa présidence forme un tournant décisif pour le pays, ce sont désormais certains de ses critiques les plus virulents de gauche qui semblent voler la vedette. La création de sept nouveaux caracoles et de quatre nouveaux MAREZ marque le moment historique le plus important pour les zapatistes depuis 2003, année de l’annonce de la formation des cinq caracoles existants. L’expansion signifie également une croissance impressionnante de la capacité organisationnelle du mouvement, qui a maintenant conduit à la création de ces nouveaux centres zapatistes. C’est l’expansion sociale et territoriale du mouvement qui a conduit à la nécessité de plus de caracoles et de MAREZ.

Tactiques électorales, stratégies autonomes

Ce développement historique ne s’est pas produit dans un vide sociopolitique. C’est en fait le résultat d’une réorganisation interne du mouvement - discrètement poursuivie ces dernières années. De plus, ces derniers mois, les communautés zapatistes ont été fermées aux étrangers et même les quelques communautés qui étaient ouvertes aux observateurs des droits de l’homme ont été fermées depuis un certain temps. Seul La Realidad, où le maestro Galeano a été assassiné il y a quelques années, est restée ouverte tout au long de cette période.

Cette « fermeture interne » a peut-être quelque chose à voir avec l’expansion organisationnelle annoncée publiquement : les zapatistes ne voulaient pas que leurs plans soient révélés avant d’être prêts à les révéler eux-mêmes au monde, c’est-à-dire jusqu’à maintenant.

En outre, l’expansion de l’autonomie zapatiste est une réponse aux critiques de la gauche mexicaine et de la gauche internationale - en particulier du mouvement anarchiste - qui ont accusé le zapatisme de prendre un « tour électoral » alors qu’en 2016, ils soutenaient Maria de Jesus Patricio Martinez, une femme autochtone, candidate conjointe avec le CNI pour les élections présidentielles de 2018.

À l’époque, beaucoup le considéraient comme un tournant stratégique du mouvement, alors que d’autres le considéraient comme une tactique. Cette dernière interprétation semble plus proche de la vérité, puisque les zapatistes n’ont clairement pas abandonné la construction de leur gouvernance autonome - au contraire, ils l’élargissent maintenant, à la fois en termes sociaux et organisationnels.

Les nouvelles communautés zapatistas

Avec l’annonce du sous-commandant Insurgente Moisès concernant la création de 11 nouveaux CRAREZ (centres collectifs de résistance autonome et rebelle Zapatista ou centres zapatistes de résistance autonome et de rébellion - un nouveau nom collectif pour désigner à la fois les caracoles et municipalités autonomes), le nombre total de CRAREZ est maintenant 43 : 12 caracoles et 31 MAREZ.

Dans les mots de Moisés, les nouveaux CRAREZ sont les suivants :

Colectivo el corazón de semillas rebeldes, memoria del Compañero Galeano (Le cœur du collectif de semences rebelles, mémoire du camarade Galeano). Son conseil Junta de Buen Gobierno / Bon gouvernement s’appelle : Pasos de la historia, ou la vie de l’humanité (Étapes de l’histoire, pour la vie de l’humanité). Son centre d’organisation est La Unión, à côté de San Quintín, sur un terrain récupéré près d’une caserne militaire.

Espiral digno tejiendo los colores of humanidad in memoria of los caídos (Spirale digne tissant les couleurs de l’humanité à la mémoire des morts). La Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : Semilla que florece avec la conciencia de los que luchan por siempre (une graine qui fleurit avec la conscience de ceux qui luttent pour toujours).

Floreciendo la semilla rebelde (Floraison de la graine rebelle). La Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : Nouvelle révolution en matière de résistance et de révocation pour la vie et l’humanité (New Dawn en résistance et rébellion pour la vie et l’humanité). Son centre d’organisation se trouve à El Poblado Patria Nueva, un territoire récupéré. Municipalité officielle d’Ocosingo.

En honor a la memoria del Compañero Manuel. Son conseil Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : El pensamiento rebelde de los pueblos originarios (La pensée rebelle des peuples d’origine). Son centre d’organisation est situé à Dolores Hidalgo, un territoire récupéré. Municipalité officielle d’Ocosingo.

Resistencia y rebeldía un nuevo horizonte (Résistance et rébellion, un nouvel horizon). La Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : La luz que resplandece al mundo (La lumière qui brille sur le monde). Son centre d’organisation se trouve à El Poblado Nuevo Jerusalén, un territoire récupéré. Municipalité officielle d’Ocosingo.

Raíz de las resistencias y rebeldías por la humanidad (Racine des résistances et des révoltes pour l’humanité). La Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : Corazón de nuestras vid el nuevo futuro (Cœur de nos vies pour le nouvel avenir). Son centre d’organisation est à ejido Jolj’a. Municipalité officielle de Tila.

Jacinto Canek (un célèbre révolutionnaire maya du 18ème siècle). La Junta de Buen Gobierno / Conseil du bon gouvernement s’appelle : Flor de nuestra palabra et luz de nuestros pueblos qui refleja para todos (Fleur de notre parole et de notre peuple qui reflète pour tous). Son centre d’organisation se trouve à Comunidad del CIDECI-Unitierra. Municipalité officielle de San Cristóbal de las Casas.

Les nouvelles municipalités autonomes (MAREZ)

Esperanza de la Humanidad (espoir de l’humanité). Son centre d’organisation est à ejido Santa María. Municipalité officielle de Chicomuselo.

Ernesto Che Guevara. Son centre d’organisation est à El Belén. Municipalité officielle de Motozintla.

Sembrando conciencia para cosechar revoluciones por la vida (Prendre conscience pour récolter des révolutions pour la vie). Son centre d’organisation se trouve à Tulan Ka’u, un territoire récupéré. Municipalité officielle d’Amatenango del Valle.

21 de Diciembre (21 décembre). Son centre d’organisation se trouve à Ranchería K’anal Hulub. Municipalité officielle de Chilón.

Les zapatistes invitent également les adhérents à la sixième déclaration, les membres du CNI-CIG et la communauté internationale à participer à la construction du nouveau CRAREZ de toutes les manières possibles : en envoyant de l’argent, des matériaux de construction ou même du travail manuel. .

Les détails de la façon dont cela peut être fait suivront dans un prochain communiqué, comme promis par le sous-commandant Insurgente Moisés.

Une nouvelle ère zapatiste

Beaucoup de choses vont être écrites et d’autres seront révélées plus tard au sujet de cette nouvelle initiative zapatiste. Ce qui est certain à ce stade, c’est que la naissance des 11 nouveaux centres zapatistes marque, d’une part, un tournant décisif dans l’histoire du zapatisme - le plus important depuis la naissance des cinq premiers caracoles en 2003. D’autre part, cela met fin à une longue période de réorganisation interne de la part du mouvement, qui a décidé de s’ouvrir à nouveau au monde, "brisant le siège" sous lequel ils s’étaient retrouvés, comme le décrivait Moisès dans son dernier communiqué.

De plus, les zapatistes, avec les nouveaux communiqués du sous-commandant Insurgente Galeano, prennent position sur les lignes de front de la lutte contre les changements climatiques, en soi une lutte contre le capitalisme :

« La nature est un mur élastique qui multiplie la vitesse des pierres que nous lui lançons. La mort ne rebondit pas dans les mêmes proportions, mais plutôt forcée. Il y a une guerre entre le système et la nature. Cette confrontation ne peut prendre ni nuance ni lâcheté. Soit vous êtes du côté du système, soit de celui de la nature. Soit avec la mort, soit avec la vie. »

Les zapatistes ont certainement brisé le siège.

« Orale ! »


Le Cachemire et la Palestine : unis dans la lutte pour l’autodétermination contre les puissances coloniales

mercredi 4 septembre 2019, par Zainab Ramahi

Article d’abord paru sur le site de Mondoweiss. Traduit par Elizabeth Leier pour le Journal des Alternatives.

En tant que Cachemiri vivant en Amérique du Nord, je me suis rendu au Cachemire une vingtaine de fois. J’y ai connu l’instabilité, les coupures de courant, les couvre-feux et les bouclages qui font cruellement partie de la vie quotidienne, j’ai aussi assisté à des manifestations massives et non violentes contre l’occupation militaire. J’ai vu des militaires indiens ramasser des enfants Cashmiris jouant au cricket dans des véhicules blindés et j’ai écouté attentivement les récits de ma tante, une ophtalmologue, qui a opéré des centaines de jeunes aveuglés par des coups de feu tirés par l’armée indienne.

