Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


PowerShift 2012 : convergence nationale pour freiner l’industrie des combustibles fossiles

jeudi 1er novembre 2012, par Arij Riahi

Près d’un millier de jeunes Canadiens, Québécois et Autochtones se sont rassemblés pour discuter de justice climatique et environnementale lors de l’événement PowerShift tenu à Ottawa du 26 au 29 octobre derniers. L’événement a culminé en une « marche toxique » à travers la capitale nationale pour demander au gouvernement fédéral de cesser l’octroi de subventions annuelles de 1,4$ milliard à l’industrie des combustibles fossiles.

L’idée n’est pas nouvelle. Lors du Sommet de Pittsburgh en 2009, les pays du G20, incluant le Canada, s’étaient entendus pour « éliminer progressivement et rationaliser à moyen terme les subventions inefficaces aux combustibles fossiles ». La Déclaration des chefs d’États et des gouvernements ajoute que ces subventions « encouragent la surconsommation, restreignent notre sécurité énergétique, font obstacle à l’investissement dans des sources d’énergie propre et portent atteinte aux efforts de lutte contre le changement climatique ».

Au Canada, ces engagements sont restés lettre morte. Un rapport de 2010, publié par le Centre de recherche sur le G20 de l’Université de Toronto, dit n’avoir trouvé aucune mesure mise sur pied au pays pour éliminer progressivement les subventions accordées à l’industrie des combustibles fossiles.

L’estimation de 1,4$ milliards de subventions émane d’un rapport de 2010 publié par l’Institut international du développement durable de Winnipeg. Le chiffre s’élève toutefois à 2,8$ milliards par année en tenant compte des subventions octroyées par les provinces canadiennes. Il existerait 63 programmes de subventions différents au Canada.

Manque de volonté politique

Pour Bill McKibben, influent environnementaliste et journaliste américain, le problème est politique. En point de presse durant PowerShift, il a souligné l’existence de solutions alternatives aux énergies fossiles plus écologiques et qui fonctionnent à grande échelle, mais que peu d’États semblent prêts à adopter.

« Ce n’est pas la technologie qui nous manque, mais bien la volonté politique, a-t-il déploré. L’industrie des combustibles fossiles a une importante main mise sur nos gouvernements. »

Toutefois, cette volonté politique ne trouvera pas forme à l’intérieur des grandes conférences internationales sur l’environnement, selon McKibben. L’action doit être plus concrète. Devant les participants de PowerShift, l’environnementaliste a milité en faveur d’actions concrètes comme la campagne de désinvestissement des fonds dans des sociétés pétrolières et gazières.

Prêcher par l’exemple

Winona LaDuke, spécialiste en économie rurale et militante Anishnaabe, a plaidé en faveur d’une nouvelle stratégie. L’auteure souligne qu’il est possible de freiner un projet de pipeline ou d’extraction minière, mais la stratégie ne diminue pas la demande en énergies fossiles. Pour éviter l’implantation d’autres projets pollueurs, il faut repenser le système et mettre sur pied de nouvelles idées.

« Il nous faut déconstruire nos analyses, a indiqué LaDuke. Dans notre réserve, nous avons découvert que nous dépensons un quart de notre argent sur la nourriture et un autre quart sur l’énergie. Dans le cas de la nourriture, nous dépensons huit millions par année, dont sept millions qui sortent de la réserve pour ramener de la nourriture de l’extérieur. C’est une stratégie inefficace. »

« Nous devons composer avec les problèmes systémiques d’une société prédatrice, a-t-elle ajouté. Ma stratégie est celle donner l’exemple. Faisons-le. Implantons nous-mêmes les alternatives. On nous demandera alors comment nous avons fait ».

Winona LaDuke a partagé avec les participants de PowerShift certaines stratégies implantées dans la White Earth Indian Reservation où elle demeure, une réserve située au nord-ouest du Minnesota. La communauté a entre autres mis sur pied un système d’éolienne et a développé des plantations de maïs issus d’une variété indigène résistante au gel et au vent.

Développement de stratégies

L’événement PowerShift a misé sur le renforcement du mouvement populaire en faveur de la justice environnementale à travers l’apprentissage, la consolidation des connaissances et la collaboration avec les communautés directement touchées.

Des ateliers sur une variété de sujets, allant de la souveraineté alimentaire au journalisme d’enquête, ont été présentés pour développer les compétences concrètes des militants. D’autres présentations se voulaient informatives sur les enjeux environnementaux actuels, comme les sables bitumineux et le projet de pipeline Trailbreaker qui devrait passer par l’île de Montréal. Les participants ont aussi pu profiter d’activité de sensibilisation visant à promouvoir un environnement antioppressif au sein même des mouvements militants.


Crédit photo : Arij Riahi


Pouvoir et contre-pouvoir : la contestation politique est-elle nécessaire ?

jeudi 1er novembre 2012, par Jacinthe Leblanc

Le 24 octobre dernier, Christian Nadeau, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, a donné une conférence sur les concepts de contestation et de délibération dans le cadre des Ateliers de la démocratie, organisé par le Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal (CRÉUM). Intrigué, le Journal des alternatives a rencontré le philosophe pour en apprendre un peu plus sur la contestation politique.

L’idée qu’il existe des mouvements d’opposition, une sorte de contre-pouvoir, au sein d’une société visant à contrer l’ambition des plus puissants remonte à Machiavel. Pour ce penseur italien de la Renaissance, le conflit est partie prenante du dynamisme même des cités. Christian Nadeau utilise les arguments de Machiavel pour réfléchir sur la société contemporaine et faire des parallèles avec des conflits de tout genre, en passant par la grève étudiante de 2012, le Printemps arabe, les négociations syndicales, ou encore la question de l’avortement. Les rapports sociaux de surveillance et d’opposition viennent ainsi entraver la séparation entre le peuple et ceux et celles qui détiennent ou veulent le pouvoir. La résistance devient donc saine pour éviter la domination des uns sur les autres.

Du XVIe au XXIe siècle

Généralement, la contestation est comprise comme l’expression d’un désaccord. Mais dans un contexte politique, cela va bien « au-delà de l’échange d’opinions, précise le philosophe. Ce n’est pas simplement de dire “je ne suis pas d’accord avec vous”. » La contestation vient montrer que l’élément problématique relève d’un choix public et va plus loin que les préférences sociales de chacun-e. Autrement dit, la contestation survient souvent pour relever un enjeu social important quand la position adoptée par le pouvoir est irrecevable. Par exemple, chaque fois que l’État tente de criminaliser l’avortement, les mouvements féministes et sociaux se mettent aussitôt en branle pour l’en empêcher.

