Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Convergence nationale pour freiner Harper : les premiers pas du Forum social des peuples

dimanche 3 février 2013, par Arij Riahi, Jacinthe Leblanc

Des mois de préparation. Près de 150 militant-e-s dans une salle. Derrière, les succès du mouvement étudiant. Sur la route, la fébrilité du mouvement Idle No More. Et devant, l’agenda conservateur. Les 26 et 27 janvier derniers, des représentant-e-s de différents coins du Canada se sont rassemblé-e-s, sous l’initiative d’Alternatives, à l’Université d’Ottawa dans une atmosphère de convergence des mouvements sociaux contre l’incessante montée des idées de droite. Un des objectifs du rassemblement est de constituer un contrepoids au gouvernement conservateur de Stephen Harper.

Les participant-e-s ont adopté le véhicule du forum social. Celui-ci se tiendra à la fin de l’été 2014, à un endroit précis encore à déterminer, et incluant des activités décentralisées. Le forum, initialement appelé Forum social des peuples Québec-Canada-Peuples autochtones, est devenu le Forum social des peuples. Le changement s’est fait dans un souci d’intégration. Plusieurs avaient soulevé le fait qu’une telle appellation excluait de facto plusieurs groupes de personnes, comme les personnes sans statut et les travailleurs immigrants.

S’organiser ensemble…

La première journée de l’assemblée a débuté avec des présentations des différentes luttes. Jérémie Bédard-Wien de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a présenté un récapitulatif de la lutte étudiante québécoise du printemps dernier. Pour réussir à vaincre la droite, a-t-il souligné, il faut réussir à implanter nos idées progressistes et les mouvements sociaux et grassroots doivent s’organiser ensemble.

Même son de cloche auprès de Tria Donaldson, membre de l’organisation Powershift qui travaille sur le terrain de la justice climatique. Elle a affirmé que la crise climatique n’est qu’un symptôme d’un plus grand problème. Le capitalisme ne s’arrêtera pas de lui-même et s’unir permettrait de déranger le statu quo.

… mais dans le respect des différents rôles et tactiques

Russell Diabo, analyste de la politique du fédéral envers les Premières nations et membre de Defenders of the land a ensuite parlé de la multiplication des attaques législatives du gouvernement conservateur contre l’autodétermination des peuples autochtones. Nous appelant à faire face au dur passé colonial du pays, il a mis en garde contre une réappropriation des questions et des luttes des peuples autochtones dans un processus de front commun.

Une participante a d’ailleurs insisté sur la position que doivent prendre les allié-e-s allochtones. Leur rôle est important, mais il devrait être derrière les autochtones. Elle a souligné l’importance de respecter les méthodes traditionnelles, affirmant au passage que Idle No More a une dimension spirituelle pour plusieurs. Bref, si les Premières nations sont amenées à jouer un rôle dans le Forum, elles doivent être en position de leadership pour les enjeux qui les touchent. Elles devront décider elles-mêmes des questions qui sont pertinentes à leurs luttes.

Michael Guerrero, un organisateur de forums sociaux aux États-Unis, a beaucoup misé sur les forums sociaux comme réponse aux attaques néolibérales, qu’elles viennent des conservateurs, de la National Rifle Association ou du Tea Party. Pour lui, tous les forums sociaux sont singuliers, car ils répondent à un contexte régional particulier. Un point fort du discours de M. Guerrero précisait que les groupes doivent accepter les différences des autres, mais que l’important est de créer des alliances stratégiques. Au final, la diversité des tactiques semble de mise pour atteindre le but collectif. Exit le consensus par le plus petit dénominateur commun, il faut parler de convergence et tenir de véritables discussions politiques.

« Idle Know More » ou l’importance de s’instruire sur les enjeux autochtones

Il y avait une forte présence des représentants autochtones des différentes nations au Canada à l’assemblée du Forum social des peuples. Jessica Gordon et Sheelah McLean, deux fondatrices du mouvement Idle No More ont pris parole pour rappeler l’importance des éléments grassroots de la mobilisation sociale. Elles ont souligné la fréquence des comportements colonialistes envers les autochtones, qu’ils soient institutionnalisés dans l’État canadien ou présents dans les organismes et chez les individus. Il reste donc un très grand travail à faire en matière de déconstruction des attitudes et des privilèges. Elles posent la question : « Comment travailler à travers ces différences créées par les systèmes oppressants ? »

Importants défis à venir

Si les participant-e-s se sont entendu-e-s sur la nécessité de s’unir, les différentes interventions durant l’assemblée ont mis en relief d’importantes tensions. L’ennemi est commun, certes, mais les méthodes d’organisations pour le freiner diffèrent. Souvent, la culture organisationnelle faisait entrave aux discussions sur la nécessité d’être inclusif. Les méthodes des organisations hiérarchiques étaient souvent en contraste avec les suggestions des militant-e-s grassroots.

Plusieurs se sont questionnés sur la manière dont l’organisation du Forum pouvait exclure certaines personnes. Les suggestions d’amélioration allaient de choses aussi simples que la présence d’un service de garde ou séparer dès le début l’audience en de petits groupes pour discuter des différentes propositions au lieu d’y aller directement en plénière. Sur le plan de la parité femme-homme, il a fallu l’insistance de certaines personnes dans l’auditoire pour que le modérateur laisse une plus grande place aux interventions des femmes.

Ces critiques ont été entendues à plusieurs reprises sur le parquet de l’assemblée. À la fin, des comités se sont formés pour réfléchir au moyen de rendre le processus organisationnel plus inclusif, et pour porter le processus au-delà de la fin de semaine à Ottawa. Les organisateurs se sont montrés ouverts aux suggestions, soulignant que le projet est de longue haleine et qu’on peut faire mieux. D’ici là, l’enjeu principal du Forum social des peuples sera d’identifier des thèmes communs aux différents acteurs du mouvement.

Des initiatives parallèles

Le Forum social n’est pas la seule initiative de convergence nationale pour freiner l’agenda des conservateurs. Le regroupement de mouvements sociaux Causes Communes, lancé ce 28 janvier, a comme but, selon son site officiel, de « fournir des alternatives à l’agenda du gouvernement conservateur actuel ».

En parallèle, il y a aussi la Coalition de Port Elgin. Quelque 80 militant-e-s se sont réuni-e-s en Ontario en novembre dernier pour réfléchir sur une association des organisations progressistes pour freiner les politiques de la droite. Leur proposition formule certains principes organisationnels qui permettraient de discuter d’enjeux propres aux réalités des acteurs de la mobilisation sociale à venir.