En tant que Palestinienne, j’ai également étudié et assisté à la colonisation de la Palestine par les colons. C’est exactement à cette époque, il y a deux ans, que je me trouvais au Cachemire pour rédiger un document de recherche juridique qui contenait des articles de presse présentant les dernières tentatives du gouvernement indien d’utiliser la loi pour éliminer le statut de semi-souveraineté accordée au Cachemire. Tout semblait familier, comme une impression de déjà vu, jusqu’à ce que je réalise que j’examinais simplement une application différente de l’utilisation - par Israël - de la loi pour justifier le déni des droits fondamentaux des Palestiniens.

Le 5 août, le Parlement indien a révoqué, à la majorité des voix, le statut semi-souverain spécial du Jammu-et-Cachemire en supprimant l’article 370 de la Constitution indienne et en divisant l’État en deux territoires. L’article 370 consacrait les limites du pouvoir du parlement indien de légiférer pour le Jammu-et-Cachemire, terme essentiel de l’accession du Cachemire à l’Inde en 1947. Sans l’article 370, le Cachemire est privé de tout semblant d’autonomie, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle étape dans la relation coloniale de l’Inde avec l’État. L’Inde a déplacé au moins 48 000 soldats dans la région, en plus des 700 000 déjà stationnés qui font du Cachemire la zone la plus densément militarisée au monde depuis des décennies. Le gouvernement indien a imposé un verrouillage total de la sécurité au Cachemire, avec ordre de tirer pour tuer les Cachemiris dans les rues, une coupures de communication et des médias, la fermeture des lignes fixes, des téléphones portables et d’Internet.

Israël est un exemple souvent cité de configuration politique ethno-nationaliste. L’ethno-nationalisme est enraciné dans des récits coloniaux qui dictent une hiérarchie d’appartenance raciale dans laquelle la subordination de certains membres de la population, le sous-groupe, est structurellement enracinée et souvent accompagnée de violences physiques. Conformément à sa loi sur l’État-nation, Israël n’est pas un État de citoyens, mais appartient plutôt à un peuple juif qui y retrouve son appartenance. Tous les privilèges d’appartenance à Israël sont donc étendus exclusivement à sa population juive.

Une communauté peut mesurer ses droits collectifs lorsqu’elle prend en compte ceux qui n’y ont pas accès. Lorsque, en juillet 1952, des dirigeants du gouvernement indien et plusieurs partis politiques du Jammu-et-Cachemire se sont réunis à Delhi pour résoudre des questions en suspens relatives à l’accession du Cachemire, le gouvernement indien s’est déclaré ouvertement préoccupé par l’extension des droits fondamentaux reconnus par la Constitution indienne au Cachemire - la population pourrait empêcher le gouvernement central de traiter « rapidement et efficacement » les fauteurs de troubles. En 1954, lorsque de nombreuses dispositions de la Constitution indienne ont été étendues au Jammu-et-Cachemire, l’ordre est venu avec la mise en garde que les droits fondamentaux, largement reconnus aux Indiens, pouvaient être suspendus à tout moment au Cachemire dans l’intérêt de la « sécurité » et sans contrôle judiciaire.

Les relations entre l’Inde et le Cachemire sont brillamment illustrées par des lois telles que la loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées (AFSPA). Cette loi confère des pouvoirs spéciaux aux forces armées indiennes dans les « zones perturbées », catégorie dans laquelle le Cachemire fait partie depuis 1990. L’AFSPA accorde à l’armée indienne des pouvoirs considérables pour arrêter sans mandat, tirer pour tuer et détruire des biens. Considéré par Human Rights Watch comme un « outil d’abus, d’oppression et de discrimination par l’État », l’AFSPA offre également une immunité pratique au personnel militaire qui exécute des exécutions extrajudiciaires, des actes de torture, des viols et des disparitions massives.

En examinant la littérature sur l’AFSPA et ses origines, il n’est pas difficile de faire le lien avec la justification par Israël du recours à la torture et à la détention illimitée à l’encontre de la population palestinienne en déclarant que les zones dans lesquelles elle est appliquée sont en état d’urgence et ce depuis des décennies.

Hindutva, une forme de nationalisme hindou, est l’idéologie officielle du parti au pouvoir - le Bharatiya Janata Party (BJP) - ses partisans affirment que les musulmans et les laïcs ont sapé la force de la nation hindoue. Les nationalistes et les sionistes de l’Hindutva tentent souvent de reformuler la cause de plusieurs conflits importants. Ceux-ci ne seraient pas le résultats des luttes pour les droits humains et politiques, la souveraineté, le consentement et l’autodétermination, mais plutôt causés par des musulmans et des islamistes irrationnels et implacables qui, s’ils n’étaient pas confrontés et arrêtés, envahiraient le monde. Dans ce contexte, toute la répression et la violence d’État à laquelle sont soumis des millions de personnes sont justifiées au nom de la lutte contre le terrorisme et de la défense de la démocratie et des valeurs civilisées.

Le cadre du « terrorisme », qui confère une légitimité au silence global sur la question du Cachemire et la violence actuelle à l’encontre de la population, favorise une économie liée au commerce des armes entre l’Inde et Israël. Dans ce contexte, les nationalismes religieux agressifs du sionisme et de l’hindutva sont des intérêts neutres de sécurité partagés. Les quêtes du Cachemire et des Palestiniens pour l’autodétermination sont réduites aux états musulmans ou arabes voisins, provoquant ainsi des conflits.

Clairement, les deux pays ne sont pas inconscients de leurs liens idéologiques étroits, l’Inde et Israël ont favorisé les liens politiques et militaires ces dernières années, notamment la vente d’armes, les opérations de renseignement conjoint, les accords commerciaux et les échanges culturels. Depuis 2003, lorsque le Premier ministre israélien Ariel Sharon a signé un accord avec le gouvernement indien, déclarant que l’Inde et Israël étaient des « partenaires stratégiques », la technologie et les tactiques israéliennes ont été régulièrement déployées par les forces indiennes occupant le Cachemire. Le Shin Bet et d’autres agences israéliennes responsables d’atteintes aux droits humains - dont des meurtres de Palestiniens - ont fourni à l’Inde une formation et des conseils sur la manière de réprimer la population du Cachemire. Aujourd’hui, l’Inde est le plus gros acheteur d’armes israéliennes et Israël forme des unités militaires indiennes à des attaques « anti-terroristes » et à la guerre urbaine à utiliser contre les Cachemiris et les groupes de résistance du nord-est et du centre de l’Inde.

Les groupes hindutva ont tenté de minimiser l’attention portée aux violations des droits de l’homme au Cachemire, à l’annexion conditionnelle par l’Inde en 1947 ou au droit à l’autodétermination en limitant la discussion sur le Cachemire à la question du déplacement et du meurtre de la minorité de caste supérieure, le Cachemire Hindou Pandits à la fin des années 1980, et en insistant pour que le Cachemire ne devienne pas un problème international.

De même, les sionistes cherchant à détourner l’attention des violations des droits de l’homme par les Palestiniens commises par Israël se concentrent souvent exclusivement sur les attentats-suicides ou le règne du Hamas. Leur objectif est de faire taire toute discussion sur les revendications historiques des Palestiniens en faveur de la mise en œuvre du droit de retour des réfugiés, de la fin de l’occupation militaire en Cisjordanie et de la bande de Gaza et de l’égalité des citoyens palestiniens en Israël.

Les Cachemiris sont pris en otage par les grands États indiens et pakistanais coloniaux devenus néo-coloniaux et puis post-coloniaux, qui se sont affrontés pour les revendiquer au nom de la religion et du nationalisme. Il en va de même pour les Palestiniens pris entre processus de paix après processus de paix alors que le nombre de colonies de peuplement illégales augmente sans cesse.

Le Cachemire et la Palestine doivent tous deux être recentrés dans le débat mondial sur l’autodétermination et les revendications du peuple qui a vécu si longtemps sous des régimes d’occupation militaire coloniaux. Une grande partie de ce travail peut commencer par exposer et résister à l’attrait de l’ethno-nationalisme et de la suprématie raciale, en plaçant Hindutva et le sionisme dans ce contexte, et en comprenant ces « conflits » de longue date pour ce qu’ils sont : une expression du colonialisme.

