Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Pas de capitalisme sans racisme

jeudi 12 janvier 2017, par Mostafa Henaway

L’enjeu de la migration est devenu la question centrale de notre époque. La vague sans précédent de migration de masse en 2015, qui a battu des records avec le déplacement de 244 millions de personnes, l’illustre bien.

Au Nord, la réponse aux enjeux que cela suscite a été un déchaînement de xénophobie et de racisme, se traduisant par une extrême droite confiante presque partout. Bien que plusieurs voient dans cette nouvelle vague de racisme le résultat d’une crise du capitalisme, le renouveau d’un nationalisme comme outil pour « nous » protéger de « l’étranger » n’est pas nouveau. En réalité, il fait partie de l’ADN d’une configuration sociohistorique qui a permis la montée du capitalisme, la constitution de l’État-nation et le projet colonial.

Contre la pensée en silo

Or, demeure aujourd’hui une fausse opposition dans notre manière de concevoir la race et la classe comme des phénomènes séparés. Les deux doivent pourtant être prises en compte pour une compréhension plus profonde de l’économie politique du Québec et du Canada notamment.

La fondation du capitalisme au Canada repose en effet sur une logique racisée. La dépossession des terres autochtones et le vol de leurs ressources étaient fondamentaux pour l’accumulation historique du capital et ces mécanismes sont toujours bien à l’oeuvre aujourd’hui. Avec la Loi sur les Indiens, l’élite du Canada s’est assurée que les peuples autochtones soient marginalisés au sein d’un système d’apartheid. Un autre élément essentiel consistait à transformer les ressources volées en biens pouvant être vendus en Europe, ce qui supposait une importante main-d’oeuvre sous-payée.

Par exemple, les travailleurs chinois qui ont bâti l’infrastructure du capitalisme canadien étaient payés la moitié du salaire des travailleurs européens. En 1923, l’entrée en vigueur de la loi de l’immigration chinoise a permis de rendre cette main-d’oeuvre jetable grâce aux mesures d’expulsion. La fondation de l’État et du capital canadiens s’est réalisée sur une forme d’apartheid économique légalisé pour assurer l’accès aux ressources et à la main-d’oeuvre bon marché, s’appuyant sur la construction d’une identité nationale « canadienne » qui excluait les communautés marginalisées et les peuples autochtones, scellant ainsi des rapports inégaux.

Au Québec, les symptômes de racisme structurel restent présents tout autour de nous. Les audiences autour du projet de loi 62 sont terminées et son étude détaillée est en cours au moment d’écrire ces lignes. Loin de promouvoir les idéaux universels de laïcité, ce projet de loi régressif vise clairement les musulmanes et musulmans du Québec. Tout cela est présenté sous le couvert de la laïcité et de la civilité, alors que l’intention politique est manifestement de consolider certains segments de l’électorat en mobilisant un discours sur les communautés immigrantes. Ce qui est escamoté dans un tel discours est le contexte par lequel les actions des gouvernements occidentaux, dont le Canada, ont été à l’origine de déplacements de millions de personnes au Sud et en particulier dans le monde arabe et musulman. On n’a qu’à penser au rôle du Canada dans l’occupation de l’Afghanistan, à son soutien continu à l’apartheid israélien ou au fait que, cette année, le pays est devenu le deuxième plus important exportateur d’armes au Moyen-Orient, avec un contrat d’armement de 15 milliards avec l’Arabie saoudite.

Pendant ce temps, les Premières Nations vivent dans des conditions indignes. Selon l’ONU, le Canada se place entre le 6e et le 8e rang pour son indice de développement humain, mais en limitant l’échantillon de population aux seules Premières Nations, le pays se place quelque part entre les 63e et 78e rangs.

Contester les fondements du racisme structurel

Notre manière de nous mobiliser autour de la question du racisme est une question de premier ordre au Québec, alors que l’élite utilise des sentiments identitaires rigides et rétrogrades pour maintenir une position de privilèges, s’attaquer aux conditions de travail et maintenir les travailleuses et travailleurs racisés dans une situation de vulnérabilité et d’exploitation. Si les appels des mouvements progressistes pour des services publics égalitaires, une commission sur le racisme ou davantage de diversité culturelle dans toutes les sphères de la société (médias, arts, fonction publique, etc.) sont devenus les revendications les plus entendues lorsque vient le temps d’aborder le problème du racisme structurel, celles-ci ne permettent pas de s’attaquer à ses fondations. Elles ne feront que légitimer un système économique dont les racines sont plongées dans le racisme systémique et qui le perpétue. C’est plutôt par une prise en compte de la question de la race sous le capitalisme et de la reproduction d’une classe ouvrière racisée mondiale que nous pourrons réellement nous attaquer aux questions liées au racisme. Le capital a besoin de créer un « Autre » afin de marginaliser certaines communautés pour ses propres intérêts.

Cela signifie également que nous devons voir que les classes sont racisées et que le mouvement ouvrier doit prendre au sérieux les enjeux de migration. C’est en soutenant les luttes pour la régularisation des statuts d’immigration, pour l’autodétermination des peuples autochtones, pour la fin des interventions armées et économiques à l’étranger que nous pourrons bâtir un mouvement ouvrier à la fois fort et pertinent.


Voir en ligne : Le Devoir


Mostafa Henaway est organisateur au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants

Photo : Philippe Lopez Agence France-Presse


Rapport mondial 2017 : Les démagogues menacent les droits humains

Donald Trump ainsi que des démagogues européens favorisent l’intolérance et les discriminations

jeudi 12 janvier 2017

La montée en puissance de dirigeants populistes aux États-Unis et en Europe représente une sérieuse menace pour la protection des droits humains fondamentaux, tout en encourageant les abus de la part des autocrates à travers le monde, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch, à l’occasion de la publication de son Rapport mondial 2017 (version abrégée en français). L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, à l’issue d’une campagne ayant alimenté la haine et l’intolérance, ainsi que l’influence croissante en Europe de partis politiques rejetant les droits universels, mettent en danger le système des droits humains mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Entretemps, des dirigeants se présentant comme des « hommes forts » en Russie, en Turquie, aux Philippines et en Chine ont imposé leur propre autorité en lieu et place de celle d’un gouvernement responsable et de l’État de droit, comme garantie de prospérité et de sécurité. Ces tendances convergentes, soutenues par des opérations de propagande dénigrant les normes de droit et méprisant toute analyse factuelle, constituent une menace directe pour les lois et les institutions qui promeuvent la dignité, la tolérance et l’égalité, a affirmé Human Rights Watch.