Au fond, les trois initiatives ont des objectifs similaires et mobilisent des personnes qui ont souvent travaillé ensemble. À tout le moins, elles signalent le début d’un dialogue à l’échelle nationale. La résistance qui s’organise depuis des mois risque fortement de trouver un point d’ancrage dans les nouvelles solidarités qui en émergeront.


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Article rédigé avec la collaboration d’Aurore Fauret.
Crédit photo : Arij Riahi


Retour de pendule

dimanche 3 février 2013, par Michel LAMBERT

Les mois qui ont suivi l’accession majoritaire au pouvoir des conservateurs furent suivis d’un lourd silence social. L’intransigeant, le comploteur, l’hargneux Stephen Harper allait profiter de cet état de grâce pour mettre finalement en œuvre son pétro-programme visant à radicalement transformer le visage politique et les assises économiques et démocratiques canadiennes. Après ce choc initial, c’est clairement à un impressionnant retour du balancier auquel nous invitent les mouvements sociaux.

Majoritaire
Essentiellement majoritaire avant de l’être, l’élection du 2 mai 2011 a offert au Parti conservateur l’opportunité d’instrumentaliser l’État canadien et de chercher à affaiblir toutes les oppositions, institutionnelles comme populaires. Béni par un système parlementaire obsolète et deux partis dont les bêtes divisions risquent fort de lui offrir d’autres victoires, le gouvernement Harper, comme il affectionne qu’on l’appelle, a pu intensifier ses attaques systématiques contre les institutions et les pratiques démocratiques, contre les droits et libertés.

Austérité et intolérance
Arrivé au pouvoir avec un budget positif, Stephen Harper allait délibérément imposer des baisses d’impôts. Par la suite, celles-ci allaient justifier d’un régime minceur à l’administration publique et de baisses radicales de services à la population comme la réforme inacceptable de l’Assurance-emploi. Au mépris du Parlement, il a modifié radicalement les outils juridiques au nom de la sécurité intérieure puis entrepris de criminaliser l’organisation et la protestation sociale, notamment, en associant environnementalisme et terrorisme. Il a tour à tour balayé du revers de la main les recommandations des Rapporteurs de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, le droit à l’alimentation, la liberté d’expression ainsi que celles du Comité sur la torture.

Apolitique étrangère
Sous la gouverne de Stephen Harper, et sans la moindre consultation publique, la politique étrangère canadienne traditionnelle est essentiellement disparue pour être remplacée par les intérêts économiques. Le Canada est dorénavant guerrier et fier de ses seules et uniques politiques pro-Israël et pro-libre-échange. En quelques années, il est devenu la risée voire la honte de la communauté internationale notamment sur les questions environnementales avec son retrait de Kyoto et ses pressions soutenues pour forcer l’achat de son pétrole. Illégalement, il a détourné l’aide internationale des pays les plus pauvres vers un soutien aux entreprises extractives canadiennes.

Pétro Dollars
L’économie conservatrice canadienne est dorénavant pétrolière au détriment du secteur manufacturier qui a perdu, avec un dollar surévalué, ses avantages comparatifs. L’avenir n’est que bitumineux alors que perdure le soutien financier gouvernemental (1.5 milliard/an pour une industrie déjà multimilliardaire !) et que se multiplient les projets de construction d’oléoducs tous azimuts. Avec l’adoption des deux dernières lois omnibus, dites mammouth parce qu’essentiellement préhistoriques, Stephen Harper confirme qu’il est prêt à abandonner les écosystèmes, les lacs et rivières, les communautés, en fait n’importe quoi, au bénéfice de l’industrie pétrolière.

Assez c’est assez !
Si l’opposition parlementaire traditionnelle apparait édentée, les derniers mois ont cependant clairement indiqué que les populations pouvaient se mobiliser. Le mouvement autochtone #Idlenomore est la plus visible de ces manifestations alors qu’en parallèle, nous assistons à des avancées historiques de concertation et d’alliances entre mouvements sociaux de partout.

L’histoire retiendra des 26 et 27 janvier 2013 que pour la première fois, 150 délégués de mouvements sociaux du Québec, des peuples originaux et d’ailleurs au Canada se sont rencontrés à Ottawa pour lancer le projet d’un grand mouvement social uni. Ils ont ainsi affirmé leur intention d’inviter toutes les organisations de justice sociale actives au Canada dans un processus d’organisation d’un Forum social des peuples et d’une Assemblée des mouvements sociaux en aout 2014, quelques mois avant l’élection prévue du prochain gouvernement canadien. L’arrogance de Stephen Harper pourrait bien avoir réussi là où tous avaient échoué avant ; en créant une opposition citoyenne sans précédent « Coast to Coast to Coast ».

Les collaborateurs de ce numéro de février 2013 du Journal des alternatives souhaitaient justement traiter de ce Canada, au carrefour des luttes historiques. Bonne lecture !


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Photo : http://montrealsimon.blogspot.ca/


Le mouvement Idle No More au Québec et les mythes nationalistes

vendredi 1er février 2013, par Nora Loreto

J’ai récemment assisté à une présentation dans la ville de Québec sur le mouvement Idle No More. C’était la première fois que j’entendais parler de solidarité avec les autochtones dans un contexte québécois.

C’était sur plusieurs points similaires aux autres présentations auxquelles j’ai assisté. L’auditoire posait beaucoup de questions et les présentateurs faisaient de leur mieux pour expliquer la complexité et les difficultés des relations entre les peuples des Premières Nations et la Couronne.

Il y avait toutefois une intervention à laquelle je ne m’attendais pas, non pas parce que je doute de la présence des idées partagées, mais plutôt parce que je ne vois pas comment une personne ayant ces idées puisse s’intéresser à une présentation sur Idle No More. L’homme qui a pris la parole m’a rappelé que le Québec a vécu une relation différente avec les autochtones et en retire parfois une mentalité différente à leur égard.

Cet homme, plus âgé, insistait sur l’idée que l’histoire du colonialisme au Québec n’est pas la même que celle dans le reste du Canada. Si les politiques génocidaires du fédéral ont décimé les langues et cultures, les relations entre autochtones et Québécois dans cette province auraient été convenables, peut-être même mutuellement bénéfiques. Ainsi, les demandes du mouvement Idle No More sont plus l’affaire du Canada que celle du Québec.

