Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Le citoyen, clef de la survie climatique de l’humanité

lundi 2 mars 2015, par Stéphane Brousseau

Le 23 février, Bruno Massé [1] donnait une conférence au sujet des impacts de l’austérité sur les mesures de protection et de sauvegarde de l’environnement [2]. Bruno Massé est géographe spécialisé dans les mouvements sociaux environnementaux, coordonnateur du Réseau québécois des groupes écologistes (RQGE) [3], chargé de cours au cégep Marie-Victorin, blogueur [4] et rédacteur [5] au Huffington Post Québec, et auteur de plusieurs romans engagés [6].

M. Massé exposait les impacts de l’austérité en environnement au Québec en opposition aux projets d’exploitation des ressources naturelles, dont le pétrole. Les coupures limitent la capacité d’assurer l’intégrité des écosystèmes et de la biodiversité. Son allocution couvrait également les amputations dans les programmes sociaux qui vont appauvrir les régions afin que les populations ne puissent s’objecter aux projets d’exploitation des ressources naturelles en n’ayant d’autres choix que d’accepter des emplois.

Ce phénomène politico-économique est connu et des recherches de l’IRASD le définissent comme « les pressions fiscales de l’économie monétaire » [7]. Pressions qui imposent également des limites à la croissance et à l’évolution de l’humanité [8].

Le système économique monétaire, datant de 687 av. J.-C. [9], a évolué au fil de l’histoire avec l’environnement social qui n’est qu’une adaptation complexe des stratégies comportementales de l’espèce humaine selon les principes de l’évolution [10]. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, l’homme n’a tenté de concevoir un modèle de société intégré qui respecte les limites de son environnement biophysique.

En 2014, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) [11] publiait son 5e rapport sur les changements climatiques depuis 1988. Le premier volume concerne la science physique du climat. Plus de 9200 études scientifiques indépendantes de 39 pays ont été validées par 1089 réviseurs provenant de 55 pays [12]. Les conclusions de cette compilation sont sans équivoque : les activités humaines sont responsables à 95 %des émissions de gaz à effet de serre (GES) provoquant les changements climatiques.

Le second volume du rapport couvre d’ailleurs les impacts des changements climatiques sur les systèmes et infrastructures de la civilisation en tenant compte de la capacité d’adaptation et en identifiant les vulnérabilités (agriculture, approvisionnement, économie, stabilité politique et sociale). Plus de 12 000 études scientifiques indépendantes de 92 pays ont été validées par 1729 réviseurs provenant de 84 pays [13].

Le troisième volume présente les mesures de mitigation pour limiter les changements climatiques et les mesures d’adaptation pour tenter d’y survivre. Près de 1200 scénarios socio-économiques ont été analysés en provenance de 10 000 études indépendantes de 58 pays qui ont été validées par 836 réviseurs de 66 pays [14].

La crédibilité de ces rapports ne peut être contestée. Même la NASA fait ses propres recherches [15]. Pourtant, la méconnaissance règne… Et les coupures budgétaires en éducation deviennent néfastes. Le sociologue Gérald Bronner expose ses observations des erreurs comportementales décisionnelles dans son livre La planète des hommes. Réenchanter le risque [16]. Des psychologues comme Amos Tversky [17], Daniel Kahneman [18] et Paul Slovic [19] ont d’ailleurs gagné un prix Nobel pour leurs publications [20] à ce sujet. Un cas typique de ces comportements peut être observé avec les politiques fédérales concernant les sables bitumineux [21].

Alors que la dégradation des écosystèmes aura des impacts s’échelonnant sur des années, les changements climatiques auront des conséquences qui persisteront durant des siècles, voire des millénaires, mettant à risque la survie des espèces incluant l’homme. C’est pourquoi l’ONU prépare une proposition d’entente internationale [22] en prévision du COP21 [23] à Paris en décembre. Le texte mis à jour le 25 février [24] prévoit que les pays doivent s’engager à diminuer les émissions de GES de 40% à 70% d’ici 2050, et de 100% d’ici 2100 afin de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés.

Des économistes chez Kepler Cheuvreux [25] ont estimé que l’industrie pétrolière devrait se priver de 28 000 milliards de dollars d’ici 20 ans pour respecter ces ententes [26]. Le 24 février, un article [27] mentionnait que la British Petroleum (BP), l’une des quatre plus importantes pétrolières au monde, venait de publier son rapport BP’s Energy Outlook 2035 [28] dans lequel elle prévoit des augmentations de 25% d’émissions de CO2 d’ici 20 ans.

Avec de telles pressions économiques, il ne faut surtout pas s’attendre à des décisions substantielles de réduction des GES de la part des gouvernements [29]. Les solutions viendront de nous, les citoyens ordinaires. Pour y arriver, nous devons nous joindre à des groupes sociaux ou environnementaux qui ont « la nouvelle responsabilité » de former une coalition sociale internationale afin de travailler sur un vaste chantier de modernisation de la société [30]. Les forums sociaux sont les outils de mobilisation, mais ils sont insuffisants [31] sans travaux structurés sur des solutions [32].

Nous devons nous impliquer pour sauver notre peau, sortir marcher le 11 avril à Québec [33]. Nous ne pouvons plus attendre, car nous allons écoper dans les prochaines décennies… et les changements sociaux seront drastiques et rapides, menant à des instabilités considérables de tout acabit.

Mais faire vite et bien en même temps en visant de bons résultats est impossible, sauf en économie où rien n’est durable...