Dans cette 27e édition annuelle de son Rapport mondial, Human Rights Watch passe en revue les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son essai introductif, le Directeur exécutif, Kenneth Roth, écrit qu’une nouvelle génération de populistes autoritaires cherche à anéantir le concept de protection basée sur les droits humains, en considérant ces droits non comme un contrôle essentiel du pouvoir établi mais comme une entrave à la volonté de la majorité.

« La montée du populisme constitue une grave menace pour les droits humains », a déclaré Kenneth Roth. « Donald Trump et diverses personnalités politiques en Europe cherchent à renforcer leur pouvoir en misant sur le racisme, la xénophobie, la misogynie et le nativisme, mouvement qui s’oppose à l’immigration. Tous prétendent que le public accepte les violations des droits humains en tant que mesures prétendument nécessaires afin d’assurer la pérennité de l’emploi, d’éviter les évolutions culturelles ou d’empêcher les attentats terroristes. Mais en réalité, le mépris des droits humains constitue la voie la plus susceptible de mener à la tyrannie. »

Kenneth Roth cite la campagne présidentielle de Donald Trump aux États-Unis comme un exemple frappant de politique de l’intolérance. Il indique que Trump a répondu au mécontentement d’Américains face à la situation économique et au caractère de plus en plus multiculturel de la société par une rhétorique rejetant les principes fondamentaux de dignité et d’égalité. Sa campagne a avancé des propositions qui risquent de nuire à des millions de personnes, notamment les projets d’expulsions massives d’immigrés, de restriction des droits des femmes et de la liberté de la presse, et d’autorisation du recours à la torture. Si Trump ne revient pas sur ces propositions, son administration risque de commettre des violations massives des droits humains aux États-Unis et de renoncer à l’attachement de longue date et bipartite -bien qu’imparfaitement mis en œuvre - à un programme de politique étrangère en matière de droits humains.

En Europe, un populisme de même nature cherche à faire porter aux migrants la responsabilité des désordres économiques. La campagne en faveur du « Brexit » en a sans doute été l’illustration la plus évidente, observe Kenneth Roth.

Au lieu de désigner comme boucs émissaires les personnes qui fuient la persécution, la torture et la guerre, les gouvernements devraient investir dans des programmes visant à aider les communautés immigrées à s’intégrer dans leurs sociétés et à y participer pleinement, a souligné Kenneth Roth. Les responsables publics ont également le devoir de rejeter la haine et l’intolérance exprimée par les populistes, tout en soutenant une justice indépendante et impartiale contre toutes discriminations visant des minorités vulnérables, ajoute-t-il.

Les passions alimentées en ce moment par les populistes tendent à masquer les dangers à plus long terme que représentent les régimes autocratiques, poursuit Kenneth Roth. En Russie, Vladimir Poutine a répondu à une vague de mécontentement populaire en 2011 par la répression, notamment des restrictions draconiennes aux libertés d’expression et de réunion, des sanctions sans précédent contre les critiques exprimées sur internet, et des lois restreignant sévèrement l’activité des organisations indépendantes. Le dirigeant chinois, Xi Jinping, préoccupé par le ralentissement de la croissance économique, a lancé contre toute forme de dissidence la plus dure campagne de répression depuis l’époque du soulèvement de la place Tiananmen.

En Syrie, le président Bachar al-Assad, appuyé par la Russie, l’Iran et le Hezbollah, a perfectionné une stratégie de crimes de guerre ciblant les civils dans les zones tenues par l’opposition, foulant aux pieds les principes les plus fondamentaux des lois de la guerre. Les forces de l’autoproclamé État islamique (EI), ont également régulièrement attaqué des civils et exécuté des détenus, tout en encourageant et en commettant des attentats contre des populations civiles dans le monde entier.

Plus de cinq millions de Syriens ayant fui le conflit dans leur pays ont fait face à d’énormes obstacles dans leur quête de sécurité. La Jordanie, la Turquie et le Liban ont accueilli des millions de réfugiés syriens, mais ont fermé dans une large mesure leurs frontières à de nouvelles arrivées. Les dirigeants de l’Union européenne ont échoué à se partager équitablement les responsabilités liées à l’arrivée de demandeurs d’asile ou à créer des itinéraires sûrs pour les réfugiés. En dépit de nombreuses années de leadership américain en matière de réinstallation de réfugiés, les États-Unis n’ont accueilli que 12 000 réfugiés syriens l’année dernière et Donald Trump a menacé de mettre fin au programme.

En Afrique, un nombre préoccupant de dirigeants ont supprimé ou prolongé les limites de leurs mandats – par des « coups d’État constitutionnels » – afin de se maintenir au pouvoir, tandis que d’autres ont eu recours à des répressions violentes pour réduire au silence les protestations contre des élections inéquitables ou des régimes corrompus ou prédateurs. Plusieurs dirigeants africains, se sentant vulnérables face à de possibles poursuites, ont vivement critiqué la Cour pénale internationale (CPI), et trois pays ont annoncé leur retrait de la CPI.

Cette offensive à l’échelle mondiale nécessite une réaffirmation et une défense vigoureuses des valeurs des droits humains qui étayent le système international, affirme Kenneth Roth. Et pourtant, trop de responsables publics semblent s’être mis la tête dans le sable, espérant que les vents du populisme finiront par retomber. D’autres, espérant préempter leur message, se font les émules des populistes et, de fait, les renforcent, a-t-il ajouté. Les gouvernements qui se prévalent ostensiblement des droits humains devraient défendre ces principes de manière beaucoup plus vigoureuse et constante, selon Kenneth Roth, notamment les démocraties d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie qui soutiennent des initiatives générales aux Nations Unies mais prennent rarement la tête de propositions visant à répondre spécifiquement à des crises dans des pays particuliers.