En réponse à cette intervention, plusieurs personnes ont exprimé leur désaccord. Toutefois, je me suis demandé à quel point cette idée était répandue.
Mercredi, Lysiane Gagnon a écrit dans le Globe and Mail au sujet d’Idle No More quelque chose d’assez similaire à l’intervention dont j’ai été témoin une semaine avant. Gagnon soutient que le Québec a eu une relation plus « sereine » avec les peuples autochtones que les autres provinces. Elle réussit à inclure cette affirmation dans une phrase qui commence avec la qualification de la crise d’Oka comme étant « l’une des pires impasses de l’histoire canadienne récente entre des militants autochtones et les autorités ».

Son analyse se heurte à toutes les publications d’Idle No More Québec sur Facebook. Elle contredit tout ce dont j’ai été témoin aux danses rondes à la Place Laurier à Ste-Foy et au rassemblement du 11 janvier dernier où quelques centaines de personnes ont marché jusqu’à l’Assemblée nationale.

Les mots de Gagnon ne sont pas nécessairement représentatifs du reste de la population, certes. Une personne sur Facebook l’a comparé à la chroniqueuse du National Post Margaret Wente. Toutefois, Gagnon, à l’instar de Wente, doit être confrontée sur le contenu de ses chroniques.

Il est vrai que le Québec, de par les lieux des premiers contacts, a eu une plus longue relation avec les Premières Nations dans cette région de L’île de la Tortue que la Colombie-Britannique, par exemple. Il est aussi vrai que, comme pour les Premières Nations, la colonisation britannique de la Nouvelle-France a imposé des politiques d’assimilation sur les Québécois, qui ont su résister à la pression coloniale d’une manière telle que la province demeure francophone jusqu’à ce jour.

Il y a des similitudes entre l’expérience coloniale des Québécois et celle des peuples autochtones. Mais il est trompeur de suggérer que les relations entre les deux étaient harmonieuses ou, comme Gagnon l’affirme, que les autochtones du Québec étaient les cofondateurs de la province et non pas des victimes (tant de mots à forte connotation).

En fait, ça masque la vérité.

Le Québec n’est pas à l’abri des politiques génocidaires imposées aux peuples autochtones. Il y a eu des pensionnats ici. Faire semblant que les Premières Nations au Québec sont traitées différemment ignore complètement le fait que la Loi sur les indiens existe encore et dirige toujours la vie des Premières Nations vivant autant dans cette province que dans le reste du Canada.

Oui, le Québec et les peuples autochtones ont le gouvernement fédéral pour ennemi commun. Mais les Québécois, en tant que citoyens du Canada, ont aussi la responsabilité de demander au gouvernement fédéral de changer sa manière d’approcher les relations avec les Premières Nations. Le Québec et les peuples autochtones devraient se soutenir en tant qu’alliés, chacun utilisant les mécanismes de pouvoir qui lui sont accessibles. Des commentateurs québécois comme Gagnon ne devraient pas atténuer l’histoire de ce territoire et argumenter que la colonisation des autochtones s’est arrêtée au Nouveau-Brunswick pour reprendre en Ontario.
L’approche de Gagnon perpétue la colonisation des peuples autochtones, une approche dangereuse pour une province avec un fort mouvement indépendantiste. Bien que le modèle des colonisés-devenus-colonisateurs existe dans plusieurs pays à travers la planète, les Québécois doivent éviter de l’adopter à mesure que la province se développe. Les conversations sur l’indépendance, par exemple, ne devraient pas être articulée autour de la prémisse que les Jésuites ont apporté l’ordre et l’éducation à un territoire sauvage (une des commentaires entendus ici, par exemple) parce que les politiques qui découlent de cette croyance seront coloniales à l’endroit des autochtones.

Sa chronique est une tentative de réduire au silence l’impressionnant travail que les activistes font dans cette province. Des blocus, danses rondes et rassemblements se sont tenus ici de la même façon qu’ils se sont tenus dans d’autres provinces. Gagnon ferme les yeux sur ce fait et met plutôt en relief quelques voix autochtones dissidentes, incluant une lettre d‘opinion adressée aux éditeurs.
Le mouvement des droits civiques qui s’est cristallisé autour de la bannière Idle No More a créé un espace pour des commentateurs blancs à travers le pays, leur permettant de faire ressortir des mythes et des mensonges sur l’histoire canadienne. La chronique de Gagnon (écrite pour un public anglophone, lecteur habitué du Globe and Mail) est une tentative, tout comme le révisionnisme historique de Tom Flanagan, de discréditer un mouvement en affirmant que les problèmes qu’il soulève n’existent pas vraiment.

Heureusement, leurs versions de la vérité ne changent pas les faits : Idle No More permet aux Québécois (et Canadiens) d’être de meilleurs alliés des peuples autochtones, de construire les ponts nécessaires entre les nations et de se battre collectivement pour l’auto-détermination et l’indépendance.

Ça, c’est la force du mouvement, sans égard aux commentaires des éminents colons.


Billet traduit par Arij Riahi, initialement publié le 17 janvier 2013 sur noraloreto.ca


L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique

vendredi 1er février 2013, par Nafi Alibert

Un budget en berne. Des partenariats controversés. Des pertes de financement chez les organismes qui critiquent la politique étrangère canadienne. Du soutien à ceux qui cadrent davantage avec l’idéologie gouvernementale. Dans le milieu de la coopération internationale, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer les nouvelles orientations du gouvernement Harper en matière d’aide publique au développement. Beaucoup y décèlent des entraves aux efforts de coopération internationale.

Les récentes déclarations du ministre fédéral de la Coopération internationale, Julian Fantino, sont claires. L’Agence canadienne de développement international (ACDI) doit renforcer la sécurité et la prospérité à long terme du Canada. Il faut moderniser l’aide et la rendre plus efficace.

Une situation alarmante

« Si cette aide sert, comme le gouvernement l’a annoncé, à faire la promotion des intérêts économiques canadiens, il y a un détournement de fonds et de sens du mandat de l’ACDI, qui consiste avant tout à aider les populations pauvres », s’inquiète Gervais L’Heureux, directeur de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).

Dans une entrevue accordée au Journal des Alternatives, ce dernier explique que les mécanismes d’attribution de l’aide, le choix des pays partenaires et les orientations sectorielles de l’ACDI ont été complétement revus. Selon sa nouvelle approche, le Canada a entrepris de concentrer son aide sur un plus petit nombre de pays et de secteurs.

Par ailleurs, les organisations non gouvernementales (ONG) doivent désormais répondre à des appels d’offres et à des programmes précis, plutôt que de soumettre leurs propres projets. « On exclut totalement ce que l’on appelait le mode réactif, qui faisait en sorte que la collaboration entre l’ACDI, la société civile canadienne et les partenaires du Sud reposait sur une expertise, une expérience, un échange. Depuis 2010, cela n’existe plus ! Les organisations ont été transformées en simples en sous-traitants », déplore M. L’Heureux.