La délibération, quant à elle, se veut une discussion ou une confrontation des différents points de vue à propos d’un enjeu ou d’un problème. « Dans une délibération politique, il y a certainement des valeurs qui sont défendues et il peut arriver qu’il y ait des valeurs inconciliables », mentionne M. Nadeau. En découle alors un conflit, ce qui peut conduire à une forme de contestation contre ceux qui imposent leurs valeurs. La grève étudiante du printemps 2012 et la manifestation contre le Salon du Plan Nord en avril dernier en sont deux exemples significatifs.

Il importe aussi de souligner que la contestation et la délibération ne sont pas des concepts linéaires qui s’enfilent l’un après l’autre. Par moment, les discussions se font avant la contestation. Par exemple, il n’est pas rare qu’après l’échec de négociation sur les conditions de travail avec un employeur, les travailleurs choisissent de faire la grève. À d’autres moments, la contestation précède la délibération. Mais il arrive aussi que les deux se produisent en même temps. Dès lors, pour éviter que la contestation perde son sens, elle demande des intermédiaires, des porte-paroles. Christian Nadeau fait le parallèle avec la négociation syndicale, des instances au sein desquelles les représentant-e-s posent « des questions à la base pour être en mesure de vraiment traduire ce que celle-ci souhaite, ce sur quoi elle est prête à s’entendre. » Pendant la négociation, une place doit être accordée pour faire valoir les éléments de contestation, sinon, celle-ci ne cessera pas.

Contestation et délibération : La preuve d’une démocratie vivante ?

« Lorsqu’on est dans une société non démocratique, un des premiers pas vers la démocratie est justement la contestation et la délibération », note M. Nadeau. Il cite en exemple le Printemps arabe et l’ébullition des mouvements sociaux. Ce cas est particulièrement intéressant parce que ce ne sont pas tous les pays qui ont réussi à passer de la contestation à la délibération à un nouveau régime politique. « On se retrouve avec des situations comme celle, par exemple, que vivent les Tunisiens ou les Égyptiens, où une partie de la population a l’impression d’avoir été dépossédée de la révolution », analyse le professeur. Certains pays au sein desquels la délibération n’a pas fonctionné se retrouvent maintenant dans des guerres civiles qui s’étendent.

Une des difficultés lorsqu’il y a un grand nombre de personnes qui contestent est justement de déterminer les revendications qui vont satisfaire l’ensemble des parties. Les raisons de contester ne sont « pas les mêmes pour tous, alors on se retrouve devant une espèce de clivage entre les groupes. La délibération permet de mieux voir les motivations de chacun à participer à la contestation, explique M. Nadeau. Et s’il n’y a pas de délibération, le risque est grand que tous ces gens qui ont participé à la contestation, et qui finalement avaient très peu à voir les uns avec les autres, demeurent chacun de leur côté. »

Pour une démocratie saine, il importe donc d’écouter tous les pans de la société, même ceux qui revendiquent et contestent le pouvoir établi. Et ce, même si la tentation est forte de minimiser la valeur de certains types de contestations parce qu’elles ne cadrent pas dans l’idée faite de la manifestation. Au Québec, cette conception tend à être représentée par des manifestations pacifiques, festives et ludiques. Mais le Printemps érable a rappelé que la contestation a différents visages, sans pour autant altéré la valeur de ses revendications.

À ce sujet, selon le philosophe, « il serait très dommage qu’il n’y ait pas davantage de discussions sur le rôle public de l’éducation supérieure. » Le temps est aux préparations du Sommet sur l’enseignement supérieur, promesse électorale du gouvernement péquiste maintenant au pouvoir. Un des buts du sommet, qui utilise déjà les médias sociaux comme plateforme d’échange en attendant la vraie structure, est d’arriver à un partage des différentes visions de l’éducation postsecondaire. Christian Nadeau espère que cette réflexion, qui se doit d’être publique et d’émaner de la contestation printanière, ne sera pas confinée à quelques instances. « Là, ça serait une très grave erreur. On ne ferait que remettre à plus tard un débat qui doit avoir lieu », conclut-il.


Crédit photo : Arthur Gauthier, photographe au Journal des alternatives


La longue marche vers la liberté des médias en Tunisie

jeudi 1er novembre 2012, par Messaoud Romdhani

Avant le 14 janvier 2011, les médias tunisiens étaient l’un des trois piliers fondamentaux de la dictature de Ben Ali, avec la police et la justice. La censure touchait tous les domaines d’expression : de l’information aux arts et à la littérature. Un puissant appareil policier, doté de moyens technologiques perfectionnés surveillait l’Internet ; les journalistes critiques ou désobéissants étaient harcelés, parfois battus et emprisonnés. Les médias, publics ou privés, n’étaient que des instruments de propagande de l’État, et ceux qui les dirigeaient étaient méticuleusement choisis pour ne rien laisser échapper à la censure.

Cette puissante machine de censure ne pouvait tout contrôler : les réseaux sociaux déviaient souvent les fermetures grâce à des proxys, et la population regardait le réseau Al Jazeera pour se tenir au fait des événements dans le pays. De plus, quelques journaux d’opposition résistaient tant bien que mal les saisies fréquentes et la censure.

Après la révolution

Après la chute du régime de Ben Ali, le paysage médiatique est devenu plus libre, plus audacieux et pluriel. Les publications écrites et les chaînes de radio se sont multipliées témoignant du climat de liberté qui soufflait sur la Tunisie nouvellement libérée.

À ce point, le peuple ne ressentait plus le besoin d’exiger une plus grande liberté d’expression. Il demandait plutôt la régularisation du secteur à travers des réformes et une législation plus adaptée. La haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, en collaboration avec le gouvernement provisoire de Caid Essebsi, a alors pris des mesures importantes pour réformer le secteur à travers un cadre juridique qui assurerait à la fois la liberté d’expression et la possibilité d’accès à l’information, tout en garantissant un minimum de déontologie et d’éthique à la profession.

Déception

On s’attendait à ce que le climat de liberté se renforce après les élections du 23 octobre 2011, à la suite de la constitution d’un gouvernement démocratiquement élu. Or, les premiers signes de déception commencent à poindre au cours du mois qui suivit l’élection du nouveau gouvernement à majorité islamiste. À ce jour, les décrets garantissant la protection des journalistes et établissant la fondation des médias indépendants n’ont pas été adoptés.

