Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Révolution arabe

La liberté d’expression est-elle de nouveau menacée en Tunisie ?

mardi 2 avril 2013, par Ivan du Roy

Blogs, radios, sites d’information et d’investigation : les nouveaux médias ont fleuri en Tunisie, après avoir joué un rôle décisif dans le renversement de la dictature. La liberté d’expression et celle de la presse sont considérées comme les principaux acquis de la Révolution. Mais l’ombre de la censure plane encore. Le système de surveillance de l’ancien régime est toujours en place. Et l’apprentissage de cette liberté chèrement gagnée n’est pas si aisé alors que les islamistes radicaux, entre autres, multiplient les pressions.

Presque 200 journaux, une vingtaine de radios, une dizaine de télévisions. Sans compter les sites Internet d’information et d’investigation. « Nous disposons d’une liberté totale d’expression. Nous pouvons parler de n’importe quel sujet », se réjouit Salah Fourti, président du syndicat tunisien des radios libres et fondateur de la première radio libre associative tunisienne, Radio 6. « La liberté d’expression, c’est le seul acquis de la Révolution », confirme Fahem Boukadous, du centre de Tunis pour la liberté de la presse. « Et les journalistes citoyens y ont joué un rôle décisif. » Tous participent au Forum des médias libres, dans le cadre du Forum social mondial.

Pendant la dictature, face au monopole d’État sur l’ensemble des médias audiovisuels, et une presse écrite soit aux ordres, soit très contrôlée, le Web est devenu le seul espace de liberté. Un espace numérique certes dématérialisé, qui comporte cependant des dangers bien réels pour celles et ceux qui osent s’y exprimer. Les blogueurs tunisiens ont payé cher leur combat pour la liberté dans les années qui précèdent la chute du régime de Ben Ali. Souvent dans l’indifférence des médias occidentaux. Ils ont leur « martyr » : Zouhair Yahyaoui, économiste de formation, et écrivain blogueur. Arrêté dans un cybercafé, il est accusé de « propagation de fausses informations » pour avoir publié sur son site un sondage : « La Tunisie est-elle une république, un royaume, un zoo, une prison ? ». Il est enfermé et torturé dans les geôles de l’ancien régime pendant un an et demi. Il décède en 2005 à l’âge de 37 ans des suites de sa détention.

Blogueurs et journalistes citoyens en première ligne

Bessem Krifa fait partie de cette génération qui a contribué par ses blogs et ses vidéos à renverser le régime [1]. « Journaliste citoyen » ou « blogueur activiste », le qualificatif importe peu. Le risque, lui, est le même. « Sous Ben Ali, le seul moyen de s’exprimer, c’était sur Internet. Tous les autres médias présentaient la Tunisie comme le paradis sur terre », raconte le trentenaire. « Les gens étaient vraiment intoxiqués par les médias. Ils croyaient sincèrement que tout allait bien. » En 2008, commencent les grandes grèves du bassin minier de Gafsa. Malgré l’exploitation d’un important gisement de phosphates, le chômage et pauvreté règnent dans cette région délaissée par les dignitaires du régime.

Bessem s’y rend avec des amis pour filmer les manifestations et la « réalité » de la rue : la pauvreté, invisible de Tunis, la répression, dont personne ne parle. « Nous avons commencé là. » C’est là aussi qu’il découvre la main de fer de la dictature : arrêté au cours d’une manifestation, il séjourne 5 mois en prison. Cela ne l’empêche pas de continuer dès sa sortie. « Notre liberté, c’est de nous battre pour la liberté », assène aujourd’hui celui qui est devenu le porte-parole de l’association des blogueurs tunisiens. Avec toujours autant de vivacité.

L’ombre de la censure plane encore

Car si la liberté d’expression et de la presse est le principal acquis de la Révolution, elle peut encore être remise en cause. Les serveurs du ministère de l’Intérieur qui surveillaient et filtraient les accès Internet ont été désactivés le 14 janvier 2011, date de la fuite de Ben Ali et de sa famille en Arabie Saoudite. Mais ils existent toujours. Ainsi qu’« Ammar 404 », le surnom donné aux services de censure d’Internet, en référence au message d’erreur « 404, page non trouvée » lorsque la page Internet n’est pas valide... Ou lorsque son accès est censuré.

« Deux ans après, le système de filtrage d’Internet n’a pas pu se rétablir. L’agence tunisienne de l’Internet est farouchement contre », positive Malek Khadhraoui, rédacteur en chef du journal en ligne Nawaat, également créé par des blogueurs en 2004, pendant la dictature. Et devenu une référence en matière d’investigation. Reste que l’agence est sous la pression de la frange la plus radicale d’Ennahda, le parti islamiste au pouvoir. Une députée de l’assemblée constituante, Sonia Ben Toumia, passée du RCD (le parti de Ben Ali) à Ennahda, a par exemple demandé, le 20 février, au ministre des Technologies de Communications de restreindre l’accès à Facebook et de le rendre payant. La Tunisie est probablement le pays arabe qui compte le plus grand nombre d’utilisateurs du réseau social : 3,5 millions de « profils », pour 11 millions d’habitants. C’est notamment via le réseau social que les jeunes se sont coordonnés lors des manifestation contre la dictature. Une perspective gênante.

De plus en plus de journalistes agressés

Tel est le paradoxe de la situation de la liberté d’expression en Tunisie. Une immense avancée qui demeure bien fragile. Un signe ne trompe pas : l’augmentation des agressions contre les journalistes, recensées par le centre de Tunis pour la liberté de la presse (CTLJ) : 36 agressions en décembre dernier, 50 en janvier, 52 en février. De la confiscation de matériel jusqu’au tabassage en règle, en passant par des menaces de mort, perpétrés par des policiers, des gangs, des milices salafistes ou même des syndicalistes. « A l’approche des élections, à l’automne 2013, on risque d’avoisiner la centaine d’agressions », prévient Fahem Boukadous. Après l’assassinat du militant de gauche Chokri Belaïd, « la prochaine victime sera un journaliste », prédit-il. « Comme pour toute expérience de transition démocratique, il y a la crainte d’un retour vers la dictature. Ben Ali a pris la fuite mais le système est toujours là. » Et le nouveau pouvoir, quel qu’il soit, peut s’en servir.

« Nous sommes sortis de la censure administrative discrète pour passer à la censure judiciaire », explique Malek Kadhraoui, de Nawaat. Une censure « légale » qui passe par une Justice qui n’a pas encore véritablement acquis son indépendance. Plaintes et procès se multiplient, pour « violation du secret de l’instruction » dans certaines affaires politico-financières, ou encore pour « atteinte à l’Islam ». « Mais pour l’instant, grâce à la solidarité de la profession, de la société civile et des citoyens, nous arrivons en général à faire annuler les peines », précise le journaliste.