En fin de compte, la responsabilité est entre les mains de la population, affirme Kenneth Roth. Les démagogues obtiennent un soutien populaire en proférant de fausses explications et des solutions bon marché à des maux qui, eux, sont réels. Le remède réside dans l’exigence par les électeurs de politiques basées sur la vérité et sur les valeurs qui fondent la démocratie respectueuse des droits. Une forte réaction populaire, utilisant tous les moyens disponibles – organisations civiques, partis politiques, médias traditionnels et sociaux – constitue la meilleure défense en faveur de valeurs auxquelles d’innombrables personnes sont encore profondément attachées.

« C’est à nos risques et périls que nous oublions les démagogues du passé : les fascistes, les communistes et leurs semblables, qui prétendaient savoir mieux que quiconque quel était l’intérêt de la majorité mais ont en fin de compte écrasé l’individu », a conclu Kenneth Roth. « Quand les populistes considèrent les droits humains comme des obstacles à leur conception de la volonté de la majorité, ils ne tardent généralement pas à s’en prendre à quiconque n’est pas d’accord avec leurs objectifs. »


Voir en ligne : Human Rights Watch


Grève générale des Palestiniens d’Israël contre les destructions de maisons

jeudi 12 janvier 2017

Un mouvement de grève générale a été observé mercredi par la minorité palestinienne d’Israël, en signe de protestation contre les destructions de leurs habitations, opérations israéliennes qui ne concernent pas seulement, contrairement à ce que certains pensent, les territoires occupés de Jérusalem, la Cisjordanie et Gaza.

Le mouvement est intervenu au lendemain d’une vaste opération de démolition intervenue dans la localité israélienne de Qalansawe, où une vingtaine d’engins lourds accompagnés de nombreuses forces de police ont détruit 10 maisons.

Le prétexte invoqué est toujours le même : défaut de permis de construire.

Mais il en va ainsi depuis la proclamation de l’Etat : malgré un accroissement constant de la population palestinienne du pays, les permis de construire sont le plus souvent refusés par l’Etat d’apartheid : en 2015, dernière année pour laquelle on ait des statistiques, le secteur palestinien n’a reçu que 4,6 % des permis de construire, alors qu’il représente près de 20 % de la population israélienne.

La grève, lancée par le Haut Comité Arabe, a touché les établissements d’enseignements, les commerces et entreprises, à la suite d’un meeting et d’une manifestation à Qalansawe, rapporte l’agence Ma’an. Elle a touché les principales villes « arabes » du pays, dont Nazareth, Umm al-Fahm, Raht et Kuseifa

Une manifestation de solidarité a également eu lieu à l’Université de Tel-Aviv.

Des observateurs estiment qu’en réalisant cette flambée de destructions, Netanyahou cherche à se venger d’une décision de la Cour Suprême israélienne, qui a eu le « courage » d’ordonner la destruction d’un avant-poste, celui d’Amona, installé par des colons juifs sur des terres volées à leurs propriétaires palestiniens en Cisjordanie.

Décision a également été prise de lancer une campagne de solidarité matérielle avec les familles privées de toit par les bulldozers (Caterpillar notamment) à Qalansawe.

D’autres manifestations sont annoncées pour vendredi, après la prière de la mi-journée.

On rappelle enfin qu’en dit de l’injonction de la Cour Suprême, le démantèlement de la colonie dite « sauvage » d’Amona n’a toujours pas eu lieu, Netanyahou ayant déclaré que s’il devait malgré tout se faire, le gouvernement mettrait aussitôt à la disposition des colons d’autres terrains … volés aux Palestiniens.

La pénurie de logements pour les communautés arabes d’Israël n’est pas le résultat d’erreurs ou négligences ponctuelles, mais le produit d’une politique systématique et délibérée depuis la création de l’Etat en 1948, et qui voit en la population palestinienne des étrangers et des ennemis à chasser.


Voir en ligne : CAPJPO-EuroPalestine


Inde

La démonétisation à la sauce indienne et ce qu’elle nous dit de notre avenir à tous

jeudi 12 janvier 2017, par Serge Quadruppani

Pour aller de l’aéroport de Bangalore, capitale de la Silicon Valley indienne, au centre-ville, on emprunte une quatre-voies fleurie, bien entretenue, à la circulation facile. Elle est bordée de panneaux hauts comme des immeubles de quatre étages, éclairés jour et nuit, qui proclament : « Bienvenue du côté Uber de la vie ». Puis au bout de quelques kilomètres, la route devient à deux voies et l’on pénètre dans l’Inde de partout, celle du grouillement des foules, du martèlement constant des klaxons, celle où les règles de la circulation se résument à une seule : priorité au plus gros, poids lourds et bus aux dépens des voitures, grosses bagnoles de la middle class contre rickshaws, et tout le monde cherchant à renverser cyclistes et piétons. Les trottoirs sont occupés par les marchands ambulants ou non, nourriture de rue dans ses multiples variantes bouillonnantes, machins en plastiques ou déprimantes friandises industrielles. La grande route de la modernité numérique confrontée brusquement au chaos humain et commerçant qu’elle n’a pas réussi à domestiquer : cette image pourrait servir de métaphore à l’entreprise d’ingénierie sociale lancée par le gouvernement Modi sous le nom de « démonétisation ».

