Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


INTERVIEW – Jean Stern

Le pinkwashing de Tel Aviv a fait oublier la Palestine et l’occupation

lundi 2 octobre 2017, par Malek Bachir

La vie à Tel Aviv est-elle si rose ? Dans son dernier livre-enquête, Jean Stern démonte la propagande qui a fait de la station balnéaire une ville branchée pour mieux promouvoir la « marque Israël » et faire oublier l’occupation


Lors de la Gay Pride de 2001, des manifestants israéliens anti-occupation marche derrière une banderole « Pas de Pride pendant l’occupation » (AFP)
Malek Bachir’s picture

C’est une opération marketing qui a coûté plusieurs millions de dollars et mobilisé les milieux politique, culturel et celui des affaires. Si Tel Aviv a aujourd’hui la réputation d’être une ville « gay friendly », elle le doit à une stratégie marketing imparable qui a réussi à faire oublier la Palestine, l’occupation et la réalité d’un pays homophobe, religieux et raciste.

Dans son dernier livre Mirage gay à Tel Aviv, Jean Stern raconte l’envers du décor d’un rouleur compresseur que dénoncent les homosexuels palestiniens, et les militants radicaux LGBT israéliens, juifs comme arabes.

Journaliste – il a cofondé le magazine Gai Pied en 1979, est passé par Libération et La Tribune et est aujourd’hui rédacteur en chef de La Chronique, le journal d’Amnesty International France – Jean Stern a déjà signé une première enquête en 2012 sur la presse française : Les Patrons de la presse nationale. Tous mauvais (La Fabrique, 2012).


Jean Stern, journaliste français, a déjà publié une enquête sur les patrons de la presse française (DR/MEE)

Middle East Eye : Comme Rio est associé au carnaval ou Beyrouth à ses nuits bling-bling, Tel Aviv est devenue ces dernières années LE paradis pour les gays. Et dans ce livre, vous expliquez que cela est le résultat d’une politique marketing menée par Israël…

Jean Stern : En effet, et cela commence comme une fable moderne. En France, le débat sur la loi Taubira fut violent. Le 29 mai 2013, le premier mariage entre deux hommes gays est finalement célébré à Montpellier devant les caméras de télévisions du monde entier.

Ce jour-là, la chargée de communication de la mairie de Tel Aviv est justement devant sa télé, et cela lui donne une idée. Dès le lendemain, les jeunes mariés reçoivent un coup de fil de Ron Huldai, le maire de Tel Aviv, qui les invite, tous frais payés, à venir passer leur voyage de noces dans sa ville.

Depuis 2008-2009, la communication de Tel Aviv insiste sur le côté « gay friendly » de la ville, et justement, la Parade Gay, qui attire chaque année des dizaines de milliers de personnes, est imminente. Les deux Français sont donc venus trois jours, logés à l’ambassade de France, dans une ambiance de voyage quasi-officiel, avec des interviews et des photos reproduits dans la presse du monde entier. Même Le Figaro, anti-mariage pour tous, va en faire un article, où il ne sera jamais question de la Palestine.


Une drag queen pendant la Gay Pride à Tel Aviv (AFP)

L’objectif de cette opération lune de miel est de valoriser l’image de Tel Aviv, de la déconnecter du contexte politico-militaire. C’est la grande réussite de Tel Aviv, faire oublier la Palestine et l’occupation. Les as du marketing qui ont accompagné la mutation de la ville se sont inspirés du greenwashing qui consiste pour les entreprises à repeindre en vert leurs actions, à mettre par exemple des plantes vertes dans les sièges sociaux.

Le pinkwashing est une stratégie marketing pensée, construite et financée par la mairie de Tel-Aviv, les hôteliers et le ministère du Tourisme du gouvernement Netanyahou, belle alliance de la droite, de la « gauche » et du business.

Ils ont trouvé le slogan : « Tel-Aviv, la ville qui ne dort jamais », qui plaît aux gays comme aux hétéros festifs. Après, ils ont investi des millions de dollars en publicité en ciblant la presse magazine et les médias gays, invités des dizaines de journalistes LGBT [lesbiennes, gays, bisexuels et trans] à Tel Aviv, fait des opérations de promo dans les clubs gays etc. Nul ne se plaint d’ailleurs à Tel Aviv du retour sur investissement, plusieurs dizaines de millions de dollars en une dizaine d’années.