Médias libres vs médias islamistes

Comment défendre cette liberté nouvelle, pilier du processus de transition ? « Si nous voulons démocratiser le pays, il faut la liberté d’expression. Et la liberté d’expression, c’est, entre autres, la radio », estime Salah Fourti, le fondateur de Radio 6. Surtout dans un pays où la fracture numérique et générationnelle dans l’accès à la presse en ligne est très forte, en particulier entre grandes villes et zones rurales. Salah Fourti étudiait en France, quand, après Mai 1981, il assiste au boom des radios libres. Il tente de monter une radio indépendante en Tunisie. Peine perdue. Radio 6 sera finalement lancée en 2007 dans la clandestinité. Désormais douze nouvelles radios, dont deux associatives, sont autorisées. D’autres, en attente d’agrément, demeurent des radios pirates.

L’enjeu pour le syndicat tunisien des radios libres est que les stations « disposent de leurs propres moyens d’émissions pour ne pas risquer de se voir couper directement la fréquence ». Car l’attribution des fréquences et la mise à disposition d’un émetteur demeurent contrôlées par la radiodiffusion publique, donc l’État. « La communication et l’information, ce n’est pas l’idéal du gouvernement en place », sourit Salah Fourti. Le syndicat encourage également « les jeunes à créer leurs radios et à démarrer sur le Web », en dispensant formations et équipements, en particulier en dehors des grandes agglomérations. Dans les villes de moins de 200 000 habitants, souvent très populaires, le désert médiatique règne. Et c’est là que se retrouve la base électorale du partis islamiste « modéré » Ennahda.

« Avant, c’était la dictature, mais tu pouvais lutter contre la répression avec l’objectif de faire tomber Ben Ali. Aujourd’hui, ce n’est pas le gouvernement qui t’agresse directement, c’est la religion », soupire Bessem Krifa, journaliste blogueur. « Défendre la liberté, c’est pour tout le monde. Une femme qui veut porter le voile, on la défend. Si le voile lui est imposé, on la défend également. » Pour les blogueurs activistes aussi, « se déplacer dans les quartiers pauvres, et y parler avec leurs mots, leurs langages » est devenue une priorité. « Nous, les blogueurs, sommes à 99% contre ce gouvernement, mais nous respectons la volonté du peuple. Notre rôle est toujours de montrer, de dévoiler ». En espérant que ce travail de mise en lumière et d’obligation de transparence renforcera le processus démocratique. Car entre ces nouveaux médias libres et les organes de presse proches du parti islamiste et financés par des fonds venus du Golfe (Qatar et Arabie Saoudite principalement), une course poursuite s’est engagée.


Photos : CC Nawaat (une) et commémoration des martyrs de la liberté d’expression lors du Forum des médias libres, le 25 mars.

Consultez l’article original sur Bastamag


Éditorial

Religions et sociétés : unies pour le meilleur et pour le pire

mardi 2 avril 2013, par Marie-Eve Lefebvre

salamalec /sa.la.ma.lɛk/ nom masculin : (1559) Emprunté à l’arabe ās-salām ʿalaykum (« (que) la paix soit avec vous »). (Familier) (Ironique) Marques de politesse exagérées, affectation de déférence. Synonyme : flagornerie.

L’être humain a tendance à ridiculiser ce qu’il ne comprend pas. Ainsi, « ās-salām ʿalaykum », qui est à la fois une salutation bienveillante et un souhait chaleureux est devenu dans le langage courant le synonyme d’un geste grandiloquent, exagéré et vide de sens.

Pour l’édition d’avril, nous avons fait le pari d’intégrer le facteur religieux dans nos analyses sociales. Les idéologies, ouvertement religieuses ou non, imprègnent les discours de ceux qui ont le pouvoir. Et il va sans dire que les décisions prises par les gouvernements ont des répercussions concrètes sur la population.

Par exemple, le fait d’obliger une femme musulmane à retirer son voile sous prétexte qu’elle trouble le bien-être de la communauté est l’équivalent de forcer une autre femme à se couvrir la tête contre son gré : il s’agit de retrancher un droit fondamental à quelqu’un en prétendant servir le bien commun. Ce faisant, on favorise tout sauf l’intégration et le mieux-vivre ensemble.

Au terme de ce long congé de Pâques, le Journal des Alternatives vous présente donc un numéro spécial Religions et sociétés.

Le Québec toujours religieux

Depuis la Révolution tranquille, on peut être porté à croire que la religion s’effrite et perd du terrain. Les églises, sinon québécoises, du moins montréalaises, sont désertées. Rares sont celles et ceux qui se disent appelés par la vocation religieuse.

Mais nous aurions tout intérêt à élargir notre compréhension du concept de « religion » puisqu’elle semble encore faire partie de la vie de la majorité de la population. Au recensement de 2001, moins de 6% des Québécois déclaraient ne pas avoir d’appartenance religieuse. Encore aujourd’hui, près de 84% de la population québécoise se dit catholique.

Pour certains militants en faveur du retrait de tout signe ou symbole religieux dans l’espace public, la pratique religieuse est souvent considérée comme anecdotique. On suppose que le croyant fait sa prière comme il va au centre d’achats ou qu’il choisit de porter un signe ostensible par fantaisie, voire par caprice. Dans les pires cas, la pratique religieuse est présentée comme un enchaînement de gestes complètement dénués de sens qu’un pantin effectuerait depuis l’enfance sans jamais avoir eu à se poser de questions. Les articles que nous vous proposons ce mois-ci tendent à démontrer le contraire.

Karine Pontbriand a rencontré des femmes impliquées au sein de l’Église catholique qui questionnent leur place et leur rapport à l’autorité ecclésiale tout en refusant de se dépouiller de leur identité chrétienne. Des théologiennes, intellectuelles ET croyantes, peuvent-elles être considérées comme les moutons que les tenants d’une laïcité presqu’intégriste aiment à décrire ?

En faisant un retour sur la journée d’étude contre l’islamophobie, qui a eu lieu le 16 mars dernier et qui était organisée par le Centre Justice et Foi, Andréanne Thibault vient, quant à elle, souligner l’importance de débusquer et de condamner les néo-racismes.

La politique québécoise n’est pas non plus exempte de débats à saveur religieuse. Dans la foulée de la « crise » des accommodements raisonnables, le nouveau gouvernement péquiste a décidé d’établir une charte québécoise de la laïcité afin de réaffirmer certaines valeurs qui devraient orienter la manière de vivre ensemble en société. Est-ce que le gouvernement règlera une fois pour toutes la question des accommodements religieux ? Est-ce que cette charte n’aura pas plutôt pour effet d’isoler encore plus certaines minorités religieuses ? Un article signé de ma blanche main.

