Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Démocratie et gauche latino-américaine : qui peut donner la leçon ?

lundi 4 avril 2016, par Thomas Chiasson-LeBel

Il n’est pas rare de lire dans les quotidiens nord-occidentaux des articles qui nous alertent contre la possibilité qu’un gouvernement de gauche d’Amérique latine ne respecte pas les résultats d’une élection. Sont-ce des inquiétudes fondées ou des interrogations à visées politiques ?

À titre d’exemple, une promesse d’Evo Morales de « respecter les résultats » était suffisamment importante pour structurer l’article diffusé par La Presse sur le référendum de février dernier. Le référendum, gagné par le non, demandait de modifier la constitution pour qu’il n’y ait plus de limite au nombre de réélections successives d’un candidat à la présidence. À la veille des élections législatives vénézuéliennes en décembre dernier, le respect des résultats était, selon le Courrier international, la question qui taraudait les observateurs internationaux. C’est ainsi que le gouvernement canadien adoptait un ton paternaliste en réaction à cet exercice de démocratie au Venezuela, comme si le gouvernement canadien avait des leçons à donner.

Cette image constamment alimentée voulant que les gouvernements de gauche du Sud « ne soient pas vraiment démocrates » témoigne d’un occidentalo-centrisme gênant. Ces attaques contre les gouvernements de gauche sont d’autant plus gênantes qu’ils ont non seulement renforcé l’institutionnalisation de la démocratie représentative dans leurs pays respectifs, mais ont en plus ouverts de nouvelles institutions et de nouvelles pratiques de participation démocratiques. Ne devrait-on pas les aborder, bien que de façon critique, comme source d’inspiration pour approfondir notre démocratie plutôt qu’avec un regard teinté de paternalisme ?

Nouvelles constitutions populaires

La victoire de partis de gauche à la tête de l’État au Venezuela, en Bolivie et en Équateur a mené à l’adoption de nouvelles constitutions. Celles-ci n’ont pas été la seule œuvre d’une élite de juristes-constitutionnalistes isolées. Des assemblées constituantes élues au suffrage universel ont rédigé les constitutions qui ont été soumises à référendum. Leur approbation à forte majorité atteste d’une légitimité dont peut difficilement se targuer la « constitution canadienne ». Une bonne partie de cette dernière est, rappelons-le, un ensemble de conventions non écrites dont l’interprétation contestable a permis à Harper de se maintenir au pouvoir en prorogeant le parlement en 2008.

Scrutins plus fréquents

Au cours des deux dernières décennies, les résultats des scrutins ont non seulement tous été respectés par les gouvernements de gauche, mais leur fréquence est plus importante que ce qui se passe chez nous. Il y a eu plus d’une vingtaine de scrutins et de référendums au Venezuela depuis la victoire de Chávez en 1998, une dizaine en Bolivie depuis 2006 et presque autant en Équateur. Il y a eu tellement de scrutins qui ont confirmé le pouvoir des gauches en Amérique latine que leurs détracteurs ont développé l’adjectif « plébiscitaire » pour déqualifier les démocraties de ces pays.1 En effet, ces critiques soutiennent que les nombreux scrutins sont utilisés par les chefs d’État pour contourner les institutions lorsqu’elles leur sont défavorables. Ceux-ci soutiennent qu’en tenant autant d’élections et de référendums, les démocraties plébiscitaires favorisent le populisme, la démagogie et l’autoritarisme. Ils suggèrent ainsi que la démocratie peut s’éroder à l’usage, et qu’il vaut mieux isoler les institutions existantes de l’influence populaire plutôt que de chercher à augmenter la participation des citoyenNEs en leur sein.

Ce sont les opposants qui diluent la démocratie

Ces critiques omettent de souligner que les plus récentes atteintes à la démocratie sont le fait des opposants à ces gouvernements de gauche. Les coups d’État du Honduras et du Paraguay n’ont pas été l’œuvre de la gauche, mais de ses opposants, et dans le cas du Honduras, l’État canadien est accusé d’avoir soutenu les putschistes. Au Venezuela, malgré un système électoral des plus avancés, c’est l’opposition qui refusait de reconnaitre les résultats de l’élection présidentielle de 2013 qui les donnait perdants. De plus, certains dirigeants de l’opposition avaient pris part à la tentative ratée de coup d’État en 2002.

De plus, la démocratie n’a pas à se limiter à l’élection de représentantEs. Les institutions représentatives ont avantage à être approfondies par des mécanismes de participation qui s’inspirent de la démocratie directe. À ce titre, les gouvernements de gauche ont ouvert plusieurs chantiers qui méritent notre attention.

Budget participatif

C’est sous la gouverne du parti des travailleurs (PT) au Brésil dans les années 1990 qu’a commencées l’expérience municipale du budget participatif. Il s’agissait d’organiser de nombreuses consultations publiques suivant un cycle annuel pour que les nouveaux investissements municipaux ne soient pas déterminés par les seulEs éluEs, mais bien à l’aide d’un processus décisionnel impliquant les citoyenNEs. Cette initiative, qui alimentait l’enthousiasme des altermondialistes réunis à Porto Alegre lors des premiers Forums sociaux mondiaux, s’est ainsi répandue un peu partout sur la planète.

Sans commenter ici la situation actuelle du Brésil, il importe de reconnaitre l’audace de certains membres du PT d’avoir, au lendemain de la dictature, osé approfondir la démocratie municipale. On peut cependant regretter que cette tendance n’ait pas été plus soutenue.

Décentralisation de l’État

Le Venezuela est sans doute le pays où le plus grand nombre d’initiatives de participation citoyenne ont été mises en place. Les missions sociales ont élargi l’offre de services publics, notamment en santé et en éducation, par une implication directe des citoyenNEs dans leur administration. Avec la mission Barrio Adentro, des comités locaux étaient formés pour administrer de petites cliniques médicales construites pour rendre les soins plus accessibles aux moins nantis. La mission Robinsón comptait sur la participation citoyenne pour soutenir un programme d’alphabétisation par télé-enseignement. Plus récemment, l’État s’ouvrait aux conseils communaux. Organisés sur la base de quelques centaines de familles d’un même quartier ou d’une même zone rurale, ces conseils ont pour objectif de stimuler des initiatives collectives locales tant sur le plan de la rénovation d’infrastructures locales que du développement de projets économiques pour la communauté. Il y aurait près de 45 000 conseils communaux enregistrés dans tout le pays.

Les expériences de participation citoyenne sont nombreuses, et bien qu’elles méritent d’être étudiés de façon critique, il n’en demeure pas moins qu’elles ont approfondi la confiance citoyenne envers la démocratie et la participation. Selon l’organisation sans but lucratif Latinobarómetro qui mesure l’évolution de l’opinion publique latino-américaine sur différents sujets, le Venezuela et L’Équateur sont les deux pays où la confiance en la démocratie a le plus augmenté entre 1995 et 2013.

Loin de la simple apologie

Sans qu’il soit question d’imitations dénuées de critiques, ces propositions des gouvernements de gauche d’Amérique latine ont rouvert l’espace de l’invention démocratique. Les critiques de gauche de ces gouvernements comme celle de l’ancien ministre bolivien Pablo Solón, ou celle de Pierre Mouterde et Patrick Guillaudat sur le Venezuela, expliquent les échecs actuels de ces régimes, par la nécessité d’approfondir cet aspect participatif de la démocratie, et non de le réduire. C’est leur abandon de l’élan de démocratisation au profit d’une logique de reproduction du pouvoir représentatif qui serait à l’origine de leurs problèmes.

Ainsi perçus, bien qu’ils soient en train de péricliter, les gouvernements de gauche du sous-continent méritent un intérêt critique, surtout pour leurs efforts initiaux à stimuler un renouvèlement démocratique. Et s’il faut les critiquer, c’est pour ne pas être allé plus loin dans cette veine, et non parce qu’il faudrait douter de leur caractère démocratique.

Quant aux journalistes du Nord, le fait qu’ils se sentent légitimes de faire la leçon devrait titiller notre sentiment anti-impérialiste. Le Canada a-t-il vraiment des leçons de démocratie à donner ? À qui profite cette fausse image constamment alimentée d’une gauche antidémocratique ?


- Voir par exemple Levitsky, S., & Roberts, K. M. (Eds.). (2011). Introduction ; Latin America’s “Left Turn” : A Framework for Analysis. In The Resurgence of the Latin American Left. Baltimore : Johns Hopkins University Press, p. 25 ; Weyland, K., Madrid, R. L., & Hunter, W. (Eds.). (2010). Leftist governments in Latin America  : successes and shortcomings (1st ed.). Cambridge : Cambridge University Press, p.151-153.


La sécurité des unEs prime-t-elle sur la sécurité des autres?

Terrorisme, crise des réfugiéEs et démocratie

Monday 4 April 2016, by Christian Nadeau

J’écris ces lignes au lendemain des attentats de Bruxelles. Nous sommes tous très ébranlés par ces actes ignobles, qui frappent de manière à nous effrayer et à nous faire perdre toute raison. Car s’il y a un but qui semble clair une fois démêlées les multiples motivations des attentats, c’est bien celui-ci : rendre impossible toute forme de débat public pour laisser place à la peur, au ressentiment et de là à toutes les manifestations du populisme.

