Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


200 manifestants devant les bureaux de Rebello

lundi 26 mars 2012, par Martin Cayouette

Le 20 mars, par une fin de journée chaude et ensoleillée, plus de 200 manifestants des syndicats CSQ du secteur de l’éducation de la Montérégie, ainsi que des retraités du secteur de l’éducation membre de l’AREQ, sont venus dire haut et fort devant les bureaux du député François Rebello qu’ils ne veulent pas d’un système public d’éducation « à la Air Transat. »

Ce rassemblement était organisé dans le cadre du plan d’action de la CSQ pour contrer les attaques au système d’éducation québécois.

Des idées rétrogrades

La présidente du Syndicat de Champlain, Monique Pauzé, s’est vivement attaquée aux idées de la Coalition Avenir Québec en matière d’éducation : « Ce sont des idées rétrogrades. En Angleterre, la paye au mérite a été abandonnée à la fin du 19e siècle parce qu’il a été prouvé qu’elle n’avait aucune efficacité. En 2003, au Québec, plus de 9 enseignants sur 10 ont rejeté l’idée de la création d’un ordre professionnel pour les enseignants, une vieille idée qui circulait déjà en 1995 ».

Monique Pauzé a également dénoncé l’idée d’abolir les commissions scolaires : « Les commissions scolaires assurent une juste répartition des ressources professionnelles et de soutien ».

Écœuré est le mot juste

Prenant la parole lors de ce rassemblement, le président du Syndicat des professionnelles et professionnels des commissions scolaires du Sud de la Montérégie, monsieur Jean-Marie Comeau, a affirmé que « les actrices et les acteurs de l’éducation sont écœurés de se faire dire quoi faire par des politiciens qui n’ont aucune idée de ce que veut dire éduquer et qui font fi de l’expertise des véritables spécialistes : les gens sur le terrain ».

Il a également souligné « l’importance d’une répartition équitable des ressources professionnelles (psychologues, orthophonistes, animatrices, animateurs, etc.) entre les différentes écoles pour assurer un service adéquat à tous les élèves sans égard à taille de leur école ou à leur indice de défavorisation.

Les enseignantes et enseignants rejettent en bloc les idées de la CAQ

Louise Chabot , la 1ère vice-présidente de la CSQ, a rappelé que « la Centrale a réalisé un sondage dans lequel 98% des enseignantes et enseignants se disent en désaccord avec la rémunération en fonction des résultats. De plus, 92% des répondantes et répondants ont rejeté l’idée de financer les écoles en fonction de la réussite des élèves. C’est donc un message clair à François Legault et à la CAQ : Ils doivent cesser de prétendre qu’une majorité d’enseignantes et d’enseignants sont d’accord avec ces idées en matière d’éducation ».

Louise Chabot a conclu son allocution en rappelant l’objectif de cette manifestation. : « C’est un message sans équivoque qu’un système public d’éducation qui vise la réussite de tous les élèves ne peut se gérer comme l’on gère une entreprise privée. L’Éducation doit se comprendre comme un investissement et non comme une dépense ».

Article original publié en ligne sur L’Aut’Journal par Martin Cayouette. Voir ici.


Kony 2012 ou la légitimation de la gendarmerie humanitaire

jeudi 15 mars 2012, par Bérénice Edima


Je suis Africaine et j’aimerais apporter ici mon point de vue sur un sujet brûlant de l’actualité : Kony 2012.

Mettre les choses en contexte

Avant toute chose, j’aimerais vous inviter à mieux comprendre les éventuelles implications d’une intervention militaire occidentale en terre africaine, qui n’est jamais fortuite. À moins d’une redéfinition de la notion de pouvoir qui partirait véritablement du peuple et non des pouvoirs financiers, Invisible Children expose l’Ouganda à un cycle de violence dont il sortirait difficilement, et de jouer les gendarmes dans un pays souverain n’est pas nécessairement le rôle d’une organisation censée venir en aide aux enfants. Invisible Children encourage le faux principe de « guerre humanitaire », car Joseph Kony ne se rendra pas sans combattre et des civils seront tués par toutes les parties belligérantes.

Je n’ai pas étudié en profondeur la situation socio-politique en Ouganda, mais une chose est sûre : les réalités africaines sont les mêmes en plus d’être interconnectées. Vous devriez regarder les documentaires du réalisateur français Patrick Benquet, Françafrique : La raison d’Etat et Françafrique : L’argent roi. L’initiative est courageuse et louable bien que certains éléments puissent être remis en question, mais ces documents renseignent efficacement sur les véritables implications d’une intervention militaire en Afrique, car ce sont les populations qui finissent par payer au prix fort chaque munition utilisée pour supposément les « libérer ».

Invisible Children : Du marketing sentimentaliste à la gendarmerie humanitaire

J’ai donc regardé cette fameuse vidéo dont tout le monde parle et bien que n’ayant pas été surprise de son contenu ni de la façon dont le sujet est traité, j’ai cependant trouvé regrettable qu’en 2012, les jeunes gens aussi se servent de la sempiternelle image misérabiliste de l’Afrique pour se créer une conscience, ce qui n’est pas mauvais en soit. Ce qui l’est, c’est de s’embarquer dans quelque chose qu’on ne connait pas. À titre d’exemple, l’Ouganda est un pays de l’Afrique de l’Est et non de l’Afrique centrale, comme répétitivement déclaré dans le documentaire…

Je ne dis pas que les faits relatés sont faux, je dis simplement qu’il est trop facile de présenter le méchant Joseph Kony comme le criminel le plus dangereux au monde quand on sait les dégâts humains et matériels que font les différentes forces armées occidentales en Afrique et dans ce qu’on appelle à tort le « tiers-monde ». La guerre n’est pas que militaire, elle est aussi et surtout économique, et cette guerre-là tue plus que Joseph Kony et tous les « méchants dictateurs » réunis. L’interventionnisme militaire occidental complète la castration économique des pays dits « sous-développés ». À lire : « De la Françafrique à la Mafiafrique » de François-Xavier Verschave.

