Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Série Mobilisation étudiante pour le climat

« Plus chauds que le climat ! » : Pour le Futur Montréal mobilise les jeunes du secondaire

jeudi 2 mai 2019, par Albert Lalonde

La prise de conscience de l’urgence écologique et climatique chez les jeunes a augmenté d’un cran sous l’effet de l’initiative de la militante suédoise Greta Thunberg, qui a initié les grèves scolaires pour le climat devant le parlement de Stockholm. L’initiative a trouvé un écho à Montréal et est menée par des jeunes militants du secondaire, organisés au sein de Pour le Futur Montréal. Tous les vendredis, à partir du Parc Jeanne-Mance, les grévistes prennent la rue pour réclamer des actions concrètes et sensibiliser la population à la justice climatique. Les générations sur le point d’hériter de notre monde refuse l’irrationalité collective et signalent que l’inaction des gouvernements ne sera plus tolérée.

Le Journal des Alternatives a rencontré Albert Lalonde, 17 ans et élève de secondaire 5 à l’école Joseph-François Perrault, co-porte-parole de Pour le futur Montréal.

JdA : Comment est née l’idée de Pour le futur Montréal ?

A.L. : C’est Sara Montpetit, élève à l’école Robert-Gravel, qui a lancé l’idée sur Instagram de tenir des Vendredis pour le futur à Montréal. C’était au départ une story Instagram qui a ensuite été largement partagée. L’idée était un rendez-vous hebdomadaire, une manifestation les vendredis après-midi. La première a eu lieu le 15 février, au moins 5 écoles ont participé (Robert-Gravel, Joseph-François Perrault, FACE, notamment). Maintenant Pour le futur Montréal mobilise une quinzaine d’écoles. En terme de proportions, sur l’ensemble des écoles de Montréal, ça demeure assez minime, mais on est toujours plusieurs centaines dans les rues à chaque vendredi. Il y a plusieurs contraintes à la mobilisation, mentionnons par exemple les fins d’étapes ou les examens : quand les élèves manquent des périodes de cours, ce ne sont pas tous les parents qui sont d’accord et qui acceptent de motiver leurs absences. Et sans motivation des absences par les parents, on risque des mesures disciplinaires, telles des retenues. Et en général, si on manque un examen, on obtient la note de zéro. Il faut quand même vouloir pour se permettre cela. Et ce n’est pas tout le monde qui a une éducation militante au secondaire.

JdA : Qu’est-ce qui t’a motivé à t’impliquer ?

A.L. : J’entends parler du climat depuis que je suis tout petit… C’est tellement existentiel pour nous, c’est tellement intimement lié à notre avenir, et à mes propres perspectives d’avenir. On voit les mauvaises nouvelles s’enchaîner, les rapports du GIEC s’accumuler, on constate que personne ne fait vraiment rien de suffisant. C’est vraiment fâchant et d’une certaine façon, c’est plus facile de vivre cela quand on est plusieurs et quand on sent qu’on est dans l’action, que de simplement être témoins de cela à travers son Facebook. C’est vraiment une rage brute, on a tellement rien à perdre, et tout à gagner. À un moment donné, il n’y a rien qui nous retient. On est dans une position qui nous permet de tout exiger. L’entièreté de nos vies est concernée. À partir de ce moment-là, qu’est-ce qu’on a à perdre ? À part quelques retenues... Dans le discours, il faut exiger ce qui est nécessaire. Agir à moitié, c’est comme ne rien faire du tout.

J’ai toujours été impliqué au Comité vert de mon école. Aussi, j’ai toujours été actif à mon école et dans ma vie personnelle pour l’environnement. J’ai toujours essayé de faire mon gros possible, mais à un moment, il y a un déclic, on se dit que ce n’est pas tout le monde qui va aller « acheter ses noix de cajou dans des pots » !… Il faut qu’il y ait des changements qui viennent d’en haut. C’est vraiment enrageant de rester témoins et d’être dans un rôle passif. C’est comme cela que j’ai voulu m’engager et je suis devenu co-porte-parole de Pour le Futur Montréal, auprès de Sara Montpetit et de Maïa Spiek, un peu par accident en fait, car l’esprit est d’alléger la tâche à chacun, de diversifier les visages et de permettre au plus grand nombre de prendre leur place. En fait, les discours à la fin de chaque manif sont ouverts à tous. On essaie de maintenir cela le plus ouvert possible, dans la mesure du possible, pour que tout le monde soit le porte-parole du mouvement.

JdA : Qu’est-ce que les discours et les initiatives de la jeune activiste écologiste suédoise Greta Thunberg (ex. Fridays For Future) ont bousculé et éveillé chez toi ?

A.L. : C’est sûr que c’est inspirant, je pense qu’on est tous rejoints. On voulait tous s’impliquer mais Greta a mis un nom là-dessus, avec les grèves « les vendredis pour le futur ». Également, c’est un aspect motivant que le mouvement soit un mouvement mondial. Greta est alarmiste, mais en fait, elle fait juste aligner des faits. Nos intérêts personnels sont intimement liés à la cause climatique. Dans cette optique-là, Greta dit les choses comme elles doivent être dites, il ne faut pas avoir sa langue dans sa poche. C’est dramatique ce qui arrive, l’inaction cause des tragédies : ça doit être dit et affirmé devant les puissants. Il faut prendre toute l’attention médiatique possible. C’est juste une réalité et il faut agir en conséquence.

JdA : Comment l’initiative de grève scolaire pour le climat des élèves du secondaire a été accueillie à Montréal ? Comment Pour le futur Mtl a fait la mobilisation ?

A.L. : Je pense qu’il y a énormément de frustrations chez les jeunes, on se sent oubliés. C’est un enjeu qui est tellement profond et inquiétant, face auquel on se sent tellement impuissants. Il y avait un terreau fertile à ce que les gens soient enthousiastes face à l’initiative de grève. Évidemment ce n’est pas tout le monde qui est au courant et qui prend ça au sérieux, c’est pourquoi parmi nos revendications, nous demandons un programme national d’éducation relative à l’environnement. Le cursus au secondaire aborde le climat, mais on nous l’enseigne de deux manières : premièrement, dans la perspective que tout va finir par être correct et qu’on ne doit pas s’en soucier, parce que, de toute façon, les gouvernements prennent pour nous des décisions judicieuses... Cette manière de représenter les enjeux climatiques dans le programme scolaire nous donne trop d’espoir… À mon avis, il faut paniquer et il faut voir les choses comme elles sont. La deuxième façon de nous enseigner la crise climatique est de mettre l’accent sur la catastrophe et de nous faire croire qu’on est totalement foutus. Entre les deux, la marge de « il faut s’engager dans quelque chose qui fait du sens » n’est pas vraiment là, et je pense qu’en raison de cela, les élèves se sentent impuissants. Bien sûr, il y a des réalités socioéconomiques qui font que l’environnement peut paraître comme un enjeu bourgeois, de deuxième plan, et ça se reflète dans les médias et « dans la réalité de la vie ». L’enjeu du climat prend plus ou moins sa place.

JdA : Pouvez-vous nous parler plus dans les détails des principales revendications du groupe ?

A.L. : Il y a en trois. D’abord l’instauration d’un programme d’éducation relative à l’environnement, qui nous outille pour lutter contre le changement climatique. La deuxième est l’atteinte de la cible définie par le GIEC, donc de limiter la température moyenne mondiale à 1,5 degré Celsius au-dessus des seuils préindustriels. Pour cela, il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 50% d’ici à 2030 et atteindre la carboneutralité en 2100. Il ne faut pas y aller dans les demi-mesures pour atteindre ces cibles-là. Finalement, nous revendiquons davantage de transparence dans les investissements institutionnels dans les industries polluantes, dans l’optique d’un désinvestissement. Nous visons notamment les universités, par exemple, qui investissent dans le pétrole, ou bien la Caisse de dépôt et de placement du Québec.

JdA : Quel est le rôle joué par les réseaux sociaux dans la mobilisation de la jeunesse pour le climat ? Quels autres moyens employez-vous ?

A.L. : Pour le futur Montréal a eu de la facilité à mobiliser dans le sens où c’est surtout fait par les réseaux sociaux. On a fait la mobilisation dans les écoles aussi (que ce soit juste de crier sur les tables de la cafétéria, organiser des activités, faire des pancartes, aller parler au gens). Pour préparer la grève du 15 mars, on a organisé des assemblées générales, pour un vote de grève, donc ça implique de passer de table en table à la cafétéria, de parler, d’expliquer, ça se fait beaucoup de bouche à oreille aussi, par les discussions dans les corridors…

Mais il faut toujours jouer avec les restrictions. Il y a des écoles où il y a des conseils d’élèves, qui sont assez actifs, qui sont des intermédiaires officiels et fonctionnels avec la direction. C’est le cas, à mon école. Je suis président du conseil d’élèves, on avait un historique d’organisation de grève, ça s’était déjà fait en 2012. Il s’agit d’aller voir la direction, d’organiser l’assemblée, de définir un quorum avec la direction et une procédure. À Joseph-François Perrault, ça s’est bien passé, on avait un quorum de 300 et on a fini par être 750. Lors du vote, il y a eu unanimité en faveur de la grève. Et le 15 mars au matin, on était 300 à 6h30 à piqueter.

Mais c’est très difficile d’organiser une assemblée générale dans une école secondaire si la direction met des bâtons dans les roues. Il y en a qui ont fait sans assemblée générale, à défaut de pouvoir en organiser une. Mais au final, le fait d’utiliser la grève comme moyen de pression, ça ne fait pas l’unanimité dans la société civile ni parmi les élèves du secondaire. Certains ne peuvent pas se le permettre en raison de leurs notes, les activités parascolaires, les examens, les parents… On ne peut pas reprocher aux gens de ne pas venir. Ce sont des choix qui demeurent personnels. Ça demeure un peu difficile de mobiliser au secondaire, c’est certain qu’on a des obstacles qui ne sont pas présents au cégep ou à l’université. Surtout prenant compte du fait que nous sommes encore mineurs.