Et sur la scène internationale

Impossible de ne pas revenir sur la toute récente élection du nouveau pape catholique et sur la tempête médiatique qui en a découlé. Dans son article, Isabelle Padula démontre qu’en matière d’actualité religieuse, le public québécois n’entend pas d’autre message que celui de l’autorité ecclésiastique, et que cela a pour effet de rendre l’information religieuse davantage sensationnaliste qu’analytique.

Après avoir été l’apanage de la droite évangélique états-unienne, le message du Christ est désormais repris par d’éminents démocrates, dont le POTUS [1] lui-même, afin de justifier leur désir de modifier des lois pour permettre les unions de conjoints de même sexe. Mathieu Trépanier raconte comment certaines décisions politiques sont actuellement portées et justifiées par la foi aux États-Unis.

On n’en a que très peu parlé dans les médias francophones, mais un véritable génocide a actuellement lieu au Myanmar. Depuis 2012, la communauté des Rohingya, minorité musulmane birmane, est la cible de pogroms dont la violence est alimentée par un racisme anti-islamique. Nafi Alibert s’est penchée sur la question.

Finalement, dans un texte originalement paru sur Bastamag, Ivan du Roy aborde le sujet de la liberté d’expression des médias en Tunisie. En faisant un retour sur le Printemps arabe dans le cadre du Forum social mondial à Tunis, il constate que la liberté des médias semble menacée par le nouveau gouvernement islamiste.

Une chose est sûre : on ne peut pas mettre tous les croyants dans le même panier, fût-il rempli de cocos de Pâques.

En mon nom et au nom de l’équipe du Journal des Alternatives, je vous souhaite un bon retour du congé pascal et… ās-salām ʿalaykum !

Marie-Eve Lefebvre
Membre du comité éditorial du Journal des Alternatives


Crédits images :
wikimedia commons / Religijne_symbole2
wikimedia commons / Arabtex_as-salam_alaikum


[1President of the United States


Jean-Paul II, Benoit XVI et François : folie médiatique ?

mardi 2 avril 2013, par Isabelle Padula

Après le scandale des commandites, l’affaire Fillion-Chiasson et la grève étudiante, s’est déclaré l’événement qui allait être omniprésent dans les médias québécois au printemps 2005 : le décès du pape Jean-Paul II. En 2013, c’est au tour de la commission Charbonneau, de l’affaire Magnotta et même des victoires et des défaites du Canadien d’être éclipsées par l’annonce du départ de Benoit XVI, les préparatifs du conclave et l’identité du nouveau pape. Que penser de cette effervescence médiatique ? Les médias en ont-ils trop fait ? Les journalistes étaient-ils bien outillés ? Exception faite de ce tsunami papal, à quel type d’information religieuse a-t-on accès dans nos médias ? Jean-Claude Breton, Réjeanne Martin et Francine Pâquet ont accepté de se prononcer sur le sujet.

Jean-Claude Breton est actuellement doyen de la faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal. Depuis l’annonce du départ de Benoit XVI, il a parlé à une dizaine de journalistes. Dans le lot, il considère que moins du tiers étaient vraiment compétents en matière religieuse tandis qu’un autre tiers n’arrivait pas à comprendre les informations fournies. Selon monsieur Breton, il manque une culture religieuse de base chez ces journalistes qui étaient pourtant mandatés pour couvrir cette actualité.

Francine Pâquet, théologienne, avance une piste d’explications. « Je crois que peu de journalistes ont une formation théologique ou encore une formation sur l’histoire des religions. Ainsi, en entrevue, ils sont plus ou moins bien outillés pour relancer le débat ou aller au fond des questions », soutient-elle.

Quelle a été la place accordée aux autorités ecclésiales, aux femmes, aux théologiens, aux agentes de pastorale, aux curés-vedettes ou encore aux croyants ? À qui les médias donnent-ils la parole lorsqu’il est question de commenter des événements religieux ?

Un monde d’hommes

« Si on parle de l’Église catholique, on entendra des évêques, des prêtres et parfois une sommité universitaire. Mais il y a peu de temps, il y avait plus de femmes à la faculté théologique de l’Université de Montréal que d’hommes et dans certains diocèses, il y avait plus de femmes détenant une maîtrise ou un doctorat en théologie que de prêtres. Pourtant, nous entendons rarement leurs analyses dans nos médias », remarque Francine Pâquet. Cette dernière est actuellement formatrice dans un centre de détention pour femmes et connait le milieu ecclésial pour y avoir œuvré pendant une trentaine d’années.

Selon Réjeanne Martin, qui se définit comme une religieuse assoiffée de vérité plus que de condamnation, l’opinion publique québécoise n’a pas l’opportunité d’entendre un apport théologique autre que celui de l’autorité ecclésiastique lorsqu’il est question d’actualité religieuse. Elle suggère d’ailleurs un site d’information méconnu qui promeut la liberté de pensée et de parole dans l’église catholique soit le Réseau des forums André-Naud, ainsi que la revue Relations qui est publiée par le Centre justice et foi, un centre d’analyse sociale fondé par les Jésuites du Québec.

Un traitement sensationnaliste de l’actualité religieuse

Peut-on dire que l’information religieuse québécoise est davantage spectaculaire qu’analytique ? « S’il y a peu de journalistes détenant une formation dans le domaine, il est évident que l’analyse ne pourra pas être poussée. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est de l’information spectacle, mais si on connaissait un peu mieux l’histoire de l’Église et sa contradiction souvent avec l’Évangile, on pourrait apporter des arguments différents », exprime Francine Pâquet.

Pour Jean-Claude Breton, une preuve convaincante qui démontre que le spectacle et le sensationnalisme sont à l’avant-plan dans les médias québécois est la baisse d’intérêt presque instantanée au lendemain de la « défaite » du cardinal Ouellet. « On avait mis le paquet tant que l’un des nôtres pouvait gagner, ensuite, on a fermé rapidement les livres », déplore monsieur Breton.

Un Québec qui oublie son histoire religieuse

L’actualité religieuse au Québec est-elle majoritairement confinée au départ ou à l’arrivée d’un nouveau pape ? Quelles autres significations pourrait avoir le religieux dans l’espace public québécois ?

M. Breton fait le pari qu’en faisant le deuil de leur lecture « exagérément » noire du passé du Québec, les journalistes verraient l’importance de s’occuper du religieux dans l’espace médiatique, ainsi que ses différentes significations. « Quand on le fait actuellement, on camoufle cela sous les vocables de spiritualité ou de culture », constate-t-il. Les préoccupations spirituelles des individus et les pratiques culturelles des groupes ethniques sont largement acceptées, « mais on ne veut pas reconnaître, ou difficilement, que cela vient du fond religieux. Les médias identifient quelques porte-parole, toujours les mêmes et ne se soucient pas d’explorer la vie réelle des communautés », conclut le doyen.