Kony 2012 ou le stéréotype d’une Afrique fatalement miséreuse

Récemment, je commentais un texte sur les stéréotypes et je m’appesantissais sur le traitement des minorités (in)visibles dans les médias occidentaux et nous y voilà une fois de plus en mars 2012, version HD. Au risque de paraître redondante, l’Afrique n’est pas toujours celle que l’on vous montre dans les médias. J’y ai vécu plusieurs décennies, j’y vais régulièrement et j’y retournerai d’ici quelque temps, parce qu’on y vit aussi bien. Bien qu’il y ait des problèmes comme partout ailleurs, c’est un continent magnifique où l’on vit heureux avec le peu qu’on a. De plus, les atrocités qui s’y commettent par une poignée de hors-la-loi, relayés par des médias qui trouvent la violence payante, perpétuent cette image du Noir désespérément violent, sauvage, incapable d’humanité et d’autogestion. Dans l’histoire, les seuls récits gréco-romains sont riches en dépeçages en tous genres. Devrais-je évoquer ici l’horreur de la guillotine, de la chaise électrique ou de la crucifixion ? Ceci pour dire que la bêtise humaine est partout, pas qu’en Afrique.

Apprentis « justiciers » d’une dangereuse naïveté ou nouveaux promoteurs de la violence humanitaire ?

Il serait trop long de m’appesantir ici sur les tenants et les aboutissants de cette propagande plus ou moins humanitaire d’Invisible Children, j’aimerais toutefois soulever quelques points :

- L’Afrique ne produit aucune arme, d’où Kony se fournit-il en armes et avec quel argent fonctionne-t-il ? Les seuls rackets de villageois pauvres ne peuvent lui assurer la prospérité qu’il connaitrait.

- S’il faut arrêter Kony, j’espère qu’un « cas de force majeure » n’entraînera pas sa mort et qu’on le capturera vivant, ce qui m’étonnerait beaucoup car dans la vidéo, le Prix Nobel de la Paix Barack Obama promet à Invisible Children « l’élimination du champ de bataille » de Joseph Kony. Drôle de méthode pour un pays dit des « droits de l’homme », qui refuse aux criminels le droit de subir un procès en bonne et due forme et les préfère morts plutôt que vivants. A-t-on intérêt à les faire taire à jamais ?

- Luis Moreno Ocampo, procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) interviewé dans le documentaire, est un bien curieux personnage qui sert une justice de circonstance, en faveur des agresseurs de l’Afrique. Notons que la CPI qui est censée enquêter sur les injustices commises partout dans le monde, n’a visiblement trouvé des criminels qu’en Afrique, alors que George Bush, père et fils, dont les responsabilités dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan ne font l’ombre d’aucun doute, ne sont pas inquiétés. Qui paiera pour les centaines de milliers de victimes civiles occasionnées par les interventions « salvatrices » des coalisés ? Les guerres du Vietnam, du Golfe, d’Irak, d’Afghanistan, du Darfour et autres, menées par « l’axe du bien » ont toujours fait d’innombrables victimes civiles, pour supposément venir à bout d’un seul homme. Ces « missions de sauvetage », généralement « au nom de la paix et de la démocratie » ont toujours fait plus de mal que de bien à des populations qui ne se sont toujours pas remises du passage des forces armées les plus dévastatrices du monde, avec des machines à tuer toujours plus perfectionnées dont on attend évidemment les résultats escomptés : la mort, le plus possible. Ces guerres qui tuent des civils au nom de la protection de civils sont par principe insensées et leurs responsables doivent être traduits en justice. Mais quelle justice ? La CPI est-elle vraiment légitime ? Quelle est cette justice à deux vitesses ? À voir :CPI - Luis Moreno Ocampo sur Al Jazeera.

- L’on en appelle désespérément à une intervention de l’armée américaine en Ouganda pour rajouter aux milliers et milliers de soldats étrangers en Afrique. Les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne y ont de nombreuses bases militaires, toutes situées à des emplacements stratégiques. À titres d’exemples : The U.S. Africa Command (AFRICOM), la force militaire étasunienne en Afrique, augmente ses effectifs à mesure que sa concurrence avec la Chine s’intensifie. L’on peut également citer la Côte d’Ivoire, où l’ONU compte actuellement plus de 10 000 soldats en plus des effectifs de l’armée française, baptisés Force Licorne, qui en 2004 atteignaient 5000 hommes. On appelle cela un territoire sous occupation. Toujours en Côte d’Ivoire, l’ONU y a ouvertement aidé la rébellion à attaquer un chef d’état en fonction, Laurent Gbagbo, dans un pays supposément souverain, sous le prétexte d’un différend postélectoral. Le chef de cette rébellion, dont tout le monde sait qu’elle a fait des dizaines de milliers de victimes depuis une décennie, est au pouvoir grâce à la coalition armée ONU-France-rebelles. Gbagbo est actuellement en prison à la Haye, tandis que le chef déclaré de la rébellion, Alassane Dramane Ouattara, pur produit du FMI et des cercles du pouvoir « mafiafricains », reçoit les félicitations de puissances occidentales qui l’ont intronisé président au prix de moult victimes civiles, de déluges de bombes et d’embargos sur les médicaments, entre autres. N’est-ce pas paradoxal ?

En conclusion

In fine, l’interventionnisme militaire, politique et économique occidental en Afrique ne fait qu’exacerber des tensions pourtant gérables. Si l’organisme Invisible Children parvient à faire envoyer des militaires coalisés en Ouganda, à moins d’une soudaine et miraculeuse reconversion de ces derniers en véritables agents de paix, l’ONG risque d’être à l’origine d’une nouvelle tragédie en Afrique et implique de jeunes naïfs dans le cercle vicieux de la violence. Ils aideraient mieux l’Afrique en dénonçant les actions de leurs gouvernements dans ces pays plutôt que de promouvoir la violence comme seul moyen de faire régner la justice. Si cette méthode marchait, on le saurait. Elle ne marche pas, alors changeons de copie et commençons par interroger les gouvernements sur leurs responsabilités dans les conflits en cours, comme l’ont fait François-Xavier Verschave, ancien directeur de l’ONG française Survie, dans l’ouvrage que je vous recommande fortement« De la Françafrique à la Mafiafrique », ou encore Patrick Benquet avecFrançafrique : La raison d’Etat et Françafrique : L’argent roi.