Stéphane Brousseau est directeur de recherche, analyste et architecte en technologies de l’information et des communications et Chercheur en architecture sociale durable à l’IRASD – Institut de recherche en architecture sociale durable
https://irasd.wordpress.com/
IRASD.SSARI@gmail.com
http://enjeuxenergies.wordpress.com/
Enjeux.Energies@gmail.com

NOTES :
[1] http://www.daemonflower.com/fr/
[2] https://enjeuxenergies.wordpress.com/2015/02/16/conference-les-impacts-de-lausterite-sur-lenvironnement-du-quebec/
[3] http://rqge.qc.ca/
[4] http://quebec.huffingtonpost.ca/Bruno%20Mass%C3%A9/
[5] http://quebec.huffingtonpost.ca/news/bruno-masse/
[6] http://www.daemonflower.com/romans/
[7] https://irasd.wordpress.com/2014/10/28/les-pressions-nefastes-de-leconomie-monetaire/
[8] https://irasd.wordpress.com/2014/10/24/le-systeme-social-impose-deux-limites-majeures-a-la-croissance-par-ses-defauts-de-conception/
[9] https://irasd.wordpress.com/dossiers/recherches/environnement-social/analyse-et-historique-du-modele-economique-monetaire-capitaliste/
[10] https://irasd.wordpress.com/dossiers/recherches/environnement-humain/biologie-et-evolution-de-lespece-humaine/theorie-de-levolution-et-principes-dadaptation/
[11] http://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml
[12] http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg1/docs/WG1AR5_FactSheet.pdf
[13] http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg2/docs/IPCC_WG2AR5_FactSheet.pdf
[14] http://mitigation2014.org/communication/WGIII_AR5_FactSheet.pdf
[15] http://climate.nasa.gov/
[16] http://www.puf.com/Autres_Collections:La_plan%C3%A8te_des_hommes._R%C3%A9enchanter_le_risque
[17] http://fr.wikipedia.org/wiki/Amos_Tversky
[18] http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Kahneman
[19] http://en.wikipedia.org/wiki/Paul_Slovic
[20] http://www.cambridge.org/us/academic/subjects/psychology/cognition/judgment-under-uncertainty-heuristics-and-biases
[21] https://enjeuxenergies.wordpress.com/2015/02/25/ottawa-pret-a-avoir-une-conversation-avec-washington-le-devoir/
[22] http://unfccc.int/meetings/geneva_feb_2015/session/8619/php/view/documents.php
[23] http://www.solutionscop21.org/
[24] http://unfccc.int/resource/docs/2015/adp2/eng/01.pdf
[25] https://www.keplercheuvreux.com/index.aspx
[26] https://enjeuxenergies.wordpress.com/2015/02/15/bulle-carbone-et-stranded-assets-une-affaire-a-28-000-milliards-de-dollars/
[27] https://enjeuxenergies.wordpress.com/2015/02/24/energy-giants-bleak-outlook-is-25-rise-in-co2-climate-news-network/
[28] http://www.bp.com/en/global/corporate/about-bp/energy-economics/energy-outlook.html
[29] https://irasd.wordpress.com/2014/12/16/lheritage-de-levolution-les-changements-climatiques-stephane-brousseau/
[30] https://irasd.wordpress.com/
[31] https://irasd.wordpress.com/2014/11/10/linconscience-de-se-resserrer-la-corde-autour-du-cou/
[32] https://irasd.wordpress.com/planification/plan-maitre/
[33] http://www.actionclimat.ca/uncategorized/pourquoi-marcher-le-11-avril-raison-1-nous-navons-plus-le-luxe-dattendre/


Israël contre les Juifs

lundi 2 mars 2015, par Pierre STAMBUL

C’est un refrain bien établi. Vous critiquez Israël et le sionisme ? Vous êtes antisémite ! Un Juif français veut pouvoir « vivre son judaïsme » ? On l’invite à faire son « alyah » et à apporter sa pierre à la colonisation de la Palestine.
On essaie de nous marteler que l’histoire des Juifs s’est achevée et qu’Israël en est l’aboutissement. Israël fonctionne comme un effaceur de l’histoire, de la mémoire, des langues, des traditions et des identités juives. La politique israélienne n’est pas seulement criminelle contre le peuple palestinien. Elle se prétend l’héritière de l’histoire juive alors qu’elle la travestit et la trahit. Elle met sciemment en danger les Juifs, où qu’ils se trouvent. Et elle les transforme en robots sommés de justifier l’injustifiable

Retour sur un passé récent

L’histoire des Juifs français n’a strictement rien à voir avec Israël. Régulièrement spoliés, massacrés ou expulsés par différents rois très chrétiens, les Juifs ont acquis la citoyenneté française avec l’Abbé Grégoire pendant la Révolution. Ces deux derniers siècles ont été marqués par une quête de la citoyenneté et de l’égalité des droits. L’affaire Dreyfus a révélé que, si une partie de la société française était antisémite, une autre partie, finalement majoritaire, considérait que l’acquittement et la réhabilitation de Dreyfus étaient l’objectif de tous ceux qui étaient épris de liberté et refusaient le racisme. L’histoire des Juifs français a été marquée par leur participation importante à la résistance contre le nazisme et le régime de Vichy, puis par l’engagement de nombre d’entre eux dans des luttes progressistes et/ou anticoloniales. Les intellectuels juifs de cette époque s’appelaient Raymond Aubrac, Marc Bloch, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Stéphane Hessel. C’était une époque où beaucoup de Juifs pensaient que leur propre émancipation passait par celle de tou-te-s. C’était une époque où le racisme, le fascisme et la haine de l’autre étaient considérés comme des abjections à combattre. Les enfants juifs allaient à l’école publique, jamais il ne leur serait venu à l’idée de se séparer des autres dans des écoles confessionnelles.

On s’efforce aujourd’hui en Israël d’effacer l’histoire des Juifs dans les différents pays où ils ont vécu. Si les Juifs ont longtemps été considérés par les antisémites en Europe comme des parias inassimilables et s’ils ont été persécutés parce qu’ils constituaient un obstacle aux nationalismes fous qui rêvaient de sociétés ethniquement pures, ils n’ont jamais recherché la séparation mais au contraire l’insertion à l’intérieur des sociétés dans lesquels ils vivaient.