Le 8 novembre 2016, ce dernier annonçait sans crier gare que les billets de 500 et de 1000 roupies – soit 86% de la monnaie en circulation – n’étaient plus monnayables, on avait jusqu’à la fin de l’année pour les échanger à la banque contre les billets de 100 roupies, qui resteraient valables. De nouveaux billets de 2000 roupies seraient « bientôt » disponibles. Le but annoncé de cette mesure d’une ampleur sans équivalent jusque-là dans le monde, était de lutter contre l’argent noir, la corruption, et le financement du terrorisme.
Il est difficile d’évaluer l’ampleur du choc que cette mesure a provoqué dans l’ensemble de la société indienne. Pour tenter de le comprendre, les articles de la presse occidentale ne peuvent guère aider. Ainsi, dans un papier qui n’est pas sans rappeler les écrits de journalistes ou de compagnons de route retour de l’URSS des années cinquante, Julien Buissou, envoyé spécial du Monde, nous raconte que les paysans de l’Uttar Pradesh qu’il a rencontrés ont certes du mal à acheter le nécessaire mais qu’ils sont extatiques à l’idée que grâce à cette politique, le gouvernement va faire rendre gorge aux riches et redistribuer l’argent pour construire des routes. Le représentant local du BJP, le parti au pouvoir, confirme. Et le titre du papier, à lui seul, est un beau résumé de novlangue officielle : « En Inde, la chasse aux vieilles coupures réveille l’espoir d’une justice sociale ». Les coupures de 500 roupies (7€) ou de 1000 (14€) n’étaient pas plus vieilles que celles de 100 ou de 10 qui restent en circulation, et il ne s’agissait pas d’une « chasse » mais d’une décision brutale, prise d’en haut, avec effet immédiat. Et si le journal officieux de tous les pouvoirs avait voulu respecter cette objectivité qui serait sa marque de fabrique, il aurait sans doute fallu parler non d’un espoir réveillé mais d’un désespoir profond dans lequel ont été plongés des millions, si ce n’est des centaines de millions de personnes dans les couches les plus pauvres de la population.

Pour comprendre quelque chose à l’Inde, mieux vaut lire les romanciers que les journalistes : on recommande ici vivement la lecture du magnifique Tigre blanc, de Aravind Adiga. Dans ce pays d’1,26 milliard d’habitants (2e pays le plus peuplé de la planète qui devrait accéder au premier rang, devant la Chine, dans une dizaine d’années), Adiga distingue deux mondes radicalement éloignés : celui de la Lumière, les villes, et celui des Ténèbres, l’Inde rurale où vivent, nous dit Wikipédia, « les deux-tiers de la population active (49 % des emplois en 2012), avec un taux de suicide particulièrement élevé. » Il suffit de voyager un peu hors des circuits touristiques pour se rendre compte de la justesse de cette distinction, entre la vie des villages au ras des rizières et les conurbations où la misère côtoie les délires de puissance d’une technologie invasive et d’un urbanisme qui semble avoir pris Dubaï pour modèle suprême. Pour qui vit dans la Lumière, politiciens comme intellectuels critiques, il est certes bien difficile d’appréhender les contrecoups en profondeur du coup de la démonétisation. Essayons d’en saisir quand même quelques données.

À la mi-décembre, plus de 80 morts avaient été recensées, comme résultantes directes de la démonétisation. Et ce sont certainement des sous-estimations. Car si les décès en ville peuvent ne pas passer inaperçus, conséquences souvent des interminables queues formées devant les rares distributeurs où on pouvait trouver les nouveaux billets, avec leurs lots de suicides après plusieurs jours de queue inutile, de rixes et d’infarctus, en revanche dans les campagnes où les paysans ne pouvaient pas acheter les semences de la prochaine récolte, un nombre indéterminé d’entre eux n’ont plus vu d’autre choix que de se donner la mort. Les banques ayant cessé rapidement de convertir les billets démonétisés en billets encore valables, seuls les détenteurs d’un compte en banque, sur lesquels ils pouvaient encore déposer les coupures maudites, pouvaient espérer en récupérer la valeur. Or, selon la version officielle, 70% environ des Indiens possèdent un compte en banque : c’était déjà d’un trait de plume spolier 30% de la population, la plus pauvre évidemment. En réalité seule la moitié de ces 70% ayant un compte actif, ce sont donc 35% seulement des Indiens qui peuvent, en déposant leurs billets à la banque, récupérer leur pognon. Le résultat est là : 60% des travailleurs migrants qui, à Delhi, assurent la construction et le fonctionnement des usines, ont quitté la ville, car ils ne pouvaient plus être payés.

Le coup d’État monétaire du 8 novembre a été une surprise pour l’immense majorité de la population, mais certes pas pour les pontes de l’appareil du BJP, le parti de Modi, non plus que pour ses associés ou plutôt ses mandants au sein de l’hyperbourgeoisie archimilliardaire dont les trusts familiaux dominent l’économie indienne. On a pu voir ainsi une fille de chef se montrer sur Facebook avec un nouveau billet avant même qu’il soit mis en circulation. Un des bénéfices non négligeables de l’opération aura été, à l’approche des élections, de frapper les partis concurrents dans leurs indispensables caisses noires, celles qui permettent notamment l’achat des votes, tandis que l’appareil du BJP, lui, avait très certainement placé ses avoirs à l’abri.

Si l’objectif de la mesure était de s’en prendre à l’argent noir, c’est-à-dire à la totalité des richesses créées de manière plus ou moins criminelle mais en tout cas non déclarées au fisc, elle a spectaculairement échoué. Environ 90% des billets démonétisés ont été rendus aux banques, soit beaucoup plus que ce que prévoyait le gouvernement. Ce qui signifie, comme le dit le Guardian avec son sens britannique de la litote, « soit que les Indiens dissimulaient moins de richesses à l’abri des impôts qu’on ne le croyait, soit que l’argent avait été conservé sous forme de biens ou d’or plutôt que sous forme de liquidités. » En réalité, Selon les économistes un peu sérieux, selon toute probabilité, moins de 2% de l’argent noir est détenu en devises. Presque tout a été soit converti en or (par tradition, l’Inde, qui n’a aucune mine d’or, possède de loin les plus grosses réserves privées d’or du monde), soit placé dans des achats de bijouterie, dans l’immobilier, le foncier, quand ce n’est pas dans les investissements financiers, l’ensemble de ces placements étant opéré pour une partie dans le pays, mais surtout à l’étranger. Quant à empêcher la corruption, les nouveaux billets de 2000 roupies vont plutôt la faciliter, en rendant les liasses plus minces.