Crédits photo : Vera Kratochvil


Le vert : au service de la conscience populaire

jeudi 1er mars 2012, par Édith Drouin

Marché du carbone, économie « verte », éco-barons ; notre paysage est bombardé d’initiatives soi-disant vertes. Notre conscience est soulagée ; nous continuons notre rythme de vie effréné sans, semble-t-il, en souffrir les conséquences. Notre développement devient certes plus vert à plusieurs égards, mais est-ce que toutes les innovations en ce sens nous mènent réellement vers une planète plus verte ? Sont-elles l’ultime solution à tous nos problèmes ? Tout porte pourtant à croire qu’elles ne font que panser la plaie en attendant l’hémorragie.

Être vert doit-il être profitable ?

L’impératif de profit, voilà ce sur quoi le marché du carbone et l’économie verte sont basés. Le gouvernement québécois promeut le marché du carbone en indiquant que protéger l’environnement deviendra désormais payant. La protection de notre air, notre eau, de la faune et la flore étant apparemment une cause qui n’est pas assez incitative. Mieux vaut mettre de l’argent en jeu.

L’économie verte emprunte la même philosophie. Privatisons et rentabilisons les ressources de sorte qu’elles soient traitées avec parcimonie et respect. L’utilisateur sera supposément plus soucieux d’un bien qu’il aura payé.

Les mesures de ce genre résulteront pourtant d’une même conséquence ; les riches continueront à polluer et à utiliser les ressources terrestres à outrance pendant que les pauvres auront du mal à subvenir à leurs besoins de base, ne pouvant pas se permettre de payer pour polluer ou encore, pour consommer des denrées essentielles à la vie humaine.

Au final, les éco-barons feront quelques dons hypocrites et les entreprises poseront quelques feuilles vertes sur leur emballage. L’honneur des riches sera lavé pendant que la terre continuera son naufrage.

Amélioration ou réduction ?

Malgré le fait que certaines initiatives vertes ne fassent pas de tort au paysage entrepreneurial, la solution aux problèmes actuels ne réside pas uniquement dans un processus de production plus écologique. Il n’est pas seulement question de rendre la production moins énergivore et polluante, mais également de la réduire.

Le recyclage est un exemple notoire de la raison pour laquelle le rythme de production doit être revu à la baisse. Les matériaux sont réutilisés, remodelés. La nécessité d’extraire à répétition les ressources du sol ou du sous-sol terrestre est donc soustraite du processus.

Ce que les adeptes de cette méthode omettent cependant de mentionner, c’est que recycler demeure un processus énergivore. La consommation de matériaux est moindre, mais pas nécessairement celle en énergie. La méthode n’est pas pour autant à bannir, mais elle ne doit pas non plus être considérée comme l’unique et ultime solution aux problèmes présents, ce qui est trop souvent le cas.

L’échec de l’impératif économique

Dans le même ordre d’idées, le verdissement de la production projette l’impression qu’il est désormais acceptable de consommer plus. Les produits et l’énergie étant plus verts, consommer apparaît désormais comme moins dommageable qu’auparavant.

Sans étonnement, la première maison certifiée Leadership in Energy and Environmental Design (LEED) au Québec a finalement usé plus d’énergie qu’une maison sans certification. La raison ? Le coût de l’énergie étant moindre, les utilisateurs n’ont pas ressenti l’incitatif de réduire leur consommation, allant même jusqu’à l’augmenter !
Économiser ou même gagner de l’argent en récompense à des pratiques plus vertes ne résulte ni d’un individu, ni d’une industrie plus responsable écologiquement parlant. Les motivations extrinsèques n’ont vraisemblablement pas un aussi grand impact que les motivations intrinsèques.

Une garderie en Israël a d’ailleurs fait les frais de ce penchant particulier de la nature humaine. Étant aux prises avec un problème récurrent de retard des parents après leur journée de travail, l’établissement a institué un système d’amendes, question d’inciter les fautifs à respecter les horaires de la garderie.

Plutôt que de diminuer le taux de retard, ce mécanisme a plutôt haussé le taux d’infractions. Le fait d’arriver en retard est devenu plus acceptable, les parents considérant compenser leur infraction par leur rétribution monétaire. La transition d’une motivation intrinsèque à celle d’une motivation extrinsèque s’est ainsi révélée être un échec total.

Transposée au monde de l’industrie, cette métaphore s’avère inquiétante. La possibilité de payer pour compenser ses émissions polluantes entraînera-t-elle une augmentation ou une stagnation du taux d’émissions polluantes ? Fort possible. L’impératif économique semble être géré avec beaucoup plus de liberté qu’une obligation sociale, particulièrement pour les industries et les individus qui possèdent le luxe du portefeuille bien garni.

Des conséquences irréversibles

Un processus de production plus vert et moins énergivore ne préviendra pas non plus, sinon indirectement, l’extinction de nombreuses espèces animales et végétales. Par exemple, le marché du carbone n’empêchera pas les pêcheurs de vider les océans. Les bateaux dans lesquels ils navigueront auront beau être alimentés par un carburant à base de pissenlits, leur pratique n’en restera pas moins nuisible pour la génération présente et les générations futures.

L’impact de l’extinction de nombreuses espèces sur l’écosystème dans lequel nous vivons demeure certes méconnu. Une chose est sûre : chaque élément dans un écosystème a une utilité particulière et surtout, essentielle. L’extinction d’un seul élément est en mesure de chambouler un écosystème en entier, un écosystème dont l’humain peut faire partie. L’attente d’une solution miraculeuse n’est pas un luxe que l’humain peut se permettre face à l’érosion de la faune et la flore.