Dans cet état de panique, nous commettons nos pires erreurs et nous sommes incapables de réagir de manière adéquate, encore moins de prévenir les attaques terroristes. Non seulement échouons nous à dompter les frayeurs, nous allumons d’autres brasiers au lieu d’éteindre ceux provoqués par nos ennemis.

Pire encore, nous les recherchons là où ils ne le sont pas, oubliant les principes fondamentaux des droits humains qui stipulent un égal respect pour toute personne, quelle que soit son origine. En Europe, et ce discours ne varie guère en Amérique du Nord et même au Québec, les attentats terroristes offriront l’occasion aux pamphlétaires à la mode de pester encore une fois contre l’accueil des personnes réfugiées.

Une société démocratique repose sur la stabilité des institutions et la volonté réelle des citoyennes et des citoyens de les investir de façon telle à ce qu’elles servent le bien commun. Stabilité ne veut pas dire immobilité, ni impassibilité. Pour servir le bien commun, les institutions de nos démocraties doivent faire preuve de dynamisme. Elles doivent pouvoir répondre aux différentes demandes de la société civile sans se dénaturer, car cela pourrait au final nuire à la démocratie elle-même.

Si, dans un contexte de panique politique, la société civile, ne fut-ce qu’une partie de celle-ci, exige des institutions qu’elles se dénaturent dans leur principe, alors celles-ci se dissolvent peu à peu au profit d’une élite politique et économique qui peut agir comme bon lui semble. Le bien commun se trouve alors perdu pour laisser place aux seuls intérêts particuliers et en premier lieu ceux des plus forts.

« Aiguiser les contradictions »
Quel rapport avec la question des personnes réfugiées ? Les attaques terroristes en Europe, comme celles que vient de connaître la Belgique, polarisent l’opinion et empêche toute nuance au sein du débat public.

Il n’est plus possible de réfléchir sur les raisons pour lesquelles nous avons des obligations morales, politiques et juridiques à l’égard des personnes réfugiées ni de penser ensemble les moyens adéquats pour parvenir à de tels objectifs, sans créer d’autres problèmes ou attiser les rancœurs contre celles et ceux qui frappent à nos portes. Les attaques terroristes favorisent ces clivages sociaux au sein des communautés d’accueil et au sein des groupes issus de l’immigration ou des vagues de réfugiés.

La stratégie terroriste, si on peut en voir une, consiste à « aiguiser les contradictions » des sociétés démocratiques, comme l’expliquait l’an dernier l’historien Ian Buruma, rappelant ainsi une expression employée autrefois par les théoriciens marxistes.

La sécurité des plus forts?
Nos démocraties recherchent un équilibre difficile entre sécurité et liberté, oubliant dans cette fausse alternative le rôle essentiel de l’égalité. Si nous abandonnons le principe d’égalité, la liberté et la sécurité des uns deviennent plus importantes que celles des autres. La liberté n’appartient plus à chaque personne, mais à celui ou celle qui a les moyens de se protéger. Et dans toute cette polémique qui dure depuis des mois sur l’accueil des personnes réfugiées, nous oublions les plus vulnérables, soit tous ces gens fuyant les horreurs de la guerre.

Si atroces, si terribles soient les attentats de Bruxelles ou de Paris, ils ne devraient jamais nous faire oublier l’horreur de la guerre en Syrie. Plus nous laissons place à nos peurs et au délire sécuritaire, moins nous sommes susceptibles de comprendre ce qu’il faut faire exactement pour l’accueil des personnes réfugiées. Les élans de solidarité s’émoussent peu à peu jusqu’à ce que la colère l’emporte sur l’empathie. Les institutions apparaissent alors comme des jouets au service des élites politiques qui se servent d’elles pour arriver à leurs fins. Le clivage détruit le lien social des communautés musulmanes elles-mêmes, puisque nous les accusons de tous les maux.

Le refuge est un droit
Comme le rappelait récemment le philosophe allemand Jurgen Habermas, l’accueil des personnes réfugiées n’est pas une « valeur » qu’il serait possible de partager ou non, comme si tout dépendait au final de notre seul bon vouloir, de nos dispositions à nous montrer généreux ou hospitalier.

Certes, ces notions morales jouent un rôle. Toutefois, elles sont subordonnées à un principe fondamental : le refuge est un droit. Et si nos gouvernements échouent à faire respecter ce droit, il est du devoir moral des populations de les rappeler à l’ordre, d’où l’importance malgré tout des dispositions morales des individus.

Dans cette crise de légitimité où les institutions politiques représentent souvent des obstacles plutôt que des outils au service du bien commun, se joue alors un jeu complexe entre la société civile et l’État où la qualité du débat public est de toute première importance.

Déliquescence du débat public
Le plus souvent, les situations de crise, comme celles que connaissent en ce moment la France et la Belgique, pressent les responsables publics à l’action immédiate, aux choix rapides et aux solutions à l’emporte-pièce. Pourtant, s’il existe de puissants révélateurs de la déliquescence du débat public, ce sont précisément ces situations d’urgence.

Si la démocratie consiste à faire ensemble des choix, où toutes et tous peuvent se considérer comme partie prenante d’un même processus décisionnel, alors nous devons connaître et avoir les moyens de comprendre les raisons pour lesquelles nous décidons telle ou telle politique publique plutôt qu’une autre.

Nous devons comprendre ce que signifie un repli sur nous-mêmes pour des populations qui n’ont aucune autre option que celle de l’exil. Nous devons saisir exactement quelles seront les répercussions de nos choix pour notre avenir à toutes et tous.


L’auteur est philosophe, professeur titulaire à Université de Montréal et président de la Ligue des droits et libertés.


Haïti en zone d’instabilité politique, malgré quelques avancées

lundi 4 avril 2016, par Gotson Pierre

Des pas importants ont été franchis ces derniers jours en vue de résoudre la crise politique majeure à laquelle est confrontée Haïti depuis la fin de l’année dernière. Des élections considérées frauduleuses ont plongé le pays dans le chaos politique et une formule en dehors de la constitution a été trouvée pour combler le vide au départ de l’ex président Michel Martelly, le 7 février dernier.

Au bout d’un mois et demi de tractations et de polémiques, le président provisoire Jocelerme Privert a pu nommer un premier ministre, former un gouvernement et mettre en place un nouveau Conseil électoral. Mais Haiti n’est pas encore véritablement sortie de la zone d’instabilité et le débat sur l’avenir immédiat demeure ouvert.

Depuis le début de l’année, au moins 9 policiers ont été abattus par balles, tandis que plusieurs millions de compatriotes seraient menacés par l’insécurité alimentaire. La dépréciation de la gourde par rapport au dollar américain continue (environ 65.00 gourdes pour un dollar américain à la fin du mois de mars) et les caisses de l’État auraient été vidées par l’administration précédente, selon des informations communiquées par la présidence.

Un gouvernement et un conseil électoral en place après des semaines d’attente

Le nouveau gouvernement a été intronisé le 28 mars par le président Privert. Dans son discours d’investiture, le premier ministre Jean-Charles jure de mener à terme le processus des élections présidentielles, législatives et locales, initiées l’année dernière et entourées de controverses.

En plus des élections à achever, il y a aussi des défis majeurs à relever en rapport à la sécurité publique, la lutte contre la faim, la vie chère et la corruption, reconnaît-il.

Malgré les besoins pressants à plusieurs niveaux, on n’a pas vu de diligence dans la mise en place du nouvel appareil gouvernemental. Le parlement incomplet, irrégulièrement installé en janvier et dominé à la Chambre des députés par des parlementaires de l’ancien parti au pouvoir « Tèt kale » et ses alliés, n’a voulu concéder aucun cadeau à l’exécutif.

Un mois s’est écoulé entre la nomination comme premier ministre de l’économiste Fritz-Alphonse Jean, rejeté par la Chambre des députés, et le vote de la politique générale de Jean-Charles dans la nuit du 24 au 25 mars, après une vaste opération de marchandage de postes ministériels, sévèrement critiquée par de nombreuses voix citoyennes.

Cette mise en place se fait dans le cadre de l’accord du 6 février 2016, un document signé au palais présidentiel à quelques heures de la fin du mandat du président Martelly, entre le chef de l’État sortant et les présidents des deux branches du parlement, dont Jocelerme Privert, à l’époque numéro un du sénat.
Cet accord fixe 120 jours à l’administration provisoire. Celle-ci doit réaliser les élections le 24 avril.

Les 9 membres, dont 3 femmes, du nouveau Conseil électoral provisoire (Cep) ont prêté serment le 30 mars et ont été installés le même jour dans leurs fonctions, en vue de poursuivre le processus électoral tourmenté de 2015. Mais, personne ne croit à la possibilité de la tenue d’élections dans moins d’un mois.