Derrière le prétexte de la lutte contre l’argent noir, et selon les déclarations mêmes de Modi et de ses subordonnés, la mesure paraît plutôt avoir eu un double objectif : provoquer un séisme dans l’économie informelle en contraignant une bonne partie d’entre elle à prendre une forme contrôlable, et avancer à marche forcée vers une cashless economy, perçue comme le comble de la modernité.

En ce qui concerne la création d’une économie démonétisée, il est certain que certaines de ses entreprises ont connu un formidable essor, que ce soit Uber ou sa version indienne Ola, ou encore PayTM, une application qui permet de payer avec son smartphone, et que même certains rickshaws possèdent désormais à Delhi. Les deux dernières entreprises au moins font partie de la nébuleuse des intérêts en symbiose avec le BJP, et d’une manière générale, le monde des start-ups et de l’économie numérique est proche de Modi et consorts, chez qui un autoritarisme identitaire hindou fait bon ménage avec des fantasmes de modernité dans des projets comme celui de « smart-cities », villes réellement existantes et censées devenir, par la magie Modi, aussi écologiques qu’hyper-connectées. Mais ces résultats, autant que ces projets, ne concernent au fond qu’une fraction minime de la population, à savoir la couche supérieure de la classe moyenne. Un quart de la population indienne n’a pas de téléphone mobile et 10% seulement a accès à internet.

En revanche, l’économie informelle représente 75% du produit intérieur brut. Et tandis que la croissance de l’économie officielle, une des plus fortes du monde, n’entraîne aucune augmentation des créations d’emploi, la majorité de la population continue de travailler dans cette économie informelle qui échappe largement à l’œil de l’État. Les dégâts collatéraux de cette frappe chirurgicale censée viser l’argent noir, sont donc par définition difficiles à évaluer. Une chose est sûre : les économistes ont réduit les prévisions de croissance de l’économie indienne de 7,8% à 6,5%. La fermeture de millions d’activités commerciales et de petites entreprises fonctionnant sur le cash y est sûrement pour quelque chose.

Mais les souffrances des pauvres et celles de l’économie importent peu à Modi et à ses acolytes. On l’avait déjà vu en 2002, quand l’actuel premier ministre dirigeait le Gujarat et qu’il avait laissé massacrer 2000 musulmans par des foules fanatisées : ces gens, dirigeants politiques et pontes des grandes familles industrielles, sont les héritiers d’une tradition de despotisme oriental qui, en Inde comme en Chine, a toujours considéré que la perte de quelques milliers de vie de pauvres n’avait strictement aucune importance quand il s’agissait d’appliquer la politique fixée par les dirigeants. Peu importe pour Modi dans quelle mesure il réussira son entreprise d’ingénierie sociale visant à remodeler la société indienne sur un modèle occidental numérisé. Car la démonétisation est d’abord et avant tout une démonstration de pouvoir, une manière d’affirmer son emprise sur la société.

Sur ce plan, on peut dire qu’il a pour le moment réussi. Depuis novembre, le BJP a gagné plusieurs élections locales et l’agitation a été contenue. Il y a deux ordres de raisons pour lesquelles les Indiens se sont si peu révoltés contre une mesure si aberrante. D’abord, Modi est un excellent communicant. Dans ses discours, il a réussi, comme un Trump ou un Poutine, à se présenter comme le représentant du peuple s’en prenant aux élites. Ne reculant même pas devant une citation explicite de Bob Dylan (The times are changing) son discours sur le thème à connotations religieuses « nous allons souffrir tous ensemble mais à la fin nous en sortirons meilleurs » a trouvé une résonance profonde dans des populations enclines, en Inde comme aux États-Unis ou en France, à prendre pour un représentant du peuple un milliardaire ennemi de tout progrès social. Mais il y a aussi une autre raison, que les journalistes occidentaux n’ont guère signalée : c’est l’emprise terrorisante du BJP sur la société. Des hommes de main surveillant les queues aux distributeurs et chargés de casser la figure à ceux qui protesteraient trop fort, aux pressions sur une presse de plus en plus encline à l’autocensure, le BJP et ses alliés fascistes identitaires hindous tels que le RSS et ses commandos de tabasseurs et ses escadrons de la mort, n’hésite pas à pratiquer l’intimidation physique jusqu’au meurtre.

La coagulation politique d’un bloc social réactionnaire à prétentions modernistes autour de figures autoritaires charismatiques bien insérées dans les mailles des démocraties capitalistes est un phénomène mondial. On retrouve des analogies frappantes entre Trump (États-Unis), Erdoğan (Turquie), Orbán (Hongrie), Kaczynski (Pologne), Abe (Japon), Xi (Chine), Poutine (Russie), Duterte (Philippines) et Modi. Et d’autres du même tonneau pointent déjà leur nez en Italie, en France et dans plusieurs pays latino-américains1. De la part de ces gens-là, on peut prévoir qu’ils n’hésiteront jamais à recourir à des mesures chocs, prises par surprise, à des frappes chirurgicales visant à la fois un but particulier et un but général. Qu’on se souvienne par exemple des attentats montés par ses services qui ont permis à Poutine de déclencher la deuxième guerre de Tchétchénie. Le but particulier (obtenir telle ou telle transformation de la société, anéantir telle fraction de population) peut bien ne pas être totalement atteint, cela importera toujours moins que le but général : réaffirmer l’emprise d’un pouvoir charismatique dont la force recèle une fragilité de fond, son fondement principalement imaginaire. Que des groupes arrivent à imposer d’autres images et d’autres narrations que celles du pouvoir et un autre basculement est possible.