Devant cette dernière conséquence particulièrement alarmiste, il est donc amplement temps de mettre les résolutions hypocrites des entreprises, des gouvernements et même des individus de côté afin de s’attaquer au problème réel. La priorité n’est pas de tirer profit d’une planète plus verte ou de pouvoir consommer davantage. La préséance doit être accordée à un système combinant un ralentissement de production et de consommation ainsi qu’un processus de production écologique et équitable. Cette résolution ne doit pas être accomplie au profit des peuples ou des individus moins choyés, mais au profit des entreprises et des individus qui ont déjà bénéficié à outrance des joyaux terrestres. Riches ou pauvres, nous devons nous rappeler que la survie de l’être humain dépend, avant tout, de celle de la planète terre.

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Crédit photo : banyanman (Flickr)


Équipe Kyoto devant la Cour fédérale

jeudi 1er mars 2012, par Yanick Touchette

La dénonciation du protocole de Kyoto par le gouvernement du Canada, le 15 décembre 2011, ne prendra véritablement effet qu’un an plus tard soit le 15 décembre 2012. Malgré cette renonciation d’Ottawa à ses engagements internationaux en matière d’environnement, le Canada aura violé sa promesse d’agir contre les gaz à effets de serre (GES) jusqu’au 15 décembre 2012 et devra assumer ses responsabilités envers la communauté internationale. C’est ce que soutient le professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, Daniel Turp, qui conteste la dénonciation en Cour fédérale du Canada.

« En y pensant bien, c’est quoi cette histoire d’essayer de sortir du Protocole de Kyoto et d’essayer de le faire sans aucune conséquence ? Pendant quatre ans, le gouvernement va l’avoir violé et on ne peut pas dire que la dénonciation va avoir un effet rétroactif », souligne Daniel Turp d’un ton catégorique lors d’une réunion avec l’Équipe Kyoto à l’Université de Montréal.

De fait, lorsque la Loi sur la mise en œuvre du Protocole de Kyoto est entrée en vigueur au Canada, le 22 juin 2007, le gouvernement du Canada a de facto perdu sa prérogative royale d’agir envers le traité international. En vertu des principes de primauté du droit et de la démocratie, basée sur le système parlementaire au Canada, le respect des engagements du Canada au sein du Protocole de Kyoto devenait le 22 juin 2007 un enjeu de droit interne, avec tous les règlements et les lois que cela implique.

Le jugement déclaratoire que l’Équipe Kyoto tente d’obtenir de la Cour fédérale abonde dans ce sens. La question est primordiale pour la séparation des pouvoirs au Canada. C’est pour cette raison qu’aucune demande de compensation financière ne fait partie de la requête. « Notre demande de réparation est seulement une déclaration d’illégalité qui va amener le gouvernement à devoir se dépêtrer et faire quelque chose ; soit de recommencer tout le processus pour que ce soit légal, soit de ne pas dénoncer le Protocole de Kyoto », affirme Daniel Turp.

Dans la même optique, l’équipe tentera de plaider devant le juge Simon Noël, attitré à l’instance le vendredi 24 février dernier, qu’en plus de violer la Loi de mise en œuvre du Protocole de Kyoto, cette dénonciation sans consultation préalable du Parlement va également à l’encontre du principe du fédéralisme reconnu par la Cour suprême du Canada. L’environnement étant une compétence partagée au pays, une dénonciation unilatérale en contravention d’une loi canadienne pourrait donc violer les engagements pris par des provinces comme le Québec qui a approuvé le Protocole et qui s’est déclaré lié à celui-ci. Une renonciation canadienne délierait donc automatiquement le Québec, allant à l’encontre de ses propres intérêts dans une compétence qui lui appartient en partie, souligne le professeur Turp.

Cependant, les membres de l’Équipe Kyoto ne sont pas dupes. Ils savent bien que rien ne peut être fait pour forcer le Canada à respecter ses engagements. Dans un article paru dans Le Devoir le mercredi 22 février et rédigé conjointement avec la professeure à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke, Geneviève Dufour, les auteurs soulignent notamment que les résultats obligatoires et contraignants discutés à Marrakech en 2001 n’ont jamais été adoptés.
En ce qui concerne l’option de la Cour internationale de Justice (CIJ), Daniel Turp rappelle aux membres de l’équipe qu’il faudrait qu’un autre pays signataire de la convention de la CIJ soit prêt à intenter des procédures contre Ottawa. Encore faudrait-il que le gouvernement se soumette à un jugement de la CIJ rendant la dénonciation illégale.

L’ancien député bloquiste à Ottawa soutient également que l’éventuelle présentation d’une loi au Parlement pour abroger la Loi de mise en œuvre du Protocole de Kyoto ne permettrait pas au gouvernement de justifier sa dénonciation unilatérale de Kyoto. Il devait consulter les députés avant la ratification du traité. Il aurait donc dû en être de même pour sa renonciation, même avec une majorité au Parlement. Daniel Turp voit toutefois d’un bon œil le débat que cela permettra de tenir parmi les députés. Lorsqu’on lui demande si le gouvernement pourrait imposer le bâillon, il préfère croire que la démocratie et le droit de parole des citoyens seront respectés.

Finalement, l’équipe formée d’une quarantaine d’individus, a l’appui de divers organismes au Québec, tel que l’Association québécoise de la lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA). Conjointement, ces deux groupes tentent de quantifier les coûts engendrés par le non-respect du Protocole de Kyoto. Même si légalement rien ne peut directement contraindre le Canada à payer les 14 milliards de $ que le gouvernement prétend devoir défrayer s’il ne respecte pas ses engagements dans les délais prescrits, la multiplication des GES dans l’air engendre des coûts considérables, notamment en matière sociale et de santé. L’Équipe Kyoto et l’AQLPA tentent présentement de mettre en chiffres économiques pour démontrer le préjudice irréparable que le gouvernement canadien est en train de causer par son inaction.