Très lente modification des rapports de forces et scepticisme

L’installation du nouveau Cep fait remonter la pression en faveur de la création d’une commission de vérification des joutes de l’année dernière avant toute poursuite de ce processus controversé.

Partis politiques et organisations de la société civile ne voient pas comment avancer sur la voie électorale sans cette évaluation, qui amènerait à déterminer les « élus » qui l’ont réellement été et à libérer au parlement les sièges occupés par ceux-là qui auraient bénéficié de fraudes diverses.

Haiti doit rompre une fois pour toutes avec la fraude et l’impunité électorales, clament plus d’un. Quoique ce ne soit pas l’avis des secteurs liés à l’ancien pouvoir et de la communauté internationale, le président Privert y voit encore « une nécessité » et reconnaît que c’est une demande de la majeure partie de la société.

Autre revendication adressée au pouvoir : la mise en place d’une commission d’audit de l’administration Martelly des 5 dernières années, durant lesquelles des scandales de corruption ont été souvent dénoncés.

La très lente modification des rapports de forces sur le terrain suscite le scepticisme de la plupart des secteurs sociaux, qui souhaiteraient voir le gouvernement provisoire prendre des mesures célères, quand les partisans de l’ancien pouvoir disposent encore de leviers importants.

Le problème du pays ne se résoudra pas avec des parades parlementaires et un président provisoire indécis, soutient Nixon Boumba, membre de la coordination du Mouvement démocratique populaire (Modep).

Ce pouvoir ne peut pas résoudre cette crise politique, croit Rosnel Jean Baptiste, coordonnateur de l’organisation Tèt Kole ti peyizan ayisyen. Le gouvernement pourra encore moins travailler dans l’intérêt des masses populaires, s’inquiète-t-il.

L’attente d’une vraie transition

L’accord du 6 février, ne vaut plus grand chose, car, entre autres, un de ses signataires, Michel Martelly, est redevenu un simple citoyen 24 heures plus tard. Cette entente « n’est plus applicable, il faut un nouvel accord politique en vue de redéfinir la transition et sa durée », estime le dirigeant de la plateforme Justice, Michel André.

Point de vue similaire du candidat à la présidence et ex sénateur Jean Charles Moise, qui appelle le président Privert à s’entretenir avec l’ensemble des forces politiques et les organisations de la société civile pour une nouvelle entente. Si non, on ne sait pas quelle sera la situation politique lorsque l’accord du 6 février sera bientôt périmé sans avoir été complètement mis en œuvre.

Les forces sociales doivent se mobiliser à nouveau dans la perspective d’une autre transition, souhaite John Picard Byron professeur à l’Université d’État d’Haïti (Ueh).
Il encourage l’implication des divers protagonistes politiques et des classes populaires.

« Pour rétablir l’ordre constitutionnel, il faut une pause. La transition devient plus que nécessaire », souligne l’anthropo-sociologue. Sauf que « les forces politiques ne se sont pas concertées pour définir clairement cette transition » et improvisent un « colmatage » qui tend à favoriser l’instabilité.


Voir en ligne : Groupe AlterPresse


Gotson Pierre est Coordonnateur du Groupe Médialternatif, Société de Communication sociale, qu’il a fondé avec d’autres confrères en octobre 2001.Il est aussi Éditeur de l’agence en ligne AlterPresse, réseau alternatif haïtien d’information, lancé par le Groupe Médialternatif.


Malades, nos démocraties?

Monday 4 April 2016

Le système démocratique est vu comme l’instrument idéal de mobilisation citoyenne, mais surtout comme un outil pour reconnaître l’égalité des droits. Des efforts colossaux sont déployés pour accroître l’exercice de la démocratie politique à l’ensemble de la planète. Malgré toutes les violations des droits, les guerres et la répression, la conquête d’espaces plus démocratiques connaît des avancées remarquables. C’est pourquoi l’exercice du pouvoir du peuple par lui-même est toujours vue par l’ensemble des populations comme un droit fondamental.

Des mouvements populaires continuent d’éclater un peu partout dans le monde pour revendiquer un droit qui lui appartient. Le printemps arabe, la révolution des parapluies, la fin de la junte militaire birmane sont des exemples de mouvements réclamant la démocratie. Toutefois, les travers du système démocratique liés notamment aux intérêts économiques sont réels. Nombre d’expériences récentes de mobilisations populaires présentent aussi des contre-exemples.

Ces considérations questionnent le sens de la démocratie et son utilisation. Le système démocratique apparaît ainsi comme un outil de récupération afin d’éviter la pression populaire qui bouscule les intérêts des mieux nantis et de la classe politique à la tête de l’État. On prétend donc que le peuple est souverain, mais, en réalité, les plus grandes décisions se prennent sans son consentement. Alors, la démocratie, est-elle réelle ou juste illusoire?

Le présent numéro du Journal des Alternatives revient sur différents aspects de la réalité de la démocratie aujourd’hui. Sans faire le tour de l’actualité à ce propos, nous cherchons à faire une lecture de certains événements sous cet angle qui doit servir les intérêts du plus grand nombre.


Démocratie dites-vous ?

lundi 4 avril 2016, par Ismail Mestassi

Le système démocratique est vu comme l’instrument idéal de mobilisation citoyenne, mais surtout comme un outil pour reconnaître l’égalité des droits. Des efforts colossaux sont déployés pour accroître l’exercice de la démocratie politique à l’ensemble de la planète. Malgré toutes les violations des droits, les guerres et la répression, la conquête d’espaces plus démocratiques connaît des avancées remarquables. C’est pourquoi l’exercice du pouvoir du peuple par lui-même est toujours vue par l’ensemble des populations comme un droit fondamental.

Des mouvements populaires continuent d’éclater un peu partout dans le monde pour revendiquer un droit qui lui appartient. Le printemps arabe, la révolution des parapluies, la fin de la junte militaire birmane sont des exemples de mouvements réclamant la démocratie. Toutefois, les travers du système démocratique liés notamment aux intérêts économiques sont réels. Nombre d’expériences récentes de mobilisations populaires présentent aussi des contre-exemples.

Ces considérations questionnent le sens de la démocratie et son utilisation. Le système démocratique apparaît ainsi comme un outil de récupération afin d’éviter la pression populaire qui bouscule les intérêts des mieux nantis et de la classe politique à la tête de l’État. On prétend donc que le peuple est souverain, mais, en réalité, les plus grandes décisions se prennent sans son consentement. Alors, la démocratie, est-elle réelle ou juste illusoire ?

La crise grecque : une atteinte à la démocratie participative

La Grèce a connu au lendemain de la crise financière des heures difficiles. Le nouveau gouvernement Tsipras, héritier d’une dette publique titanesque qui a mis à genoux la Grèce devant ses créanciers, a tenu un referendum portant sur l’acceptation des termes d’un accord conclu avec ses bailleurs. Le résultat était sans équivoque : les termes de l’accord sont rejetés par 61,31% des suffrages.

Quatre jours plus tard, c’est le coup de théâtre : le premier ministre, instigateur même du referendum, décide de prendre le plébiscite du peuple et de la mettre aux ordures. La crainte d’une éventuelle sortie de l’Euro qui allait s’en suivre l’a poussé à mépriser l’avis des électeurs et de se soumettre aux exigences de ses créanciers. À ce moment-là, le berceau même de la démocratie a été touché en plein cœur. Cet épisode nous prouve clairement que la volonté populaire compte pour du beurre. Le referendum, censé impliquer la population dans les grandes décisions de l’État, n’a servi à rien.

Finalement, que vaut un suffrage devant la toute-puissance économique ? Que dalle. La finance, est-elle capable d’assujettir tout un peuple ? Clairement oui. L’épisode grec nous force à tirer un constat piteux de l’état de la démocratie participative. Les défenseurs de cette décision diront certainement que les intérêts nationaux priment sur tout le reste. Triste. Le peuple n’est-il pas le mieux placé pour savoir ce qui lui convient ?

Les États-Unis : exemple d’une mainmise financière sur la politique

Les élections américaines fascinent. Ce pays est souvent décrit comme le haut chef-lieu de la démocratie mondiale. Les procédures électorales attirent électorat, médias, mais aussi les manias lobbyistes prêts à financer les campagnes des différents candidats afin de protéger leurs intérêts économiques.

Le président élu défend les intérêts des américains. Il prend alors la tête d’un cabinet qui œuvrera pour le bien-être de la population américaine. Il s’assure qu’elle bénéficiera des ressources nécessaires à son bonheur. Pour cela, il place l’individu au centre de ses inquiétudes. Il travaille de manière acharnée pour que l’américain moyen puisse vivre une vie prospère. Alors, il multiplie les mesures visant à améliorer sa qualité de vie, son pouvoir d’achat… non, je naise !

En réalité, le président américain ne bénéficie que d’une marge de manœuvre limitée pour défendre sincèrement les intérêts de ceux qui l’ont élue. Ce sont plutôt les grandes multinationales, les banques et les sociétés d’assurance qui tirent les rênes du pouvoir, ce sont elles qui dictent la marche à suivre.