Réjeanne Martin avance qu’on ne se rend pas compte que les valeurs fondamentales inscrites dans la Charte internationale des droits de l’homme sont identiques aux valeurs de l’Évangile. Pourquoi ? « Ces valeurs sont parfois trahies hélas, par les religions elles-mêmes quand elles deviennent doctrinaires dans leur enseignement sur certains sujets », propose-t-elle comme piste d’explication.

« Peut-être aussi, avance Francine Pâquet, parce qu’au Québec nous avons oublié l’implication des communautés religieuses. Nous associons religieux et ecclésial et nous voulons nous en dissocier. Les racines catholiques et les valeurs qui sont à la base de plusieurs mouvements sociaux sont méconnues par la société et par les médias. »

Francine Pâquet relève qu’actuellement plusieurs initiatives d’aide apportée aux ex-détenus, aux sans-abris, aux sidéens ou aux immigrants sont soutenues par des communautés religieuses. Les médias en parlent très peu. « Pourtant, ces croyants impliqués mais éloignés de l’Église officielle pourraient, par leur liberté de parole, apporter un regard différent sur la place de l’Église dans notre société et permettre de se réapproprier notre histoire et nos origines. Ce serait un magnifique défi pour la génération montante », croit-elle.

Une analyse nécessaire

Peut-on penser que si les croyants d’appartenance chrétienne, qui ne sont pas des représentants officiels, avaient accès aux journalistes, le public s’en trouverait mieux informé ? Se peut-il que les voix progressistes dans l’Église ne sachent pas comment se faire entendre ou encore n’osent pas se prononcer ? Les propos de Jean-Claude Breton, Réjeanne Martin et Francine Pâquet démontrent bien que l’analyse de l’actualité religieuse est indispensable pour en apprendre davantage sur les réalités complexes de l’Église et pour mieux saisir les relations entre la foi, les médias et la société québécoise.


Crédit photo : Flickr / Catholic Church (England and Wales)


Les Rohingya ou le dilemme de la construction nationale birmane

mardi 2 avril 2013, par Nafi Alibert

Depuis les violences qui ont éclaté en 2012 entre nationalistes bouddhistes et musulmans rohingya, dans l’État d’Arakan, à l’Ouest de la Birmanie, la situation humanitaire reste préoccupante. Les déplacés sur les routes de l’exil se comptent en centaines de milliers. Si la Birmanie a entamé un processus d’ouverture, cette région de l’Arakan reste fermée et il est difficile de savoir ce qu’il s’y passe aujourd’hui. Afin de mieux comprendre ces violences intercommunautaires, le Journal des Alternatives s’est entretenu avec plusieurs chercheurs et spécialistes.

Dans son dernier rapport sur la situation en Birmanie, datant du 15 mars 2013, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies « se dit gravement préoccupé devant la persistance des tensions intercommunautaires » en Arakan. Les quelque 800 000 Rohingya, principalement cantonnés dans le Nord de l’État, sont considérés par l’ONU comme « la minorité ethnique la plus réprimée au monde ». Victimes de persécutions et de la politique discriminatoire de l’État birman, les Rohingya ne jouissent d’aucun des droits fondamentaux : restrictions des naissances et des mariages, non reconnaissance de leur identité, absence de liberté de circulation, etc.

Retour sur les événements

En juin 2012, après qu’un groupe de jeunes musulmans ait été accusé du viol d’une femme bouddhiste, des violences meurtrières ont éclaté entre bouddhistes et musulmans autour de Sittwe, capitale de l’Arakan. En octobre dernier, des affrontements similaires ont repris dans plusieurs municipalités de l’État. Ailleurs au pays, des moines ont manifesté pour exiger l’expulsion des Rohingya, perçus tant comme une menace que comme des immigrés illégaux bangladais. D’ailleurs, « les bouddhistes n’emploient pas les termes « musulman » ou « Rohingya », mais Kala, qui désigne toutes les populations originaires d’Inde, donc toutes les populations à l’Ouest du pays », observe Alexandra de Mersan, anthropologue et maître de conférence à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales à Paris.

Mais ces tensions, qui trouvent leurs racines dans l’histoire de la Birmanie et de l’ancien Royaume d’Arakan, s’inscrivent dans une logique complexe. « Rien n’est jamais unilatéral, les violences se font des deux côtés. Puis, on ne sait jamais s’il n’y a pas eu aussi de provocations de la part du régime birman, il est très facile de mettre le feu aux poudres en Arakan. Et de manière générale en Birmanie, c’est très facile de mobiliser la population contre les musulmans quand on veut détourner l’attention », reconnaît-elle. Il y a quelques jours, une nouvelle série d’émeutes visant des citoyens birmans de confession musulmane est survenue dans deux autres régions du pays. Dans un contexte de grandes difficultés économiques, les Rohingya, et à une plus grande échelle, les musulmans Birmans, seraient devenus les boucs émissaires de biens des maux.

La construction de fractures identitaires

La présence dans cette région de musulmans originaires de l’ancienne Inde britannique remonte à plusieurs siècles. Les tensions intercommunautaires se sont cristallisées avec la colonisation anglaise. « Pour des raisons techniques, les Britanniques privilégient l’arrivée d’une main d’œuvre qui vient plutôt de l’Ouest -les futurs Rohingya- et leur donnent des avantages que n’auront pas les Arakanais bouddhistes et les Birmans », explique Gabriel Defert, historien, politologue et auteur de plusieurs publications sur l’Asie du Sud-Est.

En fait, les Rohingya se sont donné une identité commune dans un monde qui leur est progressivement devenu hostile à partir de la Seconde Guerre mondiale. Dès l’indépendance en 1948, ces musulmans sont perçus comme des immigrés auxquels le stigmate de la colonisation est attaché. Une loi de 1982 relative à la citoyenneté les déclare même apatrides en ne les reconnaissant pas parmi les 135 groupes ethniques répertoriés officiellement. « C’est tout le problème qui dure encore aujourd’hui », souligne G. Defert.

Jean-Louis Margolin, historien et directeur adjoint de l’Institut de recherche sur le Sud-Est asiatique du Centre National de Recherche Scientifique et de l’université de Provence, à Marseille, ajoute que c’est aussi « la crise liée à l’extinction violente du Royaume d’Arakan, qui n’a toujours pas vraiment trouvé de solution ». Le territoire de ce royaume, longtemps indépendant, a été partagé entre le Bangladesh et la Birmanie actuels, « mais c’est loin de régler le sort et le statut des populations qui résultent de cet ancien royaume et qui ont un statut de minorité opprimée, quel que soit le pays où elles se trouvent ».