Une assignation à la désertion

On fait un saut de quelques années. En tête d’une gigantesque manifestation parisienne censée dénoncer le terrorisme, on trouve trois criminels de guerre, Nétanyahou, Lieberman et Bennet qui viennent de s’illustrer dans le massacre de plus de 2000 Palestinien-ne-s (essentiellement des civil-e-s) à Gaza pendant l’été 2014. Profitant de l’émotion causée par l’attentat antisémite de la Porte de Vincennes, Nétanyahou est autorisé (par le gouvernement français) à déclarer aux Juifs français qu’ils sont en insécurité en France et qu’ils doivent partir dans leur « vrai » pays, Israël.
En fait, le sionisme n’a jamais combattu l’antisémitisme. Il s’en est toujours nourri avec en permanence un seul et unique but : faire immigrer le maximum de Juifs en Israël. Du coup, Nétanyahou n’hésite pas à mettre en danger les Juifs français. Il en fait des étrangers dans leur propre pays, des « touristes » qui n’ont pas compris que leur « patrie » est là-bas. Les Juifs sont sommés d’être des « traîtres » (à la seule et unique cause, celle du Grand Israël de la mer au Jourdain) ou des complices. La France a toujours été un échec pour Israël : à peine 80000 Juifs sont partis depuis 1948 et une moitié est revenue. Alors la propagande se fait assourdissante. Pourtant, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il sera ainsi tant que la destruction de la Palestine se poursuivra.

À « l’alyah » (la montée) des vivants vers Israël, s’ajoute à présent celle des morts. Les autorités israéliennes incitent vivement les Juifs français à faire enterrer leurs proches en Israël. Ainsi les victimes de la tuerie de la porte de Vincennes ont été inhumées au cimetière de Givat Shaul. Ce « quartier » de Jérusalem, c’est l’ancien Deir Yassine, le village martyr de la guerre de 1948 où les milices de l’Irgoun dirigées par Menachem Begin ont massacré toute la population avant que le village ne soit, comme tant d’autres, rayé de la carte. Quel symbole !

Israël à l’avant-garde de l’islamophobie

Les Juifs ont vécu pendant des centaines d’années dans le monde musulman. Ils ont même été accueillis par l’empire ottoman après leur expulsion d’Espagne en 1492. Aujourd’hui, Israël participe à la diabolisation des Arabes et des musulmans en se comportant en élève modèle du « choc des civilisations ». Le racisme anti-arabe et l’islamophobie s’expriment ouvertement, des politiciens en ont fait leur fond de commerce et les passages à l’acte sont fréquents. Les crimes de masse comme à Gaza ou la multiplication des propos racistes (Pour le rabbin Rosen, les Palestiniens sont des Amalécites et la Torah autorise qu’on les tue ainsi que leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux) laisseront des traces. Comment imaginer que ce qui est infligé aux Palestiniens sera sans conséquences ?

En Israël, des propagandistes rivalisent pour expliquer que les Juifs ont vécu l’enfer dans le monde musulman, masquant le fait que l’antisémitisme a été avant tout une invention européenne et chrétienne. Les Juifs orientaux subissent en Israël des discriminations sociales et un mépris raciste. Ils ont souvent été humiliés et discriminés à leur arrivée. Ils sont coupés de leurs racines et poussés à renier leur identité. L’expulsion des Palestiniens de 1948 est présentée comme un « échange de population » alors que le sionisme est le principal responsable, et de la Nakba, et du départ des Juifs orientaux de leurs pays.

Qu’y a-t-il de juif en Israël ?

Les sionistes ont théorisé l’idée que les Juifs et les non-Juifs ne peuvent pas vivre ensemble. C’est totalement contraire à tout ce qui s’est passé pendant des centaines d’années. Cela va à l’encontre de l’aspiration des Juifs à sortir des ghettos, des mellahs et des juderias pour devenir des citoyens normaux.

Les Juifs religieux qui émigrent en Israël y rencontreront rarement la religion telle qu’elle a été pratiquée pendant des siècles. Le courant national-religieux s’est imposé. Ce courant intégriste a totalement révisé la religion. Le « peuple élu », ça n’a jamais voulu dire qu’il a plus de droit que les autres mais au contraire qu’il a plus de devoirs. Parmi les préceptes, il y a « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « L’an prochain à Jérusalem », ça n’a jamais voulu dire qu’il faut réaliser le nettoyage ethnique en cours, mais « vivement que le Messie vienne ». L’hébreu a toujours été une langue religieuse interdite à l’usage profane. La religion juive est une religion de « l’exil ». L’installation sur cette terre (d’Israël/Palestine) avant l’arrivée du Messie et a fortiori l’établissement d’un Etat juif étaient interdits. D’ailleurs les Juifs expulsés d’Espagne en 1492 ne sont pas allés à Jérusalem. Herzl a rencontré une hostilité quasi unanime des rabbins contre le projet sioniste dès qu’il a été question d’établir un État juif en Palestine.

Pour les Juifs laïques, les valeurs dominantes d’Israël sont à l’antithèse de ce que sont pour eux les valeurs du judaïsme. Où trouve-t-on dans la tradition juive le racisme, le chauvinisme, le militarisme, le négationnisme de l’existence et de la dignité de l’autre ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’ont représenté les grands intellectuels juifs (Einstein, Freud, Arendt, Kafka, Benjamin …) et les criminels de guerre qui dirigent Israël ? Qu’est devenue en Israël la mémoire de celles et ceux qui ont lutté contre le fascisme et le colonialisme (Marek Edelman, Abraham Serfaty, Henri Curiel …) ? De quel héritage juif peuvent se prévaloir les colons et les militaires qui justifient à l’avance les violences et les crimes commis contre les Palestiniens ?

Comme l’écrit l’historien israélien Shlomo Sand à propos du livre de Yakov Rabkin Comprendre l’État d’Israël, « celui qui voit dans le sionisme une continuation du judaïsme ferait bien de lire ce livre. Mais celui qui croit que l’État d’Israël est un État juif est obligé de le lire ».

Certains Juifs pensent qu’après le génocide nazi, Israël est l’ultime refuge. Au nom de quoi les dirigeants israéliens peuvent-ils brandir partout l’antisémitisme et le souvenir du génocide ? Les sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la lutte contre l’antisémitisme et la résistance au nazisme. Certains dirigeants sionistes ont même eu un comportement honteux pendant la montée du fascisme (Ben Gourion avec les accords de Haavara, 1933) et à l’époque de l’extermination (le groupe Stern assassinant des soldats et des dignitaires britanniques). Comment ne pas comprendre que la mémoire du génocide signifie « que cela n’arrive plus jamais » et pas « que cela ne NOUS arrive plus jamais », ce qui correspond à une vision tribale de l’humanité totalement contraire à toutes les formes d’héritage juif.