MEE : Incroyable quand on pense que ce plan de communication a réussi alors même que les homosexuels à Tel Aviv ne voyaient vraiment pas la vie en rose – 46 % des Israéliens estiment que l’homosexualité est une perversion… À quoi les cerveaux de cette stratégie ont-ils fait appel pour que ça fonctionne ?

JS : Le gouvernement israélien et la ville de Tel Aviv ont travaillé avec Outnow, une entreprise néerlandaise habituée à collaborer avec des marques comme Orange, IBM mais aussi avec des villes comme Berlin, Vienne ou Copenhague.

Dès 2008, le gouvernement israélien a mis en place la structure « Brand Israël » directement reliée au cabinet de la ministre des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni. Cette ancienne agente du Mossad, le service secret israélien, n’ignorait alors rien de l’image désastreuse de son pays. L’équipe de Livni a utilisé toutes les ressources du marketing pour l’améliorer et le pinkwashing a été une astucieuse trouvaille.


L’équipe de Tzipi Livni, alors ministre des Affaires étrangères, a utilisé toutes les ressources du marketing pour améliorer l’image d’Israël, et le pinkwashing a été une astucieuse trouvaille (AFP)

Après, il y a une réalité de la société israélienne qui est fracturée, d’abord socialement et religieusement, et bien sûr politiquement. Tel Aviv, ville laïque, autrefois socialiste, a prospéré grâce aux privatisations et à la montée en puissance de la high tech, en partie d’ailleurs dopée par l’armée. Elle est devenue une ville bourgeoise, riche, balnéaire, libérale, dans un pays plutôt pauvre, religieux, raciste, ou l’homophobie est une constante, et notamment dans les milieux religieux et dans la partie arabe de la population.

Alors assez classiquement, Tel Aviv a « aspiré » les gays et les lesbiennes de tout le pays, ce qui a contribué à renforcer son caractère « gay friendly »… Beaucoup me l’ont dit là-bas, ils ont l’impression d’être des pièges à pub, et quand on n’approuve pas la politique du gouvernement, c’est pénible…

MEE : Au sein de la communauté homosexuelle, vous relevez que certains sont conscients de ce qui est en train de se jouer et appellent « aux droits pour tous » en disant qu’on ne peut pas « repeindre en rose l’occupation ». Quand on referme le livre, on a tout de même l’impression qu’ils sont inaudibles…

JS : Oui et non. Certains militants de la Aguda, qui est la première (et pour ainsi dire la seule) association LGBT israélienne, ont menacé l’an dernier de boycotter la Pride de Tel Aviv.

Ils reprochaient au gouvernement d’investir onze millions de shekels (près de trois millions d’euros) pour faire venir les touristes gays étrangers, alors qu’il y a tant de besoins urgents à satisfaire pour la communauté LGBT en Israël même, notamment pour les personnes trans et pour les garçons qui se prostituent dans les quartiers pauvres de Tel Aviv.

Le ministère du Tourisme avait par exemple prévu de repeindre aux couleurs de l’arc-en-ciel un charter de la compagnie aérienne nationale, El Al… Cette idée a été abandonnée, la mobilisation militante a donc été efficace. Cela montre que tous les LGBT israéliens ne sont pas unis comme un seul homme derrière leur gouvernement. Mais la plupart n’agissent pas publiquement, restent chez eux.

MEE : Vous dites qu’il y a toutefois une forme de réappropriation par les gays palestiniens d’Israël d’une culture orientaliste, homosexuelle et arabe. En quoi s’oppose-t-elle à celle du marketing israélien ?

JS : Il est très important pour les gays et les lesbiennes palestiniens, c’est vrai, de se réapproprier une culture propre. Il ne faut pas oublier qu’ils sont confrontés à l’homophobie de leur propre société, conservatrice et religieuse, et à l’occupation, qui les prive de leur identité, les enferme dans les Territoires, les soumet à toutes sortes de chantages odieux, organisés par l’armée israélienne.

Ils vivent donc une situation très difficile. La réappropriation d’une culture queer, venue du Caire, de Téhéran, de Beyrouth, la redécouverte d’une littérature poétique connotée de désir homosexuelle, née à Damas et à Bagdad, est essentielle dans la construction d’une identité LGBTI palestinienne, et au-delà, arabe.