De fait, en septembre dernier, au Bangladesh, pays à majorité musulmane, il y a eu une vague de violence importante contre la minorité bouddhiste. « On peut penser que les tensions et les haines qui peuvent exister entre ces communautés tendent à se répercuter et à s’accroitre de chaque côté de la frontière dès que, d’un côté ou de l’autre, il se passe quelque chose. On a une situation dangereuse, mais qui ne peut pas être réduite au seul cadre de la Birmanie », interprète-t-il.

Un problème loin d’être réglé

Selon Le Monde, les bouddhistes extrémistes font fi de cette histoire complexe, comme en témoignent les propos d’Aung Mra Kyaw, membre du Parlement régional et secrétaire général pour le district du Parti national arakanais pour le développement (RNDP). « Les musulmans n’ont aucun droit d’habiter chez nous. Ce sont des immigrants clandestins du Bangladesh. Ils veulent imposer la « charia », leurs coutumes et leur mentalité sont contraires aux nôtres. Il faut tous les mettre dans des camps. Ou les expulser dans des pays musulmans. Nous, on n’en veut plus ! », a-t-il affirmé.

Les Arakanais, comme le reste des Birmans, « sont victimes du syndrome de l’invasion », avance Gabriel Defert. « La Birmanie est un grand pays, très peu peuplé, à l’opposé du Bangladesh voisin qui a une énorme densité de population et dont ils ont très peur de l’invasion », observe-t-il.

C’est un sentiment d’insécurité qui a été notamment exacerbé par la destruction des statues de Bouddha par le régime taliban, en 2001, en Afghanistan. « Cet événement a frappé les esprits et profondément marqué les Arakanais », affirme Alexandra de Mersan.

Aujourd’hui, avec le développement des médias et d’Internet dans le pays, les affrontements se sont internationalisés. Ils ont même été repris sur des sites islamistes étrangers. « Il n’y a pas de raison que les tensions s’apaisent, parce qu’elles sont entretenues par l’accès qu’ils ont au monde extérieur et qu’il y a une grande peur de l’Islam radical », déplore Mme de Mersan.

Pour l’anthropologue, face à cette situation complexe, ce n’est pas à la communauté internationale de régler le problème des Rohingya. « Le problème de la Birmanie, c’est la construction nationale en elle-même et la définition de la citoyenneté. C’est celui de la place des minorités », résume-t-elle.

Le régime birman semble montrer une volonté de mener des enquêtes sur les événements. Reste à voir si elles seront menées de manière impartiale.


Crédit photo : Flickr / andrewjudededo


Une charte de la laïcité québécoise est-elle souhaitable ?

mardi 2 avril 2013, par Marie-Eve Lefebvre

Le gouvernement du Parti québécois (PQ) consultera la population d’ici juin prochain avant de déposer son projet de loi visant à créer une charte québécoise de la laïcité. L’exercice impliquera d’abord de définir ce que le Québec entend par « laïcité ».

L’égalité entre les hommes et les femmes semble constituer l’un des principaux chevaux de bataille de ce projet. Or, plusieurs observateurs s’inquiètent de voir aussi facilement associés les concepts de « religion » et de « discrimination envers les femmes ».

De plus, la lecture des communiqués de presse du PQ laisse croire que la charte règlera les conflits liés aux accommodements religieux et empêchera de futurs malentendus. Est-ce vraiment le cas ? Le PQ aborde-t-il le problème de la bonne manière ?

Définir la laïcité québécoise

Lors de la dernière campagne électorale, le PQ avait promis de créer cette charte dans le but d’affirmer le caractère « neutre par rapport aux croyances ou non-croyances » du Québec.

Selon la première ministre Pauline Marois, la future charte de la laïcité devrait doter la société québécoise de « règles claires pour bien vivre ensemble ». Elle devrait en quelque sorte servir de « guide » pour répondre aux demandes d’accommodements religieux non seulement au sein du gouvernement, mais aussi dans les réseaux de l’éducation et de la santé. Il s’agirait d’interdire tout signe religieux ostensible comme le turban sikh ou le hijab aux employés de la fonction publique.

Le rapport de la Commission Bouchard-Taylor proposait d’interdire ces signes religieux aux fonctionnaires dont le métier est d’exercer le pouvoir de l’État, comme les policiers, les gardiens de prison, les juges et les procureurs de la Couronne. Le PQ souhaite étendre ces contraintes aux enseignant(e)s et aux infirmièr(e)s.

Selon un communiqué du PQ daté du 14 août 2012, « La liberté de religion ne pourra être invoquée pour enfreindre le droit à l’égalité entre les femmes et les hommes ou le bon fonctionnement des institutions publiques et parapubliques ». Pour le sociologue Jean-Marc Larouche, le débat fait fausse route en faisant un lien entre « signe religieux » et « mauvais fonctionnement » ou « laïcité bafouée ». « Est-ce que le bon fonctionnement des institutions publiques est mis en péril si un ou une fonctionnaire faisant parfaitement son travail à tous égards porte un signe religieux ? », questionne-t-il. « Le port du signe religieux, par ailleurs reconnu comme droit constitutionnel fondamental, est-il le signe de l’exercice d’un pouvoir religieux ? »

Une charte infaillible ?

Dans le même communiqué, le PQ disait vouloir adopter « des règles claires sur la question des accommodements ». Or, la plupart des événements marquants de la « crise » des accommodements du milieu des années 2000 impliquaient non pas l’État, mais bien des parties privées. Si elle avait existé à l’époque, la future charte du PQ n’aurait en aucun cas eu le pouvoir d’intervenir lors de l’entente entre le YMCA – une association privée – et la congrégation religieuse qui a payé pour que le centre sportif installe des fenêtres givrées. Il en va de même pour les compagnies privées ou même les hôtels de ville qui font le choix de ne pas mettre de sapin de Noël dans leur hall d’entrée.

Outre de dépouiller les fonctionnaires de leurs signes ostensibles, le seul effet que risque d’avoir la charte est donc de faire en sorte qu’un demandeur de service ne puisse refuser d’être servi par un fonctionnaire particulier. Autrement dit, des cas qui impliquent des parties autres que le gouvernement québécois, comme celui du YMCA ou de la cabane à sucre par exemple, risquent fortement de se reproduire.

Il est aussi primordial de se rappeler que la soi-disant crise a été encouragée par nombre de politiciens et de chroniqueurs avides d’attention médiatique qui ont, pour ainsi dire, créé une tempête dans un verre d’eau. Dans le mémoire du Conseil interculturel de Montréal présenté à la Commission Bouchard-Taylor, on peut lire que « sur les 5482 plaintes déposées à la Commission des droits de la personne entre 2000 et 2005, seulement 2% (soit 85 plaintes) étaient fondées sur un motif religieux. De ce nombre, moins du tiers comportaient des demandes d’accommodements déposées par divers groupes : 16 par des groupes chrétiens, 8 par des musulmans et 6 par des juifs ».