Qui plus est, le nouveau gouvernement a procédé à des nominations à des postes-clés de personnes connues pour leur relation étroite avec l’ancien régime. Selon le Syndicat des journalistes tunisiens (SNJT), le pays assiste à un retour aux anciennes méthodes ainsi qu’une volonté de domestiquer les médias. Le syndicat a d’ailleurs organisé un rassemblement en collaboration avec la société civile le 9 janvier 2012 afin de dénoncer la mainmise politique du nouveau pouvoir sur les médias publics, des pratiques qui « rappellent celles de l’ancien régime déchu ».

Il semblerait également que de critiquer le gouvernement puisse encore mener à l’emprisonnement. Fin août, le producteur de La logique politique, une émission satirique, a reçu la demande du conseiller du premier ministre de retirer l’émission. Suite à son refus, un mandat d’arrestation a été placé contre lui en rapport à une affaire de malversations remontant au temps de Ben Ali et dont l’accusé principal est toujours libre.

Les attaques fréquentes contre les journalistes sont également inquiétantes. Selon le bureau de Reporters sans frontières à Tunis, les journalistes tunisiens ont été la cible de 130 agressions depuis le 1er janvier 2012. Pire encore, « ces agressions n’ont pas été sanctionnées » insiste le chef du bureau, Olivier Gré.

Revendications

La nomination de Kamel Labidi, journaliste exilé au temps de Ben Ali et connu pour sa compétence et son intégrité, à la tête d’une instance indépendante pour la Réforme de l’information et de la communication quelques semaines seulement après la Révolution a été saluée de toutes parts. Toutefois, Labidi a décidé de quitter ses fonctions en juillet 2012 pour trois raisons :

- D’abord, le recours du gouvernement à « la censure et à la désinformation, comme au temps de Ben Ali » ;

- Ensuite, son refus d’appliquer les décrets 115 et 116 afin de protéger les journalistes et d’établir un cadre régulateur pour les médias audiovisuels, ainsi que son rejet du décret 41 relatif à la liberté d’accès à l’information et aux documents administratifs ;

- Finalement, les nominations controversées à la tête des médias, nominations imposées sans consultations des parties prenantes.

Ces nominations sont à l’origine du bras de fer entre le gouvernement et les journalistes, conflit dont le point culminant fut le 17 octobre 2012 quand le SNJT organisa une grève générale, une première dans l’histoire de la Tunisie et du monde arabe. La réussite de la grève, suivie à plus de 90 % selon les estimations, et le mouvement de solidarité aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays constituent des preuves tangibles que le pays ne veut plus revenir en arrière et que le climat de la peur a commencé à se dissiper. Aucun gouvernement ne peut prétendre qu’il est démocratique et essayer de domestiquer la presse. Comme le scandaient les journalistes durant la manifestation du 17 octobre, il n’y a « pas de démocratie sans médias indépendants ».

Les demandes du peuple et des journalistes reflètent les exigences d’une démocratie naissante : inclure la liberté de la presse et d’expression dans la Constitution, renoncer aux nominations partisanes et mettre en œuvre les décrets 115 et 116, relatifs à la liberté de presse, d’édition et d’impression et de l’indépendance de l’audiovisuel.

En réponse aux mouvements de protestations de la société civile et à la grève des journalistes du 17 octobre dernier, le gouvernement a commencé à céder. Il a annoncé qu’il appliquerait les décrets 115 et 116, garantissant ainsi la liberté de la presse.

Beaucoup reste à faire. Les médias n’ont gagné que quelques batailles dans cette guerre pour la liberté. Une guerre contre un pouvoir qui essaie par tous les moyens de mettre la liberté d’expression sous sa botte à travers des nominations partisanes à la tête des médias, des harcèlements de journalistes et l’élargissement du champ du « Sacré », utilisé comme épée de Damoclès contre l’épanouissement de l’art, de la créativité et des critiques.


Crédit photo : flickr / slevenback


À quelques jours d’un bar ouvert pour la Chine dans nos ressources naturelles

jeudi 1er novembre 2012, par Laurence Brière

Le 26 septembre dernier, Stephen Harper a déposé à la Chambre des communes l’Accord de promotion et de protection des investissements étrangers Canada-Chine. Il s’agit du plus important traité de libre-échange signé par le Canada depuis l’ALÉNA, en 1992, et les conservateurs n’ont même pas daigné le soumettre à un débat parlementaire ni au vote des députés.

L’opposition n’a disposé que de 21 jours de séance pour prendre connaissance de l’Accord et confronter le gouvernement sur ses dispositions. Le 1er octobre, la motion de débat d’urgence sur l’Accord proposée par Elizabeth May a été promptement rejetée par le Président de la chambre. Le 24 octobre, les députés ont débattu de la proposition de Don Davies (NPD), à savoir de faire étudier les clauses de l’Accord par le Comité du commerce international. Or, si les conservateurs ont choisi là aussi de ne pas agir selon le protocole, quelle chance y a-t-il qu’une majorité de députés appuient la proposition de M. Davies lors du vote ? Si la tendance se maintien au parlement, l’Accord sera considéré comme ratifié et entrera en vigueur le 1er novembre.

Les intérêts chinois en (sous) sol canadien

Le gouvernement chinois affirme que le premier secteur dans lequel il compte investir chez nous au cours des prochaines années est celui de l’exploitation minière, gazière et pétrolière. D’ailleurs, les investissements chinois au Canada ne cessent de croître dans ce secteur depuis 2005 : les transactions se chiffraient en millions il y a sept ans, aujourd’hui elles se font à coup de milliards. Si l’offre d’achat de la compagnie pétrolière albertaine Nexen par la Chinese National Off-Shore Oil Company pour 15 milliards de dollars est acceptée par le gouvernement Harper, ce sera près de 50 milliards de dollars que des entreprises chinoises auront investi à ce jour dans le secteur des énergies fossiles au Canada.

Le paysage légal du commerce sino-canadien au lendemain de la ratification de l’Accord

Avec cet accord de promotion et de protection des investissements, les entreprises chinoises (dont les entreprises d’État) disposeront des mêmes droits que les entreprises canadiennes pour mener des affaires et exploiter des ressources au Canada. Le gouvernement Harper affirme qu’elles devront se soumettre aux mêmes obligations et responsabilités, mais les lois et règlements protégeant les milieux de vie face aux activités d’exploitation des ressources minières, gazières et pétrolières sont très peu contraignants. De plus, les citoyens canadiens pourraient choisir de gérer autrement ces ressources dans un futur proche. Les entreprises chinoises, quant à elles, jouiront d’un immense privilège si elles estiment que des changements dans les lois canadiennes limitent leurs activités et donc leurs profits : elles pourront porter leur cause devant un tribunal indépendant ad hoc composé de trois arbitres. Le système juridique canadien ne sera jamais saisi de ce type de litiges.