C’est aussi démentir la propagande pinkwashing qui les décrits comme des victimes d’une homophobie propre au monde arabo-musulman, réelle bien sûr, mais qu’en Palestine l’occupation aggrave. L’émergence d’un mouvement queer palestinien, même modeste, est une réponse à bien des préjugés à l’islamophobie ambiante, dont Israël est désormais l’un des principaux porte-drapeaux, tâchant ainsi de faire oublier sa politique désastreuse dans les Territoires occupés.

MEE : À travers votre enquête, on voit que la bataille n’est pas seulement idéologique (islamophobe versus gay friendly) mais qu’elle aussi politique : vous dites même que la « droite triomphante a arraché le drapeau arc-en-ciel à la gauche sioniste déclinante » et que cela a fait partir de nombreux militants d’Israël. Et que sur les 50 000 Israéliens qui partent s’installer ailleurs chaque année (contre les 15 000 qui font leur alya) il y a beaucoup de gays et de lesbiennes.

JS : C’est certain, la question de l’homonationalisme, d’autres préfèrent le terme de nationalisme sexuel, est parfaitement illustrée par Tel Aviv. Il y a clairement chez une partie des gays occidentaux une volonté farouche de tenir leur rang dans le combat mondial contre le monde arabo-musulman.

Mais les gays occidentaux sont aussi dans une logique de normalisation sociale, se soucient de leur train de vie, de leur patrimoine immobilier, de leurs vacances sea, sex and sun. Ils se fichent de Gaza comme de l’an 40 et, on ne peut hélas le nier, le modèle de domination que propose Israël leur convient plutôt bien.

En cela, le séjour touristique à Tel Aviv est aussi un soutien politique, dont le gouvernement israélien, qui il faut rappeler, est une coalition de droite et d’extrême droite, se réjouit bruyamment.


La police israélienne arrête Yishai Shlissel, l’homme qui a poignardé six personnes lors de la Gay Pride de Jérusalem en 2005 (AFP)

Maintenant un autre phénomène est effectivement très préoccupant pour Israël : le départ d’une partie de sa jeunesse, à qui ce pays, comme on me l’a dit, « prend la tête ». Ceux qui partent sont souvent des militants, épuisés par la dureté du combat politique en Israël, et pas mal de gays et de lesbiennes, dégoûtés par le pinkwashing.

Vous savez, toute issue positive du conflit paraissant aujourd’hui si lointaine, certains préfèrent prendre la tangente et on peut les comprendre. Mais sur tous les plans, cela augure mal l’avenir.

MEE : La bataille est aussi économique. Vous racontez notamment que les couples veulent maintenant avoir des enfants – qu’ils achètent à l’étranger via des mères porteuses – pour contribuer à la natalité du pays et les « offrir à Israël ». Et que ces nouveaux parents aux revenus confortables représentent un nouveau business…

JS : En commençant cette enquête il y a trois ans, j’étais surpris de croiser dans les rues de Tel Aviv des couples de garçons poussant des landaus avec des bébés. Je me suis aperçu qu’il y avait un baby boom gay en Israël d’une ampleur considérable, unique au monde.

On parle de plus de 10 000 naissances dans les couples de lesbiennes et de 5 000 dans les couples homosexuels à Tel Aviv depuis 2010. Pour les lesbiennes, c’est relativement simple puisque Israël est un des pays pionniers de la fécondation in vitro.

Pour les gays c’est plus compliqué. Au début, ils ont eu recours à la coparentalité, avec des amies souvent lesbiennes. Et on se partage le temps de garde, une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. Mais petit à petit, ils ont préféré la gestation pour autrui (GPA), baptisée en Israël maternité de substitution.

La GPA est devenue un vrai marché avec ses cours : c’est plus cher de louer une mère porteuse juive aux États-Unis qu’une femme non juive au Népal ou en Thaïlande. Pour donner une échelle des prix, cela va de 45 000 à plus de 150 000 dollars [de 38 000 à 126 000 euros].

Dans ce nouveau marché de l’enfant, fait d’hypercapitalisme mêlé de nationalisme – il faut des Fils pour peupler Israël – il y a quelque chose qui provoque le malaise. Il y aussi une sérieuse bagarre avec les religieux, dont le poids politique est important en Israël, sur la question de la judaïté de ces enfants. Pour la loi juive, on est juif par la mère. À l’exception de certaines mères porteuses aux États-Unis, la plupart ne sont pas juives. Ces questions éthiques sont en fait très politiques.