La Cour suprême a déjà réprimandé le gouvernement actuel par le passé, notamment dans l’affaire Omar Khadr. Même si on ne peut forcer Ottawa à agir, l’Équipe Kyoto, par sa détermination, rappelle qu’il est important de se battre pour conserver des principes démocratiques acquis au fil du temps Le 24 février dernier, le Procureur général du Canada (PGC) s’est opposé à la requête par le biais de ses avocats. L’instance pourra soit être entendue devant le juge Noël les 10 et 11 avril ou les 22 et 23 mai pour une audition sur le fond de la question constitutionnelle. Sinon la requête qui devait avoir lieue le 27 février serait reportée au 27 mars 2012, où le PGC pourrait obtenir un nouveau délai quant à l’audition de la question constitutionnelle. L’Équipe Kyoto, représentée par le juriste de renom Julius Grey, espère être en mesure de plaider sur le fond au mois d’avril.

Une pétition symbolique est en ligne sur le site Web de l’Équipe Kyoto pour les citoyens voulant signer directement le Protocole de Kyoto. Une vidéo expliquant la démarche est également accessible.


Pour signer le Protocole symbolique en ligne, cliquez ici.

Pour voir la vidéo de l’Équipe Kyoto, cliquez ici.

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Sixième Forum mondial de l’eau à Marseille… le chant du cygne ?

jeudi 1er mars 2012, par Sylvie Paquerot

Du 12 au 17 mars prochain aura lieu, sous l’égide du Conseil mondial de l’eau, la 6e édition de cet évènement international. Depuis le début des années 2000, celui-ci a en quelque sorte damé le pion à l’ONU sur cet enjeu vital pour l’humanité. La ville de Marseille, berceau du Conseil mondial de l’eau, organise ces rencontres tous les trois ans et sera pour la première fois l’hôte de ce forum. Un « retour à la maison » en quelque sorte ! Et sa gestion des services d’eau est sous contrôle d’une multinationale…

Malgré la reconnaissance du droit à l’eau comme droit humain par l’Assemblée générale onusienne, le Conseil des droits de l’homme et l’Observation générale n°15 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels, cette instance « privée » qu’est le Conseil mondial de l’eau a toujours refusé de reconnaître ce droit et de l’inscrire dans les déclarations ministérielles issues de chaque forum.

Depuis le deuxième Forum mondial de l’eau à La Haye en 2000, les critiques en provenance des mouvements sociaux de partout dans le monde n’ont pas cessé. Elles dénoncent à la fois la mainmise des acteurs économiques et des institutions financières internationales sur la définition des priorités internationales, la privatisation et la marchandisation de cette ressource vitale et elles exigent la reconnaissance de l’accès à l’eau en tant que droit humain.

Le forum mondial sur l’eau en perte de vitesse

L’espace international de discussion autour des enjeux de l’eau est donc accaparé par le Conseil mondial de l’eau et son Forum mondial. Si bien que depuis 2003, le World Water Assessment, programme des Nations Unies préparé par l’UNESCO dont le mandat est de faire un rapport triennal sur l’état des ressources en eau et leur gestion, est présenté lors de ces forums plutôt qu’à l’Assemblée générale des Nations Unies !

D’un forum à l’autre, les organisateurs ont voulu affirmer haut et fort leur légitimité en prenant à témoin la participation toujours plus importante, passant de quelques centaines de personnes lors de la première édition en 1997 à Marrakech à plus d’une dizaine de milliers à Istanbul en 2009.

Sauf que celui de Marseille risque fortement de présenter un autre visage, car le rendez-vous semble ne plus avoir la cote, et ce, malgré les sommes importantes que les pouvoirs publics français ont consenties aux organisateurs en pleine crise financière.

À quelques semaines de l’évènement, seulement 4 000 participants se sont inscrits, alors que 20 000 personnes étaient attendues. Plusieurs représentants de gouvernements très actifs sur les enjeux de l’eau à l’échelle internationale ont même déjà annoncé leur absence…

Comment comprendre cet essoufflement ? Comment analyser cet échec annoncé ? Les contestations systématiques et la persévérance des militants et militantes y seraient-elles pour quelque chose ? Même s’il est trop tôt pour tirer des conclusions, on peut le penser. De plus, le refus systématique du gouvernement français d’apporter quelque soutien que ce soit aux activités alternatives tendrait à le confirmer.

Cette absence de soutien et de collaboration des autorités n’empêchera toutefois pas, cette année comme par le passé, la tenue d’un forum alternatif en parallèle au forum officiel : le FAME 2012. On peut d’ailleurs trouver toutes les informations sur les activités à http://www.fame2012.org/fr/. Certaines de ces activités seront diffusées sur le web.

La reconnaissance du droit à l’eau inutile ?

Malgré le cheminement positif qu’a connu la reconnaissance du droit à l’eau dans le système des Nations Unies, les velléités de privatisation et de marchandisation de cette ressource vitale ne se sont pas calmées, loin de là. Plus que jamais, les grandes firmes, les multinationales de l’eau et les grandes entreprises d’ingénierie souhaitent transformer l’eau en argent sonnant à leur profit. Le contenu de l’accord de libre-échange en négociation entre l’Europe et le Canada le démontre d’ailleurs clairement : les services d’eau municipaux font bien partie des domaines que l’Europe souhaite voir ouvrir pour le plus grand bénéfice de ses multinationales.

Cette reconnaissance ne règle pas les dommages incommensurables qui sont causés à cette ressource vitale un peu partout sur la planète par des entreprises dont les modes d’exploitation n’ont rien de durables. Des pétrolières qui contaminent les cours d’eau dans le delta du Niger ou en Amérique latine, aux compagnies minières qui polluent l’eau pour extraire de l’or, en passant par les risques de la fracturation hydraulique dans l’exploitation des gaz de schiste, nul ne semble se soucier de préserver l’accès à cette ressource vitale pour les générations actuelles et futures.