Ainsi, à la décision irrévocable de ces trois arbitres – qui auront fixé eux-mêmes leur protocole d’arbitrage et interprété des notions aussi subjectives et floues que celle d’« intérêt public », – les contribuables canadiens pourraient se voir contraints à verser des compensations financières faramineuses à des entreprises chinoises. Tout cela se ferait d’ailleurs à leur insu puisque, selon l’accord, il reviendrait au gouvernement canadien de décider s’il souhaite informer les citoyens d’une poursuite intentée contre lui par une entreprise chinoise.

Une évaluation environnementale malhonnête et court-circuitée

Depuis 1999, le gouvernement canadien est tenu de mener une évaluation environnementale (EE) chaque fois qu’il s’engage dans un processus de négociation commerciale. Or, le cadre de référence pour la réalisation de cette évaluation est l’un des plus souples et la façon dont il a été interprété dans le contexte des négociations Chine-Canada, des plus choquantes.

Le rapport d’évaluation environnementale sur le projet d’accord Chine-Canada, présentant des données générales et incomplètes, ne fait état d’aucun critère d’évaluation. Il est donc difficile de suivre l’« analyse » qui y est présentée. Quoiqu’il en soit, on peut y lire : « Les résultats de l’EE initiale indiquent qu’on ne doit pas s’attendre à une modification importante des flux d’investissements étrangers au Canada à la suite de ces négociations. Ainsi, on estime que les effets économiques et les impacts environnementaux probables au Canada seront faibles ». Comment peut-on oser avancer qu’un accord de protection et de promotion des investissements n’amènera pas vraiment plus d’investissements ? N’est-ce pas là l’objectif même de ce genre d’entente commerciale ?

Reste que c’est sur cette prémisse qu’on a pu mettre fin à l’évaluation environnementale avant même qu’elle n’ait réellement commencé. En effet, selon le cadre pour l’évaluation environnementale des négociations commerciales, il est possible de passer outre l’évaluation environnementale dite « préliminaire » lorsque les résultats de l’évaluation dite « initiale » montrent que les impacts environnementaux envisagés, avec l’entrée en vigueur de l’accord commercial, sont mineurs. Avec l’affirmation présentée plus haut, le gouvernement a clos, dès 2008, le dossier de l’évaluation environnementale.

Une constante dans cette affaire : le refus de la démocratie

Les quelques documents fédéraux disponibles en lien avec l’accord commercial sino-canadien signalent que le gouvernement canadien a le souci d’être transparent, de consulter le public, de promouvoir le développement durable et de réaliser de la bonne gouvernance. Est-ce vraiment le cas ?

Alors même que le gouvernement canadien soutient fièrement que les consultations publiques font partie intégrante de sa démarche d’évaluation environnementale initiale, il annonce leur tenue à une seule occasion, dans la Gazette du Canada et il « s’étonne » ensuite de ne recevoir aucun commentaire.

Il se dit hautement préoccupé de transparence, et pourtant il mène le processus de négociation de l’entente avec le gouvernement chinois en vase clos, sans le soumettre à débat à la Chambre des communes, ni même tenir une conférence de presse au moment de déposer le document final.

Le gouvernement canadien négocierait actuellement une dizaine d’ententes commerciales similaires à l’Accord de promotion et de protection des investissements Canada-Chine. Quelles possibilités d’autodétermination restera-t-il alors pour les nations québécoise et canadienne ? Jusqu’où nous laisserons-nous lier les mains au profit des grandes corporations et à notre insu ? Pourrons-nous réagir, à bout de souffle, sans ressources, à mille lieux des centres de pouvoir et à contre-courant de la force impitoyable de la machine politico-économique en marche ?


Crédit photo : flickr / kennymatic

Laurence Brière est doctorante en sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal et chercheure au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté.


Congo : tout va très bien, madame la marquise

jeudi 1er novembre 2012, par Tiago Faia

Lorsque la Commission électorale nationale indépendante (CENI) de la République Démocratique du Congo (RDC) a déclaré Joseph Kabila vainqueur de l’élection du 28 novembre 2011, l’Occident s’est montré réticent à l’acceptation des résultats. Pourtant, moins d’un an plus tard, on tente d’oublier la question et de revenir à une situation « normale » vis-à-vis du gouvernement réformé de Kabila. Mais à quel prix ?

Résultat controversé

Robert Mugabe, un vieil ami des Kabila, fut le seul chef de gouvernement présent à l’inauguration de ce dernier, en décembre 2011. Les pays occidentaux n’envoyèrent que des émissaires de peu d’intérêt afin de signifier leur désaccord avec les résultats de l’élection présidentielle, résultats fortement contestés par Étienne Tshisekedi, principal adversaire de Kabila.

À l’approche de l’élection, Tshisekedi est apparu comme le pivot de l’opposition en RDC. Ayant l’appui d’une large part de la population, il a critiqué le travail de la CENI tout le long de la campagne. Il a, de plus, rejeté avec virulence les résultats qui déclaraient Kabila victorieux, citant la fraude à toutes les étapes du processus électoral autant de la part de la CENI elle-même que des forces étatiques et des partisans de Kabila.

Les remarques de Tshisekedi ont trouvé écho dans les conclusions du Carter Center concernant les élections. Fondée par l’ancien président états-unien Jimmy Carter, cette ONG est internationalement reconnue pour son expertise en observation d’élections. Selon leur rapport préliminaire sur l’élection présidentielle, les résultats manquaient de crédibilité.

L’Union Européenne et l’ambassade américaine ont aussi constaté d’importantes irrégularités. Les équipes d’observateurs qu’ils ont envoyés pour surveiller le processus électoral notèrent toutes deux de sérieux problèmes autant dans la gestion que dans l’exécution de l’élection.

Intervention de la Cour suprême

Malgré les allégations d’irrégularités, le 17 décembre, la Cour suprême de RDC déclarait le processus équitable et démocratique, et faisait de Kabila le nouveau président. Elle a admis inconditionnellement les résultats diffusés par le CENI qui confirmaient Kabila vainqueur avec un seul tour de 48,9 % des voix contre 32,33 % pour Tshisekedi.

Cette décision généra une réaction immédiate. La France et la Belgique exprimèrent leurs préoccupations et notèrent certaines irrégularités, sans toutefois directement rejeter les résultats. Les États-Unis firent de même, et Hillary Clinton, la secrétaire d’État et responsable des relations étrangères, reprocha à la Cour d’ignorer de sérieuses malversations électorales. Elle appela le président Kabila à lancer une enquête publique et à réviser les résultats électoraux. L’Union Européenne plaida aussi auprès du président en faveur d’une telle enquête, l’invitant à considérer les constatations des missions d’observation et à travailler avec l’opposition afin d’arriver à des solutions à long terme.