D’ailleurs, ne sont-ce pas les Américains eux-mêmes qui disent que « money rules the world » ? Ce qui est sûr, c’est que cet adage s’applique très bien sur eux. La culture de la consommation entraine l’américain moyen dans la myriade des crédits et le fait ainsi perdre sa souveraineté. La crise de 2008 illustre parfaitement cette situation.

Nous disions que les ménages, endettés jusqu’au cou, ont vu leurs prérogatives en tant qu’électeurs complètement bafouées. Les mesures adoptées au lendemain de la crise ne concernaient en rien l’américain moyen. Les efforts du cabinet du président ont été fournis pour sauver les riches banquiers et assureurs. « Et le peuple ? » me diriez-vous. On s’en contrefout ! Qu’importe un taux de chômage élevé s’il ne représente l’indicateur d’une relance économique qui tarde à venir ? La dépression de 2008 a plongé la démocratie américaine et les intérêts des américains en récession. Elle nous a montré que ce sont les places financières, les lobbys et les grandes multinationales qui dirigent le pays.

Encore une fois, où sont les voix du peuple ? Pourquoi ne protège-t-on pas leurs intérêts au lieu de défendre bec et ongles ceux de la minorité riche et fortunée ? Pourquoi l’argent a-t-il autant d’importance dans le pays de l’oncle Sam ? Que vaut la démocratie dans un pays où le profit économique est le principal indicateur du succès d’un mandat présidentiel ? Que vaut la démocratie dans un pays où les intérêts des plus riches sont plus importants que ceux des autres ?

Les pays des Droits de l’homme, vraiment ?

Depuis quand l’Occident, qui se dit libéral et droit-de-l’hommiste, ne fait-il des affaires qu’avec les démocraties ? François Hollande, président du pays qui se réclame fondateur des droits de l’Homme, vient de recevoir, il y’a quelque temps, coup sur coup, le président iranien Hassan Rohani et le président cubain Raoul Castro. Deux grands démocrates, évidemment. Au 1er il a vendu, entre autres 118 Airbus, à l’autre promis un soutien sans faille dans la reconstruction de l’île. Business, que du business. Pour cela, ce grand défenseur des droits de l’Homme qu’est Hollande, et grand inquisiteur contre le hijab, a même voilé les statues nues pour ne pas indisposer l’ayatollah.

Devons-nous rappeler le cas Kadhafi ? Sarkozy l’a non seulement reçu avec tous les honneurs que ne méritait pas son indignité, mais lui a en plus permis de planter sa tente de psychopathe en plein Paris. Immense privilège. Ce même Kadhafi que Blair, 1er ministre de Sa Majesté britannique, glape, haut et fort, que c’est un modèle à suivre pour les pays arabes. Lockerbie, vous dites ? Attentats de lockerbie ? 270 morts ? Non, ce n’est pas grave, puisque Kadhafi est passé à la caisse et qu’il a fait bénéficier le Royaume-Uni d’une partie du gâteau Lybien.

Les États Unis, leader du monde libre, ne sont pas mieux inspirés en la matière. Ne sont-ce pas eux qui ont soutenu Samosa, de triste mémoire au Nicaragua ? Nous n’osons pas reprendre ici ce qu’en disait Roosevelt, mais nous vous laissons la liberté de chercher ses citations sur Google. Qui a soutenu Ortega au Panama ? Moubarak en Egypte ? Obiang N’guema en Guinée équatoriale ? Qui soutient les Saoud en Arabie ? Saddam en Irak ? Il paraît qu’il massacrait chiites et Kurdes. Ah bon ? Tant que les intérêts économiques sont protégés, qu’importe que la démocratie dans ces pays soit respectée ou non.

En conclusion, le facteur essentiel qui régit la politique mondiale est le Business. La démocratie n’existe que pour donner au peuple un semblant de se gouverner par lui-même. En réalité, il n’en est rien, que dalle. L’argent, le profit et les intérêts économiques sont les principaux éléments qui motivent les prises de décisions. Le peuple n’exerce son pouvoir que dans un sens purement procédural. On lui donne l’illusion de participer activement, à travers un ensemble de procédures électorales, aux décisions qui le concernent. Alors qu’en réalité, il ne représente aux yeux de l’État que la force de travail qui permet aux riches de s’enrichir davantage. La démocratie n’est qu’illusion.


Du droit de boycotter le colonialisme et l’apartheid de l’État israélien

lundi 4 avril 2016, par Mouloud Idir

Le 22 février dernier, le Parlement du Canada a adopté une motion déposée par le Parti conservateur qui condamne le mouvement international de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), visant à faire pression sur Israël pour qu’il respecte les droits des Palestiniens. La motion, qui s’inscrit dans le cadre d’une stratégie plus large observée dans d’autres pays occidentaux, a été adoptée avec le soutien d’une grande majorité des élus du Parti libéral. Elle pourfend et condamne « toute tentative de la part d’organismes, de groupes ou de particuliers du Canada de promouvoir le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ici et à l’étranger ».

Force est de constater que le Canada s’est ainsi laissé délibérément entraîner dans un véritable traquenard. En prenant tout simplement au mot la politique étrangère officielle du Canada – qui reconnaît notamment l’illégalité du contrôle permanent exercé par Israël en Cisjordanie –, il serait pertinent de demander au ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion, de nous dire comment il peut justifier son appui à une motion qui vise à bâillonner, décrédibiliser et museler des groupes qui veulent contrer la logique punitive d’un État dont le Canada reconnaît lui-même qu’il bafoue le droit international. Il serait également pertinent de lui demander pourquoi, depuis son arrivée au pouvoir, son gouvernement a épousé l’attitude du gouvernement de Stephen Harper en votant systématiquement et inconditionnellement en faveur d’Israël à l’ONU.

On se souviendra que ce parti pris inconditionnel du Canada à l’égard d’Israël avait été dévoilé quand, en novembre 2012, Ottawa s’était ligué au côté de l’axe anglo-saxon de l’OTAN pour voter contre l’entrée de la Palestine à l’ONU comme État observateur non-membre et quand il s’est opposé à son entrée comme État membre au sein de l’Unesco, en octobre 2011. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau n’a encore rien changé à cette position. En novembre dernier, lors de la 70e Assemblée générale des Nations Unies, il s’est allié à Israël, aux États-Unis, et à cinq États d’Océanie pour voter contre des résolutions appelant Israël à respecter le droit international, résolutions par ailleurs approuvées par une très large majorité d’États.

Concernant la campagne internationale BDS, il faut mentionner qu’elle a été lancée le 9 juillet 2005 par 171 organisations palestiniennes de la société civile, soit un an exactement après que la Cour internationale de justice eut émis son avis sur la Barrière de séparation israélienne de 700 km érigée à partir de l’été 2002 par Israël. En octobre 2003, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution condamnant la construction de ce « mur » qui empiète sur le « territoire palestinien occupé », une résolution soutenue par 144 voix contre 4 (États-Unis, Israël, îles Marshall et Micronésie).

Il importe de faire un autre rappel historique : les 12 et 13 juillet 2005 – moins d’une semaine après le lancement de la campagne BDS – se tenait au siège de l’Unesco à Paris la Conférence de la société civile pour la paix au Moyen-Orient. Cette rencontre internationale, tenue sous l’égide de l’ONU, a adopté à l’unanimité l’appel palestinien pour le boycott, le retrait des investissements et les sanctions. La résolution finale soutient clairement la « campagne générale de boycotts, de désinvestissements et de sanctions pour forcer Israël à terminer l’occupation et à se conformer au droit international et à respecter toutes les résolutions des Nations unies concernées [1] ».

Un autre argument qui donne du poids à la campagne BDS vient du grand juriste belge François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles, qui a déclaré : « On peut penser ce qu’on veut du mouvement BDS, mais sur le plan du principe, cela relève de la liberté d’expression. Cela ne devrait pas être condamné sur le plan pénal. Sur le plan moral et éthique, chacun peut en penser ce qu’il veut ». Le professeur Dubuisson a rédigé un rapport documenté de 75 pages sur les obligations de l’Union européenne (UE) à l’égard des colonies israéliennes. Selon lui, l’UE (et donc chacun des 28 États membres) « ne peut entretenir de relations économiques et commerciales avec des colonies installées dans un pays occupé ». Pour lui, « ce n’est pas une question de choix politique, mais plus simplement de droit » [2].

Ainsi, quoi qu’en disent ses détracteurs, BDS demeure un des moyens de résister à la campagne de relations publiques hautement sophistiquée d’Israël et d’organismes sionistes et pro-israéliens visant à contrer les images négatives de la guerre et à rendre ainsi l’occupation, la colonisation et le racisme plus acceptables. Ce mouvement nous aide aussi à lutter contre la propagande anti-arabe et l’islamophobie occidentales, les deux piliers idéologiques soutenant les intérêts économiques et géopolitiques des pays de l’OTAN au Moyen-Orient et pour lesquels Israël est le poste militaire avancé.