Le spectre du crucifix à l’Assemblée nationale

Le 24 mai 2008, le rapport de la Commission Bouchard-Taylor recommandait le retrait du crucifix de l’Assemblée nationale. Les 100 députés présents adoptèrent à l’unanimité une motion rejetant cette éventualité et réitérant l’attachement de l’Assemblée « à notre patrimoine religieux et historique représenté par le crucifix de notre Salon bleu et nos armoiries ornant nos institutions ».

« Le PQ, le PLQ et la CAQ ont pour ainsi dire fait front commun sur cette question en se ralliant à l’argumentaire identitaire auquel ils associent l’attachement au patrimoine religieux », rappelle Jean-Marc Larouche.

Le PQ peut-il aujourd’hui adopter une charte de la laïcité, visant principalement à évacuer toute forme d’allusion à la religion de tout ce qui touche à l’État, tout en maintenant le crucifix au-dessus du siège du Président dans le Salon bleu ? Pour Jean-Marc Larouche, « le retrait du crucifix de l’Assemblée nationale serait cohérent avec une affirmation solennelle de laïcité, charte ou non, par laquelle l’État se proclame séparé du pouvoir religieux ». Le sociologue prédit même que « la consultation annoncée sur le projet d’une Charte de la laïcité verra défiler un bon nombre d’intervenants qui vont venir souligner cette incohérence et revendiquer le retrait du crucifix ».

Rappelons que le crucifix qui « trône » sur l’Assemblée nationale y fut placé en 1936 par Maurice Duplessis pour symboliser l’alliance, voire l’obédience de l’État vis-à-vis de l’Église catholique. Le relocaliser dans un musée n’entrainerait aucune diminution de sa valeur patrimoniale et respecterait même la volonté du gouvernement de favoriser le respect et la valorisation de notre histoire.


Crédit photo : Wikimedia commons / Salle_Assemblee_nationale_Quebec


États-Unis : l’instrumentalisation de la religion dans le débat sur le mariage gay

mardi 2 avril 2013, par Mathieu Trépanier

La Cour suprême américaine se penchera, à la fin du mois de mars, sur la constitutionnalité de deux normes juridiques relatives au mariage, Prop 8 et le Defense of Mariage Act. Il est reproché à ces textes de porter atteinte au principe d’égalité par une définition restrictive du mariage qui exclut l’union homosexuelle.

Le Defense of Mariage Act est une loi datant de 1996 qui définit le mariage pour le gouvernement fédéral et les relations inter États, tandis que Prop 8 est un amendement à la constitution californienne. Essentiellement, tous deux définissent le mariage comme étant uniquement l’union de deux personnes de sexe opposé.

Prop 8 se retrouve devant la Cour suprême parce que deux couples homosexuels dont les droits ont été brimés, Kristin Perry et Sandra Stier ainsi que Paul Katami et Jeffrey Zarrillo, ont décidé poursuivre plusieurs instances décisionnelles californiennes. Dans le cas du Defense of Mariage Act, il s’agit de la réclamation par Edith Windsor des mêmes droits de succession pour les époux de même sexe que pour ceux de sexes différents.

Le débat fait maintenant rage aux États-Unis, et même si, depuis la montée du pouvoir de l’aile évangélique de la droite américaine lors de l’élection de Ronald Reagan en 1980, la religion a été instrumentalisée par les opposants au mariage gai pour justifier leurs positions, des arguments religieux sont désormais utilisés par les deux camps pour justifier leurs positions.

Un christianisme d’ouverture

On observe que la société américaine connaît présentement une ouverture considérable de l’opinion publique sur le sujet : en 10 ans, le pourcentage d’appuis au mariage entre conjoints de même sexe est passé de 37 à 58%. De plus en plus de politiciens se rangent derrière la cause, la très grande majorité appartenant au Parti démocrate. L’exemple le plus probant est sans doute la sortie publique de Barack Obama en mai 2012, quelques mois avant les élections, pour exprimer son support au mariage gai malgré l’aliénation possible d’un bon nombre de pasteurs noirs et de leurs congrégations.

Une telle sortie était déjà assez étonnante en soi, mais l’élément particulièrement important dans sa déclaration a été l’utilisation de sa foi comme appui à son argument. Lors d’une entrevue accordée au réseau américain ABC, le président sortant déclarait : « […] at root that we think about is not only – Christ sacrificing himself on our behalf – but it’s also the golden rule, you know ? Treat others the way you’d want to be treated ». Depuis, les médias américains constatent une certaine multiplication du message religieux pour défendre la validité du mariage homosexuel par ses supporteurs.

Les deux camps utilisent généralement les mêmes passages tirés du Nouveau Testament pour soutenir leurs positions respectives. Ils se concentrent toutefois sur différents aspects : le côté démocrate met l’emphase sur les principes d’égalité, d’amour et d’ouverture, délaissant volontairement le concept de la définition traditionnelle du mariage, argument de choix de la droite évangélique souvent associé au Parti républicain.

C’est sur cette définition du mariage que repose l’amendement Prop 8 de Californie ainsi que le Defense of Mariage Act, loi signée par Bill Clinton à la fin de son premier mandat et qu’il a récemment reniée au début du mois de mars 2013.

Des républicains plus libéraux

La frange conservatrice opposée à l’ouverture de la définition traditionnelle du mariage commence toutefois à montrer des failles dans ses rangs. Rob Bell, une étoile montante du mouvement évangéliste américain, a fait une étonnante sortie en faveur du mariage gai à la mi-mars 2013 : « I am for marriage. I am for fidelity. I am for love, whether it’s a man and woman, a woman and a woman, a man and a man. I think the ship has sailed and I think the church needs — I think this is the world we are living in and we need to affirm people wherever they are », a-t-il déclaré au Christian Post Reporter.

Il est intéressant de constater qu’un évangéliste ayant autant de visibilité médiatique sorte des rangs, d’autant plus qu’il utilise des arguments qui sont chers au cœur des républicains, c’est-à-dire le côté traditionnel du mariage.

Cette nouvelle manière de présenter la question, faisant référence aux fondements traditionnels et religieux du mariage supportés par la droite religieuse, est aussi compatible avec la vision républicaine d’un gouvernement non-intrusif dans les choix personnels.

La fin d’une longue lutte ?

Le nouvel appui de la population américaine semble convertir petit à petit les politiciens et les leaders religieux et les amener à adopter la nouvelle position de la majorité. Cette nouvelle attitude viendra certainement changer la donne et semble être de bon augure pour les militants en faveur du mariage homosexuel.