Les masques tombent

La tension monta d’un cran lorsqu’au milieu d’un cirque de critiques venant de toute part, Tshisekedi s’est déclaré président quelques jours à peine après l’inauguration de Kabila. La réponse du pouvoir à cette hardiesse ne s’est pas fait attendre. Tshisekedi fut assigné à résidence pour l’empêcher de rassembler des appuis et de lancer une révolte populaire.

La réaction de Tshisekedi n’est pas sans rappeler celle d’Alassane Ouattara dans la foulée de l’élection présidentielle ivoirienne de 2011, qui aboutit à une intervention des troupes françaises et au renversement de son récalcitrant prédécesseur. Mais la réaction occidentale au choix de Tshisekedi fut différente : on appela Tshisekedi et l’opposition au calme et à employer des moyens légaux plutôt que la violence pour contester l’élection. Bref, l’Occident cherchait à se désengager de la tension montante en RDC.

Contrairement à Ouattara, Tshisekedi n’a jamais pu se mettre dans les bonnes grâces des puissances occidentales, pour qui il fait figure de survivant populiste dont les déclarations enflammées flirtent avec l’appel à la violence. En revanche, Kabila passe pour le meilleur moyen d’assurer la paix et la stabilité en RDC. Il a établi cette réputation grâce à un premier mandat au cours duquel il est parvenu à maîtriser le conflit sanglant dans l’est du pays, à calmer le jeu avec le Rwanda et l’Ouganda voisins, à établir de nouveaux accords miniers et commerciaux avec l’Occident, et à attirer la confiance des Congolais envers ses plans de développement.

Malgré ses appréhensions initiales, la communauté internationale a fini par accepter Kabila en tant que leader dûment élu. Déjà en février 2012, l’ambassadeur états-unien James Entwistle déclarait publiquement que son pays « accepte Joseph Kabila en tant que président de la République Démocratique du Congo pour les cinq années à venir. » Au cours des semaines suivantes la Belgique et la France devinrent les principaux alliés de Kabila en jouant un rôle-clé dans sa reconnaissance en tant que président sur la scène internationale.

C’est ainsi qu’en juin 2012, l’Union européenne fit la plus récente déclaration publique concernant l’élection en RDC. Par la voix de sa Haute Représentante aux affaires étrangères et à la politique de sécurité, Catherine Ashton, l’Union a officiellement appuyé la présidence de Kabila et promis des appuis à ses efforts pour améliorer les processus démocratiques et la gouvernance du pays.

Un pouvoir fragile

Cette tentative de ramener la situation à la « normale » semble prématurée tout en exprimant clairement une politique à deux poids, deux mesures.

La RDC demeure une société qui se relève à peine d’un conflit et qui est parcourue par des fractures ethniques, politiques, sociales, économiques et militaires. Le premier mandat de Kabila reposait sur un processus électoral essentiellement démocratique qui lui a assuré la majorité absolue en 2006. Il a astucieusement employé sa position pour équilibrer les forces en présence dans le pays, équilibre pourtant rompu par les abus de ce même processus électoral commis par Kabila et ses partisans en 2011.

Les défis auxquels Kabila fait désormais face dans sa tentative de garder le contrôle sur la politique interne de son pays durant cinq ans sont d’une tout autre échelle. Après que son parti eut échoué à maintenir sa majorité, il a réagi en créant une complexe coalition avec divers partis afin de maintenir sa mainmise, mais la pérennité d’une telle solution dans une démocratie aussi fragile que la RDC reste à prouver.

[…]


Original en anglais : http://www.fpif.org/articles/business_as_usual_in_the_congo

Tiago Faia est un spécialiste indépendant et consultant en coopération internationale. Il a travaillé comme observateur en RDC pour le compte du Carter Center.

Crédit photo : flickr / VoteTshisekedi


Le Manifeste des Enfants du Vent

jeudi 1er novembre 2012, par Kevin Gravier

Attention ! Vous entrez dans une zone fictive. Le Journal des alternatives a reçu un conte d’anticipation et vous le présente...

Il sera une fois la reconnaissance de paternité du plus vieux vagabond du monde, le Vent.

Celui qui n’a de cesse de courir les chemins fait, à la croisée d’entre eux, un constat bouleversant : là, au milieu de cette vie humaine qu’il rythme par ses caprices, des êtres partagent ses traits. Qu’ils soient adoptés par la rue ou élevés par la campagne, ils sont tout autant que lui invisibles, dépouillés et libres.

Leurs semblables les qualifient de laissés-pour-compte, mais pour le Vent, il ne fait aucun doute qu’ils sont bien plus que cela.

Un jour, ces hommes et ces femmes, ces jeunes et ces anciens, captent l’attention mondiale lors d’une allocution devant l’Assemblée générale des Nations Unies.

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Mesdames, Messieurs,

En l’an 2000, le concert des nations se donnait ici-même pour objectif de réduire la pauvreté afin que le millénaire qui s’ouvrait à elles soit celui du développement. Dès lors, la pauvreté est devenue une cible à combattre, à éliminer. Aujourd’hui, l’accusée vous fait face et exige un droit de réponse.

Nous, pauvres désignés par d’aveugles statistiques, souhaitons d’abord rappeler au monde le visage humain de la pauvreté, non pour apitoyer mais pour rapprocher du cœur ce que l’on s’efforce d’éloigner des yeux.

Nous, êtres égaux en droit et en dignité, condamnons cependant l’exploitation abusive de notre image et de celle de nos enfants, souvent sans notre permission, au profit de campagnes larmoyantes dont nous sommes l’objet sans pour autant être les bénéficiaires.

Nous, victimes sauvées malgré elles et parfois contre elles, n’acceptons plus d’être réduits à une main tendue, n’acceptons plus des protectorats quand nous souhaitons des partenariats.

Nous, nantis d’un capital sous-estimé, dénonçons l’escroquerie par laquelle une pauvreté exclusivement économique se fait passer pour une indigence générale, niant ainsi nombre de richesses non convertibles en or.

Nous, majorité réduite au silence, accusons la main invisible du marché de bâillonner la liberté d’expression, rendant assourdissante la parole de celui qui possède au détriment de celui qui sait.