Conclusion : De nombreux gouvernements, dont le nôtre, refusent toujours de reconnaître le droit à l’eau en tant que droit humain. Le Forum de Marseille sera donc également l’occasion, pour les militants et militantes canadienNes d’interpeller les parlementaires et de leur rappeler les obligations du Canada en vertu du droit international. Ce rappel n’est pas superflu au vu des quantités dégradées par l’exploitation des sables bitumineux ou des conditions de vie des populations autochtones sur le territoire de plusieurs réserves où l’accès à une eau saine n’est aucunement garanti en 2012 !!! La situation de crise globale dans laquelle nous nous trouvons exacerbe les contradictions autour de cette ressource vitale et limitée et les acteurs économiques ont de nombreux intérêts à défendre. La vigilance s’impose donc toujours…

Pour en savoir plus :

*Observation générale n°15 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels

* FAME 2012

* World Water Assessment Programme

* Article de Kevin Gravier, collaborateur au JDA sur l’accord de libre-échange entre l’Europe et le Canada

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Crédit photo : flickr / The Library of Congress


Le marché du carbone, solution viable ?

jeudi 1er mars 2012, par Jacinthe Leblanc

En janvier dernier, le gouvernement libéral de Jean Charest a lancé un marché du carbone qui sera contraignant pour le secteur de l’industrie en 2013 et qui sera élargi au secteur des combustibles en 2015. Dans les médias de masse, ce marché, vu comme une solution proactive, est bien reçu, alors qu’il soulève une certaine controverse pour plusieurs.

Parmi les groupes environnementaux et écologistes, au Québec comme ailleurs, certains sont très critiques à l’égard des initiatives de marché pour affronter les enjeux environnementaux et les changements climatiques en particulier. Pour Maxime Combes, militant d’Attac France et de l’Aitec, « la question n’est donc pas “marché carbone” ou “quoi”, mais quel est l’ensemble de mesures à prendre pour transformer profondément nos sociétés et satisfaire cette exigence des 2°C d’augmentation maximale de la température globale. La solution n’est pas technoscientifique ou institutionnelle. Elle est politique. Elle est de définir dans quelle société nous voulons vivre. »

D’autres groupes sont d’accord avec les marchés du carbone, mais émettent des réserves. Pour Patrick Bonin, directeur climat-énergie de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), le marché du carbone au Québec est « une bonne avancée qui, par contre, soulève encore quelques questions quant aux résultats et à certaines conséquences négatives que cela amènera. »

Quel genre de conséquences ? « La complexité du système », répond-il sans hésitation. Il énumère ensuite des incertitudes amenées par le programme : la question du prix plancher sur la tonne de carbone, la possibilité d’achat de crédit compensatoire d’émissions, les règles de reconnaissances des réductions d’émissions de GES, le peu de joueurs actuels dans le marché, etc. Sans de meilleurs encadrements ou une meilleure transparence, « on pourrait voir théoriquement une augmentation des émissions dans le domaine industriel et donc une nécessité de réduire ailleurs », poursuit Patrick Bonin. Malgré ces critiques, l’AQLPA salue le leadership du Québec dans ce dossier.

Adoptant une vision plutôt globale, Richard Girard, coordonnateur à la recherche et communications de l’Institut Polaris, se fait clair : « Plusieurs entreprises, actionnaires et investisseurs font de l’argent à partir de ces systèmes pendant que les émissions continuent d’augmenter. » Un système de plafond échange non régulé assure donc « que les industries polluantes du Nord peuvent continuer leur business as usual. » L’augmentation des émissions est bien réelle malgré le peu d’efforts déployés.

« Le marché du carbone européen actuel est une véritable mascarade. »

En Europe, Maxime Combes perçoit également des conséquences néfastes des systèmes de plafonnement et d’échange régulé par le marché du carbone. Pour lui, il est nécessaire d’adopter une position radicale vis-à-vis les mécanismes de marché « parce qu’ils sont inefficaces, illusoires et dangereux. » Il continue : « Il y a un processus de financiarisation de la nature qui est absolument inacceptable et qui doit être rejeté frontalement. » Ce rejet trouve sa raison d’être dans l’incompatibilité des différentes visions, entre ce que veulent les promoteurs du capitalisme vert comme projet de société final et ce que veulent de nombreux mouvements et groupes critiques. Rappelons que l’Europe possède un marché du carbone depuis 2005.

Québec : Leader en Amérique du Nord, mais en dessous de la fourchette à l’international

Malgré la récente initiative libérale, c’est encore trop peu. « La science nous demande ce que le groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a dit qu’on doit faire pour éviter les changements climatiques (…). C’est de –25 à –40% (en dessous du niveau de 1990 d’ici) 2020 pour les pays industrialisés », mentionne Patrick Bonin. « Ce qui veut dire que le Québec avec son –20% est un leader en Amérique du Nord, mais n’est même pas dans la fourchette de ce qu’on devrait faire », poursuit-il.

Pour éviter ce seuil critique, réaménager nos sociétés, revoir nos modèles de consommation et de production apparaît essentiel. Maxime Combes donne un exemple : « rester en deçà des 2°C de réchauffement global nous oblige à laisser dans le sol 75 à 80% des réserves prouvées actuelles d’énergie fossile (…). Cela signifie introduire des politiques qui laissent le pétrole, le gaz et le charbon dans le sol. »

Miser sur « un pluralisme des options pour atteindre les cibles » permet, selon Richard Girard, d’éviter « une dépendance sur les marchés du carbone », dépendance qui, à bien des égards, est problématique.

Prendre dès maintenant les bonnes décisions

Lors d’échange courriel, Maxime Combes se permet une remarque sur le Québec : « Instituer un marché carbone pour montrer que l’on agit face aux dérèglements climatiques me semble absolument contradictoire avec les encouragements du gouvernement québécois pour exploiter les gaz de schiste dans la province. » Pour le militant d’Attac France, « les placements dans des entreprises du secteur des sables bitumineux (5,4 milliards de $ en août 2011) » par la Caisse de dépôt et placement du Québec doivent cesser immédiatement. « N’est-ce pas le gouvernement du Québec qui nomme le conseil d’administration de cette Caisse ? N’y a-t-il donc pas à prendre des décisions immédiates qui pourraient à la fois agir sur le réchauffement climatique global et débloquer les montants nécessaires pour financer la reconversion écologique et énergétique du Québec ? », se questionne monsieur Combes.

« Tout est une question de règles au niveau du marché. »

Certes, une bonne réglementation est nécessaire pour bien encadrer le marché et éviter les dérapes. Toutefois, la main invisible du marché a montré trop souvent qu’on ne peut la laisser sans surveillance bien longtemps.