Beaucoup ont écrit sur un nettoyage ethnique imminent au Cachemire. Comme l’a noté l’anthropologue Patrick Wolfe, « la question du génocide n’est jamais loin des discussions sur le colonialisme des colons ». En tant que Palestiniens et Cachemiris, la violence de la machine coloniale ne nous échappe guère. Alors que je suis assis avec ma famille et que j’attends des nouvelles de la situation - n’importe quelle nouvelle - la seule chose que je puisse faire est de rédiger.


Je ne me réduis pas à une paire de seins, je suis tout aussi femme

mercredi 4 septembre 2019, par Marie-Claude Belzile, Rémy-Paulin Twahirwa

Partout, on appelle les femmes à revendiquer leur corps, à l’habiter et à le montrer sans crainte et sans honte. Que ce soit à propos d’Occupation Double ou alors du dernier vidéoclip de Safia Nolin, la nécessité d’offrir une plus grande diversité corporelle sur nos écrans se fait de plus en plus pressante. Dans cette mouvance, le Journal des Alternatives a rencontré Marie-Claude Belzile, fondatrice de la page Tout aussi femme, afin de discuter de l’invisibilité des femmes à poitrine plate dans l’espace public.

Journal des Alternatives (JDA) : Premièrement, merci de ce temps que tu nous accordes. Pour débuter, j’aimerais que nous revenions ensemble sur le chemin qui t’a mené jusqu’à la création de Tout aussi femme, si tu es d’accord.

Marie-Claude Belzile (MCB) : Oui, ça va me faire plaisir.

JDA : Donc, en 2016, tu reçois un diagnostic de cancer de stade 3. Tu essaies la chimiothérapie, mais au bout d’un certain temps, la chirurgie devient nécessaire. Peux-tu nous en dire plus sur cette opération ?

MCB : C’est ça. J’ai été opérée pour la double mastectomie le 2 février 2017. Vers 8:30, je suis rentrée dans la salle d’opération, et j’en suis sortie environ quatre heures plus tard. À 14:30, j’étais de retour chez moi. Il n’y a eu aucune complication et dès le lendemain, pour une semaine, une infirmière est venue chez moi pour soigner les plaies. Pendant sept jours, aussi, j’avais des drains de chaque côté, pour drainer les liquides causés par la chirurgie. Ma femme m’a aidé à les vider plusieurs fois par jour.

JDA : Comment as-tu vécu cette période postopératoire ?

MCB : Eh bien c’est une adaptation, psychologique et physique. Au début, je ne pouvais pas lever les bras au-dessus de mes épaules, mais je devais faire des exercices dès le lendemain de la chirurgie pour ne pas que mes bras et mes épaules s’ankylosent. Mes pectoraux avaient des spasmes, c’était très désagréable. Aussi, pendant plusieurs jours, environ 2 semaines, je ne dormais plus avec ma femme, ayant besoin de dormir avec plusieurs coussins sous mes bras et autour de moi pour ne pas que je tourne sur le ventre. C’est une période exigeante et qui change un quotidien, il fallait mettre les assiettes, verres, nourriture à hauteur d’épaule pour que je sois capable de les atteindre quand ma femme travaillait. Je ne pouvais pas soulever des choses au-delà de dix livres. C’est là qu’on se rend compte que des bras, ça sert pour tout durant toute la journée. C’est un peu handicapant au début. Mais, après l’opération et les 25 séances de radiothérapie, j’ai développé un œdème au bras du côté opéré (là où on avait retiré aussi dix ganglions), car la lymphe ne pouvait plus se drainer comme il faut. J’ai dû porter un manchon de contention pendant six mois et, chaque jour, faire 36 exercices pour aider la lymphe à bien circuler dans mon bras.

JDA : J’imagine que ça a eu des répercussions sur le plan psychologique ?

MCB : Oui. C’est une adaptation plus longue et en plusieurs étapes. J’ai eu besoin d’environ deux ans et demi pour m’adapter à ma nouvelle condition. Il y a des deuils à faire. Pour commencer, le lendemain de la chirurgie, j’ai vu mes plaies. J’ai été immédiatement soulagée, je n’avais ni broches ni points de suture, que de la colle chirurgicale, ce qui a fait que c’était beaucoup moins traumatisant à voir. Les cicatrices étaient fines et ma poitrine n’avait pas d’excès de peau, c’était une belle fermeture plate. Par contre, j’ai eu la sensation du membre fantôme pendant longtemps (et encore parfois encore maintenant).

JDA : Ah oui ? Tu ressentais tes seins ?

MCB : Oui, c’est exactement ça. Je pouvais sentir mes mamelons durcir quand j’avais froid ou mes seins qui me démangeait sans pouvoir les gratter. C’était bizarre comme sensation. Sinon, pendant les mois qui ont suivi, lorsque je me regardais dans les miroirs, mon cerveau avait de la difficulté à comprendre que c’était mon nouveau corps. J’ai aussi dû faire le deuil de porter certains types de vêtements, en fait tous ceux qui ont des préformes de seins (robes, maillots de bain, chandails avec buste, etc.). J’ai dû me débarrasser de certains morceaux que j’aimais. Mais j’ai vite appris à trouver les vêtements qui me convenaient bien, je n’avais pas honte du tout que ma poitrine plate se remarque, je n’essayais pas de camoufler ma nouvelle apparence. Par contre, une des adaptations psychologiques les plus longues, c’est celle qui fait qu’on se sent désexualisée quand on perd ses seins. Ca a de bons côtés, mais c’était difficile pour moi face à ma partenaire.

JDA : J’allais justement te demander ce que représentait cette opération dans ta relation amoureuse ?

MCB : Ma partenaire m’a connue avec des seins. C’est moi qui aie pris la décision de ne plus en avoir, pas elle. Elle m’a toujours supportée, et je sais qu’elle m’aime tout autant ainsi, mais cela nous manque quand même à nous deux. C’est clairement différent, mais c’est apprendre de nouvelles façons de se toucher, de s’approcher. C’est un travail continu, et qui va de mieux en mieux avec le temps. Ce qui m’a fait le plus de peine face à la perte de mes seins, c’est que ça ne m’a pas protégée, le cancer est quand même revenu, en métastases dans mes poumons, il est donc maintenant incurable. Des fois, donc, je me dis que j’ai perdu mes seins pour rien. Mais au moment où j’ai eu la mastectomie, c’était un choix de survie. Je ne pouvais prévoir ce qui allait suivre.

JDA : D’après toi, quelles sont les raisons qui peuvent pousser une femme à ne pas subir de mammoplastie ?

MCB : Il y a plusieurs raisons. D’abord, je suis féministe, je considère que les seins ne sont pas la seule manière de se sentir femme et féminine. Je savais que les seins sont hypersexualisés dans notre société, et je ne me réduisais donc pas à une paire de seins. Par contre, plusieurs femmes ne se sentent plus « femmes » après l’ablation. Personnellement, je n’ai jamais eu l’impression de perdre ma féminité. Elle n’a jamais passé par les seins. Peut-être parce qu’ils étaient petits, je ne saurais dire. L’autre raison, c’est que toutes les photos de reconstruction que j’ai vues ne me plaisaient pas, ça ne ressemble pas à des seins, c’est une forme qui fait penser à des seins, mais c’est beaucoup trop loin de la forme naturelle. J’avais aussi un besoin d’authenticité avec mon histoire, j’ai subi une double mastectomie et voilà, c’est mon corps maintenant. On change tous avec le temps, penser que l’on gardera toujours le même corps, qu’il sera toujours jeune et beau, c’est impossible. On nous vend toutes sortes de choses pour essayer de rester jeune et « beau » à tout prix, mais je ne peux me laisser emporter par cette culture. Un corps n’est pas fixe, il évolue et change continuellement. Alors, j’accepte ainsi ce qu’il vit, et je tente de m’y adapter. Finalement, je dirais que c’était aussi pour des raisons plus pratiques, ne pas se faire reconstruire comporte des avantages. L’opération est la moins invasive. Il y a aussi moins de chances de complications possibles. Il s’agit d’une courte opération en ambulatoire et la convalescence et la guérison sont plus rapides. J’avais envie qu’on laisse mon corps tranquille, qu’il guérisse au plus vite.

JDA : Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes qui font ce choix ?

MCB  : Oui, près de 70 % à 80 % des femmes ne se font pas reconstruire. Cependant, on ne les voit pas parce qu’elles portent des prothèses mammaires externes. Celles qui décident de vivre poitrine plate sans prothèses sont très rares par contre. Sur les groupes Facebook pour femmes plates, nous sommes des milliers, mais de partout en Amérique du Nord, alors c’est difficile à dire quel est le nombre de femmes qui vivent réellement poitrine plate. Je sais seulement qu’on n’en voit que très rarement.