Voir en ligne : Lundi AM


Cette nuit-là, j’étais amer. La ville le sentit. Sous le faible halo orangé des réverbères, sa propre amertume était palpable.
Parle-moi de la guerre civile, lui murmurai-je.
Je t’en parlerai, répondit-elle.

Une vasque de fleurs était renversée sur un terre-plein, au milieu de la route ; à côté, trois hommes étaient assis, bouche bée. Un vieillard avec une barbe et un turban leur parlait, un doigt levé. Les voitures filaient près de lui avec leurs phares aveuglants, et le vacarme étouffait ses paroles. Il ressemblait à un prophète au milieu de la ville, un prophète que seuls écoutaient ces trois apôtres. Ils deviendront ses trois généraux. La vasque renversée est une sorte de symbole.
Parle-moi de sang coulant dans les rues, murmurai-je à Delhi.
Je le ferai.
J’aperçus d’autres hommes qui discutaient et lisaient dans la nuit, seuls ou en groupes au pied des réverbères. Cette nuit-là, dans l’éclairage blafard de la ville, sous les arbres, aux intersections, sur les bancs, j’entrevis des centaines de personnes qui lisaient en plissant les yeux, des journaux, des livres pieux, des revues, des tracts du parti communiste. Que lisaient-ils ? De quoi parlaient-ils ?
De quoi, sinon de la fin du monde.
Et si le sang coule dans les rues, me promets-tu qu’il sera le premier à mourir, le gros homme avec des plis de graisse sous le menton ? demandai-je à la ville.
Un mendiant assis au bord de la route, presque nu, crasseux, ses cheveux hirsutes mêlés en longues torsades pareilles à des serpents, me regarda dans les yeux :
Promis
Aravind Adiga, Le Tigre blanc, 2008


Le mirage de la paix au Guatemala

jeudi 12 janvier 2017, par Marie-Dominik Langlois

Le 29 décembre 1996, le gouvernement du Guatemala signait les Accords de paix avec l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), mettant ainsi fin au conflit interne armé qui dura 36 ans (1960-1996). La guerre fut brutale et avec une composante indéniablement raciale. Dans son rapport « Guatemala : Mémoire du silence », la Commission pour l’éclaircissement historique (CEH), sous l’égide des Nations unies, établit le bilan à 200 000 morts et disparitions et 500 000 à 1,5 million de personnes déplacées à l’interne ou exilées. Plus de 80 % des victimes étaient mayas.

La CEH détermina comme causes du conflit l’injustice structurelle, la fermeture des espaces politiques, le racisme, une gouvernance antidémocratique qui refuse d’adopter les réformes nécessaires. Parmi les recommandations émises par la CEH, mentionnons la surveillance des droits de la personne et de la conduite des forces de l’ordre, la réforme de l’armée, du système judiciaire et fiscal, des mesures pour combattre le racisme et la subordination des peuples autochtones.

Massacres

Quel bilan peut-on faire aujourd’hui en ces 20 ans de « paix » ? Un article du quotidien Prensa Libre du 26 décembre 2016 informait ses lecteurs que le nombre d’homicides en contexte de paix (94 595) était près de deux fois supérieur à celui des deux dernières décennies de la guerre (51 395).

La violence du conflit était surtout causée par l’État à travers des disparitions forcées et les massacres, alors qu’aujourd’hui elle est davantage le fait de gangs criminels, mais aussi d’un contexte d’impunité et de pauvreté généralisé. Elle cible aussi les femmes : le Groupe guatémaltèque de femmes a répertorié 7112 morts violentes de femmes de 2000 à 2012, soit plus de 10 % des homicides.

Selon la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), seulement 10 % des homicides commis sont résolus, et seulement 2 % dans le cas des féminicides. Sur les 626 massacres du conflit, uniquement deux ont été amenés devant les tribunaux. Malgré le jugement en mai 2013 contre l’ex-dictateur Rios Montt pour génocide et crimes contre l’humanité, le procès n’a toujours pas abouti, à la suite de sa contestation par la Cour constitutionnelle. Réjouissons-nous toutefois du jugement de juin 2016 dans le cas Sepur Zarco de deux ex-militaires pour crimes contre l’humanité, violence sexuelle, esclavagisme sexuel et domestique et l’assassinat de femmes mayas q’eqchi et de leur mari. Cependant, les réparations se font toujours attendre. La justice pour les victimes du conflit peine à arriver, plus de 30 ans après la période des massacres (1981-1983).

Corruption

Outre la violence extrême, le pays connaît des indicateurs sociaux très bas en matière de nutrition, de pauvreté, de santé et d’éducation. La pauvreté a augmenté à 59,3 % de la population, dont 23 % en pauvreté extrême, et touche particulièrement les peuples autochtones et les enfants, dont 50 % souffrent de malnutrition chronique.

De profondes inégalités ressortent de ce portait, qui s’expliquent par une absence de volonté à instaurer des politiques distributrices de la richesse plutôt que son contrôle entre les mains de l’élite économique. Des scandales de corruption n’ont cessé d’entacher les gouvernements, menant à la chute du gouvernement d’Otto Pérez Molina (2012-2015). Celui-ci fait l’objet d’une enquête pour corruption, ainsi que plusieurs de ses ministres.

Les politiques adoptées à la sortie du conflit font état de deux courants contradictoires. D’une part, une reconnaissance officielle des peuples autochtones pour rompre avec le racisme et la discrimination à leur égard. D’autre part, l’adoption de politiques néolibérales, comme la décentralisation et la Loi sur les mines, qui ont sapé la capacité de l’État à répondre aux besoins de la population tout en favorisant le secteur privé et les investissements transnationaux. Pire, de nombreuses lois concernant les peuples autochtones, comme celle sur le développement rural intégral, sont bloquées depuis des décennies au congrès.

Le tout a pris une ampleur dans le domaine de l’exploitation des ressources naturelles, où des permis ont été octroyés systématiquement sans consulter la population autochtone locale, dont le droit à la consultation est pourtant reconnu par la Convention 169 que l’État guatémaltèque a ratifiée au sein des Accords de paix.