Au niveau des règles comme telles, Maximes Combes énumère en quelques-unes : « la quantité de quotas distribués doit être réellement inférieure aux émissions des entreprises ; (…) le prix de la tonne carbone doit être incitatif ; (…) les droits d’émissions devraient être vendus, éventuellement mis aux enchères en chaque début de période ce qui permettrait d’obtenir les fonds nécessaires pour financer la transition écologique ; tous les instruments tels que la compensation carbone ou les marchés dérivés devraient être interdits et les certificats de réduction provenant des mécanismes de flexibilité du protocole de Kyoto ne devraient pas être convertibles. »

Mais qu’est-ce qui prévaut, le marché économique ou les politiques ? Le fait que nous nous tournions sans cesse vers cette main invisible du marché pour régir nos vies sans troubler nos modes de consommation et de production apparaît comme une indication de la mauvaise santé de nos politiques publiques. « Il faut garder en tête aussi », rappelle Patrick Bonin, « que le système de plafond et d’échange d’émissions du gouvernement du Québec est un outil, qui est quand même un outil central (…), mais ce n’est pas le seul outil. »

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Crédits photo : flickr


Polluer en mangeant

jeudi 1er mars 2012, par Andréanne Thibault

Aujourd’hui, à cause de la situation environnementale, nombreux s’accordent pour dire qu’un moyen efficace de lutter contre le réchauffement climatique serait de diminuer la consommation et donc, la production mondiale de viande.

On ignore souvent qu’un autre secteur émet encore plus de gaz à effet de serre (GES) que tous les transports réunis. Il s’agit de l’élevage et de la production de produits carnés. Un rapport rédigé par la Food and agriculture organisation (FAO) en 2006 indiquait que « l’élevage intensif des bovins cause davantage de gaz à effet de serre que toute forme de transport : voitures, camions et avions réunis. » La surconsommation de viande à l’échelle planétaire serait responsable d’environ 18% des émissions de gaz à effet de serre. En y regardant de plus près, il semble toutefois que ces informations ne soient pas si nouvelles. Pourtant, la majorité de la population continue de consommer de plus en plus de viande. De 1970 à 2009, la consommation de viande serait passée de 25kg à 28kg par personne et par année [1] .

Pendant ce temps, on coupe des forêts afin de permettre aux producteurs d’avoir une surface d’élevage plus grande. On coupe ces mêmes forêts pour faire la culture du soya qui nourrit les animaux. Et l’on donne autour de 15 000 litres d’eau à un bœuf pour obtenir 1kg de sa viande [2].

Les statistiques sont nombreuses. Les effets aussi. Il est néanmoins possible d’en ressortir que le rythme de production de viande est beaucoup trop rapide pour ce que la planète peut absorber.

Un manque de volonté politique ?

Selon Renée Frappier, professeure et auteure en alimentation naturelle, bien que les questions environnementales touchent de plus en plus de jeunes, le problème de la surconsommation de viande n’est pas encore suffisamment traité dans les médias. D’après madame Frappier, plus cet enjeu sera présenté à travers des documentaires ou autres nouveaux médias accrocheurs, plus on arrivera à toucher les gens et plus ceux-ci seront portés à changer leurs habitudes.

Toutefois, si ce mouvement de conscientisation n’est pas encore généralisé, c’est qu’il semble y avoir un manque de volonté politique. Comme le dit la professeure et auteure, de grandes entreprises font fortune et ne sont pas prêtes à voir la production de viande diminuer. Éric Darier, directeur de Greenpeace Québec est du même avis : « L’industrie de la viande est un lobby puissant - agriculteurs, distributeurs, producteurs d’aliments pour les animaux, détaillants, fast food - qui empêche de voir un changement vers une réduction de la consommation de viande. »

En plus du manque de volonté politique, « il y a beaucoup de déni au niveau individuel », ajoute monsieur Darier. « Ce déni au niveau individuel existe parce que rares sont les institutions qui mettent en pratique les solutions aux problèmes », conclut-il. Il semble donc que si les institutions mettaient davantage en œuvre des pratiques et des programmes, les gens seraient plus portés à modifier quelques-unes de leurs habitudes alimentaires.

Des solutions

Malgré le manque de volonté politique et le déni au niveau individuel, des solutions sont peu à peu proposées afin que la surconsommation de viande « ne nous mène pas vers l’extinction humaine », pour reprendre les mots d’Éric Darier.

« Rien ne pourra être plus bénéfique à la santé humaine ni accroître les chances de survie de la vie sur la Terre, qu’une évolution vers un régime végétarien », disait Albert Einstein. En effet, une solution souvent proposée est de se tourner vers un régime végétarien, ce qui diminuerait drastiquement la production au niveau planétaire.

Cependant, sans prôner un régime complètement végétarien, le plus important serait de miser sur la « réduction de la surproduction ». Une production carnée bien gérée et dimensionnée ne serait pas problématique, soutient Robert Engelman dans un article paru sur le site web du Worldwatch Institute, organisme dont il est le président. Il donne les petites exploitations en exemple. Il s’agit donc de repenser la chaîne « production-consommation » de viande.

Monsieur Darier va dans le même sens en affirmant que « réduire la consommation de viande permettrait de mettre en place une agriculture écologique. Dans certains cas, la présence de bétail permet la production d’engrais naturel. Une agriculture diversifiée incluant du bétail, mais en quantité moindre qu’aujourd’hui, et écologique serait donc une solution. »

Selon lui, il est possible de changer la culture alimentaire : « Après tout, la surconsommation de viande est un phénomène relativement récent. Donc, on peut le renverser ».

De l’espoir

Des initiatives ont aussi vu le jour. Plusieurs associations autour du monde font la promotion d’une journée par semaine « sans viande ». Près de nous, c’est le « lundi sans viande », un « mouvement québécois qui invite à réduire notre apport en viande une journée par semaine pour aider la planète et notre santé » [3].

L’association végétarienne de Montréal propose de nombreuses recettes végétariennes et nous prouve qu’une gastronomie sans viande est possible et tout aussi riche en nutriments.