Refuser l’assignation et la peur, refuser toutes les formes de racisme et de discrimination.
Il y a des confrontations qui ont du sens : les luttes contre l’oppression, la domination, le colonialisme, pour l’égalité des droits. On nous vend aujourd’hui une guerre qui n’est pas la nôtre : celle d’un monde dit « civilisé » contre le « terrorisme islamique ». Dans cette « guerre », les musulmans sont considérés comme des terroristes en puissance et sont sommés de « prouver » qu’ils ne sont pas des complices de Daesh.

Et les Juifs sont assignés à soutenir sans réserve une politique israélienne criminelle contre les Palestiniens et suicidaire pour les Juifs.
Cette fuite en avant criminelle tient par la peur. Ce syndrome assure le consensus à un point tel qu’un négociateur palestinien (le professeur Albert Aghazarian) a pu dire que les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur. Cette peur irrationnelle a gagné beaucoup de Juifs français.

Dans le contexte du « choc des civilisations », prétexte des dominants pour ensanglanter le monde, il y a en France une montée générale de toutes les formes de racisme. Contrairement à l’image fabriquée par les principaux médias, le racisme frappe essentiellement tous les « dominés », toutes les victimes de l’apartheid social : Arabes, Noirs, Roms. Il prend une nouvelle tournure en se masquant derrière l’islamophobie. Comme il n’est plus politiquement correct de dire « sale arabe », on diabolise l’islam.
Il y a aussi une incontestable et détestable montée de l’antisémitisme. Mais les différentes formes de racisme ne sont pas traitées de la même façon.
Les dirigeants israéliens et en France le CRIF, participent activement à la stigmatisation des musulmans. Ils affirment contre toute évidence qu’il n’y a qu’un seul racisme à dénoncer (l’antisémitisme) et qu’on est à la veille d’une nouvelle « nuit de cristal ». Ils font apparaître les Juifs comme ceux que le pouvoir protège alors que l’idéologie sécuritaire, les déclarations des principaux dirigeants et le travail nauséabond de pseudo intellectuels, visent une seule population déclarée dangereuse.
Les stéréotypes antisémites se nourrissent aussi de la complicité du CRIF avec la politique israélienne et de la partialité évidente du pouvoir. À l’heure des confusions, l’indignation légitime contre les crimes israéliens fait monter l’antisémitisme et les quelques paumés attirés par la violence effroyable de Daesh commettent des attentats criminels contre les Juifs parce que Juifs.

La lutte contre le racisme ne peut pas être découpée. Choisir certaines « bonnes » victimes contre d’autres est à l’antithèse du combat antiraciste. La politique israélienne et la négation totale des droits du peuple palestinien ne protègent absolument pas les Juifs. Au contraire. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer le Juif », celui qui pensait que son émancipation passait par celle de l’humanité. Comme le dit le militant israélien anticolonialiste Eitan Bronstein : « nous ne serons jamais libres tant que les Palestiniens ne le seront pas ». En refusant le tribalisme, les Juifs français réaffirmeront une histoire dont ils peuvent être fiers.

C’est tou-te-s ensemble qu’il faut combattre tous les racismes, toutes les stigmatisations, toutes les discriminations. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut défendre le droit, en Palestine comme ici.


Voir en ligne : Publié sur Union Juive Française pour la Paix


La Crise vers une euroguerre mondiale , comme d’habitude ?

lundi 2 mars 2015, par Alain Joxe

Il est temps de faire le point sur un problème sans solution facile mais qui mérite d’être bien posé. L’Europe sent monter la guerre, en Méditerranée, moyen-orientale, en Afrique sahelienne , en Mer Noire ukraino-russo- caucasienne. Dans la mesure ou nous sommes au milieu du gué, en matière de crise financière, économique, politique et religieuse, ces quatre types de crises, qui nous bouchent l’horizon, étant inégalement mixées sur le terrain des guerres , ce contexte n’est pas loin de ressembler à une guerre mondiale rampante.

1°) On peut bien dire que le système des Nations unies ne fonctionne plus, pour arrêter le massacre de Gaza , la guerre de Libye du Mali et du Nigeria , le démocide syrien par la dictature d’Assad, la guerre offensive barbare de Daech, en Iraq et en Syrie On peut dire aussi que le système de sécurité internationale de l’Union Européenne, surcodé par l’OTAN, est en échec en Ukraine.

2°) On pouvait voir, dès 2011 [1] , que la "guerre mondiale de la crise mondiale" ne pourrait pas ressembler à la 2° guerre mondiale de la crise de 29, Le "nouvel Hitler" ne serait pas visible, sous le masque des USA ou de Poutine. Aucun président ne déclencherait les hostilités en tant qu’industriel conquérant du monde. Les "guéguerres" en question communiquent entre elles, sur le terrain, par des voisinages géographiques, économiques, religieux ou linguistiques, ou plusieurs de ces désinences qui, se surajoutant, créent de la complexité chaotique. Mais, contrairement aux guerres de naguère, le conflit frontalier ne définit pas une guerre entre états, mais bien une série de guerres irrégulières mettant en cause l’ensemble de la définition frontalière de la souveraineté

3°) Cette décadence des Etats quant à leurs limites ne peut pas surprendre : cette mutation tient au fait que le pouvoir du système financier global, devenu hégémonique, est délocalisé. Les états privés de politique sociale autonome n’ont plus que des stratégies sécuritaires en défense d’intérêts entrepreneuriaux transfrontaliers instables.
La nouvelle classe financière dominante mondiale rejette toute "législation globale" mimée encore par l’ONU et par conséquent se veut dotés d’une liberté délinquante secrète propre aux maffias anciennes et modernes. Les guerres ne sont plus des guerres entre états.