JDA : Revenons maintenant à ta page Facebook. Comment est-ce qu’est né Tout aussi femme ?

MCB  : Tout aussi femme est né parce que j’ai dû me battre pour ne pas avoir de reconstruction. Mon chirurgien oncologue, bien qu’il savait pertinemment que je ne voulais pas me faire reconstruire, a quand même écrit sur la requête d’opérations « expanseurs, reconstruction » [1]. J’ai eu la chance de voir la requête dans les mains d’une infirmière et de revoir mon chirurgien avant l’opération. Il ne cessait de me dire « Mais vous êtes si jeune », comme raison à ce que je me fasse reconstruire. J’ai trouvé ça inacceptable. Si je n’avais pas vu la requête dans les mains de cette infirmière, je me serais réveillée de la chirurgie avec des expanseurs, sans mon consentement, parce que mon chirurgien s’était donné le droit d’aller à l’encontre de mon choix. Quel manque de respect, quel abus de confiance ! Par chance, il m’a finalement écouté et je suis sortie poitrine plate de mon opération. Mais je me suis dit que ça n’avait pas de sens. Et j’ai compris que je n’étais pas seule, en racontant mon histoire sur les groupes Facebook.

JDA : Et qu’as-tu découvert ?

MCB : Eh bien, je me suis rendue compte que partout au Canada anglais et aux États-Unis il y avait des femmes qui militaient pour contrer la pression exercée sur les femmes patientes du cancer à ce qu’elles se fassent reconstruire malgré leur choix. Plusieurs s’étaient réveillées de leur opération avec de l’excès de peau « au cas où elles changeaient d’idée ». J’ai vu une injustice et j’ai voulu y remédier.

JDA : Est-ce ce qui t’a amené à créer ta page Facebook ?

MCB : Au Québec, rien n’existait pour le militantisme, alors j’ai décidé de créer Tout aussi femme, afin de briser le tabou de la poitrine plate, afin de déconstruire la notion que la féminité se définit par les seins et de militer publiquement pour que cesse la pression exercée sur les patientes. Dès le départ, quand j’ai créé la page Facebook, des dizaines de femmes m’ont écrit pour me témoigner de leur expérience, tant comment elles s’étaient laissées convaincre par leur chirurgien·ne que comment on avait, contre leur gré, laissé de la peau excédentaire. Je n’en revenais pas. C’est à mes yeux une faute grave, qui reste impunie et qui ne cesse d’avoir lieu. Les chirurgien·nes disent que les femmes récupèrent mieux psychologiquement si elles se font reconstruire, alors que ces données datent d’études biaisées faites dans les années 1980 et 1990.

JDA : Est-ce qu’il y en a des plus récentes ?

MCB  : Oui ! Depuis 2003, plusieurs études démontrent que la récupération psychologique ne dépend pas de si une femme se fait reconstruire ou non, mais de comment elle se sent dans son corps d’abord. Les femmes doivent s’adapter à un nouveau corps, qu’elles vivent poitrine plate ou reconstruite. Qu’un·e chirurgien·ne dise en consultation à sa patiente qu’elle va regretter ou ne plus se sentir femme si elle ne se fait pas reconstruire, c’est sexualiser la femme selon le « male gaze » culturel qui restreint les femmes à cette volonté culturelle d’être l’objet du désir masculin. Une femme peut absolument se sentir femme sans ses seins, et demeurer désirable.

JDA : Quelles sont les plus grandes peurs des femmes qui ne subissent pas de reconstruction mammaire ? Quelle est l’influence du « male gaze » sur la décision de certaines femmes de subir une mammoplastie ?

MCB : Je dirais que les plus grandes peurs sont de ne plus être désirables face à leur partenaire ou d’avoir de la difficulté à revenir dans la sphère du « dating » si elles sont célibataires. La perte des mamelons est aussi quelque chose qui effraie les femmes, car c’est un organe sensible en sexualité. La peur du regard des autres sur elles est aussi présente. Les gens sont curieux, ils peuvent nous fixer sans réellement le vouloir, surtout en été quand on porte des chandails plus moulants ou plus légers et révélateurs. L’influence du « male gaze » est très présente, les femmes ont peur de perdre leur désirabilité. Ce n’est pas pour rien que plusieurs femmes m’ont confié avoir opté pour la reconstruction, car elles se sont laissé convaincre par leur chirurgien·ne ou par la peur de perdre leur partenaire.

JDA : Pourquoi cette pression des médecins d’après toi ? Quand et comment est-ce qu’elle se manifeste ?

MCB  : Selon moi, cette pression part du « male gaze », de l’hypersexualisation du corps des femmes et d’une norme culturelle qui demande de régir le corps des femmes. La plupart des hommes et des femmes pensent en termes de « beauté conventionnelle » quand on parle du corps des femmes. Une femme se doit d’être belle, et si non, elle doit au moins tenter par plusieurs moyens d’y aspirer. Les chirurgien·nes veulent redonner aux femmes ce qu’ils et elles leur enlèvent lors de la mastectomie. Ils ont besoin que leur idée de ce qu’est une femme soit cohérent avec ce désir culturel et social de la femme idéale. Cette pression se fait malgré eux et malgré elles. Je dirais que les médecins projettent leur peur sur la patiente et se disent qu’il faut reconstruire, puisque le service existe et que c’est gratuit.

JDA : En règle générale, la majorité des femmes atteintes du cancer du sein ont entre 50 et 69 ans. Mais, il y a aussi de nombreuses jeunes, certaines qui sont, envisagent ou désirent être mères. Est-ce que la non-reconstruction est un choix qui est envisagé de la même façon pour ce groupe d’âge ?

MCB : À ma connaissance, les jeunes femmes sont celles qui se font le plus reconstruire. Je pense que les commentaires tels « Mais vous êtes si jeunes » ont quelque chose à voir avec ça. On sexualise davantage une femme jeune qu’une femme plus âgée. On leur dit, proches et médecins, qu’elles ne pourront plus porter de robes de soirée, de maillots de bain, que leurs enfants vont être traumatisés, que leur partenaire ne seront plus attiré·es par elles, etc. Les jeunes femmes ont encore plus de pression sociale et culturelle de correspondre à l’image de la beauté conventionnelle. Bien sûr, les femmes plus âgées doivent « cacher » les effets de l’âge, mais elles sont malheureusement moins sexualisées. Je dis malheureusement, car même plus âgées, les femmes ont une vie sexuelle alors que la société tend à ne pas le reconnaître.

JDA : Dans une de tes publications, tu as reconnu le manque de diversité dans les images de femmes plates qui circulent en ligne. Tu notais, par exemple, qu’il y a plus de photos de jeunes femmes, blanches et minces. Pourquoi ?

MCB : Je crois qu’il y a plusieurs raisons. On vit dans un monde où la culture dominante est celle des personnes blanches. Bien sûr, ce sont les hommes blancs riches et anglophones qui sont les plus privilégiés dans le monde, mais les femmes blanches sont les plus privilégiées parmi les femmes dans le monde. Les femmes blanches et minces, encore plus, car nous vivons dans un monde où la grossophobie est absolument présente. Ainsi, les femmes blanches et minces, dont je fais partie, auront plus de facilité à montrer leur corps que les autres. Aussi, les femmes d’autres cultures ne sont pas nécessairement portées à mettre des photos d’elles sur les réseaux sociaux ou dans les médias, car elles ne voient pas des femmes qui les ressemblent faire ça. Sans modèle, on se cache à cause de sa différence.

JDA : En dehors de ta page Facebook, est-ce qu’il existe des ressources en ligne et hors ligne pour les femmes désirant en savoir plus sur la non-reconstruction ?

MCB : La Société canadienne du cancer a, l’an dernier, publié une page sur le choix de vivre poitrine plate. Il y tous les groupes Facebook sur lesquels je suis qui sont des communautés de femmes vivant poitrine plate (mais tous en anglais) : My Flat Friends, Flat in Canada Support and Advocacy, Flat and Fabulous, The Flat Advocate, I Don’t Need Two, entre autres). Au Québec, je suis la seule référence.


[1] L’expanseur est une prothèse temporaire gonflable insérée après une mastectomie. Le rôle de l’expanseur est d’étirer progressivement la peau du thorax en prévision de la pose d’une prothèse permanente.