Nous, experts non consultés, rappelons que l’on ne guérit pas un mal en étouffant ses symptômes, et que la pauvreté est bien plus une conséquence qu’une cause, bien plus un état qu’une attitude, car, entre autres :

- ce ne sont pas ses spéculations qui affament les populations, la pauvreté n’a pas accès aux places boursières ;

- ce n’est pas à son profit que tant de familles sont expulsées de leurs terres, la pauvreté n’est pas une grande propriétaire ;

- ce ne sont pas ses poches que remplissent ces hommes, femmes et enfants soumis à l’esclavage, la pauvreté n’exploite personne ;

- ce ne sont pas ses armes, ni ses intérêts qui alimentent les conflits, la pauvreté se contente d’y sacrifier chair et espoirs ;

- ce ne sont pas ses slogans, ni ses images qui cadencent notre quotidien, la pauvreté est un trop petit actionnaire du monde médiatique ;

- ce ne sont pas ses industries qui empoisonnent notre eau, notre air et nos terres ou qui jouent avec notre santé, la pauvreté n’a pas d’impératifs économiques ;

- ce ne sont pas ses arguments que retiennent nos gouvernements, la pauvreté n’est pas dans les couloirs de nos instances de pouvoir.

Nous n’affirmons pas que la pauvreté est une vertu ; nous remarquons qu’elle n’a pas les moyens d’être un vice dangereux pour l’humanité.

En conséquence, nous, membres des Nations Unies, suggérons à leur assemblée une autre méthode de travail, nous lui suggérons de combattre, réduire et éliminer, non plus l’extrême pauvreté mais les excès de la richesse économique.

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Ce jour, le monde a découvert que le Vent avait des enfants, capables comme lui de se faire entendre. Quant à savoir si la tribune leur a été accordée de gré ou de force, l’Histoire ne le dit pas encore.


Crédit photo : Kevin Gravier


Microcrédit menacé : 8,5 millions de Bangladais pourraient être affectés

jeudi 1er novembre 2012, par Marie-Eve Lefebvre

Il y a trente ans, le professeur Muhammad Yunus amorçait un projet universitaire qui deviendrait sept ans plus tard la Grameen Bank, une initiative qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2006 et qui a placé le microcrédit sur la scène internationale.

En avril dernier, Yunus s’est vu forcé d’abandonner son titre de directeur général de la banque à la suite d’un long bras de fer juridique l’opposant à la première ministre du Bangladesh. Depuis, plusieurs observateurs craignent que le gouvernement ait l’intention de prendre le contrôle de la Grameen, détenue pour l’instant à 97% par des clients-emprunteurs issus des strates les plus pauvres de la société bangladaise.

Success story bangladaise

Indépendante du gouvernement depuis 1983, la Grameen Bank s’est d’emblée spécialisée dans le microcrédit. Le principe est simple : si les grandes banques refusent de prêter aux plus pauvres sous prétexte qu’ils ne sont pas solvables, alors il faut s’assurer qu’ils puissent les rembourser en faisant des prêts à plus petite échelle. Les taux de remboursement actuels font d’ailleurs mentir la croyance populaire selon laquelle on ne doit prêter qu’à ceux qui possèdent déjà de l’argent. En effet, selon les données de la Grameen, plus de 98% des prêts sont remboursés dans les délais convenus.

L’ensemble des actionnaires est constitué de près de 5,5 millions d’emprunteurs ayant acheté des parts du groupe Grameen. L’institution compte près de 8,5 millions de clients qui sont à 95% des femmes. L’importante place accordée aux femmes est également reflétée par les positions hiérarchiques élevées qu’elles tiennent au sein de l’organisation : le conseil d’administration de la banque est constitué de 12 personnes, dont neuf sont des emprunteuses issues de milieux défavorisés.

Social business

La Grameen est bien plus qu’une banque. « Il y a environ cinquante compagnies sous le nom de Grameen, que j’ai créées pour résoudre des problèmes sociaux », affirme Yunus dans une entrevue accordée au Nouvel Observateur en juin dernier. « Je ne possède aucune action dans aucune d’entre elles. Ce sont des entreprises à but non lucratif, personne ne peut les posséder, et leurs profits sont réinvestis dans l’entreprise », ajoute-t-il. Ce sont donc les emprunteurs qui perçoivent les bénéfices réalisés par les activités diverses du groupe Grameen, avec un taux de dividende de l’ordre de 20 %.

C’est ce que Yunus appelle du social business, qu’il décrit dans son livre Vers un nouveau capitalisme comme étant « une entreprise créée pour répondre à des objectifs sociaux. Un social business est une société qui ne distribue pas de dividendes. […] Au lieu de cela, les profits réalisés par l’entreprise restent en son sein afin de financer son expansion, de créer de nouveaux produits ou services, et de faire davantage de bien dans le monde ».

Les critiques du modèle de Yunus

Bien que Muhammad Yunus soit récipiendaire d’une centaine de prix et qu’il soit convié comme conférencier partout dans le monde, son modèle d’affaires est contesté.

Sa vision parfois jugée romantique du capitalisme est largement critiquée dans les milieux altermondialistes. Dans Vers un nouveau capitalisme, ses propositions ne sortent pas du cadre de pensée néolibéral et il conçoit tous ses projets de social businesses comme devant être des initiatives individuelles. Par exemple, il encourage les plus pauvres à s’organiser pour obtenir des polices d’assurance-maladie abordables au lieu de suggérer que le Bangladesh mette sur pied un système public universel.

Les hauts taux d’intérêts pratiqués par les institutions de microcrédit sont également dénoncés. En 2010, l’incapacité de rembourser des microprêts aux taux d’intérêts aussi élevés que 40 % a provoqué une vague de suicides en Inde, pays voisin du Bangladesh.

Yunus condamne vivement ces pratiques usurières et soutient que les taux d’intérêt doivent être limités à environ 20% - soit 10% au-dessus du coût de la ressource, afin de couvrir les frais de fonctionnement. Pourtant, il s’agit-là d’une valorisation de l’endettement plutôt que de l’épargne.

Le microcrédit ne devrait pas être considéré comme le seul instrument d’autonomisation des femmes et de lutte contre leur pauvreté. Dans un article intitulé Derrière le mythe du microcrédit, la coordinatrice du Réseau Genre en Action, Elisabeth Hoffmann, affirme que « le microcrédit ne peut porter ses fruits que s’il est accompagné de formations de qualité, de services sociaux efficaces pour soulager les femmes dans leur responsabilités envers la famille, des appuis à leurs organisations, un meilleur accès à des postes politiques pour faire valoir leurs besoins et intérêts et – last but not least – des hommes qui changent aussi ». Des systèmes de micro-épargne seraient peut-être plus adaptés et exerceraient probablement moins de pression sur les femmes, en misant moins sur l’endettement et plus sur les investissements.