JdA : Avez-vous été surpris de l’ampleur de la mobilisation à Montréal pour la grève pour le climat du 15 mars 2019 ? Ce serait le plus grand rassemblement, devant plus d’une centaine de pays, cette journée-là. À quoi l’expliquez-vous ?

A.L. : Je pense que Pour le futur Montréal a d’une certaine manière ouvert la voie à cette manifestation-là en mettant un peu ça sur « la map ». On avait fait parler de nous dans les médias avant : au Québec, des jeunes qui se mobilisent les vendredis, qui font la grève les vendredis, qui imitent Greta Thunberg… ça suscite l’intérêt. D’autre part, c’est certain que le 15 mars, ça été davantage organisé par La Planète s’invite à l’Université. Par contre, on a été impliqués là-dedans aussi, mais on n’a pas le même poids ni la même organisation que les universités et les plus grandes organisations, pour ce qui est des moyens de pression. Évidemment, on ne pouvait pas s’attendre à 150 000 personnes dans la rue non plus. Je m’en rappelle encore : on était en haut de la côte Berri, on regardait ça et on pleurait.

Je pense que les Québécois on peut se reprocher beaucoup de choses, et il ne faut vraiment pas s’asseoir sur nos lauriers, mais c’est quand même un débat qui est présent davantage qu’ailleurs. On est de plus en plus conscients que le climat est un enjeu vraiment capital. Puis, on a tendance à se définir comme un peuple solidaire les uns des autres, tissé serré, en tout cas, on aime ça se dire ça... Je pense que dans cette optique-là, il faut réaliser que la solidarité c’est de réduire nos émissions, et que c’est une question de justice. Si ça ne te touche pas, ça va toucher ton voisin, et de toute façon ça va te toucher personnellement un jour ou l’autre. Je pense que les gens le réalisent de plus en plus.

JdA : Quels sont les liens que le groupe tisse avec les acteurs mobilisés dans la lutte pour le climat dans les milieux étudiants et autres (ex. La Planète s’invite à l’Université) ? De quels appuis bénéficiez-vous ?

A.L. : On bénéficie d’appuis de toutes parts. Il n’y a pas d’affiliation officielle. On collabore avec plein de groupes écologistes, notamment La Planète s’invite à l’Université. Par contre, Pour le futur Montréal, c’est vraiment spontané, c’est pour des jeunes, par des jeunes. On tient à notre autonomie, on est non-partisans, on se distancie de toutes organisations politiques. Pour ce qui est des enseignants, il sont tenus de respecter la Loi sur l’instruction publique, de nous inciter à aller à l’école, ils doivent remplir leur mandat légal. Les réactions sont vraiment variées chez les enseignants, on a beaucoup d’appuis, mais certains sont plus froids. Cet été, on veut travailler à établir une structure plus établie, parce que Sara et moi, on commence le cégep l’automne prochain, et on veut pouvoir garantir la stabilité du groupe. La Planète s’invite à l’Université nous aide, on s’inspire d’eux, de comment ils ont procédé. C’est une organisation qui a des branches dans toutes les organisations étudiantes ainsi que des comités qui travaillent sur plein de sujets différents, avec une manière de procéder précise pour les décisions et pour les communications, entre autres. Nous, on fait ce qu’on peut localement. Il y a aussi Pour le futur Québec et Pour le futur Gatineau, et il y un mouvement de grève les vendredis après-midis à Victoriaville. On n’a pas d’organisation nationale. On invite les gens des autres régions du Québec à s’organiser dans leurs régions, parce que Montréal ne peut pas être le porte-parole, on n’a pas la même réalité, les enjeux ne sont pas les mêmes. De pair avec les cégeps et les universités, on espère réunir le plus de monde possible autour de la cause environnementale à en vue de la rentrée à l’automne 2019, mais on ne restera pas pour autant inactifs durant l’été. On va continuer à prendre la parole et à agir le plus qu’on peut.

JdA : Vous réagissez fortement à l’inaction gouvernementale et les choix inadéquats de nos dirigeants dans la lutte contre les changements climatiques, leur irresponsabilité politique à l’égard des générations futures, quelles sont les idées que Pour le futur Montréal propose pour animer le sentiment d’urgence chez les décideurs politiques ? Qu’attendez-vous des gouvernements ?

A.L. : Notre message essentiellement c’est que le réalisme politique, c’est le temps de le laisser de côté. Est-ce que c’est vraiment réaliste de penser qu’on peut continuer à ne pas agir comme cela et que tout va bien se passer ? Nous on pense que non et on pense que justement c’est eux, les dirigeants, qui rêvent en couleur : une société verte, c’est nécessaire, impératif et urgent … La logique électoraliste à court terme n’est plus viable. Il faut voir comment on pourrait promouvoir d’autres idées et que les partis soient élus sur des idées viables écologiquement. On s’adresse à l’ensemble de la société civile, car la société a ses enfants, et aime ses enfants. On l’a vu dans le discours d’inauguration du premier ministre Legault. Il a dit qu’il ne pourrait pas regarder ses fils dans les yeux s’il n’agit pas sur la question du climat. À partir du moment où il a dit ça, il faut juste le rendre redevable devant ce qu’il dit. Des discours écolos, ça on en a. C’est les actions qui manquent. Les changements climatiques vont devenir de plus en plus concrets, on le voit actuellement avec les inondations, ou les vagues de chaleur, ça cause des morts. Je pense que les gens sont sensibles à ça, j’ai espoir dans les gens pour qu’ils réalisent l’urgence. La société civile envoie énormément de pression aux décideurs pour qu’ils agissent de manière écoresponsable. La pression n’est pas encore suffisante, et il faut aller jusqu’au bout, mais il y a quand même quelque chose qui se passe.

JdA : Peux-tu nous parler des apprentissages qui se font dans l’expérience d’auto-organisation de la grève et des manifestations à la différence de ce qui s’apprend sur les bancs d’école ?

A.L. : Pour plusieurs, ça été une première expérience militante, une première expérience d’engagement politique. À mon école, sur les 400-500 personnes qui sont venues piqueter le 15 mars, il y en a beaucoup qui n’avait jamais levé le petit doigt pour une cause politique à part peut-être les pétitions en ligne. Ils ne se définissent pas non plus comme militants. Il n’y a pas beaucoup de jeunes de 14 ans qui se définissent comme militants, en fait, c’est une faible proportion. C’est donc vraiment la première expérience et ça apprend une manière de faire, ça apprend la démocratie, ça enseigne le fait de discuter, parce que bien évidemment les gens commencent à parler d’environnement davantage. Même si on peut nous reprocher toutes sortes de choses, en disant que c’est un effet de mode, ou que les gens y vont pour le groupe… c’est peut-être le cas pour certains, mais peu importe parce qu’au final ça pousse ces gens qui participent à s’intéresser à l’environnement. Déjà beaucoup de gens se sentaient concernés, il y a un grand mouvement au secondaire végétarien/végétalien, mais je pense que ça a ouvert les yeux, ça a réveillé davantage. À beaucoup de jeunes, ça leur a montré leur pouvoir d’action, qu’ils ont leur mot à dire. On a notre parole, elle est légitime et elle doit être entendue.

JdA : Avez-vous remarqué que les jeunes grévistes pour le climat adoptent de plus en plus un discours critique sur le système capitaliste, les modes insoutenables de production et de consommation ? Pensez-vous que le capitalisme puisse être compatible avec l’exigence d’une société qui respecte l’environnement ?

A.L. : Je ne peux pas vraiment me prononcer s’il peut avoir un écocapitalisme ou un capitalisme progressiste à la Stiglitz... Le message de Pour le futur Montréal est que le système actuel, sauf preuve du contraire, a failli à faire face au changement climatique. Les intérêts individuels ont toujours primé sur les intérêts collectifs, même si la science est consensuelle. Si le système ne convient pas, si le système ne nous permet pas d’assurer notre survie, évidemment il faut changer de système. On réclame des actions concrètes.

JdA : Quelle part revient à l’effort individuel, les petits gestes à adopter au quotidien, et quelle part aux changements structuraux dans les moyens d’action qui ont le pouvoir de changer les choses ?

A.L. : Il faut que la société et le système soient conçus de manière à faciliter l’effort individuel. Les gens qui font des efforts individuels, en ce moment, il y a en a déjà beaucoup, ça fait des décennies que l’accent est mis sur cela, que les dirigeants vont renvoyer la responsabilité sur tous et chacun. Tout le monde fait déjà de son mieux compte tenu de son niveau de conscience, de son niveau de sensibilisation, et la marge de manoeuvre que chacun dispose dans son quotidien. Par exemple, si on n’a pas de système de transport en commun viable, les gens vont continuer à utiliser leurs voitures. Il faut faire des choix de société, c’est un sujet qui définit notre avenir collectif. Les dirigeants ont le pouvoir d’agir, il leur incombe de faire tout ce qui est dans leur pouvoir pour nous garantir un avenir.

JdA : Quel est le futur que vous revendiquez ? Comment passer du constat d’un point de non-retour à rouvrir le champ des possibles ?

A.L. : On demande la possibilité de s’épanouir, dans le respect de l’environnement, sur le plan personnel et dans nos vies de la même manière que les générations précédentes. On est nombreux, par exemple, à ne pas vouloir d’enfants, à cause du changement climatique. Donc ce qu’on demande, c’est le droit d’avoir le droit aux mêmes aspirations, peut-être pas de consommation par contre..., mais d’avoir les mêmes aspirations de vie et simplement le droit d’avoir un avenir, de nous développer comme toutes les générations d’humains l’ont fait avant nous. On demande le droit à un futur, le droit de rêver, le droit d’exister.


Série Mobilisation étudiante pour le climat

DEC : Une montée exponentielle d’un mouvement étudiant axé sur les initiatives locales

jeudi 2 mai 2019, par Rozana Ryan

Si depuis plusieurs mois déjà, les actions de résistance écologiste provenant de plusieurs milieux étudiants, à l’international comme au Québec, font les manchettes, force est de constater qu’un profil d’activiste semble se dessiner dans la représentation médiatique de cette lutte aux proportions exponentielles. En effet, la couverture médiatique des événements fait souvent le cas de jeunes étudiant·es engagé·es très tôt, quittant leurs cours à chaque vendredi pour un débrayage hebdomadaire, à l’image de Pour le futur. Il est également question d’étudiant·es de niveau universitaire, possédant une expérience de lutte déjà plus forte, qui s’organisent souvent autour d’actions sporadiques mais de grande visibilité, à l’image de La Planète s’invite à l’Université.