MEE : Alors cette manipulation a quand même une conséquence positive : vous dites que cette récente visibilité homosexuelle travaille en profondeur toute la société y compris la société religieuse. Et que donc, elle ne peut que contribuer à plus d’ouverture ?

JS : Oui, sans aucun doute. Notamment sur les questions de parentalité que je viens d’évoquer, certains rabbins font preuve d’une ouverture d’esprit notable. Mais la majorité d’entre eux continuent cependant de vouer l’homosexualité, mais aussi l’avortement, le divorce, aux gémonies. Sur ces sujets de mœurs et de modes de vie, la guerre entre religieux et laïcs qui caractérise Israël depuis 1948 s’est même globalement plutôt durci.

MEE : Vous vous attaquez à un sujet sensible. On imagine qu’il a été difficile de trouver une maison d’édition et que depuis la parution, vous avez été attaqué par certaines personnes que vous avez rencontrées, voire même par Israël ?

JS : Non pas du tout, au contraire même. J’ai été accompagné par une maison d’édition courageuse et enthousiaste, qui a cru à ce livre. J’ai, depuis la sortie du livre, eu pas mal de retours positifs de gens, notamment de jeunes gays et lesbiennes en France, et d’autres qui allaient s’amuser à Tel Aviv, ou de simples lecteurs intéressés par le sujet qui ont découvert avec mon ouvrage des réalités méconnues. Des médias et des libraires indépendants et alternatifs m’ont soutenu.

Maintenant, d’autres m’ont harcelé sur les réseaux sociaux, mais cela compte assez peu. D’autant qu’ils n’avaient pas lu mon livre, tant ils raisonnent avec des idées toutes faites, celle du pinkwashing bien entendu ! C’était donc chose aisée de leur répondre…


Voir en ligne : Middle East Eye


Les groupes environnementaux, citoyens et syndicaux demandent le retrait des projets de règlements et de la Loi sur les hydrocarbures

lundi 2 octobre 2017

Les groupes citoyens, environnementaux et syndicaux réagissent vivement aux projets de règlements de mise en œuvre de la Loi sur les hydrocarbures que le gouvernement de Philippe Couillard a rendus publics ce mercredi. Ils demandent le retrait pur et simple ainsi que la suspension de la Loi sur les hydrocarbures. Après avoir eu l’odieux de passer cette loi en force sous le bâillon alors qu’une grande majorité de la société civile s’y opposait, le gouvernement provincial ajoute l’injure à l’insulte en autorisant des forages à proximité des zones habitées et dans les plans d’eau.

Pour Carole Dupuis, coordonnatrice générale du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec, autoriser la fracturation hydraulique en 2017 est « rétrograde » et les distances séparatrices minimales variant de 40 à 275 mètres entre les puits de forage et le fleuve, les lacs et rivières, les parcs nationaux, les sites patrimoniaux, les établissements de santé et d’éducation, les garderies, les maisons constituent des menaces bien réelles pour l’eau potable des Québécoises et des Québécois. « C’est totalement irresponsable par rapport à la réalité scientifique qu’on connaît. Avec ces projets de règlements, Philippe Couillard dit aux citoyens, aux agriculteurs et aux municipalités : Tassez-vous, les maîtres chez nous dorénavant, ce sont les pétrolières et les gazières ».

Au Québec, c’est maintenant près de 300 municipalités qui réclament une dérogation au gouvernement provincial pour mieux protéger leur eau potable, dérogation que ce dernier refuse jusqu’à présent de leur accorder. Pourtant, c’est en se basant sur les données scientifiques qu’elles demandent une distance minimale séparatrice de 2 km entre les puits et les zones habitées. « Protéger l’eau c’est protéger la santé des citoyens et celle de notre environnement. Ces mesures mettent en danger le plus grand trésor du Québec : l’eau », dénonce Martine Chatelain porte-parole de Eau Secours, la coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau.

« Le gouvernement ouvre les lacs et les rivières du Québec aux projets d’exploration de pétrole et de gaz. On pourra même forer à la limite des aires protégées et des parcs nationaux. Nature Québec s’opposera avec toutes ses énergies et ses ressources à ces mesures qui s’attaquent au cœur de la biodiversité du Québec », déclare le directeur de l’organisme, Christian Simard.