Le gouvernement fédéral a implanté un modèle de financement compétitif qui fait naître de grandes difficultés au sein du réseau, souligne le rapport sur la situation des organismes de coopération internationale (OCI), présenté lors de la dernière Assemblée générale spéciale de l’AQOCI. « Ça va mal dans le milieu des ONG. Il y a 41% de nos membres qui sont dans une mauvaise situation. Et le pire est à venir », craint M. L’Heureux. Certains organismes, comme Développement et Paix, ont perdu jusqu’à deux tiers de leur financement et se voient donc contraints de couper leur personnel. Pour M. L’Heureux, ces mises-à-pied sont lourdes de conséquences au Nord comme au Sud, puisque ces personnes qui quittent le réseau représentent une importante perte d’expertise.

Une transformation idéologique de l’aide

Il existe aujourd’hui des contradictions profondes entre les orientations prônées par le gouvernement en coopération internationale et le projet que défendent les OCI. « Il n’y a pas de lien entre les organisations qui ont été coupées et leur performance depuis 30 ans. Les évaluations le prouvent ! C’est donc une fausse excuse de dire qu’on écarte certains partenaires pour choisir les meilleures organisations », s’indigne M. L’Heureux.

Rencontré au siège de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP), l’ONG qu’il préside, Edmond Omran estime lui aussi que les OCI ont tout intérêt à proposer des projets qui cadrent avec les orientations du gouvernement s’ils veulent continuer à recevoir son financement. « Kairos, Droits et Démocratie et bien d’autres ONG se sont vues couper leur financement parce qu’elles n’étaient pas alignées sur la politique d’aide du gouvernement canadien » soutient-il. « AMP ne prend plus la peine de présenter des projets à Ottawa, parce que c’est devenu inutile. Nous n’avons pas touché un seul dollar d’Ottawa depuis 5 ans », ajoute-t-il.

Dans ce contexte, François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire, définit aujourd’hui l’aide internationale canadienne par ce qu’il appelle « un internationalisme idéologique » qu’il place en opposition avec une aide humanitaire impartiale et égalitaire.

Le dilemme de la distinction entre la politique et les programmes de développement est aussi un problème lié aux bailleurs. L’ACDI est un bailleur de fonds gouvernemental. Or, le gouvernement canadien a des engagements politiques très nets envers certains États. Lorsque les Nations Unies ont annoncé qu’elles reconnaissaient à la Palestine le statut d’observateur, le gouvernement Harper, en menaçant de réévaluer son appui aux territoires palestiniens, est allé jusqu’à se servir de son aide publique comme d’ « une arme de dissuasion massive ». Si le Canada soutient de la sorte l’une ou l’autre des parties prenantes à un conflit, comment peut-il assurer une neutralité quand il finance une ONG ?

L’expérience de M. Omran illustre l’influence que peuvent avoir les bailleurs de fonds sur le travail des OCI sur le terrain : « Nous avons construit des aires de jeux pour les enfants à Gaza. Un enfant, c’est tellement innocent ! Mais l’ACDI nous a répondu qu’il ne voulait pas de ce projet, parce que nous ne pouvions pas leur garantir que les enfants qui venaient jouer n’étaient pas issus de famille pro-Hamas. Voilà le degré d’imbécilité auquel on est rendu ! »

« Les preuves sont là, on est en train d’assister à une transformation idéologique de l’aide », affirme M. L’Heureux. Reprenant les conclusions de recherche de M. Audet, il souligne par ailleurs une tendance nette à la régionalisation des financements- les ONG de l’Ouest canadien seraient favorisées au détriment de celles de l’Est- ainsi qu’un appui grandissant du gouvernement à des organismes confessionnels judéo-chrétiens et aux entreprises privées.

L’enveloppe canadienne consacrée à l’aide au développement est d’environ 5 milliards de dollars, dont près de 3,5 milliards sont dédiés à l’ACDI. Selon les dernières estimations du Conseil canadien pour la coopération internationale, l’aide publique au développement déclinera de 14% d’ici 2015. Dans un tel climat de peur résultant des coupures de financement et de sa politisation, l’idée de rapatrier l’aide au niveau provincial pour créer une agence québécoise de développement international commence à germer chez certains professionnels de l’AQOCI.


Portrait militant : Widia Larivière et Idle No More

vendredi 1er février 2013, par Claudia Vergnolle

Widia Larivière, co-initiatrice de la mobilisation québécoise d’Idle No More, n’en est pas à ses premières expériences d’engagement politique. Depuis plusieurs années, elle milite pour les droits autochtones et s’implique dans diverses organisations. Cet engagement lui a permis de participer au Sommet des peuples en marge de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable en juin 2012. À l’heure actuelle, elle travaille au sein de l’organisme Femmes autochtones du Québec et, parallèlement à son implication dans Idle No More, elle prépare activement sa participation au Forum Social Mondial qui aura lieu en mars prochain, à Tunis.

Le Journal des Alternatives a rencontré Widia Larivière afin de discuter de son implication au sein d’Idle No More.

Journal des Alternatives (JDA) : Pourquoi es-tu impliquée dans le mouvement Idle No More ?

Widia Larivière (WL) : J’étais déjà interpellée par tout ce qui touche la situation des autochtones, mais c’est vraiment l’incident du 4 décembre qui m’a fait réagir. Lorsque les chefs autochtones ont été refusés à l’entrée de la chambre des communes, je me suis dit : « Ça n’a pas d’allure ! ». C’est un symbole concret de l’attitude du gouvernement en ce moment : une attitude arrogante. C’est la vieille mentalité colonialiste et paternaliste.

J’ai trouvé ça aberrant qu’il y ait encore ce type de relations entre le gouvernement et les peuples autochtones. Cet incident est vraiment venu me chercher et quand j’ai vu le 10 décembre qu’il n’y avait rien d’organisé au Québec, pourtant reconnu comme une province militante, je me suis dit que les gens n’étaient pas assez sensibilisés.

JDA : Tu as grandi au sein de deux culture, à la fois québécoise par ton père et algonquine par ta mère. Qu’est-ce que ça représente pour toi ?

WL : Étant donné que j’ai grandi avec les deux cultures, j’ai l’impression que je peux plus facilement faire le pont entre elles. En ce moment, il existe un grand manque de sensibilisation sur la situation des peuples autochtones. Il y a des gens qui ne savent même pas qu’il existe des peuples autochtones !