Pour le membre fondateur du mouvement, Omar Barghouti, la campagne BDS s’inscrit solidement dans la résistance courageuse et légendaire du peuple palestinien refusant la résignation face à la toute puissance militaire d’Israël, bébé gâté d’un axe de l’OTAN qui lui apporte impunément un soutien éhonté. Dans le livre qu’il a consacré à BDS, on trouve des arguments solides pour répondre à ceux et celles qui suggèrent que le mouvement non violent qu’est BDS serait contreproductif du fait qu’il encouragerait l’antisémitisme [3] et affaiblirait le mouvement israélien pour la paix.

Au Québec, la campagne BDS est encore jeune. Un nombre grandissant d’organisations syndicales et communautaires, de groupes de femmes, d’associations de défense des droits, religieuses, étudiantes, mais aussi d’artistes ou encore d’enseignants s’y engagent toutefois. L’appel au boycott des produits israéliens se fait de plus en plus insistant et des résolutions de soutien sont adoptées progressivement. Dénonçons la motion adoptée par le Parlement canadien et appelons la société québécoise à se solidariser du peuple Palestinien à travers le mouvement BDS.


Voir en ligne : Publié dans Relations


[1] Voir : http://www.plateforme-palestine.org/Actualite-de-l-Union-Juive,98

[2] Voir : http://www.liberation.fr/planete/2014/04/17/la-france-contre-les-defenseurs-du-droit-international_999652

[3] Il faut sans doute redire ici que cette campagne n’a rien d’antisémite : elle ne critique pas les Juifs en tant que Juifs mais les politiques de l’État israélien. Il faut donc récuser d’avance les accusations d’antisémitisme qui ne manquent jamais de pleuvoir chaque fois que des groupes et des individus, parmi lesquels de nombreux juifs et organisations juives, osent dénoncer les politiques israéliennes.

Photo : PAJU


Les élections du 26 février en Iran

Vagues d’espoir ... et de promesses mensongères !

lundi 4 avril 2016, par Amir Khadir

Neuf mois, 20 femmes, 30 sièges et 60% !

Neuf mois après la conclusion des accords sur le programme nucléaire iranien, 20 femmes ont forcé leur chemin pour entrer au Parlement iranien, 30 « réformistes » ont remportés tous les sièges de Téhéran et s’il faut en croire les statistiques - souvent biaisés cependant - du gouvernement iranien, 60% des iraniens auraient participé aux élections législatives du 26 février dernier destinées à remplacer les membres du Parlement et de l’Assemblée des experts.

On ne pourra sans doute jamais établir clairement le taux de participation populaire aux élections, mais il est clair qu’encore une fois les opposants ont réussi un coup fumant qui a mystifié les fondamentalistes au pouvoir.

Les courants de l’orthodoxie théocratique en Iran obéissent au Guide suprême, l’ayatollah Khameneï qui a succédé à Khomeyni en 1989. Ils dominent la direction du clergé, contrôlent tout le pouvoir militaire et policier, le pouvoir judiciaire et l’essentiel des leviers économiques publics donnant libre accès à des sources de rentes pour financer leur mainmise sur le pays. Le 26 février, ils comptaient sur une faible participation populaire et sur les multiples carcans de « l’ingénierie » particulière qui verrouille politiquement la machinerie électorale en leur faveur. La victoire au parlement leur était en principe assurée et leur contrôle sur l’Assemblée des experts devait se consolider. Contrôle très convoité, car cette dernière est chargée de choisir celui qui doit remplacer le Guide suprême, advenant le décès de Khameneï qui approche les 80 ans.

Or coups de théâtre : Haddad-Adel, chef de file de la liste des candidats fondamentalistes de droite perd son siège. Puis Mesbah-Yazdi, le patron de l’oligarchie cléricale conservatrice qui inspirait la vision fanatique d’Ahmadinejad, est éjecté de l’Assemblée des experts, dont il était un membre influent. La première déconfiture est un camouflet cinglant à Khamenei. Haddad-Adel, ex-président du parlement, est le beau-père de Mojtaba Khamenei, fils du Guide suprême. Mojtaba, détenteur véritable du pouvoir de son père, est pressenti par les partisans de la théocratie fondamentaliste comme le dauphin qui doit succéder au Guide. Le contrôle que devait exercer Haddad-Adel sur le prochain parlement, était une étape essentielle dans la chaîne de l’engrenage politique lequel devait préparer le terrain du couronnement de Mojtaba à la fonction suprême.

L’exclusion de Mesbah-Yazdi de l’Assemblée des experts, écarte celui-ci de toute possibilité de succéder au Guide, neutralisant ainsi le principal prétendant de l’autre courant conservateur en lutte pour prendre la commande politique du pays. C’est un autre camouflet aux différents courants du fondamentalisme théocratique qui perdent ainsi le jeu politique d’une façon inattendue.

Une vague d’espoir

La participation populaire semble avoir opérée une « ingénierie électorale » toute autre que celle programmée par le pouvoir répressif en place. Les intégristes n’occupent plus que le tiers du nouveau parlement. La rumeur veut que les « réformateurs », proches du courant du président Rohani, qui constituent un autre tiers du parlement environ pourront compter sur une majorité de ceux qui occupent le reste des sièges. Ces derniers, réputés indépendants, tous nouvellement élus, ne s’étant pas affiliés aux courants qui s’affrontent – semblent en grande partie des jeunes, des femmes, des personnes indépendantes du clergé conservateur. Ils offrent la perspective que le parlement soit définitivement sorti du contrôle des partisans de l’orthodoxie théocratique.

Pour nombre d’observateurs, pour bien des gens dans la rue à Téhéran et en province, pour bien des femmes subissant l’oppression de la théocratie en place jusqu’à dans leur chair, ces défaites des conservateurs fondamentalistes sont autant de vagues d’espoir.

Mais l’Iran fait face à des difficultés immenses. L’absolutisme du pouvoir, une économie trop dépendante du pétrole, des injustices rampantes liées à une économie de marché gangrénée de corruption endémique et finalement, un système de répression violente ciblant les opposants politiques, les femmes, les minorités ethniques, religieuses ou sexuelles – constituent autant de chantier de grandes réformes sociales et politiques dont l’Iran a un urgent besoin.

Or, après avoir fait l’expérience du pouvoir clérical islamique depuis plus de 35 ans, très peu d’iraniens pensent que ces difficultés peuvent être résolues dans le cadre de la République islamique actuelle. La possibilité même qu’une réforme qui vaille émerge de quelque courant que ce soit qui émane de ce régime apparait comme une autre de ses nombreuses promesses mensongères.

Opposition populaire

Faisant ce constat, et puisque la majorité de la population s’oppose au pouvoir actuel, les nombreux courants d’opposition – la plupart en exil - qui ont rompu ou ont été exclus du système auraient souhaité que le bon peuple boycotte les élections. Ça aurait eu le mérite de mettre fin aux cycles répétés d’illusion de réforme et d’accélérer la possibilité d’un changement politique profond en Iran. C’est une théorie qui plait, mais en pratique les choses ont pris une toute autre tournure.

L’opposition n’a pas d’assise institutionnelle en Iran. La violence de la répression n’a offert aucune chance de survie à des formations politiques indépendantes des détenteurs du pouvoir actuel. Toute tentative de former une opposition véritable fut soit tuée dans l’oeuf, soit passée aux armes. Dans ces conditions, le boycott des élections aurait pavé la voie à une mise en scène parfaitement contrôlée du « théâtre électoral » qui devait offrir le spectacle de la victoire des courants conservateurs.

Les crises aux lourdes conséquences – révolution, guerre, répression politique sanglante, corruptions économique et administrative, sanctions et menaces occidentales - subies par les iraniens depuis 3 décennies ont graduellement fragilisé la société iranienne qui est aujourd’hui vulnérable. La population le ressent dans ses conditions d’existence et la situation économique subies au quotidien. Le comportement du peuple devant certaines opportunités politiques majeures démontre des signes d’une certaine prudence. Ceci n’est certes pas étranger à l’attention que la majorité laborieuse peut porter aux conséquences habituellement très violentes de la réaction du pouvoir théocratique devant tout changement substantiel et rapide.

Les iraniens savent que ce régime ne recule devant aucun moyen pour réprimer avec la plus grande violence toute opposition qui conteste la mainmise du clergé sur le pouvoir. Il n’est donc pas surprenant, que bien que très largement opposée à la théocratie en Iran, et malgré le très faible potentiel de réforme du système, la population profite avec une ingéniosité politique surprenante de la moindre opportunité qui s’offre à elle pour réduire l’espace de manœuvre des partisans du régime et leur couper l’herbe sous les pieds.

Les gains réels obtenus par le peuple lors des élections du 26 février sont certes très discutables. On peut douter que le recul subi par les courants fondamentalistes dans les deux assemblées soit porteur de changements sensibles dans le sort de la majorité. Mais une certitude demeure : le désespoir est habituellement gage de longévité pour tout régime impopulaire. Si aucune lueur d’espoir n’apparait de temps à autre à l’horizon politique, si dans des conjonctures particulières le peuple ne parvient pas à faire l’expérience de sa propre force, il n’y aucun chance de voir un jour le système changer.