4°) Les Etats, sont tous venido a menos ou failed states , à des degrés divers, et, sous l’influence des stratégies d’entreprises, laissent s’instaurer des doctrines locales qu’on devrait appeler "insécuritaires". Qu’ils le "veuillent" ou non les Etats sont appelés à déclencher des répressions sans limites pour des dettes sans limites de populations sans limites. Cette dégradation n’est pas propre aux pays ex-coloniaux ; elle est visible aussi en Europe, où les marchés financiers opèrent , à travers des institutions propres à l’Union Européenne, pour éliminer, par la discipline de la Banque Centrale Européenne, toute action des états membres non conforme aux principes d’un néolibéralisme offensif

5°) Les classes dominantes, délocalisées et sans feu ni lieu, se conduisent naturellement de manière irresponsables, en croyant dur comme fer que la croissance et la concentration du profit est la garantie d’un développement harmonieux. Autrement dit cette "religion" néolibérale suscite des ripostes religieuses violentes et irresponsables : l’islamisme djihadiste criminel se dresse d’abord symboliquement dans l’espace délocalisé sans frontières du système financier avec AlQaida puis sur un carrefour frontalier transétatique avec Djaech. Deux religiosités globales devenues folles.

Face à ce phénomène d’apparence météorologique non contrôlable , la combat politique s’enfonce dans une représentation d’ombres chinoises où des personnages traditionnels continuent à jouer à la souveraineté. Empêcher le chaos par une grosse guerre fédérant les petites pourrait être une solution, du type 2° guerre mondiale Cependant deux facteurs jouent contre la grande guerre :

1) On manque d’Etats militaristes capables de mobiliser les peuples car le système des marchés financiers transnationaux est en contradiction avec l’autonomie militaire qui serait politiquement nécessaire à la pris en charge par les nations d’une "vraie guerre". L’Allemagne est pour ainsi dire interdite de guerre par sa constitution et la décadence extrême de la Bundeswehr est en quelque sorte constitutionnelle, en souvenir des deux guerres mondiales. La France est le seul état qui se soit donné un potentiel d’opérations extérieures et qui s’en sert concrètement depuis les deux dernières présidences, mais elle est au bout de ses possibilités, elle ne vise pas du tout une capacité de guerre en Europe et continue à diminuer le budget de la défense. Les Anglais ne sont supporters d’actions militaires externes qu’avec articulation au pouvoir militaire américain

2) Pour neutraliser le glissement vers ce qui peut rester une prolifération des guerres locales ou une coagulation en guerre régionale il faudra un débat stratégique et un soulèvement politique capable de restaurer un système transétatique régional , ou même une "internationale" des peuples, agissant comme système de paix. Il y a précisément maintenant un contre mouvement qui s’amorce (Grèce, Espagne) et refuse au nom de la volonté populaire de s’enfoncer d’avantage dans la démolition de la démocratie par les bureaucraties néolibérales et la mise à la décharge de l’idée même de socialisme en Europe

Deux tournants doivent être pris pour que cette option soit cohérente

1‑ c’est seulement en mettant l’OTAN entre parenthèses et en l’éloignant des frontières de la Russie et en annulant ses compétences importées d’Amérique dans l’organisation européenne d’un système sécuritaire & militaire répressif, qu’on pourra maîtriser à la fois la version otanienne du soutien à l’offensive néolibérale vers l’est et la version poutinienne d’une défense contre-offensive visant la restauration de la frontière de l’URSS et rajeunissant la trouille de la Russie

2‑ c’est seulement en repoussant définitivement le traité de grand marché transatlantique qu’on pourra tenter une sécession de la défense Européenne et restaurer une auto-nomie face à la menace de guerre.

Il ne faut pas attendre que la guerre mondiale éclate : elle est déjà commencée mais sans chefs. Et donc l’Europe pourrait redevenir une identité politique, géographique et stratégique autonome des régimes post soviétiques mafieux et des Etats Unis d’ultra droite qui soumet l’Union Européenne, par l’OTAN, aux représentation et aux normes entrepreneuriales et militaires de la religion néo-libérale


[1] Alain JOXE, les guerres de l’Empire Global, La Découverte, 2012 p. 11


Syriza et Podemos : la voie vers le pouvoir du peuple ?

lundi 2 mars 2015, par Eric Toussaint

L’expérience prouve que les mouvements de gauche peuvent arriver au gouvernement, mais ils ne détiennent pas pour autant le pouvoir. La démocratie, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir par le peuple et pour le peuple, requiert bien davantage. Le problème se pose aujourd’hui en Grèce avec Syriza, se posera en Espagne avec Podemos (si ce parti remporte les élections générales de fin 2015) comme il s’est posé, hier, au Venezuela avec l’élection à la présidence de Hugo Chávez en décembre 1998, en Bolivie avec celle d’Evo Morales en 2005, en Équateur avec celle de Rafael Correa en décembre 2006 ou encore, quelques décennies, plus tôt avec Salvador Allende en 1970 au Chili |1|.

La question se pose en fait pour n’importe quel mouvement de gauche qui arrive au gouvernement dans une société capitaliste. Quand une coalition électorale ou un parti de gauche arrive au gouvernement, il ne détient pas le pouvoir réel : le pouvoir économique (qui passe par la possession et le contrôle des groupes financiers et industriels, des grands médias privés, du grand commerce, etc.) demeure aux mains de la classe capitaliste, le 1% le plus riche, et encore !, c’est souvent moins de 1% de la population. De plus, cette classe capitaliste contrôle l’État, l’appareil judiciaire, les ministères de l’Économie et des Finances, la banque centrale... En Grèce et en Espagne comme en Équateur, en Bolivie, au Venezuela ou au Chili |2|, un gouvernement déterminé à procéder à de véritables changements structurels doit entrer en conflit avec le pouvoir économique pour affaiblir puis mettre fin au contrôle de la classe capitaliste sur les grands moyens de production, de service, de communication et sur l’appareil d’État.

Essayons une comparaison historique. Après 1789, quand, grâce à la Révolution, la bourgeoisie a pris le pouvoir politique en France, elle détenait déjà le pouvoir économique. Avant de conquérir le pouvoir politique, les capitalistes français étaient les créanciers du Roi de France et les propriétaires des principaux leviers du pouvoir économique (la banque, le commerce, les manufactures et une partie des terres). Après la conquête du pouvoir politique, ils ont expulsé de l’État les représentants des anciennes classes dominantes (noblesse et clergé), les ont soumis ou ont fusionné avec eux. L’État est devenu une machine bien huilée au service de l’accumulation du capital et des profits.