Je vois ma double identité comme pouvant favoriser la rencontre entre les deux peuples. L’aspect de la réconciliation vient beaucoup me chercher. D’ailleurs, dans Idle No More, l’aspect de la collaboration entre autochtones et non autochtones est présent, car ce sont des enjeux qui touchent tout le monde. Ce n’est pas juste un problème autochtone. C’est beaucoup plus profond et plus complexe, c’est un enjeu qui devrait toucher n’importe qui ayant un minimum de valeurs démocratiques.

JDA : Comment vis-tu le mouvement ?

WL : Je ne réalise pas encore l’ampleur que ça a pris ! C’est un moment historique, car c’est la première fois qu’un mouvement autochtone pancanadien se mobilise avec cette force. Ça vient vraiment me toucher.

Au-delà des frustrations par rapport au gouvernement, je suis vraiment emballée, car c’est impressionnant de voir tout l’engouement et l’appui qu’on a eu jusqu’à maintenant. C’est un peu épuisant aussi… Mais on va chercher une bonne énergie à travers les encouragements et les bons commentaires.

JDA : Mélissa Mollen Dupuis et toi, les deux initiatrices du chapitre québécois d’Idle No More, vous avez occupé une place centrale dans les médias. Idle No More est pourtant un mouvement grassroots. Comment te positionnes-tu par rapport à cela ?

WL : Ce sont les évènements qui ont fait en sorte que Mélissa et moi nous sommes retrouvées au centre du mouvement. Il a pris de l’ampleur à travers les médias sociaux quand nous avons créé la page Facebook, la page Twitter et organisé la première manifestation pour le Québec. C’est parce que les médias ont besoin de symboles que nous sommes devenues une sorte de référence.

Je n’ai jamais prétendu être une leader du mouvement au Québec. On a juste initié les actions. On a aidé à catalyser l’énergie des gens vers un même objectif. À Montréal, Mélissa a répondu à beaucoup d’entrevues, car elle représente bien les revendications, mais dans chaque région du Québec, des militants différents ont participé à des entrevues. Il y a plusieurs personnes ressources, tant mieux si on a réussi à inciter d’autres personnes à agir !

JDA : Les femmes ont occupé une place importante dans la mobilisation liée à Idle No More. On pense notamment aux quatre initiatrices du mouvement, à la chef Spence, à Mélissa et toi ici au Québec. Comment expliques-tu cette situation ?

WL : Je pense que les femmes autochtones ont une sensibilité qui leur est propre et que le bien-être de leur communauté et de leur peuple leur tient à cœur. C’est sûrement pour cela qu’il y a beaucoup de femmes qui sont des leaders dans leur communauté et qui ressentent le besoin d’agir. Ça ne se retrouve pas seulement dans Idle No More, je pense à d’autres actions, notamment aux femmes innues qui ont initié la marche entre Sept-Îles et Montréal pour dénoncer les impacts du Plan Nord sur les autochtones.

Traditionnellement, les femmes jouent un rôle important dans la communauté notamment en ce qui concerne la transmission de la culture. Aujourd’hui, le système des conseils de bande est surtout dirigé par des hommes, mais ce n’est pas représentatif du rôle traditionnel que les femmes avaient dans les communautés autochtones.

JDA : Qu’attends-tu des mobilisations ?

WL : J’espère vraiment que le mouvement, à travers différentes actions comme des rassemblements et des ateliers, favorisera la connaissance et le dialogue entre les autochtones et les non autochtones. Pour moi c’est ça le véritable enjeu. C’est plus large que les lois C-45 et C-38 !


Crédit Photo : Arij Riahi


L’Ontario suspend les droits des travailleurs pour imposer une convention collective

vendredi 1er février 2013, par Thomas Scorticati

Le 3 janvier 2013, le gouvernement libéral ontarien a imposé une convention collective aux enseignants. Ce geste unilatéral a été permis par l’adoption préalable de la loi 115. La loi spéciale interdisant le droit de grève des enseignants a permis à la province d’imposer un contrat de travail sans affronter les syndicats des travailleurs. Après avoir rempli son objectif de contourner le processus de négociation, le gouvernement a abrogé la loi spéciale le 23 janvier dernier.

Que fait la Loi 115 ?

Cette loi spéciale a fait du bruit durant l’automne 2012 alors que des grèves éclairs d’une journée se tenaient au Québec. Ses effets paraissent particulièrement néfastes à l’intérieur d’une société démocratique.

La loi 115 annule le pouvoir de négocier des conventions collectives entre les conseillers scolaires locaux élus et le personnel de l’éducation publique. Elle donne le pouvoir au ministre de l’Éducation d’imposer unilatéralement des conventions collectives. La loi 115 interdit aussi toute grève durant la période de négociation.

Selon l’article 15 de la loi 115, les demandes « de révision des conditions incluses dans un contrat de travail ou une convention collective » sont « irrecevables devant un tribunal ». Il n’est donc pas certain que les enseignants pourront contester devant les tribunaux les conditions de travail que le gouvernement provincial leur a imposé unilatéralement.

Vive contestation

Sans aucune négociation, les libéraux de Queen’s Park ont imposé un contrat de travail au personnel enseignant. Les contrats d’une durée de deux ans visent plus de 126 000 employés du système d’éducation ontarien. Ces derniers se voient imposer une réduction de leurs avantages sociaux, un gel de leur salaire ainsi qu’une réduction du nombre de leurs congés de maladie.

Pour manifester leur mécontentement tout en respectant l’obligation de ne pas faire grève, les travailleurs et travailleuses du secteur de l’éducation publique ont pris l’habitude de se rassembler devant le ministère de l’éducation à 17h, après les journées d’école. Un autre moyen consistait à boycotter les activités parascolaires, tels que les activités sportives et l’aide aux devoirs.

Stratégie politique

Le 23 janvier, le gouvernement McGuinty a abrogé la loi spéciale. Il soutient dans un communiqué de presse que « cette loi a atteint son objectif consistant à assurer la négociation de conventions collectives justes, équilibrées et responsables pour le personnel de soutien ».

Le président de la Fédération des enseignants de l’élémentaire de l’Ontario, Sam Hammond, ne voit pas d’un même œil la décision du gouvernement. Dans un communiqué de presse, il décrit l’abrogation comme un subterfuge politique. La loi n’aurait été utilisée qu’afin de faciliter la mise en œuvre de la convention collective.

M. Hammond avait déjà dénoncé, au moment de l’adoption de la loi spéciale, les manœuvres politiques du gouvernement pour outrepasser les droits des travailleurs du système d’éducation.

Il est à tout le moins inquiétant qu’un gouvernement provincial puisse suspendre des droits, imposer une convention collective et ensuite annuler la loi avant que des contestations judiciaires puissent prendre forme.