Quant aux citoyens du quartier Sandy Beach Haldimand de Gaspé, déjà aux prises avec du méthane dans certains puits résidentiels et d’observation, ils croient que le gouvernement libéral ne fait que répondre favorablement à Pétrolia qui, à l’automne dernier, a annoncé publiquement qu’elle envisageait la fracturation hydraulique à ses puits Haldimand 1 et 2. Rappelons que du méthane a déjà été retrouvé dans certains puits résidentiels et dans des puits d’observation.

Les groupes soulignent également que les projets de règlement fixent une limite à la « responsabilité » des entreprises pétrolières et gazières à 10 millions de dollars pour les projets en milieu terrestre, à 25 millions en milieu hydrique et à 1 milliard de dollars, lorsque le territoire qui fait l’objet de la licence est situé dans un lac d’une superficie supérieure à 1 000 km2 ou est situé en milieu marin. Aussi, pour un pipeline de capacité de 100 000 barils par jour, comme celui de Valero entre Montréal et Québec, la responsabilité de l’entreprise serait plafonnée à 300 millions en cas d’accident. Or, les coûts à assumer en cas d’accident peuvent largement dépasser ces montants. Il est aussi souvent impossible de nettoyer les sites comme le prouve la contamination des lagunes de Mercier.

« Ces projets de règlements limitent la responsabilité des entreprises, permettent la fracturation ainsi que les forages à 150 mètres des maisons et officialisent que le gouvernement protège davantage les pétrolières et les gazières que la population et l’eau potable. Limiter la responsabilité des compagnies risque de faire en sorte que la société doive assumer une bonne partie de la facture en cas de fuites, de déversements et d’accidents », avertit Patrick Bonin de Greenpeace.

« Le gouvernement doit écouter la population. Ses stratégies en matière environnementale doivent être élaborées en concertation avec les acteurs concernés et avec la population. Pour cela, il est impératif de rétablir le dialogue avec la société civile. C’est à quoi nous l’invitons aujourd’hui », affirme le secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux.

« Déjà que l’État québécois manque de personnel pour assurer le respect des lois et règlements censés protéger l’environnement, voilà que ce gouvernement propose des règles invraisemblables pour livrer notre territoire à l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Il est impératif d’amorcer plutôt une transition énergétique porteuse de justice sociale », ajoute le président général du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec, Christian Daigle.

Les groupes réitèrent qu’il est totalement incompatible d’ouvrir ainsi la porte aux compagnies pétrolières et gazières et de penser que le Québec atteindra ses cibles de réduction de gaz à effet de serre et respectera l’Accord de Paris. Tout nouveau projet d’exploration et d’exploitation pétrolière ou gazière signifie une hausse des GES et nous éloigne indéniablement d’une sortie rapide des hydrocarbures, menaçant les communautés et l’environnement.

Rappelons enfin, que le projet de loi 106 avait fait l’objet d’une opposition sans précédent de la part de la société civile québécoise : citoyens, municipalités, syndicats, agriculteurs, ainsi que de tous les partis d’opposition. Encore une fois, le gouvernement de Philippe Couillard démontre à quel point il est déconnecté de la volonté des populations et des communautés qui affirment haut et fort #VousNEpasserezPAS !, par la campagne du même nom.


Signataires

Alerte Pétrole Rive-Sud
Alternatives
Boréalisation
Coalition Climat Montréal
Coalition pour une gestion responsable de l’eau Eau-Secours
Comité vigilance hydrocarbures de la MRC de Lotbinière
Comité des Citoyens et Citoyennes pour la Protection de l’Environnement Maskoutain
Conseil central CSN Montréal métropolitain
Conseil régional FTQ Montréal métropolitain
Ensemble pour l’avenir durable du Grand Gaspé
Environnement Vert Plus
FTQ – Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec
Foire ÉCOSPHÈRE
Fondation Rivières
Greenpeace Canada
Groupe de recherche appliquée en macroécologie (GRAME)
Les Stellaires
Leap Montreal
Mobilisation environnement Ahuntsic-Cartierville
Mouvement Tache d’Huile
Mur de femmes contre les oléoducs et les sables bitumineux
Nature Québec
Projet de la réalité climatique Canada
Regroupement vigilance hydrocarbures Québec
Réseau québécois des groupes écologistes
STOP oléoduc Capitale-Nationale
STOP oléoduc Montmagny-L’Islet
STOP oléoduc Outaouais
STOP oléoduc Portneuf Saint-Augustin
Saint-Antoine-de-Tilly – Milieu de vie
Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec


Trajectoires internationales de l’extrême-droite : quelles leçons pour le Québec ?