Inédit

Les Rohingyas abandonnés par Trudeau

mercredi 4 septembre 2019, par Léa Carrier

Deux ans après le génocide des Rohingyas au Myanmar, les défenseur·es canadien·nes des droits humains attendent toujours que le gouvernement libéral respecte ses responsabilités légales et morales à l’égard de la minorité musulmane.

Le 25 août dernier, ils étaient 200 000 Rohingyas du camp de réfugié·es de Kutulapong, au sud du Bangladesh, à commémorer le génocide de leur peuple. À l’autre bout du globe, l’heure était plutôt aux revendications. À l’occasion du deuxième anniversaire du génocide, le Réseau des droits de la personne Rohingya a tenu une dizaine de rassemblements à travers le Canada afin de dénoncer l’inefficacité des mesures mises sur pied par le gouvernement Trudeau face au massacre du peuple birman.

En septembre 2018, le Canada a emboîté le pas à l’ONU, devenant le premier pays à reconnaître le massacre des Rohingyas comme un génocide. Dans la Stratégie du Canada en réponse à la crise des Rohingyas au Bangladesh et au Myanmar, annoncée au printemps 2018 par Trudeau, le gouvernement libéral s’est engagé à verser 300 millions de dollars en aide internationale aux deux pays. Il s’est aussi donné pour mission d’encourager une transition politique démocratique de l’État de Rakhine et, surtout, de veiller à ce que les responsables du génocide soient traduits en justice. Or, depuis le dévoilement du plan d’action, aucun acteur des crimes commis n’a été amené devant la Cour pénale internationale (CPI).

« Le Canada a signé la Convention pour la prévention et la répression du génocide de 1951. Il a une obligation internationale et juridique de s’impliquer dans le problème », explique le cofondateur du Réseau des droits de la personne Rohingya, Raiss Tinmaoung. Il en appelle au gouvernement libéral pour qu’il joigne l’acte à la parole et incrimine les responsables du génocide. Dans une lettre adressée à la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland, plus d’une centaine d’organisations des droits de la personne et 34 sénateurs ont pressé le gouvernement fédéral d’entamer les démarches juridiques nécessaires à la condamnation de l’armée birmane.

Seulement, le Canada a les mains liées par des enjeux géopolitiques, soutient M. Tinmaoung. Selon lui, compte tenu des intérêts économiques et politiques de la Chine et de l’Inde au Myanmar, les alliés occidentaux n’osent pas s’engager trop loin dans le conflit, craignant de s’attirer les foudres de ces puissants États. En outre, dans un billet publié le 14 juillet dernier, la Société québécoise du droit international (SQDI) a exhorté le gouvernement canadien à ne pas lancer d’action juridique pour les crimes commis à l’endroit des Rohingyas. Selon elle, le Myanmar pourrait répliquer à une requête canadienne devant la CPI en invoquant la « doctrine des mains propres », selon laquelle un État étant lui-même responsable d’un génocide ne peut mettre sur la sellette un autre pays pour ce type de crime. Rappelons qu’en juin dernier, suite à la publication du rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, le gouvernement Trudeau a reconnu qu’un génocide a bien été perpétré à l’égard des peuples autochtones canadiens. Bien que le principe des mains propres soit sujet à un débat doctrinal, « il n’en diminue pas moins le risque que le Myanmar ne fasse sien cet argument », qui « serait alors très difficile à ignorer pour la Cour », est d’avis la SQDI.

Après le génocide

Si la dernière tuerie de masse remonte à plusieurs mois, le sort des Rohingyas n’a pourtant jamais autant nécessité une intervention internationale. « Deux ans après le génocide, rien n’a changé. Notre peuple vit encore dans des conditions terribles, que ce soit dans les camps de réfugié·es au Bangladesh ou dans les camps de concentration au Myanmar », explique Raiss Tinmaung, lui-même d’origine Rohingya. Accès précaire aux soins médicaux et à l’éducation, malnutrition, trafic humain : les 620 000 réfugié·es entassé·es entre les murs de Kutulapong n’ont pas connu de répit depuis l’exil. Pour les milliers d’autres qui n’ont pu fuir le sol myanmarais, la situation ne fait que s’aggraver. Plus tôt cet été, l’ONU a comparé les ghettos urbains qui rassemblent des centaines de milliers de Rohingyas au Myanmar à ceux qu’ont habité les Juifs durant l’occupation nazie.

Devant ces injustices et le désintérêt de la communauté internationale, Raiss Tinmaoung espère sensibiliser les citoyen·nes canadien·nes et remettre la gestion de la crise des Rohingyas à l’ordre du jour du gouvernement libéral. Mission plutôt réussie, quand on voit les centaines de personnes réunies lors des derniers rassemblements tenus par le Réseau des droits de la personne Rohingya au Canada.

Le professeur d’anthropologie et de sociologie guinéen Hamady Seck en est à sa deuxième participation à l’une de ces manifestations pacifiques, à laquelle il a participé à Montréal. Comme beaucoup d’autres Canadien·nes, il s’est senti interpellé par la détresse du peuple Rohingya, malgré les milliers de kilomètres qui les séparent. « L’être humain est la plus belle des créatures et nous nous devons de la protéger. C’est le devoir de l’humanité, tout simplement », affirme-t-il. Selon lui, le Canada doit être le premier pays à se lever et à interpeller les persécuteurs qui agissent au mépris des droits humains.

Obstacles juridiques

En 2017, 740 000 membres de l’ethnie musulmane minoritaire Rohingya avaient quitté le territoire birman, fuyant les persécutions orchestrées par l’armée et les milices bouddhistes. Tueries de masse, viols collectifs, villages incendiés : la décennie de violence subie par les Rohingya aura provoqué la mort de quelque 10 000 personnes et 81 000 grossesses non désirées. Le chef de l’armée Min Aung Hlaing a rejeté ces accusations, arguant que les exactions du régime myanmarais visaient des groupes rebelles Rohingyas.

En juin dernier, la procureur de la Cour Pénale Internationale a déposé une demande d’enquête au sujet des crimes commis à l’encontre des Rohingyas. L’armée birmane s’y était alors farouchement opposée, qualifiant d’« ingérence » toute intervention de la CPI dans cette affaire. L’État de Rakhine a en outre dénoncé le fondement juridique d’une enquête, dans la mesure où la Birmanie n’est pas signataire du Statut de Rome, le traité qui a constitué la CPI. Une enquête pourra cependant être ouverte concernant la déportation du peuple Rohingya vers le Bangladesh, pays membre du Statut de Rome.


Porto Rico : des manifestations de masse aux assemblées populaires

mercredi 4 septembre 2019, par Jacqueline Villarrubia-Mendoza, Roberto Vélez-Vélez

À la suite de la démission du gouverneur Rosselló, de nombreuses assemblées populaires se sont constituées sur tout le territoire de Porto Rico, avec pour but de poursuivre le débat — et de prolonger le mouvement populaire.

Article d’abord publié sur le site du North American Congress on Latin America (NACLA). Traduit par Johan Wallengren pour le Journal des Alternatives.

Un microphone trône au milieu d’une foule qui s’est massée sous quelques arbres de la Plaza Las Delicias à Ponce, principale ville de la côte sud de Porto Rico. Certains participants ont pris place au centre, sur des chaises de plage ou directement par terre, tandis que d’autres se sont assis sur des bancs de béton en arrière. D’autres encore se tiennent debout en périphérie, les yeux tournés vers le milieu du cercle formé par les participants. Il est un peu plus de six heures du soir.