Le 26 février dernier, en déjouant les plans des partisans du régime théocratique, les iraniens semblent avoir fait la démonstration de leur force. Devant les promesses mensongères des élections dans ce système, la participation populaire a rempli l’espace politique en Iran d’une vague d’espoir – ingrédient essentiel à toute possibilité de renversement futur.


"Pour une rébellion démocratique en Europe"

Le Plan B européen freinera-t-il les mutations anti-démocratiques du capitalisme néolibéral ?

Monday 4 April 2016, by Roger RASHI

«Pour une rébellion démocratique en Europe», tel est le titre de la déclaration adoptée par la conférence Plan B pour l’Europe, tenue à Madrid du 19 au 21 février dernier.
Des centaines de participantes et participants issus des mouvements sociaux et des partis de gauche anti-austérité européens se sont réunis pour tirer des leçons de l’échec de Syriza à l’été 2015, ont conclu à l’importance de lancer un mouvement de désobéissance civile contre les institutions européennes et leurs diktats autoritaires, pour que ne se répète plus le «coup d’état» économique perpétré, l’été dernier, contre le peuple grec [1].

Cette conférence est un pas en avant vers le rassemblement des mouvements européens autour d’une stratégie commune après le choc de la défaite subie par Syriza. On y retrouve des têtes d’affiche comme Yanis Varoufakis, ancien ministre des finances dans le gouvernement Syriza, et Zoé Konstantopoulo , ancienne présidente du parlement grec, ainsi que des parlementaires provenant des partis de la gauche radicale d’Espagne (Podemos) et d’Allemagne (Die Linke), et, bien sûr, des figures très connues de la gauche sociale comme Susan George ou Éric Toussaint.

D’ores et déjà, des conférences du même type sont prévues en Italie et en Allemagne au courant des prochains mois

Une année tumultueuse pour la gauche anti-austérité

L’année 2015 s’est avérée fort tumultueuse pour la gauche radicale européenne. Après l’enthousiasme déclenchée par la victoire électorale de Syriza en janvier 2015 et son succès au réferendum du 5 juillet, la consternation s’est répandue suite à la capitulation du gouvernement grec devant le chantage économique et financier des institutions européennes. L’accord du premier ministre Tsipras à une politique d’austérité encore plus rigoureuse que les précédentes semblait sonner le glas des tentatives populaires de renverser l’austérité.

Toutefois, déjà vers la fin de l’année, des signes plus encourageants se manifestaient: le Bloc de gauche au Portugal et puis Podemos en Espagne atteignaient des scores électoraux leur permettant de détenir la balance du pouvoir dans leurs parlements respectifs et donc de chasser du gouvernement les partis de droite pro-austérité. Ces succès relatifs, car au Portugal le Bloc de gauche appuie de l’extérieur un gouvernement social-démocrate qui est loin d’être ferme sur ses engagements alors qu’en Espagne, les pourparlers pour former un gouvernement anti-austérité sont au point mort, ont néanmoins redonner du tonus à la gauche radicale en Europe.

Pourquoi un « Plan B » ?

Mais la question lancinante posée par l’expérience malheureuse de Syriza demeure entière: que faire si les grandes puissances européennes, appuyées par la Banque centrale européenne (BCE) et tout un arsenal de traités limitant la souveraineté nationale, décident de saboter l’économie, asphyxier les banques et acculer la population à la misère? Le « Plan A », qui est de gagner les élections nationales avec un programme anti-austérité validé et appuyé par la population, s’avère inopérant devant un refus clairement exprimé par les institutions et les puissances européennes de respecter les règles démocratiques et la souveraineté parlementaire.

C’est là qu’intervient le « Plan B ». Il s’agit d’un plan alternatif, développé d’abord par l’aile gauche de Syriza, et qui comprend le refus de rembourser la dette, la nationalisation des banques locales, et l’établissement d’une monnaie nationale de rechange à l’euro. Cette idée d’élaborer un « Plan B » et de l’appliquer est reprise par la gauche radicale européenne. Elle appelle à désobéir aux institutions européennes campées sur leurs politiques anti-austérité draconiennes et à développer un large mouvement social capable de mettre fin aux tentatives d’étouffer des politiques anti-austéritaires nationales.

Des différences sur la question de l’Europe

Tout en étant uni sur une perspective de rassembler les mouvements sociaux et politiques dans un large front anti-austérité, des divergences s’expriment sur la question de l’Europe. D’un côté, on retrouve Yannis Varoufakis et son mouvement DiEM25, qui appelle à démocratiser les institutions de l’Union européenne d’ici 2025 sous peine d’un éclatement qui pourrait infliger de terribles épreuves au monde entier. De l’autre, des personnalités telles que Zoé Konstantopoulo et Éric Toussaint pensent plutôt que les institutions européennes actuelles sont irréformables et que la désobéissance civile doit aller jusqu’à la sortie de l’Europe, si nécessaire.

Eric Toussaint affirme notamment qu’à la lumière de l’expérience grecque, les partis de gauche radicale devraient mener leur campagnes électorales en déclarant publiquement qu’il et inacceptable que l’Europe impose l’équilibre budgétaire à un peuple qui décide souverainement de mettre fin à l’austérité [2].

En bref, si un consensus se dégage au sein de la gauche radicale européenne sur le besoin d’élaborer un Plan A et un Plan B, le contenu et la finalité du Plan B sont en débat.

Les débats continuent

Bien que ces divergences s’expriment ouvertement dans les conférences internationales et même au sein des partis anti-austérité, tous les acteurs de ce débat sont unanimes à vouloir le continuer dans un esprit d’ouverture et d’échanges amicaux. Toutes et tous sont conscients que non seulement la gauche radicale doit réajuster sa stratégie européenne pour tenir compte de la nouvelle situation créée sur le terrain, mais que ces débats doivent inclure les mouvements sociaux anti-austérité et, surtout, avoir un écho populaire.

Ces débats ont une grande pertinence pour nous au Québec. La mutation ouvertement anti-démocratique du capitalisme néolibéral nous touche aussi. N’oublions pas que le gouvernement Couillard applique une politique anti-austérité draconienne depuis 2014 sans en avoir le mandat. Il a même fait campagne en promettant le contraire.

Du coup, nous devons aussi nous doter d’une stratégie alternative de mobilisation populaire et démocratique pour combattre l’austérité. Comme le démontre l’Europe, au Plan A, battre électoralement les partis néo-libéraux, doit impérativement se greffer un Plan B de mobilisation sociale.


[1Plan B Europe, Déclaration pour une rébellion démocratique en Europe, Madrid le 21 février 2016, http://cadtm.org/Declaration-pour-une-rebellion

[2Andrades, Amanda, et Toussaint, Eric, Le Plan B ne prévoit pas de reformer l’UE, 17 mars 2016, http://cadtm.org/Le-plan-B-ne-prevoit-pas-de


Enquête sur les femmes autochtones disparues et assasinées: réactions de Viviane Michel

Monday 4 April 2016, by Soraya Elbekkali

Plus de six mois se sont écoulés depuis la victoire du gouvernement libéral, mais le soulagement se fait encore sentir dans la voix de la présidente de la Fédération des femmes autochtones du Québec (FAQ), Viviane Michel.

« Dès le lendemain de son élection Justin Trudeau a annoncé la tenue d’une enquête nationale sur les femmes et les filles disparues et assassinées. Ça fait 30 ans que les premières nations la réclamaient. C’est sur que ça nous a fait un choc quand on a entendu la nouvelle. Wow! On a l’habitude de lutter, revendiquer et toujours réaffirmer nos besoins, alors c’est sur qu’en ce moment on est un peu sur un nuage rose », confie-t-elle.

Si l’optimisme de Viviane Michel semble partagé par plusieurs membres des premières nations, il serait prémédité de crier victoire. Zoom sur cette enquête qui pourrait bien être une étape charnière du processus de réconciliation entre les peuples autochtones du Québec et l’ensemble des Québécois.

Une démarche novatrice
Après 30 ans d’attente, Viviane Michel admet que tout va très maintenant très vite. Une enquête sur deux ans a été annoncée, délai que la présidente de FAQ estime raisonnable, et des discussions avec la Ministre des Affaires autochtones et du Nord, Carolyn Bennett déjà eu lieu.

«Elle est extrêmement accessible, c’est rare chez les gens aussi haut placés. Elle a pris le temps de venir discuter avec les gens, d’aller vers les familles des victimes et de les écouter », explique Viviane Michel visiblement impressionnée par cette attitude. FAQ milite pour un processus d’enquête dans lequel les familles seraient inclues, il est donc encourageant de constater que le nouveau gouvernement souhaite aussi suivre cette voie.

Qui pilotera cette enquête?
Si la durée de l’enquête semble déterminée, plusieurs paramètres restent encore à définir. Point encourageant: les libéraux ont souhaité consulter les communautés touchées pour déterminer ces paramètres. L’annonce des commissaires qui examineront les résultats de cette enquête est attendue avant l’été.