À la différence de la classe capitaliste, le peuple n’est pas en mesure de prendre le pouvoir économique s’il n’accède pas au gouvernement. La répétition par le peuple de l’ascension progressive vers le pouvoir qu’ont réalisée les bourgeois dans le cadre de la société féodale ou de la petite production marchande est impossible. Le peuple n’accumule pas des richesses matérielles à grande échelle, il ne dirige pas les entreprises industrielles, les banques, le grand commerce et les autres services. C’est à partir du pouvoir politique (i.e. du gouvernement) que le peuple peut entreprendre les transformations au niveau de la structure économique et commencer la construction d’un nouveau type d’État basé sur l’autogestion. En dirigeant un gouvernement, la gauche a accès à des leviers institutionnels, politiques et financiers afin d’initier de profonds changements en faveur de la majorité de la population. L’auto-organisation du peuple, son auto-activité dans la sphère publique et sur les lieux de travail sont des conditions sine qua non à l’ensemble du processus.

Il est fondamental de mettre en place une relation interactive entre un gouvernement de gauche et le peuple

Pour réaliser de réels changements structurels, il est fondamental de mettre en place une relation interactive entre un gouvernement de gauche et le peuple. Ce dernier doit renforcer son niveau d’auto-organisation et construire d’en bas des structures de contrôle et de pouvoir populaire. Cette relation interactive, dialectique, peut devenir conflictuelle si le gouvernement hésite à prendre les mesures que réclame la « base ». Le soutien du peuple au changement promis et la pression qu’il peut exercer sont vitaux pour convaincre un gouvernement de gauche d’approfondir le processus des changements structurels qui implique une redistribution radicale de la richesse en faveur de celles et ceux qui la produisent. C’est également vital pour assurer la défense de ce gouvernement face aux créanciers, face aux tenants de l’ancien régime, face aux propriétaires des grands moyens de production, face à des gouvernements étrangers. Pour réaliser des changements structurels, il s’agit de mettre fin à la propriété capitaliste dans des secteurs clés comme la finance et l’énergie, en les transférant vers le secteur public (des services publics sous contrôle citoyen) ainsi qu’en soutenant ou en renforçant d’autres formes de propriété à fonction sociale : la petite propriété privée (notamment dans l’agriculture, la petite industrie, le commerce et les services), la propriété coopérative et la propriété collective basée sur l’association libre |3|.

Dans deux des trois pays sud-américains mentionnés plus haut (au Venezuela en 2002-2003 |4| et en Bolivie entre 2006 et 2008 |5|), le gouvernement a été en conflit ouvert avec la classe capitaliste |6| mais les changements structurels décisifs sur le plan économique n’ont pas (encore) été réalisés. Ces sociétés restent clairement des sociétés capitalistes |7|. Des avancées réelles en faveur du peuple sont évidentes : adoption dans les trois pays de nouvelles Constitutions à l’issue de processus constituants profondément démocratiques (élection au suffrage universel d’une assemblée constituante ; élaboration d’une nouvelle Constitution adoptée par l’assemblée constituante suite à un large débat national ; référendum d’approbation de la nouvelle Constitution) ; large reprise du contrôle public sur les ressources naturelles |8| ; augmentation du recouvrement des impôts sur les plus riches (c’est particulièrement le cas en Équateur) et les grandes sociétés privées nationales ou étrangères ; améliorations significatives des services publics ou des missions de services publics ; réduction des inégalités sociales ; renforcement des droits des peuples originaires ; récupération de la dignité nationale face aux grandes puissances, en particulier les États-Unis.

Nous ne pouvons comprendre la politique de ces pays que si nous prenons en compte les très importantes mobilisations populaires qui jalonnent leur histoire. En Équateur, quatre présidents de droite ont dû fuir le pouvoir entre 1997 et 2005 grâce à de grandes mobilisations. En Bolivie, d’ importantes batailles contre la privatisation de l’eau se sont déroulées en avril 2000 et à la fin de l’année 2004. Les mobilisations autour de la privatisation du gaz en octobre 2003 ont fait tomber et s’enfuir (vers les États-Unis) le président Gonzalo Sanchez de Lozada. Le Venezuela a connu dès 1989 d’importantes luttes qui inauguraient les grands combats contre le Fonds monétaire international qui secouèrent la planète au cours des années 1990 et au début des années 2000. Mais il y a eu encore plus spectaculaire avec les énormes mobilisations populaires du 12 avril 2002, manifestations spontanées de rejet du coup d’État contre Hugo Chavez. Ces mobilisations ont eu directement pour effet le retour d’Hugo Chavez au palais présidentiel Miraflores dès le 13 avril 2002.

Les changements politiques démocratiques dans ces trois pays sont systématiquement passés sous silence dans la presse des pays les plus industrialisés. Au contraire, une campagne de dénigrement est systématiquement orchestrée afin de présenter les chefs d’État de ces trois pays comme des dirigeants populistes autoritaires.

Les expériences de ces trois pays andins, en terme d’adoption de nouvelles Constitutions, sont très riches. Elles devraient inspirer les peuples et les forces politiques des autres pays. Il suffit de comparer la situation en Europe avec l’absence de procédure démocratique en matière d’adoption du Traité constitutionnel en 2005 ou du TSCG en 2014. Bien sûr, les expériences en cours au Venezuela, en Bolivie et en Équateur sont aussi traversées par des contradictions et des limites importantes qu’il faut analyser |9|.

Les grandes mobilisations populaires sont un facteur décisif dans l’existence et la survie des gouvernements de gauche. On pourrait bien sûr parler également des grandes mobilisations populaires de 1936 en France qui conduisirent Léon Blum – qui se serait bien contenté de « gérer honnêtement » la maison de la bourgeoisie – à mettre en œuvre de vraies mesures de gauche, sans oublier les mobilisations en Espagne à la même période ou celles qui ont secoué une grande partie de l’Europe à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Retour à Syriza et à Podemos

Si des gouvernements, dirigés actuellement par Syriza et demain par Podemos, veulent réellement rompre avec les politiques d’austérité et de privatisation en cours dans toute l’Europe, ils entreront immédiatement en conflit avec de puissantes forces conservatrices tant au niveau national qu’au niveau de l’Union européenne. Rien qu’en affirmant que leur gouvernement souhaite appliquer des mesures voulues par la population qui rejette massivement l’austérité, Syriza aujourd’hui, Podemos demain, rencontrent une opposition très dure des instances européennes, de la majorité des gouvernements dans l’Union européenne, ainsi que des dirigeants et des grands actionnaires des principales entreprises privées, sans oublier le FMI.