L’exception cégépienne québécoise et l’historique de lutte sociale qui s’y rattache étant ce qu’elles sont, on s’attendrait à observer un noyau contestataire très actif autour des différentes associations étudiantes collégiales. Or, le focus médiatique ne semble pas s’intéresser outre mesure, mis à part le débrayage général historique du 15 mars dernier, à cette dimension cégépienne de la lutte environnementale au Québec.

Il existe toutefois un mouvement, revendiquant un mode de fonctionnement axé sur des initiatives locales et prônant une décentralisation efficace, tout en se donnant les moyens de s’allier pour de plus larges opportunités d’action. Ce mouvement, c’est le DEC, Devoir Environnemental Collectif. Le Journal des Alternatives a pu contacter Rozana Ryan, l’une des instigatrices de ce rassemblement militant afin, qu’elle puisse nous présenter les points névralgiques de cette mobilisation de différents cégeps.

JdA : D’où vient l’initiative du DEC (Devoir environnemental étudiant) ?

R.R : Cette initiative a commencé localement, émergeant d’une rencontre entre quelques étudiant·es au cégep engagé·es sur le plan environnemental. Nous allions souvent aux rencontres de La Planète s’invite à l’Université (LPSU), avec laquelle nous coordonnions principalement nos actions militantes. Nous avons toutefois réalisé que notre réalité étudiante, qui se transpose donc dans nos moyens d’actions, était différente de celles des étudiant·es universitaires ou même du secondaire. LE besoin de créer un mouvement à la saveur toute cégépienne se faisait donc sentir. Nous avons organisé une première rencontre qui a attiré une quinzaine de personnes. De fil en aiguille, nous sommes maintenant fièr·es de compter une vingtaine de cégeps au sein du mouvement.

JdA : Pourquoi la mobilisation n’est pas restée divisée en sections locales dans les cégeps ?

R.R : Nous croyons en l’importance d’un mouvement rassembleur pour les cégeps, car cela permet une meilleure compréhension des particularités locales des autres établissements. Il y a une différence dans les moyens d’actions entre un cégep en plein cœur de Montréal et un autre en banlieue et ces différentes réalités régionales se doivent d’être comprises par le plus de militant·es possibles pour bâtir un mouvement solide. Le DEC nous permet aussi de partager rapidement plusieurs initiatives entre les cégeps adhérents, comme l’installation du moteur de recherche Écosia ou le développement d’initiatives de compost.

JdA : Quelles sont vos relations avec La Planète s’invite à l’Université et Pour le Futur ?

R.R : Nous travaillons évidemment de pair avec ces deux mouvements. Si notre objectif premier est de travailler à la mobilisation des cégépien·nes pour la lutte environnementale, cette dernière nous rassemble avec les autres mouvements car notre but est commun : Sauver la Planète.

JdA : Possédez-vous des revendications qui vous sont propres ?

R.R : La plupart de nos revendications sont les mêmes que celles des autres groupes environnementaux, étudiants ou non, qui œuvrent au Québec. Cependant, nous revendiquons des actions plus concrètes dans les cégeps, notamment l’instauration d’un cours obligatoire sur la sensibilisation environnementale au niveau collégial au Québec.

JdA : Sur le plan politique, quelle est votre vision du travail du gouvernement Legault et des autres partis politiques sur le plan environnemental ?

R.R : Nous dénonçons l’inaction en matière de lutte à la dégradation de l’environnement de nos gouvernements à tous les niveaux, vis-à-vis l’ampleur de la crise écologique qui se produit actuellement. Nous espérons des changements concrets dans leur attitude et leurs politiques dans les plus brefs délais. Nous sommes non-partisan·es.

JdA : Que pensez-vous de l’avenir de la mobilisation suite à la Semaine de la Terre que nous venons de vivre ?

R.R : Ce n’est évidemment qu’un début. L’automne 2019 sera un automne climatique, où tous les niveaux étudiants seront invités à participer à des actions environnementales concrètes. Nous travaillons également activement à la préparation de la grève mondiale du 27 septembre, annoncée il y a quelques mois. Cet été sera notamment rempli de formations et de cercles de réflexion quant à l’avenir du mouvement et de l’implication du plus grand nombre possible d’étudiant·es dans cette lutte essentielle.

Post-scriptum : Depuis cet entretien, le DEC s’est déjà fait remarquer à travers différentes actions sur le plan provincial. Notamment dans la mobilisation de l’encerclement de l’Assemblée nationale ou encore de la Grande marche de la Semaine de la Terre du 27 avril. La perspective d’un mouvement écologiste au niveau collégial grandissant à une vitesse exponentielle au Québec a de quoi surprendre suite à la nouveauté de leur organisation. Cela n’empêche pas le DEC de se faire activement remarquer. Sa place en est sans aucun doute d’importance dans l’avenir de la mobilisation environnementale au Québec.


Entrevue réalisée par Charles Castonguay, membre du Comité de rédaction du Journal des Alternatives. Les réponses ont été éditées à des fins pratiques.


Série Mobilisation étudiante pour le climat

« Nos diplômes seront inutiles dans un monde inhabitable » : décryptage de la mobilisation du 15 mars par la Planète s’invite à l’Université - McGill

jeudi 2 mai 2019, par Alison Goo, Noah Fisher

Les étudiant·es et les jeunes du monde entier reconnaissent que la crise climatique menace notre existence commune. Pour les étudiant·es universitaires, en particulier, il s’agit d’une situation unique et complexe. Nous sommes dans une phase de la vie qui est transitoire mais extrêmement formatrice ; nous sommes exposé·es à de nouvelles perspectives, idées et théories ; nous développons les compétences nécessaires pour apporter une contribution significative au monde ; nous planifions notre avenir. Nous devrions nous sentir moins impuissant·es. Et pourtant, ce n’est pas le cas. Comparativement aux générations précédentes, les jeunes d’aujourd’hui sont plus anxieux·ses, connaissent des taux astronomiques d’épuisement professionnel et sont perçu·es comme étant plus paresseux·ses et moins ambitieux·ses.

Notre anxiété est moins liée à notre utilisation des médias sociaux qu’à l’extrême précarité de notre avenir, surtout lorsque l’élévation du niveau de la mer à elle seule menacera la vie de centaines de millions de personnes - ce nombre augmente considérablement lorsque l’on reconnaît la menace que représentent la fréquence et la gravité accrues de phénomènes météorologiques extrêmes, de mauvaises récoltes, de la pollution atmosphérique, du stress thermique et des maladies à transmission vectorielle. Notre anxiété est liée au fait que nous nous sentons constamment impuissant·es face aux 100 entreprises responsables de 71% des émissions mondiales, bien qu’on nous répète que l’avenir de notre planète dépend uniquement de nos actions. Nous subissons des taux élevés d’épuisement professionnel parce que nous devons sans cesse jongler avec mille et une choses, concilier nos cours, nos emplois et nos activités parascolaires, et de surcroît nous sommes bombardé·es d’histoires de déversements de pétrole et de catastrophes, d’un flot d’informations et d’actualités impossibles à gérer et des rappels et des culpabilisations nous dictant de « faire notre part » pour la planète. Et s’il y a une part de vérité dans le manque d’ambition perçu chez les jeunes…, c’est seulement parce que l’ambition exige de la planification, et la planification exige la certitude d’un avenir.

En se basant sur leur connaissance de la science du climat et leur conscience aiguë de l’inaction politique, les étudiant·es universitaires sont bien placé·es pour devenir des défenseur·es, des activistes et des organisateurs·trices de la justice climatique. Nous commençons à reconnaître que nos diplômes seront totalement inutiles dans un monde inhabitable. Nous apprenons rapidement et appliquons les compétences que nous acquérons tant en classe qu’à l’extérieur. Nous sommes à la croisée du changement de culture politique. Nous sommes considéré·es simultanément comme des adultes et comme des jeunes, et nous saisissons l’occasion de montrer les forces des deux.

Ainsi, lorsque Greta Thunberg a fait un appel pour l’organisation de grèves étudiantes partout dans le monde le 15 mars, les étudiant·es de l’Université McGill ont répondu en formant La planète s’invite à l’Université - McGill (The Planet Takes McGill). Beaucoup d’entre nous sont des représentant·es de divers clubs ou de groupes, mais la plupart d’entre nous sont simplement des personnes qui se sentent trop inquiètes pour continer à rester inactives.

La mobilisation a été un véritable tourbillon. Au cours d’un processus de quatre semaines, les organisateurs·trices ont non seulement dû organiser et promouvoir la levée de cours, mais beaucoup ont dû le faire tout en apprenant sur le tas. Alors que, récemment, plusieurs associations étudiantes du Québec ont été dissoutes ou sont pratiquement disparues, La planète s’invite à l’Université (LPSU) a émergé comme une nouvelle coalition d’étudiant·es. LPSU rejoint autant les francophones que les anglophones, les cégeps et les universités de la province. Bien que la logistique des réunions soit parfois difficile (tant sur le plan géographique que linguistique), l’engagement de chacun·e envers ce groupe est motivé par le désir profond et l’urgence du changement.

À McGill, nous avons mobilisé les étudiant·es par le bouche-à-oreille (tenue de kiosques, tournées dans les classes, courriels), en diffusant largement nos visuels, autocollants, macarons et affiches à travers tout le campus, et en travaillant en solidarité avec les groupes impliqués en environnement sur le campus, tels que Divest McGill et SSMU Environment Committee. Nous avions envisagé l’appui du plus grand nombre possible d’associations étudiantes et de facultés (par exemple, la Faculté des arts, la Faculté de l’environnement, la Faculté des sciences, etc.) pour donner à notre groupe le plus de légitimité, de soutien et de visibilité possible, mais en raison des contraintes de temps, nous avons seulement réussi à obtenir l’appui officiel de l’influente Students’ Society of McGill University. Bien que techniquement cette association inclut des étudiant·es de tous les domaines d’études, cela signifiait aussi que nous avions obtenu moins de visibilité que nous l’avions espéré.