Plusieurs communautés se sont mobilisées contre ces projets extractifs — où les entreprises canadiennes sont désormais une icône contre laquelle résister. À maintes reprises, la population a subi la répression des forces de l’ordre et des états de siège. Le retour de l’armée dans les affaires sociales est marqué depuis le gouvernement de l’ex-militaire Pérez Molina et se poursuit avec le gouvernement actuel de Jimmy Morales, dont le parti, Front de convergence nationale, a été créé par l’Association des vétérans militaires.

On assiste à la remilitarisation du pays. Ceci ne signifie pas qu’il y a amélioration de la sécurité, bien au contraire. La présence militaire dans les régions les plus durement touchées par la guerre civile représente le retour de la terreur.

Bien que la diversité ethnique soit maintenant reconnue au pays, le racisme perdure. On le voit à la façon dont les peuples autochtones demeurent marginalisés à tous les niveaux — politique, économique, social.

Pour plusieurs Guatémaltèques, la paix ne serait qu’un mirage.


Voir en ligne : Le Devoir


Photo : Moises Castillo Associated Press
Marie-Dominik Langlois - Doctorante en sociologie, Université d’Ottawa |


Le rôle de l’Iran dans la tragédie syrienne

jeudi 12 janvier 2017, par Behrooz Farahany

Il y a 11 ans, l’équipe d’Hachemi Rafsandjani, opérant sous le nom de « Conseil de Discernement », a rédigé une directive intitulée « Les perspectives de la République Islamique d’Iran dans les 20 prochaines années » approuvé par le Guide Suprême.

Dans les grandes lignes de ce document est affirmé la volonté de « devenir la première puissance économique, scientifique et technologique de la région de l’Asie du Sud-ouest » comprenant l’Asie centrale, le Caucase, le Proche-Orient et les pays voisins.

La recherche de la suprématie militaire n’apparaît pas dans ce dossier, mais les sous-entendus sont clairs. Afin de parvenir à ce but il est conseillé de développer des relations privilégiées avec des forces et pays amis. Partout il est conseillé de promouvoir des relations étroites avec les forces religieuses.
La même année est parue une analyse concernant l’Irak après l’invasion américano-anglaise. Elle porte le titre « L’Iran et le nouvel Irak, les défis à venir » et a été rédigée par le « Centre des Recherches stratégiques » dépendant de l’équipe de Rafsandjani. Les grandes lignes de cette stratégie y sont appliquées au cas de ce « pays devenu ami » suite à l’invasion impérialiste occidentale de 2003.

Dans ce document, Il est clairement stipulé que l’Iran doit intervenir directement dans la politique irakienne, en appuyant les partis chiites contre les autres forces. Il y est également défendu le principe du maintien de l’intégrité territoriale de Irak, et proclamé l’opposition aux revendications séparatistes. Contrer « les influences » d’autres forces régionales dans ce pays est souligné comme un des impératifs de cette politique à l’égard d’Irak.
Bien entendu, cette stratégie de recherche d’une suprématie régionale se heurte de plein fouet aux ambitions des autres puissances régionales (comme l’Arabie saoudite, Israël, et la Turquie) et exacerbe les rivalités.
On sait depuis longtemps qu’une alliance non-officielle anti-République islamique est formée autour d’un axe « Riyad – Jerusalem » à laquelle les pays du Golfe persique sont « affiliés ». Mais la Turquie d’Erdogan a aussi ses visées stratégiques et s’appuie sur les minorités turkmènes présentes en Irak et en Syrie.

L’importance stratégique de l’alliance avec le régime syrien

Dans ce cadre, la Syrie a longtemps été considérée comme un allié important, bien que controversé, de la République islamique d’Iran. La Syrie est le seul pays arabe à avoir explicitement soutenu l’Iran durant les huit années de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Le fait que la dynastie Assad soit d’origine alaouite (confession apparentée au chiisme) et l’existence des sanctuaires chiites en Syrie ont contribué à renforcer une relation stratégique entre les deux Etats.

Pour Téhéran, l’impératif de maintenir des liens étroits avec le Hezbollah libanais a renforcé cette alliance.

En conséquence, contrairement à d’autres pays arabes où l’Iran a soutenu certains soulèvements populaires, le régime islamique s’est rangé dès mars 2011 aux côtés du président syrien Bachar Al-Assad, définissant la révolte du peuple syrien comme une sédition « d’inspiration étrangère ».
Face à la brutalité de la réponse du régime syrien quelques inquiétudes se sont toutefois fait entendre au sein de la direction iranienne. Mais sous l’impulsion directe de Khamenei, l’impératif de la défense de « l’Axe de Résistance » Iran-Hezbollah-Syrie, a été considéré comme la seule ligne officielle. Et cela non seulement seulement face à Israel également contre le terrorisme des groupes islamistes « takfiri » (mécréants) tels que Daech et autres salafistes.

Une implication militaire croissante aux côtés de Bachar Al-Assad

Au début du conflit, l’Iran a limité sa participation à la fourniture de services techniques ainsi qu’à un soutien financier au régime syrien. Cette action passait principalement par Qods, le bras armé basé en Irak des Gardiens de la Révolution Islamique d’Iran (Pasdaran), dans le cadre d’opérations transfrontalières.

Fin 2012, Qods a joué un rôle crucial dans la création des Forces de défense nationale (FDN), une organisation paramilitaire syrienne aidant l’armée régulière. Celle-ci rassemblait environ 100 000 combattants de différentes sectes religieuses.

De 2011 à début 2013, l’Iran a envoyé des membres des forces élites du GRII en appui au régime d’Assad, et fourni une formation et un soutien logistique à l’armée syrienne.