lundi 2 octobre 2017, par Emanuel Guay, Francis Dolan

Après une relative accalmie durant les Trente Glorieuses (1946-1975), l’extrême-droite a repris du terrain en Europe au cours des années 1980 et 1990, pour finalement devenir une composante centrale de la politique européenne depuis les années 2000. En Amérique du Nord, aucun parti d’extrême-droite n’est parvenu à se tailler une place importante dans le jeu électoral au cours des dernières décennies, bien que des groupes tels que le Ku Klux Klan et le Parti Nazi Américain y aient mené des actions de terrain durant toute cette période. Afin de s’outiller pour comprendre ce qui se passe présentement au Québec – où l’extrême-droite prend de plus en plus de place sans pour autant avoir des assises aussi solides qu’ailleurs dans le monde – nous étudierons les processus ayant mené à la constitution de trois groupes majeurs dans la droite xénophobe contemporaine, soit le Front National en France, le United Kingdom Independence Party (UKIP) en Grande-Bretagne et l’administration Trump aux États-Unis. Cette étude nous permettra, en conclusion, de partager quelques réflexions sur les voies possibles d’évolution de l’extrême-droite au Québec, et les manières de s’y opposer efficacement.

Front National

Le Front National, de ses débuts en 1972 jusqu’au tournant des années 1980, est demeuré une organisation très marginale, dont la principale tâche fut de rallier les différentes tendances de l’extrême-droite française – des royalistes aux théoriciens antisémites en passant par les nostalgiques du Régime de Vichy – sous une seule bannière. Cette phase de son histoire correspond à un processus de consolidation, par lequel son fondateur Jean-Marie Le Pen s’est imposé comme la voix de l’extrême-droite française – souvent à grands coups de poings contre les groupes dissidents – en posant ainsi les bases de son expansion au-delà des cercles habituels de la droite radicale à partir des années 19801. En 1986, il remporte 35 sièges de l’Assemblée Nationale, connaîtra des difficultés dans les années 90 puis reviendra en force avec le projet de normalisation du parti, porté par Marine Le Pen en 2011.

UKIP

Le UKIP, pour sa part, n’est pas né d’une unification de la base extra-parlementaire de l’extrême-droite autour d’un parti, mais plutôt d’une crise interne au Parti Conservateur britannique sur la question de l’Union Européenne. La franche la plus résolument nationaliste et eurosceptique de ce parti, mené par l’historien Alan Sked, a effectivement décidé de se séparer du Parti Conservateur en 1993, en établissant au passage des alliances avec Enoch Powell et d’autres racistes notoires2. C’est donc un processus de scission qui a permis la formation du UKIP, en rassemblant l’aile la plus réactionnaire du parti dominant de centre-droite autour d’un agenda anti-Union Européenne et anti-immigration qui leur a permis d’obtenir quelques sièges au Parlement européen, sans trop de succès aux élections nationales pour le moment.

Administration Trump

La montée de Donald Trump à l’intérieur du Parti Républicain et sa victoire électorale en novembre 2016, finalement, correspondent à un processus d’appropriation, par lequel une candidature ouvertement xénophobe s’impose à l’intérieur d’un parti dominant qui, tout en partageant souvent des idées similaires à la candidature rebelle, demeure dans l’ensemble plus modéré que cette dernière. Le cas de Trump est intéressant car il illustre bien la complexité de ce phénomène : tout en étant rejeté par une part importante de l’establishment du Parti Républicain, il demeure que Trump est parvenu à gagner les élections grâce, d’une part, à une alliance avec la droite chrétienne après la défaite de leur propre candidat aux primaires républicaines, Ted Cruz, et d’autre part grâce à la fidélité de l’électorat de Mitt Romney3. En somme, bien que les mouvements d’extrême-droite américains aient supporté Trump4, son ascension au pouvoir a ultimement reposé sur un équilibre entre son statut d’outsider ouvertement xénophobe et le support des leaders et de l’électorat de droite plus modérés.

L’extrême-droite au Québec : quelle évolution possible ?