Mesures d’austérité

Dans cette société moderne, tout le monde est d’accord pour affirmer que la politique n’est devenue qu’une stratégie afin de conquérir des voix électorales. Pour le président du syndicat canadien de la fonction publique de l’Ontario, Fred Hahn, les intentions derrière la loi 115 sont électorales.

« Ce n’est qu’une manœuvre politique d’un cynisme consommé, de la part des libéraux qui croient pouvoir gagner des voix en adoptant l’attitude intransigeante et droitiste des conservateurs », peut-on lire dans un communiqué de presse du syndicat. Bonne stratégie, puisque cette loi a été appuyée par la majorité des conservateurs lors du vote.

Qui plus est, la politique d’austérité de la capitale de l’Ontario est de mauvaise foi. En effet, selon le gouvernement, cette nouvelle convention collective a pour but de diminuer le déficit budgétaire de la province. Toutefois, aucune restriction n’a été imposée sur les banques générant un profit de 8 milliards de dollars pour le troisième trimestre de 2012.


Pour lire le projet de loi 115 :
http://www.ontla.on.ca/bills/bills-files/40_Parliament/Session1/b115ra.pdf

Crédit Photo : Thomas Scorticati


Québec : Gaz de schiste - Round 2

vendredi 1er février 2013, par Kevin Gravier

En 2013, le Regroupement Interrégional sur le gaz de Schiste de la Vallée du Saint-Laurent veut continuer à démontrer que les puits de forage ne sont pas les bienvenus, et pas seulement dans cette région du Québec, qui est la plus concernée à l’heure actuelle par les projets d’extraction des gaz de schiste.

Proposant aux habitants de remplir un formulaire de refus, le programme « Vous n’entrerez pas chez nous » a déjà récolté plus de 60 000 signatures, « avec des taux de plus de 90 % dans bien des [endroits] ». Serge Fortier, coordonnateur du Regroupement, est confiant quant à l’augmentation de ce nombre, une part importante de la population restant encore à contacter. « Ça demande de la job », reconnaît-il, mais il n’est pas question de relâcher les efforts.

Des acquis à conserver

Cette persévérance peut surprendre alors qu’un parti politique plus ouvert à ces mouvements citoyens vient d’être élu à la tête du Québec.

Dans un tweet publié au début du mois de janvier, Yves-François Blanchet, ministre du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs, a réaffirmé le soutien du gouvernement péquiste : « Rien ne milite présentement pour le gaz de shale [ndla schiste], pas même l’économie ». Dans les faits, le dossier reste entre les mains d’une évaluation environnementale stratégique (ÉES), instaurée en mars 2011 avec un mandat de 18 à 30 mois. Les activités de fracturation dans le domaine gazier sont en principe suspendues jusqu’à la délibération de ce comité d’experts.

Aux yeux des militants, cette avancée demeure fragile.

Serge Fortier relève que cette absence d’exploitation n’est qu’une étape. Temporaire, parce qu’elle ne met pas en cause les gaz de schiste qui conservent leurs chances d’être exploités après la publication du rapport. Insuffisante, parce qu’entre autres, elle ne se préoccupe pas de la pollution qu’engendrent les puits déjà forés. La fuite de méthane, composant essentiel des gaz de schiste, est un risque minimisé par le secteur professionnel, alors que ce gaz à effet de serre serait « 100 fois plus puissant que le dioxyde de carbone sur une période de 20 ans ».

Une contre-offensive à l’œuvre

La tournure des événements préoccupe aussi beaucoup M. Fortier. Sans admettre avoir été vaincue sur la place publique, l’industrie gazière et pétrolière s’est retranchée à l’abri des regards, emportant le débat avec elle. « La game se joue dans les bureaux », lâche-t-il. Les citoyens n’ayant pas de prise directe sur ce monde d’influences, il ne leur reste qu’à faire confiance au travail des experts recrutés pour l’ÉES.

Le coordonnateur de la Vallée du Saint-Laurent y consentirait s’il n’avait pas cette désagréable impression que les dés sont pipés. « Ce qui étonne [...], c’est de voir comment l’industrie fait confiance à ce comité [...] et au rapport qui en sortira. […] Qu’est ce qui se mijote dans le dos des citoyens ? », s’interroge-t-il dans un communiqué de presse publié au début du mois dernier. Pour lui, la contre-offensive est déjà amorcée, sous la forme d’une « opération de séduction » qui nuit au débat public.

Maxime Combes, membre d’ATTAC-France, fait le même constat : les partisans de l’extraction tentent d’instaurer un dialogue à leur avantage. Épurés de toute réflexion globale et politique, les échanges proposés se concentrent sur des questions techniques ou économiques. Il ne s’agit dès lors plus « d’examiner la pertinence de la filière des gaz et pétrole de schiste », mais de trouver les moyens d’intégrer à notre société ces ressources, qui se retrouvent acceptées de facto.

Le nécessaire éclatement d’une bulle énergétique

« Les hydrocarbures ne dureront pas », rappelle pourtant Serge Fortier, tout en soulignant que la transition énergétique est une nécessité. « C’est maintenant ou jamais ! Parce que cette transition prend du temps et que le temps manque. » Une position que partage Maxime Combes. On ne peut, selon lui, ignorer les questionnements sur le bien-fondé de cette nouvelle manne énergétique et économique, et s’engager tête baissée dans toujours plus d’exploration et d’extraction. L’Agence internationale de l’énergie le déconseille d’ailleurs dans son rapport de projections énergétiques World Energy Outlook 2012 : « Si nous voulons atteindre l’objectif mondial de 2 °C [de réchauffement minimum à la fin du siècle], notre consommation, d’ici à 2050, ne devra pas représenter plus d’un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles. »

En laissant les deux tiers de ces ressources dans le sol, l’industrie ferait des économies substantielles qui pourraient être réinvesties dans la transition énergétique et le développement d’alternatives durables, analyse Maxime Combes. Mais il est peu optimiste sur le volontarisme du secteur gazier et pétrolier. Financiarisée, l’énergie est devenue un marché où la recherche de rentabilité prend des allures de fuite en avant. « Pour être rentable, explique-t-il, l’industrie gazière doit multiplier le nombre de puits de façon exponentielle, chaque nouveau puits remboursant l’investissement des précédents », un phénomène qu’il compare à la chaîne de Ponzi, l’escroquerie financière à l’origine de la crise de 2008.