Mais avec la dégradation constante de la position du régime syrien vers la fin 2013, la Russie a peu à peu assumé ce rôle, tandis que l’Iran augmentait sa présence sur le terrain. Le général Soleimani, patron incontesté de la force Qods, a joué un rôle prépondérant dans cette implication directe de Poutine.
Selon les sources, le nombre total de Pasdaran et de paramilitaires iraniens opérant en Syrie se situait entre 6 500 et 9 200 en avril 2016.
Depuis, sans aucun doute, ce nombre est allé crescendo, surtout avec la mobilisation opérée pour la reprise d’Alep, surnommé « La mère des batailles ».
Lorsqu’il est apparu que les forces syriennes étaient insuffisantes pour combattre les forces qualifiées de « Takfiris », le pouvoir iranien a facilité le déploiement de milices chiites étrangères. Elle a commencé par faire appel à son allié le plus proche, le Hezbollah, qui a pris part au combat en Syrie dès 2012.

Le régime iranien a également envoyé des groupes chiites irakiens (Katai’b Al-Imam-Ali en particulier), leur fournissant la formation et les armes.
Par ailleurs les Pasdaran ont commencé à recruté des combattants chiites d’Afghanistan et du Pakistan, constituant respectivement les Fatemiyon et les Brigades Zaynabiyun – sous les ordres directes du commandant général des Pasdaran, le général Mohammad Ali Jafari. Les salaires et les équipements nécessaires ont été pris en charge par le régime iranien.

En avril 2016, l’Iran a commencé à expédier « Les Takavaran », les forces spéciales de l’armée régulière iranienne. Ces troupes sont considérées comme étant largement les plus entraînées des forces armées iraniennes.
A maintes reprises, les journaux iraniens ont annoncé « le martyre » de « ces défenseurs des lieux saints », appartenant aux différentes brigades de l’armée comme la « Brigade 65 Nohed » ou la « Brigade 258 Shahrood ». Bien qu’appartenant à l’armée régulière, ces forces sont sous le contrôle de commandants supérieurs des Pasdaran, nommés directement par Général Jafari, le commandant suprême des Pasdaran.

Force est de constater que le régime iranien ne cache plus son engagement direct dans la guerre civile en Syrie. Les médias du régime couvrent même d’éloges « les martyrs de l’islam ».

L’Iran aurait fourni aux forces gouvernementales syriennes et aux milices chiites des armes légères, ainsi que des armes avancées, comme des roquettes, des lance-roquettes, des fusils Kalachnikov, et des missiles anti-char. Ces forces ont principalement opéré dans les provinces d’Alep, Latakieh, Homs, Hama, Idlib et Tartus.

Il ne faut pas perdre de vue la convergence globale des analyses du régime islamique et celles de Poutine. L’Iran coordonne également, au niveau ministériel et opérationnel, ses actions sur le terrain avec la Russie.
Les dirigeants iraniens ont déclaré explicitement, qu’en ce qui concernait la Syrie, il n’y avait pas de divergences entre les stratégies de Moscou et de Téhéran.
Il est toutefois clair que le régime iranien est attaché explicitement au maintien en l’état :
- du clan Assad au pouvoir,
- des institutions étatiques existantes.
En ce qui la concerne, la Russie a sur ce point des positions plus ambigües, même si elle défend le régime dans son ensemble.

L’ampleur de l’engagement en Syrie des forces du régime des ayatollahs peut être mesuré à la lumière de ses pertes humaines. D’après certaines estimations, près de 700 iraniens appartenant à l’armée régulière, aux Pasadaran ou aux milices auraient été tués en Syrie. Ce chiffre à lui seul met à nu l’ampleur et le coût de l’intervention de Téhéran pour maintenir Bachar al-Assad au pouvoir.

Officiellement, l’Iran soutient que seuls des « conseillers militaires » ont été déployés en Syrie. Mais les médias d’Etat ont signalé de nombreuses victimes sur les champs de bataille. Les Pasdaran ont annoncé officiellement la semaine dernière que 13 de ses combattants ont été tués près d’Alep. Cela montre que les forces iraniennes sont engagées d’une manière directe dans les atrocités de cette guerre civile terrible, aux côtés des forces de Bachar Al Assad.


Etant donné que l’Arabie saoudite soutient des groupes jihadistes combattant le pouvoir syrien, et que les deux pays ont des politiques étrangères opposées au niveau régional, les ayatollahs vont continuer à intervenir dans des conflits entre sunnites et chiites au Yemen et à Bahreïn.
En effet, la politique régionale de la République Islamique d’Iran s’inscrit dans une lutte d’influence contre la monarchie réactionnaire des Al Saoud. Il ne faut pas oublier que les ayatollahs et Al Saoud sont les principaux soutiens des courants réactionnaires de l’islam politique et favorisent les logiques d’affrontements sectaires et interreligieux qui divisent les populations sur la base de leurs identités religieuses, mettent la région à feu et à sang.

La Syrie n’est pas la seule tragédie : au Yémen, l’intervention criminelle menée par le royaume saoudien et ses alliés, avec le soutien des USA et des Britanniques, contre les forces Houthi, soutenues par l’Iran, participe à ces affrontements qui ravagent la région. Celui-ci a déjà anéanti les maigres infrastructures de ce très pauvre pays qu’est le Yemen.

Cette situation de chaos et de guerre partout dans la région, fait l’affaire des grandes puissances impérialistes comme, les USA, la Russie, La France et la Royaume unie.

Dans ce contexte, les déplacements récents des premiers ministres français et britanniques dans les monarchies du golfe et en Arabie Saoudite et la dizaine de milliard de dollars de commandes militaires signées, témoignent parfaitement de cette politique cynique menée par les grandes puissances.

Les ventes d’armes n’ont jamais étaient aussi lucratives pour ces pays. Les sommes englouties dans cette course aux armements sont astronomiques, dans une région où même le richissime Arabie Saoudites ne peut plus financer ses projets de développement, même limités qu’ils soient. Sans parler de l’Iran avec ses 40% de population vivant en dessous du seuil officiel de la pauvreté !


Voir en ligne : Europe Solidaire


* Exilé politique en France, Behrooz Farahany est militant de Solidarité socialiste avec les travailleurs iraniens (SSTI) http://www.iran-echo.com