Veronica, une jeune femme de l’Université de Porto Rico à Ponce, déclare l’assemblée ouverte et souhaite la bienvenue aux quelque 80 personnes réunies ce soir-là. Elle fait remarquer qu’une bonne partie des gens présents se sont déjà croisés lors des manifestations des derniers temps. « Au cours des nombreux échanges qui ont eu lieu quand les gens de Porto Rico sont descendus dans la rue pour réclamer la démission de Ricardo Rosselló, la même question était sur toutes les lèvres : “que va-t-il se passer après la démission de Ricky ?” », rappelle-t-elle. « Nous nous sommes donc réunis il y a quelques jours pour mettre au point solution que nous vous proposons aujourd’hui : l’assemblée populaire démocratique ». Cette réunion fut la première de nombreuses assemblées populaires organisées par une variété de groupes un peu partout à Porto Rico, avec pour objectif de déterminer la prochaine étape dans la suite à donner à l’expérience de démocratie populaire ayant récemment pris racine sur l’île. »

Les manifestations de masse qui ont abouti à la démission, le 25 juillet, du gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló (la démocratie directe ayant pris des formes diverses, allant notamment des défilés de danseurs aux caravanes de motocyclistes) ont engendré des dizaines d’assemblées populaires aux quatre coins de l’île et concrétisé une reprise des rênes politiques par le peuple portoricain. Ce que le mouvement a permis d’obtenir montre que si un groupe de citoyens est en mesure d’exercer une pression suffisante sur l’État, il a le pouvoir de le faire plier. Reste qu’après l’obtention de la démission de Rosselló, un risque de démobilisation des protestataires était largement appréhendé dans leurs rangs. Certains ont en effet exprimé la crainte que la vie quotidienne reprenne tranquillement ses droits et que les luttes de résistance acharnées du mois de juillet s’estompent progressivement dans la conscience collective. Toutes ces manifestations et marches auront-elles marqué le début et la fin du réveil politique ? Jusqu’où pourra-t-on pousser ce pouvoir nouvellement acquis ?

Les assemblées populaires

Avec la formation de ces assemblées populaires, les Portoricains ont été en mesure d’explorer l’ampleur des défis à relever. De telles assemblées se sont constituées au mois d’août dans différentes villes portoricaines, de Ponce, Mayaguez, Lares et Utuado à Caguas, Gurabo, San Juan et Carolina. Les gens se sont donné le mot sur les médias sociaux à l’aide de mots-clics tels que #asambleadepueblo. Différents secteurs de la société civile se sont ainsi fixé rendez-vous en se donnant la mission de réfléchir aux moyens d’assurer la continuité de la mobilisation citoyenne et d’entamer un débat en profondeur sur la question de la gouvernance.

Ces tribunes populaires récemment organisées l’ont été selon des modalités diverses, mais elles ont en commun d’être issues d’un processus organique privilégiant une démarche collective. Dans certains cas, les assemblées ont été divisées en petits groupes d’une dizaine à une quinzaine de participants tout au plus. Au sein de ces groupes, un débat a été lancé pour réfléchir aux questions soulevées par les organisateurs, le résultat de ces discussions devant ensuite être présenté en séance plénière. Ce mode de fonctionnement particulier, adopté dans des communautés telles que celles de Mayagüez et de Caguas, a été organisé autour de questions telles que celles-ci : ce qui se passe à Porto Rico, les actions à envisager dans les différents dossiers et l’organisation du mouvement collectif. Dans le cas de Mayagüez, les personnes présentes ont été invitées à rejoindre, peu avant le début de la réunion, l’un des dix facilitateurs choisis parmi les participants. Une fois les groupes formés, un preneur de notes était choisi au sein de chaque groupe pour consigner les idées avancées, en vue d’une mise en commun ultérieure. Ce mode d’organisation des assemblées visait à permettre à toutes les personnes présentes de formuler leurs griefs et d’exprimer leurs idées, en faisant une large place aux personnes récemment converties au militantisme politique.

D’autres assemblées, telles que celles de Ponce et de Lares, ont opté pour un débat public avec des interventions limitées à deux à cinq minutes (selon le nombre de participants) pour réfléchir sur l’état de la situation, exprimer leurs préoccupations et proposer des solutions. Lors des réunions organisées sur ce modèle, les coordinateurs demandaient aux gens de s’inscrire sur une liste afin de se passer la parole, la liste d’intervenants ainsi constituée permettant d’éviter que quiconque cherche à monopoliser la discussion. Un chronométrage était également assuré pour éviter que le temps de parole individuel ne soit dépassé. Toutes ces assemblées, peu importe leur déroulement, étaient fondées sur les mêmes principes d’inclusion, d’horizontalité et d’ouverture.

Les organisateurs ont également pris soin de faire respecter le principe selon lequel le but visé n’est pas d’offrir aux partis politiques une tribune pour défendre leurs causes, mais plutôt de permettre aux membres individuels de la société civile de soumettre leurs idées et propositions dans l’optique de la réalisation d’un changement social transformateur émergeant de la population. Bien que les assemblées comptent généralement des participants bien au fait des procédures – et des complexités du processus parlementaire –, un nombre important de participants étaient des novices, créant ainsi une zone d’innovation et d’expérimentation à l’intérieur de l’espace d’expression démocratique.

Même si les assemblées populaires commencent seulement à prendre forme et que chaque communauté a ses préoccupations propres, il est déjà possible de dégager certaines questions qui ont dominé les discussions des assemblées ; ces questions se sont avérées renvoyer à des préoccupations socio-économiques et politiques imbriquées.

Des préoccupations collectives

Sur le front socio-économique, dans cette île aux prises avec une dette publique en expansion qui a atteint 124 milliards de dollars américains et où la mise en œuvre de mesures d’austérité ont conduit la classe ouvrière et la population paupérisée à se mobiliser, les participants aux assemblées ont repris de nombreux thèmes qui étaient déjà à l’avant-plan des manifestations de ces dernières années. Les gens ont encore à l’esprit la réforme du droit du travail qui se poursuit et qui a restreint les droits des personnes entrant sur le marché du travail. Les gens sont nombreux à considérer que cette réforme a des conséquences particulièrement dommageables pour la jeune génération, qui est confrontée à des perspectives d’emploi plus précaires, ce qui tend à dissuader les jeunes de rester sur l’île. Beaucoup de gens ont également exprimé des préoccupations à l’égard de la déliquescence du système éducatif, s’inquiétant des conséquences de la fermeture d’écoles, non seulement pour les enfants concernés mais pour les communautés en tant que telles. Par exemple, lors d’une des assemblées populaires, Roxana, sociologue et organisatrice communautaire, a déclaré : « L’état du système éducatif me préoccupe beaucoup. Nous devons exiger que le gouvernement nous dise ce qui va advenir de nos écoles. Nous ne pouvons pas continuer à voir les écoles fermer les unes après les autres dans des communautés où les besoins sont criants ; ce serait indigne. »

Les gens en ont aussi contre la privatisation des services essentiels, qu’il s’agisse des soins de santé ou des autres services publics, le train de mesures instaurant cette privatisation étant considéré par le gouvernement comme un volet prioritaire de son programme économique. Les mesures en question sont de manière générale imposées par le Conseil de contrôle budgétaire (Fiscal Control Board, FCB) établi aux termes de la Loi sur la surveillance, la gestion et la stabilité économiques de Porto Rico (Porto Rico Oversight, Management, and Economy Stability Act, PROMESA) de 2016. Les autres questions brûlantes abordées dans le cadre des assemblées populaires avaient notamment trait à la diminution des fonds disponibles pour les régimes de retraite publics, la situation empêchant le gouvernement d’honorer ses obligations financières envers les employés de l’État et entachant sa capacité d’offrir des logements sociaux abordables et sécuritaires.

En lien assez direct avec les problèmes socio-économiques mentionnés ci-dessus, les participants aux assemblées populaires ont identifié le caractère illégal de la dette publique – et le rôle du Conseil de contrôle budgétaire à cet égard – comme un dossier urgent justifiant une contestation dans les rues et sur les places publiques. Outre leurs critiques réitérées à l’égard des effets de ces mesures d’austérité, les participants aux assemblées populaires ont émis des propositions visant à créer des conseils d’audit citoyen de la dette, avec pour exigences que le Conseil de contrôle budgétaire et les politiciens fassent preuve d’une plus grande transparence et qu’un audit de la dette publique soit effectué. Des organisations issues du peuple telles que le front commun pour l’audit de la dette (Frente Ciudadano por la Auditoría de la Deuda) ont pris les choses en main et ont dénoncé l’inconstitutionnalité d’une partie de la dette, sans toutefois réussir à faire bouger le Conseil de contrôle budgétaire ni le gouvernement de Porto Rico.

Au chapitre des autres préoccupations politiques exprimées, on trouve la recherche de solutions de rechange au système politique actuel qui privilégie les deux partis politiques traditionnels, ainsi que le souci de venir à bout de la situation coloniale de l’île, ces thèmes faisant écho aux manifestations de juillet. Aux yeux de nombreux participants aux assemblées, le système à deux partis dominants – ainsi que le comportement corrompu des politiciens – ont paralysé le processus politique. La conviction est largement partagée que les partis politiques traditionnels ont laissé tomber le peuple, qui cesse par conséquent de lui accorder sa confiance et de reconnaître sa légitimité. Nombre de suggestions visaient à mettre en branle un processus d’assemblée constitutionnelle voué à la réécriture de la constitution actuelle, tandis que d’autres propositions faisaient ressortir la nécessité de cultiver une politique participative plus active susceptible de générer un plus grand engagement des citoyens.