Rester garants de l’intérêt public

Dans ce contexte, les citoyens veulent garder la maîtrise des enjeux liés à l’exploitation des gaz et pétrole de schiste, et plus largement à la transition énergétique. Vigilance, solidarité et réactivité sont leurs principales alliées. « Le Regroupement est prêt à appuyer le gouvernement, mais aussi à lui rappeler ses engagements », avertit Serge Fortier, pendant qu’au-delà des frontières québécoises, la tendance est à l’alliance citoyenne.

En témoigne le Global Frackdown qui a célébré sa première Journée internationale pour stopper la fracturation hydraulique le 22 septembre dernier. Auteur d’articles faisant un tour d’horizon de la mobilisation, Maxime Combes y relève le besoin « d’étendre des réseaux souples de résistance pour casser l’isolement de certains pays. »


Cet article a pu être écrit grâce aux témoignages de Serge Fortier, consultant indépendant en environnement et coordonnateur du Regroupement Interrégional sur le Gaz de Schiste de la Vallée du Saint-Laurent, et de Maxime Combes, économiste et membre d’ATTAC-France impliqué dans la coordination nationale des collectifs contre les pétroles et gaz de schiste et collaborateur du JdA.
Crédit photo : 4 Frackdown


Justice climatique : la résistance aux industries d’énergies fossiles s’organise

vendredi 1er février 2013, par Andréanne Thibault

Le 19 janvier dernier, l’heure était à la réflexion et à la mobilisation. Un forum communautaire organisé pour construire la résistance et proposer des alternatives aux oléoducs a réuni une centaine de militants à l’Université Concordia durant toute la journée de samedi. À l’issue de cette rencontre, une chose est certaine : la résistance s’organise.

La résistance à l’industrie des énergies fossiles va au-delà du projet d’Enbridge d’inverser le flot dans la ligne 9, le segment du pipeline entre Sarnia et Montréal. Cette inversion qui vise à transporter le pétrole de l‘Ouest canadien vers les raffineries du Québec sonne l’arrivée des sables bitumineux dans la province. Pour les militants, il s’agit d’un argument de plus pour critiquer l’expansion énergétique et la croissance infinie dans lesquelles s’inscrit ce projet.

Troquer croissance infinie pour décroissance

Durant un atelier mené par Alejandra Zaga de Sustainable Concordia, une organisation d’étudiants de l’Université Concordia travaillant au développement durable sur le campus, les participants ont noté vouloir aller au-delà des sables bitumineux. La ligne 9 est inquiétante pour plusieurs, mais le problème serait plus large.

Ce qui pousse le gouvernement et les compagnies dans l’élaboration de nouveaux projets énergétiques, comme celui de la ligne 9, c’est principalement l’ouverture de marchés au sud de l’Ontario, au sud du Québec et au nord des Etats-Unis. Enbridge transporterait alors jusqu’à 300 000 barils de pétrole par jour. « Mais pourquoi ? » s’est exclamée Alejandra Zaga, « Nous avons 13% d’énergie en surplus au Québec et on en veut plus ? ».

Selon elle et les militants présents dans la salle, il nous faut repenser notre mode de production. Des transports à l’agriculture, en passant par l’industrie des armements, il faut mettre des limites à notre production. Des exemples d’agriculture à petite échelle montrent qu’il serait possible de pousser dans cette direction. Pour ce qui est de l’industrie des armements, « en avons-nous vraiment besoin ? », se demandait-on. Et la réduction des transports en aménageant les villes pour favoriser la circulation à bicyclette ou à pied ? C’est possible. Tout cela s’inscrirait dans un projet de décroissance prôné par les militants et dans lequel l’idée de la ligne 9 d’Enbridge s’avèrerait inutile.

En abondant dans le même sens, le chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Simon Tremblay-Pepin affirmait que « la lutte pour le devenir environnemental doit se lier à une lutte sur le terrain économique. Car ce sont ces idéaux qui nous mènent là où l’on est. Il nous faut une transformation beaucoup plus globale de la société et de l’économie ».

Désavantages écologiques et énergiques

Pour les militants, le projet ne présente ni avantages écologiques, ni énergétiques. Sur le plan environnemental, les risques de déversement sont bien réels. Entre 1999 et 2008, 610 déversements ont été répertoriés au nom d’Enbridge pour un total de 21 millions de litres d’hydrocarbures qui se sont répandus autour de ses pipelines. L’exemple le plus souvent cité est celui du déversement de Kalamazoo, au Michigan en 2010. Plus de 3,8 millions de litres s’étaient alors déversés dans les environs, ce qui en a fait le plus grand déversement en sol américain. Les coûts du nettoyage qu’a nécessité ce déversement ont atteint 765 millions de dollars et la rivière n’est toujours pas revenue à son état initial.

De plus, comme le disait Laurent Busseau du Comité pour l’environnement de Dunham, « l’inversion du flux est un risque réel. La structure du matériel n’est pas adaptée à un tel transfert. La pression monte dans l’oléoduc et un déversement est possible ».

Du côté énergétique, le projet n’est pas plus justifiable. « Dans le cas des sables bitumineux, plus difficilement atteignables, nous sommes rendus à un niveau où l’énergie nécessaire pour aller extraire le pétrole en question est à peu près équivalente à la quantité d’énergie qu’on va extraire », expliquait le chercheur à l’IRIS, Simon Tremblay-Pepin. Selon lui, si les compagnies continuent d’exploiter une telle ressource, c’est qu’ils pensent faire des profits, mais d’un point de vue énergétique, le projet est un non sens.

Des effets nocifs réels

Pour Vanessa Gray, les effets de la présence d’oléoducs et de raffineries sont biens réels et se font déjà sentir. Gray est une jeune militante de la Première Nation Aamjuwnaang, située au sud de Sarnia, en Ontario. La région est surnommée la « Vallée Chimique », en référence aux 63 usines pétrochimiques présentes dans les environs. Durant le forum communautaire, elle a partagé son expérience sur le terrain avec les autres militants.

« Il est très fréquent d’entendre les alarmes en pleine nuit avertissant d’un déversement accidentel », note Gray. « Il ne s’agit pas de savoir s’il y aura un déversement ou pas, mais plutôt quand il aura lieu. Nous savons qu’il y en aura. »

Photos et histoires à l’appui, Vanessa Gray, de la Première Nation Aamjiwnaang a su guider l’auditoire à travers une visite de sa communauté Ojibwe. Elle a fait état des problèmes de santé vécus par plusieurs membres de sa famille.

« Je suis plus à risque de faire une fausse-couche ou de donner naissance à un enfant mort-né parce que j’ai grandi là. Je suis plus à risque d’avoir le cancer parce que je vis au centre de toutes ces raffineries », souligne-t-elle.