Même en auto-limitant leur programme de changement, ils rencontreront une forte opposition car en face les classes possédantes et les instances européennes (intimement liées et solidaires) veulent pousser plus loin la plus formidable attaque concertée à l’échelle européenne contre les droits économiques et sociaux du peuple, sans oublier la volonté de limiter fortement l’exercice des droits démocratiques |10|.

Il est illusoire de penser que l’on peut convaincre les autorités européennes et le patronat des grandes entreprises (financières et industrielles principalement) d’abandonner le cours néolibéral renforcé depuis 2010. Soulignons que François Hollande et Matteo Renzi, qui proposent timidement de desserrer un peu l’étau de l’austérité, cherchent en même temps à appliquer le modèle allemand dans leurs pays respectifs : une précarisation plus avancée des droits de négociation collective et de protection des conquêtes des salariés |11|. Ce ne sont pas des alliés pour Syriza aujourd’hui ou Podemos demain.

Il faut prendre un autre élément en considération quand on compare la situation du gouvernement de gauche en Grèce aujourd’hui (ou d’autres demain) à celle dans laquelle se sont trouvés Hugo Chavez (à partir de 2004), Evo Morales ou Rafael Correa. À partir de 2004, l’augmentation importante du prix des matières premières (pétrole, gaz, minerais...) que ces pays exportent, a permis d’augmenter fortement les recettes fiscales qui ont été utilisées pour mettre en œuvre de vastes programmes sociaux et de grands projets d’investissements publics. Les gouvernements de ces trois pays andins ont appliqué un projet qu’on peut caractériser de néokeynésien développementiste |12| : fort investissement public, augmentation de la consommation populaire, augmentation des bas salaires, nationalisations (dans le cas du Venezuela et de la Bolivie) compensées par de généreuses indemnisations des propriétaires nationaux ou des maisons mères étrangères.

La partie la plus pauvre du peuple a connu une amélioration considérable des conditions de vie l’infrastructure de ces pays a été améliorée et les profits des capitalistes locaux n’ont pas été affectés (dans le secteur financier les bénéfices privés ont même augmenté). On voit bien qu’un gouvernement de gauche dans un pays périphérique de l’Union européenne ne pourra pas disposer de la même marge de manœuvre que les gouvernements des trois pays andins mentionnés. Les pays européens de la Périphérie sont écrasés par un fardeau de dette insupportable. Les autorités européennes entendent exercer toute la pression dont elles sont capables, comme le montre la réaction de la Banque centrale européenne face à la Grèce début février 2015.

Les gouvernements de gauche devront désobéir aux créanciers, aux autorités européennes et au FMI pour être fidèles à leurs promesses électorales.

La conclusion qui s’impose, c’est qu’il n’y aura pas de voie facile pour mettre en œuvre un programme économique et social qui rompt avec l’austérité et les privatisations. Les gouvernements de gauche devront désobéir aux créanciers, aux autorités européennes et au FMI (les uns et les autres se confondent largement) pour être fidèles à leurs promesses électorales. Ils ont une légitimité et un appui tout à fait considérable aussi bien dans leur pays qu’à l’échelle internationale tant l’austérité et les diktats de l’Europe sont rejetés. Le refus de payer une partie substantielle de la dette constituera un élément clé dans la stratégie du gouvernement |13| , de même que la décision de ne pas poursuivre les privatisations et de rétablir pleinement les droits sociaux qui ont été affectés par les politiques d’austérité. Cette combinaison est vitale car, du côté des créanciers, on entend déjà s’élever les voix de ceux et celles qui proposent de réduire le poids de la dette de la Grèce en échange de la poursuite de politiques de réformes (entendez de contre-réformes, de privatisations, de précarisation des contrats de travail et des droits sociaux...).

On voit difficilement comment un gouvernement de gauche peut éviter de socialiser le secteur bancaire (c’est-à-dire exproprier les actionnaires privés et transformer les banques en service public sous contrôle citoyen), prendre des mesures strictes de contrôle des mouvements de capitaux, prélever un impôt de crise sur le patrimoine du 1 % le plus riche, refuser des prêts de la Troïka qui sont conditionnés par la poursuite de l’austérité et des privatisations, refuser de rembourser une dette largement illégitime, illégale, insoutenable du point de vue de l’exercice des droits humains, voire odieuse. Un des nombreux instruments à disposition d’un gouvernement de gauche pour favoriser la participation et le soutien populaire tout en renforçant sa position face aux créanciers illégitimes, c’est l’audit de la dette avec une participation citoyenne active afin d’identifier la partie de la dette qu’il faut refuser de payer et qu’il faut répudier. À partir de là, tout deviendra enfin possible.


Voir en ligne : Publié sur CADTM


notes articles :
|1| Pour l’expérience chilienne : Franck Gaudichaud, Chili 1970-1973 : Mille jours qui ébranlèrent le monde, Presses universitaires de Rennes, 2013.

|2| Cuba a connu un processus différent du Venezuela, de l’Équateur, de la Bolivie ou du Chili, car la gauche a accédé au gouvernement suite à une lutte armée de plusieurs années soutenue par un énorme soulèvement populaire dans sa phase finale (fin 1958-premiers jours de 1959). Voir entre autres : Fernando Martinez interviewé par Eric Toussaint, « Du XIXe au XXIe siècle : une mise en perspective historique de la Révolution cubaine », publié le 24 décembre 2014, http://www.europe-solidaire.org/spi...

|3| Dans les trois pays andins cités, principalement l’Équateur et la Bolivie, il est également fondamental de soutenir les formes de propriétés traditionnelles des peuples originaires (qui contiennent généralement un haut degré de propriété collective).