Il ne faudrait pas pour autant s’attendre à ce que la Cour suprême prenne une décision favorable au mariage gai, ni à ce que les choses continuent à changer à la vitesse actuelle. En effet, une large faction du Parti républicain demeure opposée au mariage homosexuel, particulièrement à l’intérieur de la Chambre des Représentants et du mouvement évangélique. Souhaitons que les cas devant la Cour suprême mettent finalement fin au débat légal qui encombre la vie politique américaine et que le mouvement évangélique se tourne vers une interprétation plus libérale du mariage.

Notons cependant qu’une victoire du côté pro-mariage homosexuel devant la cour ne signifierait pas nécessairement la conclusion définitive du débat sur le sujet. La question de l’avortement est un exemple d’une cause réglée par la Cour suprême en 1973, mais qui continue de teinter le débat politique en 2013. L’histoire américaine tend vers la reconnaissance des droits des minorités par la majorité ; souhaitons que cette tendance se maintienne.


Crédit photo : wikimedia commons/Gaymarriage


Être féministe et chrétienne au Québec : incompatible ?

mardi 2 avril 2013, par Karine Pontbriand

Malgré le fait qu’en 2013 l’Église catholique reçoive plus que jamais des critiques virulentes à l’égard de son traditionalisme patriarcal et de sa condamnation en bloc de l’avortement, de la contraception et de l’homosexualité, il demeure qu’environ la moitié des fidèles sont des femmes. Au Québec, où la majorité de la société prône l’égalité entre les hommes et les femmes, il semble dès lors presqu’inconcevable que des Québécoises soient « consciemment » chrétiennes, et que ces croyantes puissent militer en faveur du droit des femmes et de l’amélioration de la condition féminine.

Or, il existe à travers le monde de nombreux organismes, associations, réseaux ou collectifs à la fois catholiques et féministes, dont l’objectif est de promouvoir l’égalité des femmes, au sein de l’Église comme dans la société. « Pour moi, ça va de soi. Ça se comprend de manière empirique » affirme Denise Couture, théologienne et membre du collectif féministe L’autre Parole. « Comment autant de gens, provenant de cultures et de milieux aussi différents, pourraient partager les mêmes valeurs, et surtout celles du Vatican ? », questionne-t-elle.

Depuis 1976, L’autre Parole publie une revue mensuelle qui traite de la place des femmes dans l’Église. Il s’agit de la plus ancienne revue féministe du Québec. Même après 37 ans d’existence, la revue exploite encore des sujets actuels ; comme quoi le mouvement féministe chrétien ne s’est toujours pas affaibli.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Selon Mme Couture, l’Église connaît une crise profonde. Il existe une importante scission entre le Vatican et les fidèles. « Les femmes sont complètement exclues de l’Église, qui commet un véritable apartheid des femmes. L’Église de Rome pratique la séparation et l’exclusion, et le problème c’est qu’elle impose sa vision à tous », soutient-elle.

Ce point de vue est également partagé par le réseau québécois Femmes et Ministères, qui œuvre depuis 1982 afin que les femmes puissent occuper les mêmes postes que les hommes dans l’Église catholique. « Il faut que l’institution de l’Église change. À l’intérieur de l’institution, aucune femme n’a accès aux prises de décision, alors qu’elles devraient pouvoir exercer des fonctions importantes dans l’Église », affirme Pauline Jacob, membre du réseau et théologienne dont la thèse de doctorat portait sur l’ordination des femmes, le principal cheval de bataille de Femmes et Ministères.

Des croyantes en phase avec leur société

« Au Québec, les femmes ne sont plus habituées à ne pas avoir accès aux prises de décision », souligne Pauline Jacob. Il est donc d’autant plus inconcevable pour les catholiques québécoises de constater que la place des femmes dans l’Église soit aussi restreinte. Il semble d’ailleurs que l’Église au Québec se montre assez ouverte et progressiste. Le problème, selon Mme Jacob, c’est que les évêques suivent à la lettre le dictat de Rome. Tant que le Vatican ne changera pas de position, il y a peu ou pas de chance que les femmes obtiennent l’égalité au sein de l’Église.

Sur le plan des luttes sociales également, certaines féministes catholiques se positionnent catégoriquement en faveur de principes de liberté comme le droit à l’avortement, surtout dans les pays du Nord. « Nombre de fidèles sont des femmes ayant grandi en Occident, avec les valeurs associées à la société dans laquelle elles ont grandi. Personnellement, je suis avant tout Québécoise et féministe, puis catholique », affirme Mme Couture. « Une très grande majorité de Québécois est en faveur de l’avortement et de la contraception, des principes considérés comme acquis ici. Je fais partie de ma société, donc j’ai toujours été pour l’avortement », ajoute-t-elle.

Là où le bât blesse, c’est au niveau de la perception qu’ont certains acteurs sociaux des mouvements chrétiens. Au Québec, les féministes catholiques évoluent dans un climat plutôt antireligieux, et elles sont confrontées à d’énormes préjugés envers la religion. « Il faut que les gens cessent de dire aux féministes catholiques de sortir de l’Église. On ne demande pas aux femmes de sortir du domaine de la politique, alors qu’on le demande pour le domaine de la foi », déplore Mme Couture. « Mais j’embête beaucoup plus le Vatican en demeurant catholique ! »

Une aisance sur le terrain théologique

Le débat semble donc s’articuler autour de la question du Vatican. L’arrivée du pape François peut-elle être perçue comme un espoir pour les féministes catholiques ? Selon Marie-Andrée Roy, docteure en sociologie et vice-doyenne à la recherche de la Faculté des sciences humaines de l’Université du Québec à Montréal, le pape va incarner un changement en ce qu’il sera davantage proche des gens. Mais il ne prendra pas la mesure politique de sa vision religieuse. « Je crois que ça ne bougera pas. En ce qui a trait à la morale sexuelle, il n’y aura pas de changement », explique la sociologue qui croit que le pape François ne contestera ni le système hiérarchique, ni le principe du sacerdoce (selon lequel les prêtres sont obligatoirement des hommes).

Finalement, les féministes catholiques sont peut-être les mieux placées pour combattre les préjugés véhiculés par les fondamentalistes. « Les croyantes sont plus outillées pour combattre d’autres croyants », affirme Mme Roy. En produisant des études théologiques basées sur des arguments évangéliques, les théologiennes réussissent à déconstruire les positions conservatrices de Rome, ancrées dans une lecture unique des textes bibliques. « L’Église est sexiste, même si elle ne veut pas le reconnaître. Nous luttons de l’intérieur », affirme justement Pauline Jacob.