Que pouvons-nous dire sur l’extrême-droite québécoise, à la lumière des cas étudiés plus haut ? Nous pouvons d’abord soutenir que le travail de consolidation des forces xénophobes est bien loin d’être achevé au Québec, avec de nombreuses divisions entre les groupes d’extrême-droite et à l’intérieur des groupes eux-mêmes, comme en témoigne notamment les dissensions internes dans La Meute5. D’autre part, la possibilité d’une scission à l’intérieur d’un parti dominant demeure envisageable à moyen terme, bien qu’un tel processus dépend de l’évolution de la lutte entre le PQ et la CAQ pour l’électorat nationaliste identitaire. Finalement, l’appropriation par une figure charismatique ou un groupe d’un parti dominant au Québec semble assez peu probable pour le moment, à moins qu’un PQ affaibli par une défaite électorale en 2018 ou en 2022 finisse par céder les rennes du parti à un ou une leader ouvertement populiste et xénophobe – dans le prolongement de Jean-François Lisée, mais avec encore moins de retenue. Dans tous les cas, nuire à toute tentative d’unification de l’extrême-droite et rassembler les forces de gauche autour d’objectifs communs, tout en assurant la diffusion de nos idées au-delà des milieux déjà acquis à notre cause, demeurent sans doute les meilleurs outils à notre disposition pour empêcher que la haine se dote d’organisations et d’assises institutionnelles durables au Québec dans les années à venir.


Les deux auteurs sont membres du Collectif Interdisciplinaire de Recherche sur les Identités Collectives (CIRIC).
1— REYNIÉ, Dominique. Le tournant ethno-socialiste du Front national, article publié dans Études, 2011, vol. 415, no 11, p. 463-464.
2— SEYMOUR, Richard. UKIP and the crisis of Britain, article publié dans Socialist Register, 2015, vol. 52, p. 25-26.
3— DAVIS, Mike. Election 2016, article publié dans New Left Review, Jan/Feb 2017, no 103, p. 5.
4--- INDEPENDENT. (Page consultée le 27 septembre 2017). The Ku Klux Klan officially endorses Donald Trump for president, [En ligne]. Adresse URL : http://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-elections/the-ku-klux-klan-officially-endorses-donald-trump-for-president-a7392801.html ; BBC. (Page consultée le 27 septembre 2017). US election : Trump and the rise of the alt-right, [En ligne]. Adresse URL : http://www.bbc.com/news/election-us-2016-37899026.
5- CAMUS, Xavier. (Page consultée le 27 septembre 2017). Rambo Gauthier serait de mèche avec l’ex-chef de La Meute, [En ligne]. Adresse URL : https://xaviercamus.com/2017/09/26/rambo-gauthier-serait-de-meche-avec-lex-chef-de-la-meute/.


Un festival pour comprendre et combattre le racisme systémique

lundi 2 octobre 2017, par Bérengère Ruet

Dans le contexte récent de désinhibition des mouvements d’extrême-droite, de la montée inquiétante du racisme anti-immigrant et de l’islamophobie en Amérique du Nord, le Festival des Solidarités « Vivre Ensemble », qui s’est déroulé à Côte-des-Neiges du 15 au 17 septembre, a fait le pari de la diversité pour s’attaquer à un sujet au cœur de l’actualité : le racisme systémique. Co-organisé par Alternatives et la Fondation Rosa-Luxemburg Stiftung-New York, le festival a rassemblé des activistes en lutte, au Québec et aux États-Unis, contre toutes les formes de racisme qui y sévissent.

« J’ignore s’il y a un endroit pour nous dans ce monde où les Blancs ne sont pas racistes. » Cette déclaration de Carmen Dixon (Black Lives Matter) lors du panel de clôture, « Comment combattre le racisme systémique ? » annonce le ton des discussions. Ici, pendant un jour et demi, on parle de racisme sans langue de bois ni complaisance, un racisme institutionnalisé et pluriel qui se reflète dans la diversité des groupes représentés par les panélistes : Noirs-Américains et Noirs-Canadiens, peuples autochtones, travailleurs et travailleuses migrant.e.s, Musulmans, Haïtiens, travailleuses philippines, assistés sociaux, chauffeurs de taxi. À travers les débats, le racisme systémique est décortiqué sous toutes ses formes, de l’indifférence envers les Premières Nations à la violence policière contre les Noirs-américains, en passant par l’injustice économique institutionnalisée, des lois discriminatoires ou encore une Histoire amnésique enseignée dans les manuels scolaires.

Pourtant, loin d’être des minorités silencieuses, ces groupes s’organisent et revendiquent leurs droits. « Le problème principal, ce n’est pas qu’on ne sait pas comment exprimer nos revendications, le problème c’est que les politiciens et ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions refusent de les entendre. Les organismes communautaires font un travail extraordinaire pour prouver que des solutions existent pour réduire la pauvreté et le recours à l’assistance sociale. Mais ils sont confrontés à une surdité tout aussi extraordinaire de la part des décideurs politiques. » (Cathy Inouyé, Projet Genèse).