De nombreux groupes représentatifs au sein des assemblées populaires s’entendent pour considérer que le statut colonial de Porto Rico est au cœur même des problèmes dénoncés. La question de la résolution à prendre à l’égard des relations entre les États-Unis et Porto Rico – qu’il s’agisse de prôner l’annexion ou la sécession – ont imprégné tous les aspects des débats politiques sur l’île depuis la fin de la guerre cubano-hispano-américaine, en 1898. Le débat autour de la question du statut actuel de l’île a été plombé il y a quelques années, après que la cour suprême a déterminé qu’en vertu de la constitution de 1952, Porto Rico, en tant que territoire des États-Unis, ne pouvait revendiquer son autonomie, et d’autant moins sa souveraineté. Cette décision à l’égard du statut d’État libre associé (Estado Libre Asociado) faisant partie du commonwealth a dissipé les espoirs que ce statut offre une solution viable à long terme. Nombre de participants aux assemblées populaires ont vu dans les manifestations de masse une prise de conscience du statut colonial et une propension à œuvrer pour la décolonisation. Toutefois, en raison de la nature clivante de la question de la colonisation, celle-ci a été abordée avec une grande prudence au sein des assemblées populaires. Damaris, une participante à l’assemblée de Mayagüez, a déclaré que « si nous voulons inclure toutes les couches de la population, nous devons faire attention quand nous abordons la question du colonialisme. Tout le monde n’a pas la même opinion, ce qui risque mener à un désengagement, une démobilisation. » Le consensus apparent autour de #RickyRenuncia est encore considéré fragile et il est à craindre que les factions idéologiques sapent l’unanimité virtuelle.

Dans le but de définir des étapes concrètes en vue de la résolution de ces problèmes, les assemblées populaires s’orientent vers la création de groupes de travail chargés de mener une réflexion et de mettre en œuvre des plans d’action. Dans certaines villes, les personnes présentes aux assemblées ont proposé d’organiser des ateliers afin d’éduquer les citoyens à la démocratie participative et de leur fournir les outils nécessaires pour assurer une large participation aux processus décisionnels sur l’île. Par exemple, un participant du nom de Josue a déclaré à l’assemblée de Ponce : « Je pense que le problème auquel nous sommes confrontés est que nous avons un État qui ne nous représente pas... Nous devrions chercher à participer au processus de prise de décision et nos assemblées populaires devraient servir de moyen pour y arriver. » D’autres participants ont proposé de produire une résolution écrite rassemblant les doléances de la population destinée à la gouverneure qui vient d’être assermentée. En outre, un consensus s’est dégagé pour ce qui est d’instituer un réseau d’assemblées en vue de travailler sur des dossiers communs et d’avoir ainsi plus d’impact sur l’échiquier politique national.

Certaines assemblées populaires n’ont pas manqué de faire ressortir l’importance de resserrer les liens avec la diaspora portoricaine, qui a elle aussi subi directement ou indirectement les conséquences de la crise socio-économique et politique de l’île. On pourrait faire appel à la diaspora pour solliciter le soutien de cette communauté ayant un rôle crucial à jouer pour aider à défendre les intérêts du peuple portoricain par le biais de campagnes de sensibilisation, en se servant de son influence politique pour faire pression sur le congrès. Comme l’a souligné Amara, une participante à l’assemblée populaire de Lares, « En ce qui concerne le débat auquel participe le peuple au niveau local, il est essentiel qu’il serve aussi à établir un dialogue avec la diaspora ; il s’agit de penser à des moyens de soutenir les gens de la diaspora qui souhaitent nous aider à secouer le joug d’un système aux visées dominatrices. »

Ces dernières années, la communauté portoricaine exilée aux États-Unis a joué un rôle de plus en plus grand en tant qu’allié politique et pourvoyeur de ressources pour les costaricains et les mouvements populaires de l’île, comme en témoignent la mobilisation de cette communauté contre la Loi sur la surveillance, la gestion et la stabilité économiques de Porto Rico et l’afflux d’aide et de dons de sa part après l’ouragan Maria. Ces liens ont été renforcés par les nombreuses manifestations de solidarité réclamant la démission de Rosselló en juillet, ainsi que l’émergence d’assemblées calquées sur celles de Porto Rico sur le continent, dans des villes comme Pittsburgh et New York.

Des pas en avant

Il est trop tôt pour déterminer si cette puissance nouvellement acquise aboutira à un changement radical des structures politiques à Porto Rico, et quelle forme pourrait prendre pareil changement. Ce qui est certain, c’est que le désir d’autonomie induit par la participation de la population aux mobilisations de masse a indéniablement conduit à un réveil politique. La tenue des assemblées populaires donne à penser que les gens sont au début d’un processus d’appropriation et cherchent à faire l’expérience de la démocratie participative et de ses vecteurs, à savoir l’autonomisation, l’autogestion et l’autodétermination. Le fait que les manifestations se soient muées en assemblées populaires suggère qu’il y a une « proposition derrière les protestations », qu’un principe est à l’œuvre pour inciter les gens mobilisés dans les manifestations à élaborer leurs propres solutions alternatives en vue de remettre en question l’ordre en place. Cette approche a été employée dans le cadre du travail de terrain accompli par le mouvement de Vieques et a également influencé le travail effectué à Casa Pueblo, dans la municipalité d’Adjuntas. La montée des assemblées populaires dans les différentes régions de l’île et les pressions soutenues exercées par les participants pour que l’État entende la voix du peuple montrent qu’on assiste à la maturation d’un proyecto de país, c’est-à-dire un projet national visant à instaurer pacifiquement une nouvelle gouvernance.

Citant le célèbre révolutionnaire Ramon Emeterio Betanches, Ramón Rodriguez a posé cette question à l’assemblée de Ponce : « Pourquoi les Portoricains ne se révoltent-ils pas ? » L’assemblée a répondu : « Nous affirmons notre présence – notre moment est venu ».


Inédit

Bolsonaro : quand l’exception devient la règle

mercredi 4 septembre 2019, par Gustavo Monteiro, Mara de Carvalho, Rosa Peralta

Le 14 août, Rosa Peralta, responsable des actions urgentes au Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), ainsi que Gustavo Monteiro, collaborateur au CDHAL, ont eu l’occasion de s’entretenir avec Mara de Carvalho, défenseure des droits humains au Brésil. Mara est membre du secteur des droits humains du Mouvement des sans-terre (MST) au Brésil, de l’Institut de recherche sur le droit et les mouvements sociaux (IRDMS) et de l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (ABJD).

Lors de son passage à Montréal, Mara a fait une présentation sur les principales attaques et les reculs des droits humains sous le gouvernement du président Jair Bolsonaro. Mara nous a également parlé des fronts de résistance qui s’organisent dans les territoires ruraux et urbains du pays.

CDHAL : Comment expliquez-vous la montée du gouvernement d’extrême droite au Brésil ?

Mara de Carvalho (MdC) : L’arrivée du gouvernement d’extrême droite de Bolsonaro rend la situation au Brésil encore plus difficile car, outre la crise économique, nous sommes confrontés à l’aggravation d’une crise de l’État de droit démocratique avec l’affaiblissement des processus démocratiques et des institutions publiques. Chaque jour, le gouvernement prend de nouvelles mesures qui, d’une façon ou d’une autre, portent atteinte aux droits de la société brésilienne.

Mais il faut comprendre que le gouvernement Bolsonaro est le résultat d’une offensive du système capitaliste mondial qui s’est renforcée en 2013 et 2014, lorsqu’ont commencé les attaques contre Petrobras (avec la découverte de champs pétrolifères ou gaziers dits pré-sel) et contre les actions gouvernementales de la présidente Dilma Rousseff.

Ce n’était pas une situation concernant uniquement le Brésil. Il y a moult indices qui laissent suggérer une intervention américaine visant à déstabiliser plusieurs pays d’Amérique latine. Il est également nécessaire de considérer l’avancée de l’extrême droite dans plusieurs autres parties du monde. En d’autres termes, le gouvernement Bolsonaro n’est pas isolé et, malheureusement, on peut voir se dessiner une tendance à long terme.