Évidemment Viviane Michel et son équipe souhaiterait la nomination de représentants des communautés autochtones, plus particulièrement des femmes avec une expertise juridique parmi les commissaires. « On souhaite aussi que l’on continue à impliquer les familles de même que les organisations représentatives », explique-t-elle. La question de la sécurité et du soutien psychologique qui seront offerts aux familles témoignant est également essentiel. « Toute cette enquête...ça va brasser des choses, les gens auront besoin de support avant, pendant et après ».

Une enquête déterminante pour les relations inter-nations
Cette enquête, en plus de jeter une lumière sur le sort des victimes, risque de révéler des réalités que le Canada n’a pas voulu voir pendant trop longtemps. «Ca va exposer au grand jour toute la violence dont les femmes sont les premières victimes. On va pouvoir se demander d’où vient cette violence et admettre qu’il s’agit de l’héritage de la colonisation », espère Viviane Michel. Et le plus important: toutes les parties visées souhaitent ressortir de cette démarche avec un véritable plan d’action, qui sera mis en place et non remisé sur une tablette. À partir de là, il sera possible de travailler à rétablir une collaboration avec les autorités judiciaires canadiennes, regagner la confiance brisée avec elles et rebâtir une relation de respect et d’ouverture entre les autochtones et non-autochtones.


Photo par Vincent Ranallo et tirée de http://blog.congres-beaute.org/montreal-jeudi-21-aout/


Qu’en est-il des quatre mégaprojets de néolibre-échange ?

lundi 4 avril 2016, par Jacques B. Gélinas

Depuis le début de la présente décennie, nos gouvernants trament dans notre dos et sur notre dos, de connivence avec de puissants lobbies transnationaux, quatre mégatraités de néolibre-échange qui vont tout bousculer.

Objectif : en finir avec l’État social. À bas la protection des droits sociaux, de l’environnement, de l’économie nationale et du bien commun ! Place à un protectionnisme à l’envers : ils faut protéger, appuyer et pistonner les intérêts privés !

Rappelons les quatre impératifs catégoriques du néolibre-échange : dérèglementation, privatisation, suppression des barrières tarifaires et non tarifaires, flexibilité des travailleuses et travailleurs appelés à plier toujours plus.

Globalitaire, le néolibre-échange englobe non seulement les marchandises, mais aussi et surtout les services, les investissements, les achats publics, l’agriculture et la surprotection des brevets des multinationales.

Ajoutons-y la trouvaille juridique du siècle : l’instauration d’un tribunal privé, supra-étatique, pour régler les litiges entre les investisseurs étrangers et les États. Il s’agit d’une sorte de cour suprême, au-dessus des tribunaux nationaux, devant laquelle les compagnies peuvent traîner les gouvernements pour « abus de règlementation » en matière de droits sociaux, d’environnement et de santé publique. Des « abus » qui leur feraient perdre des profits.

Enfin, un point commun à tous ces mégatraités : la cachoterie. Signe qu’ils ont quelque chose de gros à cacher.

1- L’Accord de partenariat transpacifique piloté par les États-Unis

Des quatre mégaprojets en question, l’Accord de partenariat transpacifique (APTP) apparaît aujourd’hui comme le plus avancé. Déjà paraphé et signé (1), il devrait passer sans problème l’étape de la ratification.

Les États-Unis, qui ont lancé et piloté ce projet du début à la fin des négociations, se sont facilité la tâche en sélectionnant, comme premiers signataires, un groupe de onze États dociles, gagnés d’avance à l’idéologie néolibre-échangiste : l’Australie, le Brunei, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam. Ce n’est qu’un début, car on espère qu’une fois l’Accord conclu, d’autres États viendront s’y joindre.

Dès son accession au pouvoir, en 2009, le président Obama a fait de cet Accord le pivot de l’influence des États-Unis en Asie et dans tout le Bassin du Pacifique. Ainsi donc, en plus de ses visées néolibérales, l’APTP poursuit un double objectif : 1) assurer l’hégémonie de l’économie états-unienne dans cette vaste zone qui représente 56% du PIB mondial, 50% du commerce international et bientôt les deux tiers de la population mondiale ; 2) contrer la montée en puissance de la Chine qui, de son côté, travaille à la création de projets rivaux, comme le Regional Comprehensive Economic Partnership – le Partenariat économique régional global – qui regroupe 15 pays, dont des poids lourds comme l’Inde et la Corée du Sud.

Pour avoir les coudées franches dans la réalisation de ce grand dessein, Obama a fait voter par le Sénat, avec l’aide des Républicains, la loi du Fast Track, qui lui a permis de négocier et de signer l’Accord sans l’intromission du Congrès. Celui-ci n’interviendra que pour le ratifier ; il ne pourra le modifier, mais seulement l’accepter ou le rejeter en bloc. On peut parier que les lobbies d’affaires feront le nécessaire pour que le Congrès s’incline, le moment venu.

Côté canadien, l’APTP, négocié et paraphé par le gouvernement ultraconservateur de Stephen Harper, a été signé le 4 février dernier par le gouvernement de Justin Trudeau, sans en changer un mot. Ni le public, ni le parlement n’ont été consultés sur le contenu. Ils ne le seront pas non plus, si ce n’est pour la forme. Car il faut savoir que, dans le système politique canadien, la signature et la ratification d’un accord international sont des prérogatives de l’exécutif, héritier d’un pouvoir royal en la matière. Le Conseil des ministres ratifiera l’Accord par décret. Le Parlement n’interviendra que pour adapter les lois existantes aux termes de l’Accord.

Les jeux sont faits : l’APTP devrait entrer en vigueur dans deux ans.

2- L’Accord de Partenariat transatlantique entre deux titans de l’économie capitaliste

En négociation depuis juillet 2013, l’accouchement de l’Accord de partenariat transatlantique (APTA) entre les États-Unis et l’Union européenne s’avère plus ardu.

La très néolibérale Commission européenne, qui négocie l’APTA au nom des 28 États de l’Union, appuie de tout son poids le projet. Mais les peuples d’Europe regimbent. Une Initiative citoyenne a réuni près de 3,5 millions de signatures contre l’Accord. La plupart des parlements nationaux, notamment ceux d’Allemagne et de France, s’inquiètent également. Ils craignent une perte fatale de souveraineté. La principale pierre d’achoppement demeure le controversé tribunal supra-étatique, qui laisse les États à la merci des investisseurs transnationaux.

C’est ainsi qu’après 12 cycles de négociations – le dernier réalisé à Bruxelles, le 25 février dernier – aucun accord de principe n’est encore intervenu.

Si cet hyperpartenariat transatlantique aboutit, on verra deux titans de l’économie capitaliste – les États-Unis et l’Union européenne – ou bien s’entredéchirer sur le dos des peuples ou bien se liguer pour faire échec à la nouvelle alliance Chine-Russie.

3- L’Accord économique et commercial global canado-européen, une couleuvre que les peuples européens refusent d’avaler

Négocié dans le plus grand secret depuis mai 2009, l’Accord économique et commercial global (AECG) a connu un développement rocambolesque. Paraphé en octobre 2013, puis paraphé de nouveau en août 2014, il est signé solennellement à Ottawa le 26 septembre 2014 par le premier ministre Harper et les présidents respectifs de la Commission européenne et de l’Union européenne. Signature précipitée, question de chambouler les résistances. Car, des deux côtés de l’Atlantique, les peuples s’insurgent à l’idée de voir leurs gouvernements poursuivis par des compagnies transnationales. Les parlements nationaux s’inquiètent également pour les mêmes raisons.

Les résistants européens mettent dans le même sac l’AECG et l’APTA, car les filiales de compagnies états-uniennes installées au Canada pourraient utiliser aussi bien le tribunal de l’AECG que celui de l’APTA pour poursuivre les gouvernements et imposer à l’Europe leurs normes techniques, sociales et alimentaires.

Devant tant d’oppositions, la Commission européenne a finalement proposé une nouvelle mouture du tribunal ci-devant bricolé à chaque litige. Il s’agirait maintenant d’une cour permanente et transparente : le Système de cour sur l’investissement (SCI). Cette concession ne satisfait guère les opposants, car le SCI ne corrige pas le vice fondamental du système : l’octroi de droits exorbitants aux investisseurs étrangers habilités à contester les législations nationales.

Le 2 février, la ministre canadienne du Commerce et la commissaire européenne au Commerce ont annoncé qu’elles venaient de finaliser les négociations… déjà deux fois finalisées, deux paraphées et signé.

Reste l’étape finale : la ratification par les 28 parlements nationaux, la plupart réticents. Pour éviter tout déraillement, la Commission propose un dernier forcing : que l’Accord soit d’abord ratifié par le Parlement européen, plus accommodant, pour entrer aussitôt en vigueur « de façon provisoire »… en attendant la ratification éventuelle par chacun des 28 parlements.