C’est, du moins, ce que l’on pensait.

Nous avons voulu mobiliser les étudiants en masse, et nous l’avons fait ! Plus de 1500 étudiants de McGill ont formé le groupe de 150 000 personnes qui ont marché à Montréal.

Les gens ne peuvent plus vous ignorer quand vous avez la force de 150 000 personnes, comme en témoigne la demande du ministre de l’Environnement de rencontrer LPSU. Malheureusement, les politiciens peuvent encore avancer leurs fausses platitudes et faire de fausses promesses à la presse, puisque quand les caméras sont éteintes, ils approuvent de nouveaux pipelines, en particulier celui de Gazoduq. Ce pipeline parcourrait 750 km d’est en ouest du Saguenay à l’Ontario et s’étendrait sur 65 km du nord à l’ouest pour transporter du gaz naturel liquide, extrait par fracturation hydraulique.

Et donc, notre travail se poursuit. Nous grandissons rapidement - nous construisons un important réseau de jeunes militant·es à travers le Canada et nous avons le plan à long terme d’exiger un changement gouvernemental, institutionnel et systémique. Il y aura des campagnes en ligne, une grève nationale dans les écoles secondaires, des ateliers et plus encore. Le 27 avril, il y a une action directe à Québec, et le 27 septembre est à l’agenda pour que les étudiant·es de McGill s’organisent pour déclencher officiellement la grève. Joignez-vous à nous, mais ne franchissez pas le piquet de grève !


Les auteur·es, Alison Gu et Noah Fisher, font partie de The Planet takes Mcgill (La Planète s’invite à l’Université - McGill).


Venezuela : Guaidó s’est fait piéger – la Maison-Blanche parle de guerre

jeudi 2 mai 2019, par Moon of Alabama

Résumé des événements de ces dernières 48 heures au Venezuela, après la micro-tentative de coup d’Etat, mardi à Caracas, de Juan Guaidó accompagné de son mentor politique Leopoldo López et de quelques déserteurs de l’armée et du renseignement (en tout, entre 20 et 70 hommes selon les différentes sources). Comment ont-ils pu croire qu’ils allaient prendre le contrôle du pays avec une force aussi réduite ?

Explication.

Paru sur Moon of Alabama sous le titre Venezuela – Guaidó Got Snookered – White House Starts Beating War Drums. Traduit par Entelekheia

L‘échec de la tentative de coup d’État d’hier au Venezuela a considérablement nui à la réputation internationale de l’administration Trump. Elle a discrédité ses clients vénézuéliens, Juan Guaidó et Leopoldo López. Après avoir admis que leur plan de « changement de régime » avait échoué (encore une fois), la Maison-Blanche a commencé à menacer le Venezuela d’une guerre.

Ce n’était pas ainsi que les choses devaient se passer :

« L’administration Trump, qui soutient Guaidó depuis qu’il a contesté pour la première fois l’autorité de Maduro il y a plus de trois mois, pensait clairement que la journée allait se dérouler différemment. »

Il n’y a pas d’explication officielle sur la raison pour laquelle l’administration Trump croyait que la minable tentative de coup d’État de Juan Guaidó et de son mentor Leopoldo López allait marcher.

Certaines choses indiquent cependant que le gouvernement du président Nicolas Maduro a tendu un piège à Guaidó. Plusieurs personnes haut placées dans le gouvernement vénézuélien ont fait de fausses promesses en assurant qu’elles se joindraient au camp des Américains. Elles ont appâté Guaidó pour qu’il lance un coup d’État voué à l’échec.

Selon une synthèse du Washington Post, tout le monde s’attendait à ce que des personnes importantes changent de camp :

« Le chaos qui régnait à Caracas indiquait que, même si un plan était en cours d’exécution, il ne s’était peut-être pas déroulé comme prévu.

Les annonces faites par les hauts responsables de Maduro selon lesquelles ils changeaient de camp ne se sont pas concrétisées, et l’administration Trump a semblé de plus en plus préoccupée, à mesure qu’elle débattait des prochaines étapes.

Tôt mardi, Bolton avait dit aux journalistes que Trump surveillait les développements politiques au Venezuela « minute par minute ». Bolton a également exercé une pression publique inhabituelle sur les fonctionnaires du gouvernement vénézuélien pour qu’ils renoncent à Maduro et rejoignent l’opposition politique.

« C’est un moment très délicat », a dit Bolton. « Le président veut voir un transfert pacifique du pouvoir », a-t-il ajouté, ajoutant qu’il serait possible si suffisamment de militaires et de membres du gouvernement changeaient d’allégeance.

Dans une tentative apparente de diviser le gouvernement de Maduro, M. Bolton a déclaré que de hauts responsables, y compris le ministre de la Défense Vladimir Padrino López, avaient eu des entretiens secrets avec M. Guaidó, et il leur a demandé de « tenir leurs engagements » et d’aider à renverser Maduro.

Bolton a appelé par leur nom trois fonctionnaires au Venezuela – le ministre de la Défense, le principal juge de la Cour suprême et le commandant de la garde présidentielle – pour leur demander de soutenir la prise de pouvoir de Guaidó.

Un haut responsable latino-américain a déclaré que des pourparlers de l’opposition avec Padrino et les deux autres avaient été en cours pendant « les dernières semaines » et qu’on leur avait promis de maintenir leur position actuelle s’ils se prononçaient publiquement en faveur de « l’ordre constitutionnel » qui permettrait à Guaidó de prendre le pouvoir. Le responsable, qui a parlé sous condition d’anonymat de l’évolution rapide et confuse de la situation, a déclaré que les personnes impliquées dans les négociations n’avaient pas d’explication claire de ce qui s’est passé, …

Elliott Abrams, l’envoyé spécial du gouvernement pour le Venezuela, a déclaré mardi à la presse que les États-Unis s’attendaient à ce que Padrino, ainsi que le chef de la Cour suprême nommé par Maduro et le chef de la garde nationale, déclarent leur soutien à la Constitution vénézuélienne, sinon nécessairement à Guaidó lui-même.

Il a déclaré que des personnalités de l’opposition avaient eu des discussions avec ces trois influents responsables du gouvernement de Maduro en amont des manifestations prévues.

Carlos Vecchio, ambassadeur de Guaidó aux États-Unis, a également déclaré lundi que les dirigeants de l’opposition avaient eu « des conversations avec une partie du cercle intérieur de Maduro » et qu’ils « savent que le gouvernement Maduro ne va nulle part. Que Maduro, c’est le passé… et c’est pourquoi ils veulent un avenir différent pour le Venezuela. »

Tout le monde à Washington croyait que des personnalités importantes du gouvernement vénézuélien allaient changer de camp. Ils ne l’ont pas fait. Vladimir Padrino a rejetéle coup d’État dans l’heure qui a suivi son annoncepar Guaidó. Il semble que le camp de Guaidó ait été manipulé par le ministre vénézuélien de la Défense et plusieurs autres officiels et officiers. Ils semblent avoir promis de soutenir Guaidó uniquement pour l’inciter à entreprendre des démarches embarrassantes pour lui.

Un article de McClatchy intitulé « What went wrong ? » (« Qu’est-ce qui est allé de travers ? ») semble confirmer cette interprétation :

Peu de temps après que Guaidó eut prononcé son discours, avant l’aube, devant la base aérienne de Carlota à Caracas, des rumeurs ont couru selon lesquelles le chef d’état-major des forces armées Jose Ornelias et le puissant commandant Jesús Suárez Chourio étaient derrière le soulèvement militaire. Mais tout aussi rapidement, les deux hommes se sont joints à une liste croissante d’officiels qui juraient fidélité à Maduro.

«  Le fait que des responsables militaires qui doivent leur carrière et leur gagne-pain à Maduro et au Parti socialiste unifié du Venezuela ne l’aient pas abandonné n’aurait pas dû être une surprise, a déclaré un ancien diplomate américain à Washington, qui n’acceptait de parler que du contexte.

Il a dit qu’il était au courant des plans de Guaidó d’en appeler à un soulèvement depuis au moins 10 jours.

« Si je le savais, alors tout le monde le savait », a-t-il dit. « Le régime [Maduro] l’avait vu venir et s’était préparé. Le régime savait probablement que des membres du gouvernement parlaient à l’opposition et l’ont probablement même approuvé. » »

L’échec total du coup d’État est évident quand on regarde ce qui est arrivé à Leopoldo López, le mentor de Juan Guaidó. Il était assigné à résidence pour avoir dirigé les manifestations violentes et les émeutes meurtrières de 2014. Hier matin, les gardes l’ont laissé partir. Bien que les circonstances ne soient pas claires, le chef de la police responsable des gardes a été congédié. López a promis à ses partisans qu’il se rendrait au Palais présidentiel de Miraflores, mais il n’a même pas pu quitter l’est de Caracas. Hier soir, López s’est réfugié dans l’ambassade du Chili avec sa femme et sa fille. Ils n’ont pas eu l’air d’aimer les aménagements. Deux heures plus tard, ils ont emménagé dans l’ambassade d’Espagne. Bien que la nourriture de l’ambassade soit bonne, ce sera une vie bien différente de celle qu’ils menaient dans le confort de leur manoir. Quelques-uns des soldats qui soutenaient Guaidó se sont réfugiés dans l’ambassade du Brésil. Guaidó est toujours libre.

McClatchy s’est également penché sur les conséquences de l’échec du coup d’État :
« La décision de Guaidó est aussi un pari très précaire », a écrit [Risa Grais-Targow, une analyste de l’Eurasia Group]. « Si Maduro parvient à réprimer la rébellion, il enverra un signal fort selon lequel il bénéficie toujours d’un soutien militaire important, ce qui démotivera probablement l’opposition. »

Guaidó a pris un risque en annonçant qu’un soutien militaire lui était acquis, a déclaré M. Brian Fonseca [un ex-marine et analyste du renseignement de l’U.S. Southern Command expert du Venezuela, aujourd’hui directeur du Jack D. Gordon Institute for Public Policy de l’université internationale de Floride], et si l’armée ne le soutient pas, cela pourrait le handicaper. « Si le mouvement d’aujourd’hui tombe à plat, qu’est-ce que cela signifiera pour la crédibilité du mouvement Guaidó ? »

Guaidó et ses partisans de l’administration Trump ont été amenés à croire que certains éléments importants du gouvernement Maduro et de l’armée allaient se retourner contre Maduro. Ils ont lancé une tentative de coup d’État qui a échoué en quelques heures, car personne n’a changé de camp. Toutes leurs fanfaronnades sont maintenant dégonflées. Guaidó a perdu sa crédibilité. Washington le soutient peut-être encore, mais à Caracas, il n’y a probablement plus personne qui croit en lui.