Avec le coup d’État qui a conduit à la destitution de Rousseff, Michel Temer a assumé la présidence et a entamé le démantèlement des droits économiques et sociaux, comme les droits du travail et le gel des investissements sociaux avec l’amendement constitutionnel nº 95, qui prévoit la paralysie pour une durée de 20 ans des investissements dans des domaines clés, comme la santé et l’éducation.

CDHAL : Comment caractérisez-vous le moment politique actuel au Brésil avec l’arrivée au pouvoir de Bolsonaro ?

MdC : Je crois que l’une des caractéristiques de l’actuel gouvernement Bolsonaro est la stratégie de démantèlement des processus démocratiques, des institutions et des droits humains, économiques et sociaux. Il a adopté un discours extrêmement moralisateur, comme s’il n’y avait pas de fonds politique dans ses discours et ses actions. Par exemple, il dépolitise les programmes de défense des droits des femmes et de la population LGBTQI, de même que des populations autochtones, paysannes et noires.

Ainsi, dans la perception de plusieurs, le fait qu’il attaque aussi les universités publiques en faisant valoir qu’elles sont des lieux de comportement obscène et de diffusion des idées communistes est entré dans la norme. Mais en diabolisant la pensée libre et plurielle dans les espaces éducatifs, il cache la véritable intention politique, qui est d’ouvrir les universités publiques au capital privé et de disqualifier la production scientifique progressiste dans le développement du pays.

CDHAL : Comment expliquer le soutien qu’il reçoit encore des couches les plus pauvres de la société ?

MdC : Tout d’abord, Bolsonaro a intensifié le processus social qui avait commencé en 2013, juste avant le coup d’État qui a renversé Dilma Rousseff. Il a intensifié les discours de haine, de diabolisation du Parti des travailleurs, des mouvements de gauche en général. Les secteurs de la société qui ne cadrent pas avec les actions absurdes idéalisées par Bolsonaro et ses partisans sont automatiquement considérés comme des ennemis et doivent être combattus, comme s’ils formaient un groupe de « communistes rouges ».

Toujours dans le cadre de sa stratégie de dépolitisation, si d’un côté son parti est réactionnaire et promeut la censure, il fait d’un autre côté appel à la notion de liberté. C’est contradictoire, mais il finit par convaincre la population moyenne que la flexibilisation des lois est quelque chose de positif. Par exemple, il a présenté un projet de loi pour rendre plus difficile la suspension d’un permis de conduire, ce qui signifie qu’une personne peut commettre plus d’infractions routières sans perdre son permis. Il soutient également qu’il n’est plus nécessaire d’avoir des sièges de sécurité pour enfants dans les voitures.

Son projet a investi d’autres sphères de pouvoir, comme le Congrès national, où il a pratiquement anéanti les lois protégeant les droits du travail. Le parti a également réussi à approuver une réforme du système de sécurité sociale qui supprime les droits fondamentaux de la population brésilienne en matière de retraite et de sécurité sociale, avec un impact direct sur les populations rurales, les femmes et les personnes âgées.

Dans le même ordre d’idées, il déclare que les écoles devraient être libres d’exprimer leur foi. Avec cela, il fait plaisir aux secteurs conservateurs religieux néo-pentecôtistes qui ne veulent enseigner aux enfants que leur vision conservatrice du monde. Ces secteurs ne veulent pas entendre parler de laïcité, ils ne veulent pas être « forcés » de parler d’autres religions.

Bolsonaro a également mis l’accent sur la libéralisation du droit du port d’arme à feu pour la population en général. Chaque personne peut posséder jusqu’à quatre armes à feu à la maison. Cela donne le sentiment d’une plus grande liberté, parce que chacun peut désormais se défendre seul contre la violence. Bolsonaro est ainsi en mesure de plaire aux groupes économiques liés à l’industrie de l’armement et est également dispensé d’investir dans les politiques de sécurité publique.

De cette façon, il imprègne la population d’un faux sentiment de liberté afin d’individualiser la responsabilité d’éventuelles infractions pour le citoyen ordinaire.

CDHAL : La violence au Brésil a toujours atteint des niveaux alarmants, alors comment la libéralisation des armes pourrait-elle aggraver cette situation ?

MdC : Eh bien, la libéralisation des armes aura des effets néfastes sur les groupes les plus pauvres et les plus vulnérables. La plupart des féminicides se produisent avec des armes à feu. Si nous augmentons l’accès de la population en général aux armes à feu, il est tout à fait prévisible qu’un plus grand nombre de femmes seront tuées. Il en sera de même pour le taux de jeunes Noir·es qui meurent chaque année.

La libéralisation du port d’armes à feu pour les propriétaires fonciers est également un problème très grave. Le projet de loi 3715 de 2019 permet la possession élargie d’armes à feu dans les régions rurales. Si ce projet de loi est approuvé, cela concernerait un total de 5,9 millions de propriétés. C’est le nombre de propriétés inscrites en date du 31 mai dans le Registre environnemental rural (Cadastro Ambiental Rural, CAR). L’objectif visé est de porter atteinte aux mouvements qui luttent pour la réalisation du droit à la terre et au territoire, tels que les mouvements autochtones, quilombolas et ribeirinhos, entre autres, mais toujours avec une déclaration ouverte pour combattre le plus important mouvement de lutte pour la terre - le MST.

En ce qui concerne la terre et le territoire, Bolsonaro veut exploiter au maximum les ressources minières et les terres agricoles, et élargir l’accès à l’agro-industrie et aux capitaux privés et étrangers. Dans les espaces urbains, il travaille aussi à réprimer les mouvements qui vont à l’encontre de la logique du marché de la spéculation immobilière. Ainsi, il a déclaré la guerre à ces mouvements qui luttent pour la démocratisation des zones rurales et urbaines. Il veut adopter des lois pour faire passer ses membres pour des terroristes.

Et le résultat, nous le voyons déjà, avec l’augmentation de la violence dans les territoires ruraux et les centres urbains.

CDHAL : Quelles sont les stratégies et les fronts de résistance face à ce sombre tableau ?

MdC : La stratégie actuelle de lutte est la défense de la souveraineté nationale, de la démocratie et des droits acquis par la classe ouvrière brésilienne. Le mouvement « Libérez Lula » (Lula livre) a été conçu comme un vecteur unificateur dans la lutte pour dénoncer la persécution de l’ancien président Lula et la possibilité d’un projet démocratique et populaire.

Les mouvements paysans et traditionnels n’ont jamais cessé de se battre et de résister et continuent à concevoir des dispositifs pour renforcer la défense de la vie dans les territoires.

Le précédent tragique dans notre Amazonie démontre la gravité du cas brésilien et la nécessité de guider la défense de la vie, du territoire et de la souveraineté nationale. Vivement que d’autres peuples du monde soient solidaires et participent à cette défense !

Les branches Brésil et Internationale de Via Campesina sont les références pour les espaces d’organisation où l’on se porte à la la défense de la vie en équilibre avec les richesses de la nature et elles se sont activées pour guider les formes de solidarité et de lutte des peuples de la terre, de l’eau et des forêts en Amérique latine et dans le monde. Il s’agit d’une étape importante dans la lutte de ces peuples.

Face à l’attaque du gouvernement actuel contre la pensée critique, il y a également eu plusieurs actions de défense de l’éducation et des universités, avec des professeurs et des étudiants descendant dans la rue non seulement pour maintenir l’accès universel à l’éducation publique, mais aussi pour défendre la production académique critique, étant donné que Bolsonaro conteste la production scientifique dans les domaines des sciences humaines et ne reconnaît pas les études qui traitent du changement climatique.

En ce sens, les initiatives qui rassemblent des acteurs pluriels pour se joindre à ce processus de lutte sont en marche.

Les comités Lula livre répartis dans tout le Brésil et dans différentes parties du monde, rassemblent des personnes qui luttent pour la démocratie, contre l’arbitraire de la justice brésilienne qui fait de Lula l’un des prisonniers politiques les plus emblématiques de notre temps.

Le Front populaire brésilien et le Front des peuples sans peur (Frente Brasil Popular et le Frente Povo sem Medo) rassemblent des groupes engagés dans la lutte pour la terre, des syndicats, des partis politiques, mais aussi des groupes pour les droits des femmes, la population LGBTQI, les travailleurs urbains, le droit au logement, etc.

Enfin, nous essayons de renforcer l’Association brésilienne des juristes pour la démocratie (Associação Brasileira de Juristas pela Democracia, ABJD), qui brandit le drapeau de la lutte pour la défense de l’État de droit démocratique et le respect de la dignité de la personne humaine et des garanties constitutionnelles.