|4| Au Venezuela, les batailles les plus agressives livrées par la droite ont commencé après trois ans de gouvernement Chávez, c’est-à-dire début 2002. Cela a pris la forme d’affrontements majeurs comme le coup d’État d’avril 2002, la grève patronale de décembre 2002-janvier 2003, l’occupation de la place Altamira à Caracas par des généraux séditieux et des dirigeants de l’opposition politique. Elles ont commencé à fortement baisser d’intensité après août 2004 grâce à la victoire du non au référendum révocatoire du président Chávez. Depuis lors, la droite cherche des occasions pour reprendre l’initiative mais sa capacité de mobilisation a été fortement réduite. Depuis 2013, un secteur important de la classe capitaliste participe activement à la déstabilisation du gouvernement via la création d’une situation de pénurie de nombreux produits de premières nécessités dont les médicaments et via le développement du marché de devise parallèle (au marché noir, le dollar s’échange à près de 10 fois sa valeur officielle).

|5| En Bolivie, la droite a livré de véritables batailles en 2007 et en 2008 après moins de deux ans de gouvernement Morales. Elle a utilisé la violence à plusieurs reprises et choisi une stratégie de batailles frontales en 2008. La victoire d’Evo Morales au référendum révocatoire d’août 2008 avec 67,43 % des voix n’a pas entraîné une réduction de la violence de la droite. Au contraire, cette violence est allée crescendo pendant plusieurs semaines après son échec au référendum, notamment parce qu’elle se sentait capable de réunir une majorité dans plusieurs provinces-clés de l’Est du pays. La réaction très forte du gouvernement et la mobilisation populaire face au massacre de partisans d’Evo Morales dans la province de Pando (combinée à la condamnation internationale notamment de la part de l’UNASUR qui s’est réunie de manière extraordinaire en septembre 2008 pour apporter son soutien au gouvernement d’Evo Morales) ont fini par provoquer un armistice (provisoire). Après un an de boycott, la droite s’est engagée à accepter l’organisation du référendum sur la nouvelle Constitution. Cela a débouché sur une nouvelle victoire pour Evo Morales fin janvier 2009 : la nouvelle Constitution a été approuvée par 62 % des votants. En octobre 2014, Evo Morales a été réélu avec 61% des voix.

|6| En Équateur il n’y a pas eu de période de choc entre le gouvernement et la classe capitaliste dans son ensemble, même si on a connu des tensions vives notamment en 2008 notamment dans le principal port du pays, Guayaquil.

|7| J’ai analysé les processus en cours dans ces trois pays dans l’étude : « Venezuela, Équateur et Bolivie : la roue de l’histoire en marche », publié le 2 novembre 2009, http://cadtm.org/Venezuela-Equateur.... La version imprimée est parue dans la revue Inprecor en 2009. Voir également : Eric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale, Éditions Syllepse, Liège-Paris, 2008, 207 p., à commander sur www.cadtm.org) qui contient une analyse de l’évolution au Venezuela, en Bolivie et en Équateur jusqu’au début 2008. Voir aussi l’ouvrage collectif intitulé « Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine », publié sous la direction de Franck Gaudichaud par Textuel à Paris en avril 2008, 448 p.

|8| La Bolivie a nationalisé le pétrole et la production de gaz en 2006. Evo Morales a envoyé l’armée pour contrôler les champs pétroliers, mais les multinationales restent actives car ce sont elles qui extraient le pétrole et le gaz. L’État est bien propriétaire des richesses naturelles, mais ce sont les grandes multinationales qui exploitent le pétrole et le gaz.

|9| Voir la position du CADTM concernant la relation du gouvernement équatorien avec la CONAIE et d’autres mouvements sociaux du pays : http://cadtm.org/Lettre-du-CADTM-Ay... , publié le 27 décembre 2014. Depuis cette date, le gouvernement équatorien a fait machine arrière et la CONAIE n’a pas été délogée.

|10| Voir http://cadtm.org/Union-europeenne-c..., publié le 16 décembre 2014.

|11| Voir http://cadtm.org/Le-modele-allemand... , publié le 7 janvier 2015.

|12| Le qualificatif « développementiste » constitue une traduction du terme espagnol « desarrollista » qui caractérise des politiques qui ont été menées dans la période 1940-1970 par une série de pays d’Amérique latine. Ces politiques consistaient à ce que l’État apporte un important soutien au développement économique (dessarrollo economico) tout en le guidant. Voir en espagnol la définition donné par l’économiste argentin, Claudio Katz : http://katz.lahaine.org/?p=232

|13| Alors que les gouvernements du Venezuela, de Bolivie et d’équateur pouvaient continuer à rembourser la dette tout en menant des politiques anti austéritaires car le poids de la dette était soutenable du point de vue budgétaire. L’Équateur qui a suspendu unilatéralement le remboursement d’une partie de sa dette après avoir réalisé un audit de celle-ci a réussi à imposer une défaite à ses créanciers alors qu’il aurait pu financièrement continuer à rembourser la dette dans son entièreté. C’est par un souci de refuser de rembourser des dettes illégitimes, d’épargner des recettes fiscales destinées au remboursement de la dette et de les utiliser au bénéfice du peuple que le gouvernement équatorien a pris la décision légitime de refuser de continuer à rembourser une partie de la dette. Le Venezuela qui a suivi une autre politique est aujourd’hui confronté à de graves problèmes de refinancement de sa dette.

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URL : http://www.cadtm.org
Docteur en Sciences politiques de l’Université de Liège et de Paris VIII, également historien de formation, Éric Toussaint est porte-parole du CADTM International. Il se bat depuis de nombreuses années pour l’annulation de la dette des pays du Sud et des dettes publiques illégitimes au Nord. Il a été membre de la Commission d’audit intégral de la dette de l’Équateur (CAIC) mise en place en 2007 par le président Rafael Correa. Cette même année, il a également conseillé le ministre des Finances et le président de l’Équateur en ce qui concerne la création de la Banque du Sud. En 2008, il a conseillé le ministre du Développement économique et de la planification de la république bolivarienne du Venezuela.