Bolton, Pompeo, Abrams et bien sûr Donald Trump se sont avérés des bouffons qui, malgré leurs positions de premier plan, ne savent même pas organiser un simple coup d’État. Ils ont publiquement soutenu par des douzaines de tweets et d’interviews ce qui s’est avéré une mauvaise pièce de théâtre amateur. Le corps diplomatique rira de cet épisode pendant toute la prochaine décennie.

Comme le remarque le Saker :

L’Empire ne fait que paraître fort. En réalité, il est faible, perdu, sans repères et surtout, dirigé par une triste bande de voyous incompétents qui pensent qu’ils peuvent intimider et soumettre tout le monde, même s’ils n’ont pas gagné une seule guerre importante depuis 1945. Leur incapacité à briser la volonté du peuple vénézuélien n’est que le dernier symptôme de cette stupéfiante faiblesse.

Lorsqu’il est devenu évident que la tentative de coup d’État avait échoué, la Maison-Blanche a commencé à en rejeter la faute sur d’autres. Elle a affirmé que la Russie avait dissuadé Maduro de fuir le pays. Elle a déclaré que Cuba, qui compte 20 000 médecins mais aucun soldatau Venezuela, contrôlait l’armée vénézuélienne et avait empêché son soulèvement. Elle commence maintenant à parler de guerre.

Ayant perdu la face, l’administration Trump s’est mise à user d’une rhétorique belliqueuse :

«  Washington est ouverte à une « action militaire » pour faire face à la crise vénézuélienne, a annoncé le secrétaire d’État Mike Pompeo. Pour adoucir la brutalité de sa rhétorique, il a dit qu’une option pacifique est toutefois préférable.

« Si la question est de savoir si les États-Unis sont prêts à envisager une action militaire si c’est ce qu’il faut pour rétablir la démocratie au Venezuela, le président [américain] a été cohérent et sans ambiguïté à ce sujet : l’option d’utiliser la force militaire est sur la table si c’est ce qui s’avère finalement nécessaire », a dit Pompeo dans une interview à Fox News. »

L’administration Trump a également lancé ce que l’on peut considérer comme une guerre psychologique :
« 
La Federal Aviation Administration (FAA) des États-Unis a émis mardi soir un ordre interdisant aux exploitants aériens américains de voler au-dessous de 26 000 pieds dans l’espace aérien du Venezuela jusqu’à nouvel ordre, en citant « une instabilité politique et des tensions croissantes ».

L’avis de la FAA stipulait que tout exploitant aérien actuellement au Venezuela, y compris les jets privés, devaient partir dans les 48 heures.

En mars, American Airlines Group Inc a déclaré qu’elle suspendait indéfiniment ses vols à destination du Venezuela, car le pays continuait d’être aux prises avec des troubles politiques.
 »

Plusieurs autres compagnies aériennes ont également annulé leurs vols :

« La compagnie aérienne espagnole Air Europa annonce que les vols pour Caracas de mercredi ont été annulés. Les vols des 10 prochains jours pourraient également être affectés en raison des « derniers développements » au Venezuela.

L’agence de voyage Molina Viajes, basée à Caracas, indique que les vols à destination et en provenance de Miami ont été suspendus mercredi.

La compagnie aérienne Estelar annonce que son vol du mercredi de Buenos Aires, en Argentine, à destination de Caracas a été annulé. Toutefois, elle indique que ses vols à destination et en provenance du Pérou et du Chili sont en service. »

De tels ordres de la FAA ne sont donnés que pour les pays où une guerre aérienne active est en cours et où des armes de défense aérienne sont susceptibles d’être tirées. Pour l’instant, personne ne croit que les États-Unis vont lancer des missiles de croisière ou des bombes sur le Venezuela. Ce ne serait en aucun cas justifié.

Mais que pourraient-ils faire si un « massacre » se produisait au Venezuela ? Si des centaines de partisans de Guaidó étaient abattus par des mitrailleuses lors d’une opération sous faux drapeau, les États-Unis accuseraient sûrement le gouvernement Maduro. Avec les médias américains et le Parti démocrate pleinement en accord avec la stratégie de changement de régime de la Maison-Blanche, il y aurait peu de résistance à l’usage de la force. Un bombardement « humanitaire » contre des cibles du gouvernement vénézuélien, principalement ses défenses aériennes, pourrait alors être considéré comme la bonne réponse. [Le directeur du think tank du vétéran de la politique américaine Ron Paul considère aussi qu’au stade actuel, Guaidó serait plus utile aux USA mort que vivant, et qu’il est donc en grand danger d’être sacrifié dans une opération sous faux drapeau qui fournirait le prétexte à une invasion américaine « humanitaire », NdT]

Voici un autre signe inquiétant que quelque chose se passe :

Le secrétaire américain à la Défense par intérim, Patrick Shanahan, a annulé un voyage en Europe qui devait commencer le mercredi 1er mai, afin de « coordonner plus efficacement » avec les autres branches du gouvernement la situation au Venezuela et la mission de l’armée à la frontière avec le Mexique.

« Le secrétaire Shanahan ne se rendra plus en Europe, car il a décidé que rester à Washington DC lui permettra de coordonner plus efficacement la situation au Venezuela avec le Conseil de sécurité nationale (NSC) de la Maison-Blanche et le Département d’État, » a déclaré le Pentagone dans un communiqué.

Shanahan avait prévu de se rendre en Allemagne, en Belgique et au Royaume-Uni au cours de son voyage en Europe.

Un autre signe qu’il se passe quelque chose a été un appel téléphonique (russe, traduction automatique), mercredi, entre le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le secrétaire d’État Mike Pompeo :

«  Le 1er mai, à l’initiative des États-Unis, une conversation téléphonique a eu lieu entre le ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, Sergueï Lavrov, et le Secrétaire d’État américain, Mike Pompeo.

L’accent a été mis sur la situation au Venezuela où à la veille, l’opposition, avec l’appui clair des États-Unis, a tenté de prendre le pouvoir. Il a été souligné du côté russe que l’ingérence de Washington dans les affaires intérieures d’un État souverain, la menace contre son gouvernement est en violation flagrante du droit international. Il est indiqué que la poursuite de mesures agressives serait lourde des plus graves conséquences. Seul le peuple vénézuélien a le droit de décider de son destin, et cela exige le dialogue de toutes les forces politiques du pays, ce que son gouvernement demande depuis longtemps. Une influence extérieure destructrice, surtout si elle est imposée de force, n’a rien à voir avec un processus démocratique. »

Les généraux du Pentagone ne vont pas du tout aimer cette escalade verbale. Ils examineront leurs cartes et découvriront que le Venezuela est deux fois plus grand que l’Irak et 30% plus grand que l’Afghanistan. Il compte des jungles, des montagnes et des bidonvilles impénétrables, où même les troupes vénézuéliennes n’osent pas s’aventurer. Il dispose d’une armée opérationnelle et d’une défense aérienne tout à fait correcte, et récemment modernisée par des spécialistes russes.

Il n’est pas dit que Trump veuille lancer une guerre contre le Venezuela. Il sait probablement qu’il ne s’agirait pas d’une promenade de santé, et que ce serait un risque grave pour sa réélection. Mais qui sait ce que Bolton ou Pompeo pourraient lui dire pour avoir gain de cause ? Ils viennent de se faire piéger par le gouvernement Maduro. Pourquoi ne chercheraient-ils pas à piéger Trump ?


Article inédit

Haïti : la crise permanente

jeudi 2 mai 2019, par Jacques Charles

Nombreux sont les universitaires, les organisations populaires, syndicales, paysannes et estudiantines préoccupés par le nivellement par le bas des conditions sociopolitiques en Haïti depuis l’intensification des mouvements de masse en juillet 2018. En effet, les 6, 7 et 8 juillet 2018 presque toutes les couches sociales manifestaient leur mécontentement dans les rues non seulement en raison de l’augmentation du prix de l’essence par le gouvernement Moïse-Lafontant [1], mais surtout contre la précarité de leur condition socioéconomique. Mentionnons que l’augmentation de l’essence a été orchestrée sous l’égide du Fond Monétaire international (FMI) : le cadre de référence conclu en février 2018 impliquait qu’Haïti cesse de subventionner les carburants, une mesure visant la baisse du déficit budgétaire de l’État. Cette décision, décriée par la population, s’ajoute au mécontentement face au président Jovenel Moïse, visé pour être au service d’intérêts particuliers et pour ne pas respecter ses promesses de campagne [2]. En fait, peu après le début de son mandat, le président Jovenel Moïse était déjà critiqué, et ce même parmi ses « 500 000 électeurs » qui lui ont fait accéder à la magistrature suprême du pays. Son impopularité ainsi que son incompétence ont occasionné, du coup, une lutte soutenue contre sa présidence à travers des manifestations populaires, comme par exemple celles du 17 octobre et du 18 novembre 2018. À cet égard, il est clair que cette résurgence des masses populaires sur la scène politique, en particulier la jeunesse dans toutes ses catégories confondues, par une grève commencée le 7 février 2019, relève d’un cas exemplaire. Ce mouvement contestataire défie l’autorité politique du régime en place qui n’est plus en mesure de tenir un discours pouvant calmer la situation. Dans la rue, nous sommes les témoins d’un jumelage entre déshérités laissés pour crever dans la cale de la société et les jeunes importunés par un système de corruption basé sur le népotisme. En clair, ce que ces manifestants ont à dire est sans équivoque : leur discours vise tout simplement un chambardement véritable, tabula rasa, de cette forme d’organisation politique et économique sclérosée. Le gouvernement de Jovenel Moïse, pour préserver son pouvoir face aux manifestants qui réclament son départ, n’ose toujours pas mettre en place des actions économico-politiques concrètes pour sortir la population du marasme, mais n’hésite pas, à travers ses partisans, à proférer des menaces de mort à l’encontre de toute opposition, notamment par le biais des réseaux sociaux.