Face à des institutions qui échouent à répondre à ces enjeux de fond, les organismes communautaires trouvent leurs propres solutions à l’échelle locale. À Jackson, Mississipi, où 80% de la population est noire, Kali Akuno et ses collègues de Cooperative Jackson travaillent depuis plus de 10 ans à transformer les institutions politiques et économiques locales, aux mains de l’élite blanche. À Montréal, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, représenté par Mostafa Henaway, mène des luttes juridiques pour défendre les droits des travailleurs engagés par les agences de travail temporaire. Widia Larivière, militante autochtone au sein de l’organisation Mikana, s’attaque quant à elle à l’ignorance et à l’indifférence, « qui est une forme de racisme », en sensibilisant et éduquant divers publics à la réalité des peuples autochtones au Québec. Et ce ne sont là que quelques exemples.

Dans la salle de sport du Centre Communautaire de Côte-des-Neiges, transformée en salle de conférence pour l’occasion, les panélistes sont applaudis par un public admiratif. Puis vient l’heure des questions : « Comment peut-on reproduire vos modèles dans nos quartiers ? » « Quel rôle pour les Blancs qui voudraient s’engager ? » « Comment les syndicats peuvent-ils intégrer, dans leur combat pour la justice économique, celui pour une justice économique pour tous ? » « Comment créer des ponts entre le Canada et les États-Unis pour renforcer les mouvements sociaux ? ». Finalement, elles sont une et même question : comment unir nos luttes pour être plus forts, pour être entendus, puisque nous sommes les 99% ? L’existence même de ce festival apporte déjà une réponse.

À une centaine de mètres de là, dans le Parc Jean Brillant, l’ambiance est plutôt à la fête et à la célébration des cultures. Le comité aviseur de Côte-des-Neiges a géré une programmation culturelle haute en couleur d’artistes engagés. Répartis en cercle autour de la tente principale, des kiosques installés pour la journée du samedi offrent aussi un panel, culinaire cette fois, et entièrement « local » : made in Côte-des-Neiges. Sahar et Mehrnaz, les joues rougies par le soleil qui frappe leur étal, présentent fièrement les multiples douceurs iraniennes et les « tahcheen » (plat à base de riz, poulet, yogurt et saffran) qu’elles ont cuisinés la veille et l’avant-veille. À l’opposé du parc, Sabine, d’origine Guadeloupéenne, vend ses délicieux pains aux bananes et à la noix de coco, aidée par son mari Joël et leur fille Norah. Sabine a créé il y a dix ans à Côte-des-Neiges une organisation communautaire, Femmes et Traditions, qui a pour but de promouvoir la transmission, par les femmes, de leur culture et de leur identité. Des femmes venues d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine se retrouvent une fois par mois pour danser, cuisiner, et comparer les modes vestimentaires de leurs pays d’origine.

À 17h30, les panélistes et leur public rejoignent finalement le Parc Jean Brillant pour une clôture en musique avec Kalmunity. La journée a été intense. Certains allument des cigarettes, d’autres se regroupent pour discuter dans la douceur de la fin d’après-midi, et peut-être pour parler de futures collaborations.
Pari réussi pour le Festival des Solidarités ? Il est trop tôt pour dire ce qui sortira de ces rencontres, à court et à plus long terme. Mais à l’heure du premier bilan, les organisateurs semblent satisfaits. « On a cherché à faire passer le message à un autre public, surtout aux groupes communautaires du quartier et aux groupes syndicaux. Je pense qu’on a réussi car j’ai vu des personnes que je n’avais jamais vues avant dans les événements d’Alternatives. » confie Safa Chebbi, du Conseil d’administration d’Alternatives. « Ce qu’on essaie de faire, c’est de créer un espace de rencontre pour les mouvements sociaux, pour qu’ils se renforcent et trouvent des solutions pour agir ensemble. » Le lendemain, dimanche 17 septembre, une table de concertation sur le racisme systémique est organisée, afin de se pencher sur les débats des deux journées précédentes, et d’en tirer des pistes d’action communes. Le Festival des Alternatives se referme silencieusement, mais dans Côte-des-Neiges, ses échos retentissent encore.