Quant aux luttes sociales, les féministes chrétiennes espèrent une plus grande solidarité entre les différents mouvements. « Il faut que tous les acteurs sociaux se réunissent pour dénoncer la discrimination faite par le Vatican. Il importe que tout le monde comprenne que les positions du Vatican ont un impact réel sur la ségrégation faite aux femmes, et que le meilleur moyen de changer les choses est de créer un grand mouvement », affirme Denise Couture. Le défi des féministes chrétiennes, en 2013, est donc de parvenir à créer des solidarités transversales.


Crédit Photo : Marie-Andrée Roy
Légende : La Bienheureuse Ludovica Albertoni, sculptée par Le Bernin en 1674. La statue se trouve à l’Église San Francesco a Ripa, à Rome, en Italie.


Islamophobie : réflexions sur un néo-racisme québécois

mardi 2 avril 2013, par Andréanne Thibault

Malgré la diffusion de textes officiels antiracistes et de vastes campagnes de sensibilisation, une nouvelle forme de racisme est en émergence au Québec : l’islamophobie. À l’appel du Centre Justice et foi (CJF), citoyens et spécialistes de la question se sont réunis le 16 mars dernier dans le cadre d’une journée d’étude visant à comprendre les causes des discriminations vécues et à proposer des pistes de solution.

Le Québec a beau être la terre d’accueil de milliers d’immigrants chaque année, il n’échappe pas à certaines manifestations racistes dont l’islamophobie, phénomène que l’on observe aussi notamment aux Pays-Bas et en France.

Incompréhension, peur, manipulation des images par les médias : plusieurs raisons peuvent expliquer la montée de cette crainte de la minorité musulmane au Québec.

Une hostilité à l’égard des comportements religieux

Pour certains, dont le professeur au département de sociologie de l’UQÀM Gilles Bourque, c’est possiblement la peur de voir le projet de nation menacé qu’est apparue, chez les Québécois, une certaine hostilité envers tout signe distinctif, et donc religieux.

Les années 1960 semblent avoir été déterminantes dans l’apparition d’une telle hostilité, puisqu’on assiste pour la première fois au rejet du discours nationaliste canadien français qui avait auparavant préséance. Lors de cette période, la religion a été dépouillée de son importance, elle qui avait jusqu’alors été un élément fondamental du discours nationaliste. « Dans ces années, l’État-providence se met en place comme instrument d’approfondissement de la modernité. On rejette la religion, l’Église », a-t-il expliqué dans son allocution lors de la journée d’étude organisée par le CJF. « Cette nouvelle forme d’État devient un lieu de luttes pour les droits sociaux et pour l’égalité », a-t-il poursuivi.

Le nouveau projet de nation ne s’appuierait donc plus, depuis cette époque, sur une identité religieuse. C’est pourquoi M. Bourque a conclu qu’au final, il est probable que beaucoup des critiques actuellement énoncées n’attaquent pas directement l’Islam. Elles s’en prendraient plutôt aux manifestations religieuses en tant que telles, puisqu’elles seraient souvent perçues comme étant « ennemies » de la modernité.


Des fantasmes autour du lointain

Les discours les plus craintifs sont souvent alimentés par la peur que certains événements qui se produisent à l’international atteignent le Québec. Beaucoup ont évoqué les violences rapportées lors des révolutions du printemps arabe, ou encore celles plus récentes qui ont eu lieu suite à la diffusion du film Innocence of Muslims.

D’autres mentionnent plutôt la polémique soulevée en 2005 par la demande faite aux tribunaux ontariens d’appliquer un type d’arbitrage religieux – que les médias ont appelé la « crise de la charia » – pour insinuer que l’Islam menace le système politique canadien.

Enfin, nombreux sont ceux qui prétendent que l’élection de partis islamistes en Égypte et en Tunisie est le témoin et l’annonce d’une islamisation galopante du monde.

Toutefois, pour Mouloud Idir, politologue et responsable du secteur Vivre Ensemble au CJF, cet argument n’est pas viable. Selon lui, il n’y a pas d’islamisation du monde.

Au contraire, il affirme qu’on observe, en Égypte et en Tunisie, une sorte de désaffection de la politique. Les partis islamistes ne seraient pas aussi populaires qu’on le croirait. On peut le constater, selon lui, en comparant le taux de participation de 35% au référendum sur la Constitution avec la participation aux élections précédentes qui s’élevait à 50%. « Un tel taux me pousse à croire que les islamistes ont fait leur plein, et que la majorité de l’électorat ne leur est pas acquise », a expliqué M. Idir. « Si les islamistes sont majoritaires pour l’instant, ils ne sont pas aussi dominants qu’on pourrait le croire », a-t-il conclu.

La lentille grossissante des médias occidentaux

Il semble que les médias aient un rôle important à jouer dans l’alimentation de la méfiance qu’entretient une partie de la population à l’égard de l’islam. C’est du moins ce qu’a affirmé le journaliste et chroniqueur au Devoir, Jean-Claude Leclerc, dans le cadre de la journée d’étude sur l’islamophobie.

Selon le journaliste, l’Occident ayant perdu son principal ennemi après la chute du communisme, un « ennemi de rechange » a dû être trouvé. « N’ayant plus les communistes comme ennemis, on a trouvé un certain Ben Laden », a avancé M. Leclerc.

Avoir un « ennemi » permet de justifier plus facilement l’adoption de nouvelles politiques, notamment en ce qui concerne la guerre. Si la population croit qu’il est justifié d’adopter certaines politiques plus agressives, c’est notamment grâce aux images manipulées par les médias, croit le journaliste.

Ce sont aussi ces informations qui « accrochent » les consommateurs et qui font vendre l’information. C’est pourquoi M. Leclerc pense qu’une piste de solution serait de faire place à un plus grand professionnalisme journalistique plutôt que d’accorder la priorité à l’appétit financier des grands médias, qui contribue à diminuer la qualité de l’information. Le fait d’avoir des médias d’information plus neutres diminuerait certainement la peur des ennemis fabriqués.

Vaincre l’islamophobie par l’éducation et l’ouverture à l’autre

Parmi les pistes de solutions proposées lors de la journée d’étude du CJF, on trouve entre autres l’introduction de journées éducatives, l’accès universel aux cours d’éthique et culture religieuse, ainsi que la création de groupes de discussion.

En un sens, cette journée d’étude a aussi participé à élaborer une solution puisqu’elle a permis aux participants de démystifier le problème de l’islamophobie en étudiant ses causes et en éclairant certains aspects. Elle a toutefois aussi mis en lumière un problème relativement récurrent : il n’y avait pas de musulmans à la table des intervenants. La sociologue Valérie Amiraux l’a d’ailleurs fait remarquer dans son discours de clôture, visiblement émue. « Au fond, nous avons parlé de nous-mêmes, pas des racialisés eux-mêmes », a-t-elle déploré en proposant du même coup, d’inclure des musulmans dans une prochaine journée d’étude.


Crédit photo : Flickr (Manu H.)