Qu’y a-t-il à comprendre dans cet état de chaos, qui depuis le 7 février, prend corps dans la société haïtienne ? S’agirait-il de l’amorcement d’une guerre civile ?

Pour arriver à une meilleure compréhension de cette crise, nous proposons ici une lecture sociohistorique et quelques retours nécessaires sur les importantes étapes politiques du pays.

Haïti : de crise en crise

En Haïti, pour reprendre l’idée qui traverse l’un des textes de Frédéric Gérald Chéry [3], la crise est permanente. Elle est devenue ce autour de quoi les acteurs, tant internes qu’externes, s’organisent sur le plan économique, culturel et sociopolitique. En ce sens, l’histoire politique d’Haïti, de 1804 à nos jours, peut être comprise comme une histoire de succession de crises, car la résolution d’une crise garde toujours dans ses gènes la gestation de la prochaine. À cet effet, le XIXe siècle s’avère un chapitre macabre pouvant nous aider à affirmer une telle idée. De l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines [4], le 17 octobre 1806, en passant par la « révolution de 1843 »[5] , la société haïtienne est jalonnée par une pléiade de crises politique et économique. Ces crises politique et économique sont tout à fait liées les unes aux autres. Les paysans, qui constituaient la majorité de la population haïtienne à l’époque, sont livrés à eux-mêmes.

Au XIXe siècle, la situation sociopolitique est marquée par une lutte politique acharnée où des paysans, dénommés Cacos, provenant du nord et conduits par un général de l’armée qui s’opposait à un régime, ont débarqué dans la capitale contraindre le Parlement d’élire le président désiré. Ce mouvement est dû à la situation abjecte et d’appauvrissement dans laquelle les paysans croupissent continûment. Les activités agricoles sur lesquelles leur subsistance repose connaissent une situation de crise qui les oblige à manifester en vue d’exercer un contrôle sur le prix des produits. Ainsi, Hector et Casimir [6] nous disent que les luttes sociales qui caractérisent le XIXe siècle haïtien concerne avant tout le monde rural. Ce phénomène traduit bien la réalité socioéconomique de l’époque où prédominent nettement les activités agricoles.

De plus, à partir de la fin du XIXe siècle, l’hégémonie américaine commence à se faire sentir dans la région. En effet, la fameuse déclaration de Monroe « l’Amérique aux Américains » visant à réduire l’influence des puissances européennes en Amérique peut en témoigner davantage. En peu de temps, les États-Unis parviennent à étendre leurs tentacules sur toute la région à travers des occupations militaires [7]. Des visées impérialistes qui s’expliquent notamment par son économie qui nécessitent de nouveaux marchés afin d’écouler ses produits. C’est justement dans ce contexte que, durant tout le XXe siècle, les États-Unis parviennent soit à imposer son gouvernement soit à soutenir des dictateurs dans presque tous les pays de l’Amérique latine et de la Caraïbe. En Haïti, ils ont soutenu de manière visible la dictature féroce des Duvalier qui a sévi dans le pays du 22 octobre 1957 au 7 février 1986.

Haïti : le départ d’un régime dictatorial, la manifestation d’une crise pérenne

Par ailleurs, il importe d’avancer que dans les années quatre-vingt, au moment où le gouvernement dictatorial de Jean-Claude Duvalier « Baby Doc » [8] se pliait aux ajustements structurels imposés aux pays dits « sous-développés » afin d’accéder aux dollars des institutions de Brettons Wood, Haïti allait faire face à ce que l’on peut considérer comme sa dernière grande crise du XXe siècle. L’année 1986 est un tournant : l’ampleur de la dette publique accumulée sous le règne des Duvalier, qualifiée de dette odieuse relève d’un cas exemplaire. Soulignons que « l’apport de l’aide internationale (dons et prêts), qui atteignait une moyenne de 30 millions de gourdes vers la fin des années 60, était passé respectivement de 1971-72 à 1979-80 de 39,7 millions de gourdes à 3514 millions. Cela a engendré une participation de 60% en moyenne des instances étrangères au budget de développement, ainsi qu’un accroissement continu de la dette externe qui en 1980, s’était élevée à 1 326,617 millions de gourdes »[9]. Tout ceci a donné lieu à un mécontentement populaire face à la situation de dépendance intenable de l’économie haïtienne. La preuve, au final, la crise allait engendrer une instabilité généralisée, laquelle contraignit Jean-Claude Duvalier à remettre sa démission dans la nuit du vendredi 7 février 1986, sous la grogne populaire.

Toute suite après le départ de Baby Doc, le pays a sombré dans une guerre sans fin pour l’implémentation et l’effectivité de la démocratie. Il est, à cet égard, fort notable que les institutions étatiques continuaient de fonctionner sous l’emprise des duvaliéristes, même après le départ de Jean-Claude Duvalier. Elles faisaient usage de répressions systématiques, tout comme avant, contre les contestataires qui ne voulaient pas collaborer avec le CNG (Conseil National de Gouvernement, instance de transition de 1986 à 1988) malgré la promulgation d’une nouvelle Constitution (le 29 mars 1987) qui garantissait certains droits politiques, économiques et sociaux. Il est aussi indéniable que le CNG était une structure montée de toutes pièces par le président démissionnaire en vue de préparer son départ en douceur. Ce CNG était composé de six membres : le général Henri Namphy (président), le colonel Williams Régala, le colonel Max Vallès, le colonel Prosper Avril, Me Gérard Gourgue et Alix Cinéas. Ce groupe n’est pas parvenu à calmer la situation de crise structurelle multidimensionnelle. Au contraire, l’économie continuait de s’effondrer. Même les pays dits « amis », qui supportaient à l’époque le CNG, étaient conscients de leur incapacité à apporter une réponse adéquate à la crise qui surgissait à tous les plans.

1987 à 2004 : deux décennies d’instabilité politique corsées

De 1987 à 2004, le pays connaît alors une instabilité politique que certains osent qualifier de chronique. Cette instabilité est marquée par la répression de l’armée contre les manifestants, le massacre contre les votants à la ruelle Vaillant le 29 novembre 1987, le coup d’État contre le président Leslie François Manigat (1988) et le coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide, démocratiquement élu (1991). En réalité, d’un côté la bourgeoisie locale compradore mène une lutte honteuse pour la domination de l’appareil répressif de l’État (la Force Armée d’Haïti (FAdH)) afin de pouvoir contrôler la situation sociopolitique pour ses propres intérêts, tandis que de l’autre côté, les pays dits « amis » tirent toujours leur épingle du jeu de ces évènements. Ils tirent les ficelles et parviennent à manipuler autant certains militaires, que les hommes politiques et la société civile. À cet effet, l’imposition de l’embargo qui a suivi la première intervention des Casques bleus en 1993 est un affront direct à la souveraineté d’Haïti et nous donne une idée de cette dynamique. Au même moment, le mouvement de libéralisation du marché commence à battre son plein en Haïti. Les programmes d’ajustements structurels ont perduré et ont été appliqués durant tout le premier quinquennat du président René Préval (1996-2001). Suivant les dires des cadres des institutions de Bretton Woods, une application stricte des recettes magiques promues par ces programmes permettra à Haïti de sortir du marasme économique. Les programmes d’ajustement structurels ont été appliqués à la lettre, mais les promesses n’ont toujours pas donné de résultats.

Avec le retour du président Jean-Bertrand Aristide au pouvoir en 2001, la crise (politique et économique) va atteindre son niveau paroxystique. Déjà l’élection qui l’a porté au pouvoir était décriée par l’élite politique. Mais il faut aussi souligner deux éléments importants. D’une part, le président Aristide, à cette époque, ne plaisait guère à la bourgeoisie nationale « compradore ». Sa venue au pouvoir, par conséquent, ne fait pas l’unanimité dans le milieu des hommes d’affaires locaux. D’autre part, il soulevait un débat très inquiétant sur le plan international relatif à la dette de l’indépendance payée par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer sous la contrainte des émissaires envoyés par le roi de France Charles X en 1825. Cette initiative, prise par le président Aristide pour forcer la France à restituer cet argent à Haïti, a fortement dérangé.

Toutefois, il faut aussi souligner qu’Aristide, dans le but de conserver le pouvoir, posait des actions qui ne respectaient pas la liberté et le droit des citoyens. Une panique généralisée battait son plein. Le pays était divisé en deux camps. D’un côté, des civils armés pro-Aristide qu’on appelait les chimères (« Rat pa kaka »), qui supportaient le président Aristide au péril de leur vie, en majorité des jeunes provenus des quartiers populaires à travers le pays. De l’autre, des acteurs politiques, déçus de l’élection du 21 mai 2000 - où le parti politique Fanmi Lavalas avait remporté presque tous les postes électifs -, ainsi qu’une frange de la bourgeoisie, faisaient converger leurs forces afin de faire échec au régime aristidien. Lequel échec fut effectif le 29 février 2004, date où, à bord d’un avion, des commandos étrangers appréhendaient le président et le transportaient en République centrafricaine. Il faut avouer de fait que certaines pratiques politiques malsaines sous le régime d’Aristide, comme la chimérisation des quartiers populeux ainsi que la politisation de l’institution policière, se sont normalisées dans la vie politique en Haïti. Les conditions de vie des ménages ne s’étaient pas améliorées et cela augmentait le phénomène de « l’enfant des rues »[10] que Aristide a voulu combattre en créant l’organisation « Fanmi Selavi »[11]. Mais, avec le temps, cet effort de la présidence s’est révélé impuissant face à ce problème.