Yunus éjecté

Fin 2010, surfant sur la vague des critiques en provenance des milieux altermondialistes, la première ministre bangladaise Sheikh Hasina Wajed accusait Yunus d’enfermer des millions de pauvres dans l’endettement et de s’enrichir sur leur dos. En même temps, le gouvernement entamait les procédures visant à destituer Yunus de ses fonctions de directeur général de la banque, ce qu’ils firent en mars 2011.

Dans une loi adoptée par décret présidentiel le 23 août dernier, le gouvernement bangladais a considérablement réduit le pouvoir des membres du conseil d’administration de la banque. Traditionnellement, ce conseil, composé en majorité d’emprunteuses élues démocratiquement par les actionnaires, nommait le directeur général de la banque. Avec la nouvelle loi, ce pouvoir de nomination revient unilatéralement au président du conseil, lui-même nommé par le gouvernement. Plusieurs craignent maintenant une réorientation des politiques entrepreneuriales de la banque.

Si le gouvernement décidait de s’approprier les revenus engendrés par le groupe, cela constituerait en effet un impressionnant pactole : les entreprises réunies sous la bannière Grameen ont des actifs estimés à 1,6 milliard de dollars. La Grameen est un levier politique puissant et il est à craindre que le gouvernement bangladais, fréquemment la cible d’allégations de corruption, utilise à mauvais escient l’argent de millions de petits emprunteurs.


Crédit photo : fotopedia / Ellie Van Houtte


La rigidité de Madrid entraînera-t-elle l’envol des Catalans ?

jeudi 1er novembre 2012, par Mélissa DesGroseilliers

Depuis le début des années 2000, la lutte sociale pour l’indépendance s’intensifie en Catalogne. Manifestations monstres, rejet du paternalisme fiscal imposé par le gouvernement de Mariano Rajoy et indifférence à l’Espagne sont au cœur d’une contestation croissante. Devant les récentes impasses avec le gouvernement central, le président catalan, Artur Mas, a annoncé des élections législatives anticipées pour le 25 novembre et proposé la tenue d’un référendum sur l’autodétermination, ce que Madrid conteste.

Lutte sur fond de déboires économiques

D’après un sondage du quotidien barcelonais La Vanguardia, 54,8% de la population catalane serait actuellement en faveur de l’indépendance de la région, alors que ce taux a toujours avoisiné les 15% au cours des trente dernières années.

La région de la Catalogne, autrefois l’une des plus prospères de l’Espagne, est aujourd’hui la plus endettée. Le gouvernement catalan croit que les problèmes financiers proviennent en grande partie du système de répartition fiscale entre les régions. Madrid refuserait de renégocier un pacte fiscal, et ce malgré le fait que la Catalogne s’endette de près de 16 milliards d’euros par année selon l’institut catalan de la Statistique.

Selon les estimations de la police régionale, près d’un million et demi de manifestants ont affirmé dans les rues de Barcelone leur désir de voir leur région devenir « un nouvel État d’Europe » le 11 septembre dernier, date de la fête nationale catalane. Sur une population de 7 millions et demi d’habitants, c’est près de 20% des Catalans qui ont clamé ce désir d’indépendance.

L’autonomie élargie vacille au détriment de la langue

La non-viabilité économique de la Catalogne au sein de l’Espagne n’est pas le seul motif de cette lutte sociale. En effet, cela vient s’ajouter à la perte de pouvoirs importants au niveau de la langue et de la juridiction.

En 2006, la Catalogne avait reçu le statut d’autonomie élargie qui établissait, entre autres, la langue catalane comme langue préférentielle dans les médias, l’éducation et l’administration, et ce statut accordait une indépendance presque totale au pouvoirs judiciaires de la région. Il y a deux ans, le tribunal constitutionnel d’Espagne soustrayait ces dispositions. La décision fut suivie le lendemain d’une contestation de plus d’un million de personnes dans les rues de Barcelone.

Jean-Rémi Carbonneau, doctorant en sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal, explique que la situation en Catalogne pourrait être comparable à celle d’un Québec en 1995 au sein duquel, à la suite d’une victoire du OUI au référendum sur l’indépendance, la Cour suprême aurait invalidé ce référendum. « L’autonomisme a été la marque de commerce des Catalans depuis la transition démocratique après Franco. Mais depuis le recours en inconstitutionnalité du statut d’autonomie, c’est un paradigme qui tend à se modifier pour se diriger vers l’indépendantisme », ajoute-t-il.

Le retrait du statut préférentiel de la langue catalane fut un coup dur pour la culture régionale : « au niveau identitaire en Catalogne on se voit de plus en plus Catalan et Européen, mais de moins en moins Espagnol. Pour plusieurs, l’Espagne est un pays qui est très rigide et centraliste », soutient Jean-Rémi Carbonneau.

Le politicologue établit un parallèle avec la situation de la langue française au Québec. « Dans le troisième article de la Constitution espagnole, on impose le castillan à tout le monde et ont créé une asymétrie linguistique en faveur du castillan. Autrement dit, tous les castillanophones sont chez eux en Espagne, mais ce n’est pas le cas des catalanophones », ajoute-t-il. Pour lui, la situation actuelle serait l’équivalent d’une « Constitution canadienne qui imposerait aux citoyens canadiens le devoir d’apprendre l’anglais et le droit de s’en servir partout ».

Une lutte différente de celle du Québec ?

Selon un questionnaire de l’Institut Gesop, 68% des citoyens catalans en faveur de l’indépendance le seraient pour des raisons économiques, contre 29% qui attribueraient leur nationalisme à une indifférence à l’Espagne. Pour Carbonneau, il serait incorrect de justifier la réaction de la population uniquement par la crise économique actuelle. « On voit souvent dans la presse européenne continentale que le mouvement en catalogne est égoïste et qu’il s’agit principalement d’un désir de ne pas partager les impôts », avance-t-il. « C’est faux : ils ont tellement fait de paiements de transfert, c’est comme si l’Alberta était aujourd’hui appauvrie en raison de la péréquation ». Ainsi, l’effort fiscal des Catalans n’a pas été récompensé par des concessions politiques, linguistiques ou culturelles puisque le statut d’autonomie accordé en 2006 a été amoindri.

Vers le scrutin du 25 novembre

À la différence du Québec, selon la Constitution, les régions d’Espagne ne sont pas en droit d’organiser des référendums. Le président catalan, Artur Mas, a toutefois exprimé sa volonté d’en tenir un « avec ou sans l’accord de Madrid ». Le nouveau chef du parti socialiste en Catalogne, Isidre Molas, a quant à lui proposé de faire un référendum sur le fédéralisme et de faire de l’État espagnol un État fédéral comme au Canada.