4- L’Accord sur le commerce des services, pour que privatisation rime avec privation

En mars 2013, une cinquantaine de pays – dont le Canada – se sont furtivement réunis à l’ambassade de l’Australie, à Genève, dans le but de négocier un nouvel Accord sur le commerce des services, connu sous son acronyme anglais : TISA (Trade in Services Agreement). Or, il existe déjà, depuis 1995, un Accord général sur le commerce des services (AGCS) régi par l’OMC. Qu’à cela ne tienne ! Les compagnies spécialisées dans les services estiment que l’AGCS n’a réalisé que très mollement son mandat, par ailleurs trop timide.

Le TISA vise à supprimer toutes les normes et règlements nationaux qui entravent la mainmise des multinationales sur les services, tels les soins de santé, l’éducation, l’électricité, les transports et plus de 150 autres secteurs identifiés comme des services à privatiser et à commercialiser. Des centaines de milliards de dollars en perspective…

Le peu que nous savons de cette manœuvre ultra secrète, nous le devons à WikiLeaks qui nous apprend, par la même occasion, que les États-Unis ont mis un copyright sur ce projet qu’ils ont eux-mêmes concocté. Divulgation interdite pendant au moins cinq ans.

Des politiciens soumis et collusionnaires

Les multiples accords de néolibre-échange signés depuis la fin des années 1980 ont mis nos politiciens genoux. L’objectif est maintenant de les coucher. On les veut soumis et collusionnaires, collaborateurs actifs dans le démantèlement de l’État social. L’ordre est dans l’air depuis le début de cette nouvelle ère néolibérale.

Voyez-les l’œuvre, les Couillard, Coiteux et compagnie, avant même la conclusion des accords susmentionnés. Voyez comment le ministre Barrette procède subrepticement et méthodiquement, depuis deux ans, à la déconstruction de notre système public de santé et de services sociaux. Il s’apprête maintenant à défoncer la première ligne. « Les CLSC sont un échec », a-t-il décrété (Le Devoir, le 4 mars 2016). Il faut transférer le gros de leurs ressources vers les cliniques privées, gérées par des médecins « incorporés », heureux de pouvoir faire encore plus d’argent.

Quand les deux parties déclarent que les négociations sont terminées, et qu’elles s’entendent sur un texte final, les ministres du Commerce international y apposent leurs paraphes ou initiales ; l’accord est paraphé. Les juristes des deux bords procèdent ensuite au « toilettage juridique » et peuvent y glisser des précisions subtiles, parfois surprenantes. Enfin, intervient la signature, normalement par les chefs d’État et de gouvernement. Curieusement, l’APTP a été signé par des ministres seulement, sans parade protocolaire. Question sans doute d’éviter de nouvelles protestations de la part de groupes durement touchés par l’accord, comme cela s’est produit, lors de la dernière campagne électorale, quand le gouvernement conservateur a annoncé que l’APTP avait été paraphé.


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Élections présidentielles américaines de 2016

La campagne de Bernard Sanders, un vent de fraîcheur.

lundi 4 avril 2016, par Donald Cuccioletta

Devant cette avalanche de droite (Hillary Clinton) et d’extrême droite (Trump, Cruz et compagnie) qui déferle sur cette campagne présidentielle, une grande question demeure : quel sort est-il réservé à la classe ouvrière et la classe moyenne dans l’avenir rapproché des États-Unis ? Peuvent-elles croire en des jours meilleurs devant le monolithe de droite qui se dresse devant elles ? Un seul candidat s’oppose à l’immense appareil conservateur américain : Bernard Sanders, candidat démocrate qui souhaite opérer une transformation de l’État fédéral (État-providence, Soins de santé gratuits, éducation gratuite, élever le salaire minimum à 15 $/heure).

Bernard Sanders se dit ouvertement « socialiste », terme qui ne semble plus terrifier personne en Amérique. Ce scénario aurait d’ailleurs été impensable, il y a cinquante ans : un candidat socialiste à la présidence de la superpuissance militaro-industrielle du capitalisme occidental. Issu de la grande tradition socialiste de Eugene V. Debs - célèbre militant syndical et fondateur du Parti socialiste de l’Amérique -, Sanders, depuis ses premières expériences de gouvernance en 1981 comme maire de Burlington (Vermont), s’est toujours réclamé de ce discours progressiste. De 1990 à 2006, Sanders fut représentant indépendant du Vermont au Congrès des États-Unis (le plus long mandat de l’histoire pour un indépendant), jusqu’à ce qu’il devienne sénateur indépendant du Vermont (fonction qu’il occupe toujours, après deux mandats sous la bannière de la coalition progressiste).

Les supporters de Sanders se mobilisent

Autour de Sanders, comme candidat présidentiel, s’est constituée une coalition de gauche inédite dans l’histoire politique récente des États-Unis : syndicats de base (les directions syndicales appuient Clinton), intellectuels-les, étudiants-tes et groupes communautaires. Il s’agit de la plus grande mobilisation des forces progressistes américaines, depuis les années 1960. Entre-temps, des émules de Sanders mettent en place des coalitions progressistes au niveau municipal ; comme à Seattle, où la conseillère Kahama Swapant représente l’« alternative socialiste », engagée à la fois dans la bataille pour augmenter le salaire minimum à 15$ de l’heure et pour consolider le vote de la population en faveur de Sanders. À l’extérieur des États-Unis, on ignore généralement cette tradition du socialisme municipal. De grandes villes comme Milwaukee, par exemple, sont gérées, depuis plusieurs années, par des coalitions de centre-gauche.

Le discours de Sanders (c’est sa force) est constant : il appelle au réveil des citoyen-nes des couches populaires et de la classe moyenne, tout en dénonçant l’impuissance actuelle du peuple américain face aux dérives spéculatives des banquiers de Wall Street. Il est maintenant connu de millions de personnes en dehors de son « périmètre » habituel de la Nouvelle-Angleterre. De par les prises de position précises et rigoureuses de Sanders, Hillary Clinton a dû changer son discours à plusieurs reprises et faire des promesses électorales plutôt orientées vers le centre, voire le centre-gauche (plusieurs sont d’ailleurs sceptiques de la réalisation de ces promesses, advenant une victoire de Clinton à la tête des États-Unis).

De toute évidence, cette campagne est déjà bien avancée. Selon divers sondages, Sanders obtient l’appui d’une majorité de l’électorat dit « indépendant » (ni démocrate ni républicain). Les jeunes se précipitent vers lui et adhèrent à son appel de « révolution politique ». La majorité des femmes (de 18-45ans) l’appuient, ce qui déstabilise particulièrement l’équipe Clinton. Malgré qu’Hillary Clinton demeure la candidate de l’establishment démocrate, Sanders représente, quant à lui, l’espoir d’une nouvelle génération d’électeurs-trices et une tout autre manière de faire la politique.
Malheureusement, le discours de Sanders (ses propos contre la domination de Wall Street et du 1%, sa volonté d’établir un régime d’assurance maladie universel, ses positions en faveur de la gratuité scolaire pour les universités d’État, de l’équité salariale) ne trouve pas d’échos dans la communauté noire. Malgré les nombreux assassinats de noirs par la police et le retour d’un certain nationalisme noir, le « discours de classe » de Sanders n’arrive pas à atteindre cette frange de la population américaine qu’il défend corps et âme. Pourtant, les questions raciales et la persistance du racisme systémique aux États-Unis demeurent des aspects centraux de la lutte pour les droits civiques dans la communauté afro-américaine et chez les divers mouvements progressistes qui se sont solidarisés avec celle-ci.

Conservatisme américain : un candidat qui sort du lot

Cette vague de conservatisme (droite et extrême droite) à laquelle nous sommes confrontés représente le fond d’une crise de la démocratie libérale américaine. Une démocratie minée par les intérêts économiques de l’entreprise privée, l’influence des « super PAC » sur l’adoption de certaines lois, et par cette classe d’élite complètement détachée du quotidien et des conditions de vie difficiles du peuple américain.
Du côté de Sanders, il n’y a pas d’ambiguïté : il faut renverser la mainmise des ultra-riches sur l’appareil électoral et le processus de gouvernance. Ici et là, on commence à parler de plus en plus de l’« effet Bernie » (« Feel the Bern »). Peu importe l’issu de cette campagne, Sanders aura accompli une tâche considérée impossible : sortir les idées progressistes de ses cercles habituels (syndicats, intellectuels et universitaires).

Quel sera l’impact à long terme de cette improbable percée d’une certaine gauche aux États-Unis ? Il est encore tôt pour le dire, mais l’enthousiasme que suscitent les idées de Bernie Sanders semble être le signe avant-coureur d’un « changement des mentalités » aux États-Unis. Reste à voir si le vent de renouveau porté par Bernard Sanders trouvera un souffle durable, après les élections présidentielles. Cependant, espérons que tout cela puisse avoir des répercussions dans le paysage politique québécois.


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Donald Cuccioletta, commentateur de la politique américaine à Radio-Canada et membre du CA d’Alternatives, donnera une conférence publique le Jeudi 14 avril 2016 à 19h à Alternatives au 3720 avenue du Parc, 2e étage, Montréal