Haïti post-Aristide : une transition bénéfique pour l’ordre oligarchique

Sous Aristide, les inégalités s’étaient renforcées et le pouvoir d’achat de la majorité ne s’était pas amélioré complètement. Pour renverser le président Aristide, l’opposition politique et le secteur des affaires avait créé le Groupe 184, dont le discours tournait autour de la rédaction d’un nouveau contrat social, qui au final, n’aura jamais vu le jour. À l’instar de Aristide, la grande famille de l’opposition à l’époque a commis des violations des droits humains. Citons, par exemple, le vol de cadavres dans les morgues pour les déposer dans la rue et imputer ensuite ces crimes politiques au régime d’Aristide. L’ampleur de la violence, une période de feu et de sang (par exemple, le massacre la Scierie, le 11 février 2004) ainsi que le désordre politique ont servi de prétextes pour une « opération humanitaire » promue par la communauté internationale.

Force est de constater, qu’à ce moment-là, certaines puissances étrangères tiraient les ficelles. La propagande se faisait à tous les niveaux (même à l’Université d’État d’Haïti - UEH), pour que la responsabilité des maux de la société soit attribuée à Aristide et que son départ soit perçu comme la solution. Finalement, l’éviction du président Aristide et la venue de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), à l’initiative des États-Unis, de la France et du Canada, aura engendré dans le pays un calme en apparence.

Il faut dire que, même si après Aristide, une certaine stabilité s’installe au plan politique, les deux années de transition sous le gouvernement de Boniface Alexandre ne parviennent pas à relancer le pays au plan économique et social. Des privilèges sont accordés aux oligarques anti-Aristide, qui par exemple bénéficieront d’exonérations de taxes (franchises douanières), et plusieurs s’enrichissent avec leurs postes dans les Ministères, alors que les conditions d’existence de la population haïtienne ne s’améliorent pas. Bien que quelques temps après, sur le plan international, l’État d’Haïti allait bénéficier d’un accord juteux dénommé fond PetroCaribe (cette question sera traitée en détail ci-dessous) avec la République bolivarienne du Venezuela. En raison du mauvais usage du gouvernement Préval et de ses successeurs du fonds, la situation précaire de la grande majorité de la population reste la réalité. En 2008, la crise économique dans laquelle s’enlise l’économie capitaliste allait avoir une conséquence sur l’économie des pays dépendants. Du coup, le prix des produits de première nécessité en Haïti ont atteint un niveau intenable ce qui allait occasionner subrepticement une émeute de la faim, qui voit toute la population à travers le pays se soulever contre la vie chère, sans toutefois contraindre le président René Préval à démissionner, celui-ci ayant le soutien de certains pays dits « amis » et certains puissants de l’oligarchie locale. Le régime prévalien se souciait peu d’améliorer le sort de la population vivant dans des conditions infrahumaines dans les quartiers populeux.

Au lendemain du mardi 12 janvier 2010, la faiblesse des services étatiques et l’incapacité à subvenir aux besoins de la population affectée sont flagrantes. Le séisme révèle la vulnérabilité de l’État. Des milliards de dollars d’aide internationale affluent. Il faut noter en passant que l’initiative prise par les organisations internationales non gouvernementales en créant des programmes tels que cash for work, emplois à court terme qui ciblent les victimes du tremblement de terre, ne permet pas de recadrer l’économie. Les États-Unis, la France et le Canada, ce que nous considérons comme un trident, continuent à faire des pieds et des mains en Haïti pour étendre leur mainmise et arrivent jusqu’à avoir une influence dans les affaires électorales.

Michel Martelly et l’affaire de PetroCaribe

Candidat de la « droite », Michel Martelly a été élu en 2011 sous une bannière politique dénommée « Repons peyizan ». Son passage au second tour de la présidentielle, au lieu de Jude Célestin (le candidat de Inité, parti au pouvoir et dauphin de René Préval), a été facilité par les recommandations du rapport d’une mission de l’Organisation des États américains (comprenant en majorité des experts des États-Unis, du Canada et de la France)[12], censées mettre un terme à la crise post-électorale du premier tour critiqué pour irrégularités, fraudes et un taux de participation très bas.

Michel Martelly, en moins d’une année fonda son propre parti politique (PHTK, Parti haïtien Tèt Kale), parti sans ligne politique clairement définie. Mais ce qui peut être retenu aujourd’hui, c’est que toutes les stratégies mises en œuvre par son gouvernement visaient uniquement la conservation du pouvoir. La gestion de l’État se faisait dans l’incompétence et la non-transparence la plus radicale.

Sous la présidence de Martelly, un ensemble de manœuvres malhonnêtes ont été commises dans le cadre du fonds PetroCaribe. Créé le 29 juin 2005 par Hugo Chavez, le fonds est une alliance financière entre les pays des Caraïbes et la République bolivarienne du Venezuela. Cette dernière, en tant que premier pays exportateur de pétrole en Amérique latine, permet aux pays liés par l’accord PetroCaribe d’acheter le pétrole à des conditions préférentielles. Il faut noter qu’au départ, en raison de la situation d’instabilité politique, Haïti ne faisait pas parti dudit accord. Le Venezuela refusait de collaborer avec le pouvoir en place, imposé par la communauté internationale, lequel aux yeux de Caracas était dépourvu de légitimité populaire. Mais, après les élections de 2006 qui ont porté René Préval au pouvoir, Hugo Chavez a décidé de soutenir le pays. Il a, une fois de plus, manifesté cette reconnaissance après le séisme de 2010 en annulant les premières dettes d’Haïti. Il faut noter qu’avec PetroCaribe, Haïti bénéficiait alors de prêts s’élevant à environ 300 à 360 millions de dollars l’an, pour une période de 23 ans au taux d’intérêt annuel de 1%.

La mauvaise utilisation du fonds PetroCaribe, que ce soit des contrats sans appels d’offre, détournements ou surfacturation, est devenue la norme durant le quinquennat (2011-2016) de Michel Martelly. Soulignons qu’en 2012, une enquête a été menée par deux journalistes dominicains, en l’occurrence Jean-Michel Caroit et Nuria Peria, où ont été révélés des contrats signés de gré à gré en une journée par le régime de Martelly avec une seule firme dominicaine pour une valeur de 385 millions de dollars US. Ces irrégularités ont aussi été mises en lumière à la suite de la publication du Rapport préliminaire de la Commission d’Audit (CA) commandé par le premier ministre Garry Conille. Il est logique de dire que tout ceci a été effectué sous la haute protection de la communauté internationale, et contredisant les données des organisations internationales qui dépeignent généralement Haïti comme un pays en proie aux difficultés financières et se détériorant systématiquement de jour en jour.

En raison principalement des soupçons de corruption et la vigilance de la population, Martelly s’est bel et bien vu obligé de quitter la présidence, au terme de son mandat en février 2016. La communauté internationale s’accorde sur le choix de Jocelerme Privert comme seule figure politique pouvant au mieux assurer la transition. Alors l’histoire se répète car il faut dire que, malgré que la transition soit menée par le président Privert et son premier ministre Enex Jean-Charles, le Parti haïtien Tèt Kale (PHTK) tient encore le contrôle de quelques appareils de l’État.

Arrivée en scène de Jovenel Moïse

En peu de temps, le Parti haïtien Tèt Kale parvient à construire un candidat, en l’occurrence Jovenel Moïse, entrepreneur dans le domaine de l’exportation de bananes, avec un piteux slogan : « Nèg Bannann »[13]. Ce slogan, populiste, joue sur la sensibilité de la population par rapport à leurs conditions de vie sans amélioration. Jovenel est élu avec 500 000 voix en novembre 2016. Dès sa prise de pouvoir en 2017, il adopte des mesures impopulaires, dictées par la communauté internationale ainsi qu’une frange de la bourgeoisie compradore locale. Il fait face à la colère populaire (manifestations violentes contre le budget dénommé budget criminel ainsi que des émeutes les 6-8 juillet 2018) qui l’obligent de contraindre son premier ministre d’alors, Jacques Guy Lafontant, de remettre sa démission et de le remplacer par Jean-Henry Céan, son ancien adversaire à l’élection présidentielle. L’incompétence et la corruption sont deux éléments caractérisant son régime. À titre d’exemple, il y a une méfiance de la population dans les institutions quant à leurs pratiques nébuleuses et maladroites, même le Parlement représente pour le « peuple » l’une des institutions qui normalise la corruption.

Par ailleurs, Jovenel Moïse se trouve dans l’obligation de répondre aux demandes de la majorité qui veut que la lumière judiciaire soit faite sur la gestion du fonds de PetroCaribe, mal géré et utilisé à des fins personnelles sous le gouvernement de Martelly. Pour une telle revendication, la population se base sur les deux rapports effectués par la Commission Éthique et Anti-Corruption du Sénat de la République et la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA). Se trouvant entre le marteau et l’enclume, le président, avec le soutien de quelques pays dits amis et des hommes d’affaires, démontre de plus en plus son incapacité à faire face à ce que réclame la majorité de la population, soit un procès PetroCaribe. La population entame donc de nouvelles stratégies afin de forcer le président de remettre sa démission et opte pour exiger une transformation sociale réelle dans la société haïtienne.

En outre, il est logique de dire que pendant ce mois de février 2019 des groupes de citoyens, majoritairement jeunes, s’engagent non seulement en raison de l’affaire PetroCaribe, mais surtout mènent une lutte pour la remise en question fondamentale du système inégalitaire établi en Haïti. Un système qui génère inexorablement la corruption comme la normalité et qui, selon plus d’un, n’est pas en harmonie avec la philosophie « tout moun se moun » [14] sur laquelle est fondée la nation haïtienne depuis 1804. Les dix jours (du 7 au 16 février 2019) où le pays était sous la verrouille en raison de la population ayant investi l’espace public sont la manifestation de tout un système sur le point de craquer. La population veut construire une société inspirée de son idéal fondateur. De fait, aucun discours des hommes politiques (qu’il s’agisse du régime jovenelien ou de l’opposition) n’est légitime s’il ne vise pas à attaquer la racine du problème.