En collaboration avec Arij Riahi


Pensionnats autochtones : se réconcilier avec sa culture

vendredi 1er février 2013, par Marie-Eve Lefebvre

Les 22 et 23 janvier derniers, la Commission de vérité et de réconciliation entreprenait la portion québécoise de ses audiences pancanadiennes à Maliotenam, une réserve innue de la Côte-Nord. La Commission a pour mandat de rendre public ce qui s’est produit durant la sombre époque des pensionnats autochtones. Ces écoles, chapeautées par l’Église, avaient ouvertement reçu du gouvernement le mandat de « civiliser » les amérindiens. Entre 1870 et 1996, ce sont 150 000 enfants qui ont fréquenté les 130 pensionnats que comptait le Canada.

En dépit du portrait pessimiste qui est souvent brossé de la réalité des communautés et de la prétendue anomie de la jeunesse autochtone, le Journal des Alternatives a cherché à mettre en lumière les différents moyens utilisés par les communautés pour tenter de panser leurs blessures.

Initiatives locales de guérison

Aujourd’hui, les pratiques qui avaient cours dans ces institutions sont qualifiées de génocide culturel. Les sévices physiques et les abus psychologiques sont largement documentés. Les enfants étaient punis lorsqu’ils parlaient leur langue maternelle ou résistaient aux coups reçus. Leur peau foncée était lavée à l’eau de javel pour essayer de la blanchir.

Suite à la publication du Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones en 1996, le gouvernement canadien octroyait 350 millions de dollars pour la création de la Fondation autochtone de guérison (FADG). L’organisation a pour mission de financer des projets locaux de guérison conçus et gérés par des Autochtones.

Selon Laurent Jérôme, anthropologue, spécialiste des spiritualités autochtones et professeur au Département de sciences des religions de l’UQÀM, ces efforts locaux occupent une place importante dans la revalorisation et la réémergence de la culture autochtone.

« Les initiatives dont on parle le moins – et peut-être les initiatives qui marchent le mieux – sont les initiatives qui viennent des communautés elles-mêmes. Et ça passe par qui ? Très souvent, ça passe par ces gens qui ont fréquenté les pensionnats quand ils étaient jeunes, qui en ont souffert, qui ont reproduit certains traitements qu’ils ont subis envers leurs enfants », note le professeur dans une entrevue accordée au Journal des Alternatives.

Sur le site Web de la FADG, on note que divers programmes de revitalisation de la culture et des traditions autochtones, notamment à travers le rapprochement entre les différentes générations, ont été mis sur pied grâce au financement de la Fondation, et ce, dans le but de limiter la transmission intergénérationnelle des séquelles des pensionnats.

« Il y a des problèmes sociaux dans les communautés, mais il y a aussi énormément d’énergie déployée pour essayer de mettre les jeunes en contact avec leur identité, leur culture, certaines formes de traditions, certaines pratiques rituelles », souligne Jérôme.

Outils de guérison complémentaires

Il est important que la jeune génération reprenne contact avec ses racines, mais il ne faut toutefois pas mythologiser les pratiques passées, question de ne pas tomber dans un modèle figé de la culture. « Il y a un danger à faire de la ‘’tradition’’ un dogme, alors que c’est quelque chose de très dynamique, qui dépend de la manière dont les individus s’approprient ces pratiques et comment ils les transmettent », mentionne Jérôme. « Le concept de ‘’tradition’’ n’est jamais quelque chose qui se reproduit à l’identique de génération en génération. Les traditions, comme les cultures, s’enrichissent par des échanges entre les individus, les familles, les groupes, les communautés et les nations. »

En ce qui concerne la préservation des langues autochtones, seulement trois langues sur la soixantaine déclarées lors du dernier recensement ne sont pas en déclin. Selon Statistique Canada, 213 490 personnes déclaraient avoir une langue maternelle autochtone en 2011, soit près de 2% de moins qu’en 2006.

Pour contrer ce recul, on voit émerger des programmes visant à revaloriser les langues maternelles, et les résultats commencent à être mesurables. « Tranquillement ça se reconstruit. Par exemple, il y a des Wendats qui partent de zéro et qui ont développé un programme complet de revitalisation de leur langue, qui n’était pourtant plus parlée depuis 150 ans », souligne Jérôme.

Sur le plan religieux, il y a une grande diversité dans les communautés autochtones. Chez les Atikamekw, qui fréquentaient les pensionnats francophones, c’est surtout le catholicisme qui s’est implanté alors que les mouvements pentecôtistes sont très forts chez les Inuit et les Cris, qui eux fréquentaient plutôt les pensionnats anglicans. « En même temps », souligne le professeur, « on assiste à un retour chez les plus jeunes des valeurs traditionnelles, notamment à travers certains rituels et certaines pratiques », entre autres grâce aux initiatives encouragées par la FADG.

Jérôme note également que pour certaines communautés, le renforcement des traditions spirituelles ne passe pas par un rejet catégorique du christianisme. « Il y a eu une intégration à l’intérieur du système traditionnel de la religion extérieure », explique-t-il en parlant des Inuit. Les deux traditions spirituelles sont donc utilisées par certaines personnes de manière complémentaire.

Indifférence du fédéral ?

En 2008, Stephen Harper demandait pardon, au nom de tous les Canadiens, pour les traumatismes ensuivis par les mauvais traitements infligés aux élèves des pensionnats indiens. En 2010, le gouvernement conservateur annonçait toutefois qu’il ne renouvellerait pas le financement de la FADG. Les tentatives de négociation de la part des leaders autochtones n’y ont rien changé. Faute de fonds, les derniers programmes jadis financés par la Fondation prendront fin en 2014.

La Commission de vérité et de réconciliation poursuivra son travail jusqu’en 2014. Elle a entre autre pour mandat d’élaborer un dossier historique, de mettre sur pied un centre national de recherche sur les politiques et les activités des pensionnats, d’informer le public et de le sensibiliser aux répercussions d’un tel système, et d’émettre des recommandations au gouvernement canadien.

On ne peut qu’espérer que le fait d’établir la « vérité » permettra de créer une conjoncture propice à la « réconciliation ». Il serait souhaitable, au terme de la Commission, d’obtenir un véritable engagement de la part du gouvernement à résoudre les problèmes sociaux qui découlent des politiques passées.


Laurent Jérôme recommande la lecture de Mythes et réalités sur les peuples autochtones de Pierre Lepage, ainsi que le site d’actualités sur les Premières Nations La Griffe du Carcajou.

Crédit photo : Flickr / National Maritime Museum