Selon des prédictions du quotidien barcelonais La Vanguardia, le Parlement catalan comporterait 70% de députés souverainistes après les élections législatives du 25 novembre prochain.

Sceptique, Jean-Rémi Carbonneau pense plutôt qu’« une plus grande marge de la population pourrait être en faveur de la fédéralisation de l’Espagne plutôt qu’en faveur de l’indépendance. Par contre, vu la rigidité du gouvernement, il serait étonnant que Madrid accepte. Beaucoup d’observateurs ne croient plus à cette option », conclut-il.


Crédit photo : flickr / Queralt Vegas


Une montée des tensions internes en Iran : une suite au Mouvement Vert ?

jeudi 1er novembre 2012, par Francis Maindl

Depuis le début du mois d’octobre, les tensions entre les autorités gouvernementales et la population iranienne se sont accentuées alors que de nombreuses manifestations revendicatrices ont été observées à Téhéran. La montée de cette grogne populaire est survenue suite à une sévère montée du prix des produits de base et à une dépréciation de la monnaie locale de près de 35% par rapport au dollar américain en seulement quelques jours. Au cours des dernières années, ces changements économiques, qui découlent des sanctions imposées par plusieurs nations occidentales, ont eu des répercussions directes sur l’Iran. Elles touchent notamment les secteurs d’extraction et de transformation d’hydrocarbure, principale source de revenu de l’État.

Le Mouvement Vert

Ces détériorations économiques viennent s’ajouter au problème de légitimité qu’a l’administration de Mahmoud Ahmadinejad aux yeux d’une partie grandissante de la population iranienne. En effet, les dernières élections présidentielles controversées de 2009, où on y accusait son parti de fraude électorale ont marqué le début d’une contestation populaire nommé le « Mouvement Vert ». Ce mouvement, qui s’articule autour d’une demande d’annulation de l’élection d’Ahmadinejad, développe des revendications exigeant une société plus démocratique.

Le mouvement prend forme de façon pacifique mais la situation s’envenime rapidement alors que se succèdent des mesures coercitives visant tous ceux qui s’opposent publiquement au régime d’Ahmadinejad. Cette répression violente et efficace permet de ralentir la progression de ce mouvement que craint le gouvernement. Les altercations les plus violentes ne durent que quelques jours, et on dresse par la suite un bilan de quelques dizaines de morts et des centaines d’arrestations. Hussein Moussavi, candidat arrivé deuxième aux élections présidentielles de 2009 et leader du Mouvement, fait partie des individus arrêtés et est à ce jour toujours en assignation surveillée à sa résidence.

Dans Le mouvement vert en Iran : de « Where is my vote ? » à la demande de démocratie, Thierry Coville, chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’Iran, affirme que depuis les évènements de 2009, les leaders du Mouvement Vert tentent de propager leurs idées aux différentes classes de la société afin d’élargir sa base sociale et d’ainsi bâtir une opposition politique au régime en place.

À travers ces classes sociales, des groupes de femmes manifestent pour l’égalité des sexes et pour la non-violence. Parmi ceux-ci, le groupe Mourning Mothers milite pacifiquement contre les kidnappings, les arrestations et les meurtres que le gouvernement iranien multiplie depuis 2009 en réponse aux démonstrations de contestation. Mourning Mothers organise des sit-in hebdomadaires à Téhéran et offre des fleurs aux forces armées en guise de symbole de non-violence. Cela n’empêche cependant pas le régime d’Ahmadinejad d’emprisonner plusieurs dizaines de femmes membres de l’organisation entre 2009 et 2012.

De nombreuses manifestations étudiantes ont également lieu à travers le pays. Ces rassemblements ont comme revendication principale l’exigence d’un État plus démocratique. Une grande partie de la jeunesse, qui tient une place de plus en plus importante dans la structure démographique du pays, ne se reconnait pas face à l’autorité gouvernementale. « Les jeunes refusent une soumission aveugle à un leader politique mais demandent que cette autorité ait une légitimité liée à sa compétence », soutient Thierry Coville.

Malgré toutes ces dissensions au sein de la population, l’ensemble du mouvement ne serait pas parvenu à ébranler le pouvoir en place jusqu’ici. D’après Houchang Hassan-Yari, professeur au département de politique et d’économique du Collège militaire royal du Canada et spécialiste du Moyen-Orient, « le problème avec le mouvement de protestation populaire des dernières années en Iran est qu’il y a un manque de liaisons et de connectivité entre les différents groupuscules manifestants ». Pour le chercheur, le fait que ces divers groupes de contestation ne parviennent pas à s’unir affaiblit inévitablement leur pouvoir d’action et l’impact qu’ils ont sur le gouvernement en place.

Une montée des tensions

La situation économique s’est grandement détériorée durant les dernières semaines, ce qui provoque un mécontentement croissant au sein de la population. La classe moyenne la moins aisée a de plus en plus de difficulté à subvenir à ses besoins, alors que les prix des biens de base comme le riz, la viande et l’huile ont explosé.

Plusieurs entreprises ont fait faillite ou n’arrivent plus à payer leurs employés. Les travailleurs, privés de salaire, commencent à critiquer ouvertement les politiques économiques et étrangères du gouvernement iranien. D’après l’agence Associated Press, une pétition signée par 10 000 ouvriers critiquant la situation économique aurait été remise au ministre du Travail iranien au début du mois d’octobre, en dépit des risques encourus par une telle action.

« Si le climat économique continue de se dégrader dans les prochains mois en Iran, il est fort probable que l’on assiste à une montée d’un mouvement de contestation généralisé contre le gouvernement iranien », soutient le professeur Hassan-Yari. Pour sa part, Thierry Coville ne croit pas qu’un tel scénario soit envisageable. « L’Iran est habitué aux spéculations de son économie et aux forts taux d’inflation. Si les Iraniens ont des griefs contre le système, ils ne sont pas pour autant prêts à en subir la répression », affirme-t-il dans un entretien avec Le Point.

C’est la forte dévaluation de la monnaie iranienne et le taux d’inflation élevé qui ont amené la population à manifester le 3 octobre dernier au Grand Bazar de Téhéran, centre commercial de la capitale, où de violents affrontements ont une fois de plus opposé manifestants et autorités. Mouvement de contestation ou non, il y aura certainement plusieurs changements dans la société iranienne au cours des prochains mois. Après deux mandats, Mahmoud Ahmadinejad ne pourra se représenter aux prochaines élections et devra céder sa place À moins d’un an des prochaines élections présidentielles, il sera intéressant de voir si les figures influentes du Mouvement Vert seront en mesure d’utiliser la situation économique actuelle pour rallier la population à leur cause.


Crédit photo : Flickr / jeffmcneill