Conclusion

En résumé, le long XIXe siècle haïtien avait été traversé par des crises sociopolitique et économique, mais le rapport de force était favorable aux luttes paysannes qui à l’époque avaient été capables d’imposer leur président. Le XXe siècle voit l’expansion de l’impérialisme des États-Unis, la région de l’Amérique latine est considérée comme une chasse gardée et cela sert à justifier les interventions au nom des intérêts américains, incluant le soutien aux dictatures. Ainsi, Haïti passera le XXe siècle sous le joug américain. L’ampleur de la crise de la dette dans les années 1980 finit par avoir raison du régime dictatorial de Jean-Claude Duvalier, qui prend fin le 7 février 1986. Mais la nature pérenne de la crise porte fortement atteinte aux espoirs démocratiques et à la capacité des acteurs politiques de réellement apporter un changement significatif dans les structures de l’État pour satisfaire les demandes de justice de la population.

De Leslie Manigat à Jean-Bertrand Aristide, Haïti connaît des coups d’État, des massacres et des occupations étrangères successives ; une crise permanente sur plus de trois décennies. Autre constante : la population se trouve toujours dans une situation où elle ne peut pas répondre à ses besoins de base, tandis qu’une élite politique bénéficient d’avantages et normalise la corruption, la violence et l’incompétence.

Ce que l’on entend aujourd’hui dans les rues d’Haïti est une révolte qui crie que, tant que les politiciens racailles d’hier, Jovenel et ses consorts d’aujourd’hui refuseront de comprendre que les conditions sous-humaines dans lesquelles la majorité de la population vivote, celle-ci continuera de verrouiller le pays jusqu’à l’éclatement de l’ordre inégalitaire. Or il est légitime de dire que nous constatons actuellement une accalmie du mouvement. Car, la masse populaire qui conteste ce système générant la corruption se replie, certes, mais elle continue de suivre stratégiquement la situation sociopolitique et économique. Toutefois, la question qu’on doit se poser est la suivante : le président Jovenel Moïse profitera-t-il du calme apparent en vue de regagner la confiance de ladite masse populaire ou va-t-il écouter ses patrons traditionnels ?


Auteur :
Jacques Charles est étudiant en sociologie, journaliste-présentateur et membre du comité du Réseau des Jeunes Bénévoles des Classiques des Sciences Sociales en Haïti REJEBECSS-Haïti

Notes :
[1] À ce moment, Jacques Guy Lafontant était le premier ministre. Il a démissionné en juillet 2018 pour être ensuite remplacé à ce poste par Jean-Henry Céant, puis par Jean-Michel Lapin (mars 2019).
[2] Lors de sa campagne électorale, le président Jovenel Moïse a promis monts et merveilles aux électeurs en vue de gagner leur vote. Surtout, il se présente comme étant le seul homme, d’origine paysanne, pouvant redorer le blason de l’agriculture du pays avec sa firme agricole Agritrans.
[3] Frédéric Gérald Chéry. Société, économie et politique en Haïti, la crise permanente, Port-au Prince : Éditions des Antilles S.A, 2005.
[4] Jean-Jacques Dessalines est le père fondateur de la nation. Il symbolisait le projet de société des masses révoltées.
[5] L’historiographie haïtienne décrit cette période comme étant une révolution où les gens du sud, particulièrement ceux des Cayes, ont publié un manifeste dénommé « Manifeste de Praslin » dans lequel ils reproduisent leurs griefs contre le gouvernement de Jean-Pierre Boyer et réclament inconditionnellement son départ.
[6] Michel Hector et Jean Casimir, « Le long XIXe siècle haïtien », dans Revue de la Société haïtienne d’histoire et de géographie, no 216, Port-au-Prince, octobre 2003-mars 2004.
[7] Les États-Unis, au début du XXe siècle, mettent un ensemble de pays des Amériques sous leur occupation militaire parmi lesquels la république d’Haïti, de 1915 à 1934.
[8] Les Duvalier père et fils, François Duvalier (« Papa Doc ») et son successeur Jean-Claude Duvalier « Baby Doc », ont dirigé une dictature en Haïti entre 1957 et 1986.
[9] En ligne : <http://www.alterpresse.org/spip.php...> . La citation est tirée de : Charles Etzer, le pouvoir politique en Haïti ; de 1957 à nos jours, Karthala, 1994.
[10] En Haïti, il y a une réalité où les enfants laissent leur maison à cause de la misère et habitent dans la rue. Ils vivent dans la mendicité. Ils tombent assez souvent dans le vol, la délinquance etc., certaines fois les hommes politiques les utilisent à leur profit.
[11] Conscient de la situation des enfants dans les rues, le régime d’Aristide a mis sur pied cette institution caritative.
[12] Voir http://cepr.net/documents/publications/haiti-oas-analysis-french-2011-01.pdf et Delva, Joseph et Tom Brown. « Le chef de l’État haïtien se dit " réservé " sur les conclusions du rapport de l’OEA », 13 janvier 2011, Reuters, en ligne : ‹https://www.reuters.com/article/us-haiti-elections/haiti-leader-has-reservations-over-oas-vote-report-idUSTRE70C6SH20110113
[13] Neg bannann (« Homme banane »), est un slogan de campagne utilisé par le candidat Jovenel Moïse. Ce dernier a dit qu’il possède une bananeraie et par conséquent, une fois élu président, il améliorerait l’agriculture.
[14] Se traduit par « Toute personne est un être humain » et signifie une affirmation de l’égalité humaine dans un processus de transformation sociale et une approche de justice axée sur la dignité.


Le président destitué après la répression brutale des manifestations au Soudan, tant hors ligne qu’en ligne

jeudi 2 mai 2019, par Liemia El-Abubkr

Article publié d’abord sur le site d’APC, en anglais et dans le Alternatives International Journal. Traduit en français par Marie Perrier, membre du Comité de rédaction du Journal des Alternatives.

Les manifestations au Soudan ont atteint un niveau sans précédent, les femmes et les jeunes étant à l’avant-garde d’un mouvement pour le changement qui semble avoir réussi à évincer le président Omar el-Béchir, après des mois de lutte en ligne comme hors ligne. Mais comment tout cela a-t-il commencé ? Revenons sur les événements.

Des mois de protestations et de répression, dans la rue et en ligne

Le 19 décembre 2018, une manifestation a débuté à Atbra, une ville au nord du Soudan, contre l’augmentation des prix des denrées alimentaires et la pénurie générale. Alors que le mouvement de protestation s’est rapidement transformé en une mise en question du régime d’el-Béchir, les manifestants ont été brutalement réprimés, avec 19 personnes tuées selon les rapports officiels, 59 personnes (parmi lesquelles des enfants) selon les organisations de défense des droits humains et les groupes d’opposition. En plus de réprimer les manifestations, le gouvernement soudanais a bloqué les services en ligne ainsi que les plateformes de réseaux sociaux. Selon Reuters, les utilisateurs des trois principales sociétés de télécommunications soudanaises (Zain, MTN et Sudani) ont indiqué qu’ils ne pouvaient accéder à Facebook, Twitter et WhatsApp que via un réseau privé virtuel (VPN).
Dans le même temps, les services nationaux de renseignement et de sécurité (NISS) ont ciblé les médias locaux et les correspondants des médias internationaux. Selon Reporters sans frontières, au moins 79 journalistes ont été arrêtés en l’espace de deux mois et des dizaines de reporters internationaux ont été expulsés du pays.
Le Soudan est signataire de conventions internationales et régionales relatives aux droits humains, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, qui visent à garantir la liberté d’expression et la liberté de la presse. Cependant, la signature ne s’est pas traduite par le respect de la législation internationale, et les droits à la liberté d’expression et à l’accès à l’information continuent d’être violés au quotidien.
Pendant plus de vingt ans, le gouvernement soudanais a exercé un contrôle de la presse, des radios et des chaînes de télévision, mais tandis que de plus en plus de gens se tournent vers les médias en ligne et les réseaux sociaux, les services de sécurité se sont tournés vers le blocage de l’accès à Internet ou le ralentissement des connexions durant les manifestations ou les grands événements politiques. Lors des manifestations massives qui se sont tenues en 2012 et 2013, le gouvernement a bloqué l’accès pour tout le pays pendant 24 heures, ce qui a causé d’énormes pertes et provoqué l’indignation internationale.
Même au travers de serveurs mandataires (proxys), Internet comme les réseaux sociaux ont continué à jouer un rôle colossal dans les protestations qui se sont répandues dans tout le pays. Selon le défenseur des droits humains Manal Abed Elhaliem, qui a été interrogé par l’auteure : « Tout est documenté. La violence des forces de l’ordre, les manifestations quotidiennes.... Les vidéos et les images partagées par les manifestants via les réseaux sociaux ont remplacé les chaînes de télévision et de radio, auxquelles les gens ne font pas confiance pour obtenir des informations fiables sur ce qui se passe présentement ».
C’est dans ce contexte que, le 11 avril, l’armée soudanaise a perpétré un coup d’État contre le président el-Béchir. Même si l’éviction est largement célébrée, les organisateurs des manifestations ont accusé l’armée d’usurper le pouvoir, affirmant que ce sont les civils qui devraient diriger le gouvernement de transition. Ou, comme l’a déclaré Alaa Salah, qui est devenu une icône des manifestations pacifiques au Soudan :
« Le peuple ne veut pas d’un conseil militaire de transition Le changement ne viendra pas par la main du régime de el-Béchir qui leurre les civils soudanais avec ce coup d’État militaire. Nous voulons un conseil civil pour diriger la transition ».
Des pressions internationales seront nécessaires pour s’assurer que la transition s’opérera sans de nouvelles violences. Parmi les mesures qui devront être mises en place, il faudra que la législation nationale soit réformée pour s’aligner sur les normes internationales relatives aux droits humains. En attendant, plus les défenseurs des droits humains, les journalistes et les activistes des réseaux sociaux bénéficieront de formations et de protections accrues, meilleures seront leurs chances de continuer à défendre les libertés et droits fondamentaux pour améliorer leur pays en ces temps historiques.


Liemia El-Abubkr est une journaliste soudanaise qui travaille avec différents journaux depuis plus de 15 ans. Elle est co-fondatrice d’un réseau de femmes journalistes soudanaises et vice-présidente de Journalistes pour les Droits Humains - Afrique. Elle a contribué à l’Observatoire Mondial de la Société de l’Information d’APC (Association for Progressive Communications). Son organisation Alalag Press Center travaille en partenariat avec Alternatives.