Finalement, « l’Expo Manger Santé et Vivre Vert », dont madame Frappier est l’organisatrice, aura lieu du 16 au 18 mars à Montréal et les 24 et 25 mars à Québec. Cette exposition se donne comme mission de faire connaître l’importance de la qualité de notre alimentation et de notre mode de vie sur la santé ainsi que sur l’environnement.

Ces trois exemples d’initiatives nous démontrent que le plus efficace sera sans doute de mettre de l’avant des solutions collectives afin de réduire le coût moral aux individus. C’est ce que le directeur de Greenpeace Québec avance : « Adopter une politique alimentaire dans les CPE et les écoles avec une consommation réduite de viande serait plus efficace que d’attendre que tous les parents des enfants soient d’accord pour un nouveau régime alimentaire. »

Laure Waridel, écrivaine et sociologue, disait « Acheter c’est voter ». En ce sens, manger, c’est aussi voter… voter pour une planète moins polluée.

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Crédits photo : Jim Moran / Flickr


[2Ibid.


Les Âmes mortes de la Syrie

jeudi 1er mars 2012, par Anna Rozanova

Le véto sino-russe au Conseil de sécurité de l’ONU a donné le feu vert, le 4 février dernier, au régime de Bachar Al-Assad en Syrie. Dans ce pays de mascarade, où les élections n’existent pas, la répression se durcit en faisant de plus en plus de morts. Mais qui en tire les profits ?

« Imposer à la manière nord-coréenne, écraser à la manière stalinienne, manipuler comme Ceaușescu », c’est la recette du président Bachar Al-Assad pour assurer son pouvoir, d’après le Syrien Mohamed Mahmoud. Ce membre du collectif syrien à Montréal est dans l’opposition depuis 25 ans. Toutefois, son indignation remonte aux années 1970, depuis que la famille Al-Assad détient le pouvoir en Syrie : d’abord, le père Hafez Al-Assad, ensuite son fils Bachar. Leurs politiques autoritaires ont fait de la Syrie un pays où règne la répression sanglante.

Des élections sans candidats

« En Syrie, il n’y a pas de candidats. Il y a une personne et il faut l’élire , déplore Mohamed Mahmoud. Le concept d’élection n’existe pas, tout simplement. Sur le bulletin de vote, il y a deux cercles : si vous votez pour le président, vous cochez le cercle noir, si vous votez contre, vous cochez le cercle rouge. Mais cela se passe ouvertement, devant tout le monde. Les superviseurs voient que vous avez voté contre le président. On vous envoie en prison sans procès ». Mohamed Mahmoud, qui a lui-même voté contre, a tout de suite été arrêté et forcé de changer son choix : « Ils m’ont traité comme si j’étais un criminel ! »

Selon Mohamed Mahmoud, quelques fois, le nombre de bulletins de vote dépasse le nombre de la population. « Même les morts votent pour le président ! C’est un pays de mascarade… », ironise-t-il. Ainsi, Bachar Al-Assad rappelle un personnage principal du roman russe Les Âmes mortes, de Nicolas Gogol, le petit escroc des années 1820. Il achetait des serfs morts à bon prix, mais toujours « vivants » dans le registre de l’État afin de créer une impression d’avoir une propriété florissante.

La répression, la Chine et la Russie

Depuis la mi-mars 2011, les sentiments révolutionnaires du printemps arabe ont envahi le peuple opprimé de la Syrie, mais la répression a frappé fort. Elle a fait plus de 6 000 morts d’après les données de l’UNICEF. Même si la Russie n’était pas la seule à imposer son véto à la résolution du Conseil de sécurité, est est en partie responsable de la poursuite des massacres selon Mohamed Mahmoud.

Néanmoins, comme l’a remarqué Bruno Tertais, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) dans son entrevue pour Atlantico, la Chine a joué le rôle de second plan. « Si Moscou avait accepté cette résolution, il n’y a guère de doute que la Chine aurait suivi. La Chine vote presque systématiquement avec la Russie, notamment dans son opposition aux ingérences étrangères, même humanitaires », affirme-t-il.

L’effet pervers de la géopolitique

« Avant, la milice syrienne, fidèle au régime, n’avait pas l’ordre de tirer. Maintenant, grâce à la Russie, elle l’a…, a expliqué Mohamed Mahmoud. Les intérêts de la Russie sont évidents : elle risque de perdre son repère à l’extérieur », poursuit le militant syrien. Le gouvernement russe, qui a toujours été loyal au régime autoritaire de la famille Al-Assad, pourrait en effet perdre sa zone d’influence dans la Méditerranée en cas des bouleversements politiques en Syrie. Son unique base militaire à l’extérieur des frontières de l’ancienne URSS est la base navale russe à Tartous, la ville côtière syrienne.

La Syrie et les élections russes : le divorce du couple « Poutine-Medvedev »

Les raisons géopolitiques ne sont pas les seules qui orientent la politique étrangère russe en Syrie. Alexandre Choumiline, le directeur du Centre russe d’analyse des conflits en Moyen-Orient et le rédacteur en chef du journal MidEast.ru, explique sur les ondes de Écho de Moscou que cette politique « reflète les tensions intérieures entre Vladimir Poutine, le premier ministre russe, et Dmitri Medvedev, le président actuel, à la veille des élections présidentielles. En effet, monsieur Poutine a promis aux électeurs de ne plus répéter l’erreur commise par monsieur Medvedev dans le cas de la Libye et d’avoir la politique extérieure plus ferme. »

Monsieur Choumiline fait allusion à la résolution concernant l’intervention militaire dans les affaires intérieures de la Libye votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. La Russie n’a alors pas bloqué la résolution, ce qui a eu des impacts désastreux sur son économie. En raison de la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Russie a perdu des dizaines de milliards de dollars en contrats militaires avec la Libye. Depuis, il n’y a pas eu de contrats avec les nouvelles autorités libyennes dans le domaine de la défense. Pour le premier ministre russe, le prestige économique prévaut donc sur l’injustice et la violation des droits des personnes. Après tout, la Syrie et la Russie ont beaucoup en commun, notamment les régimes politiques qui ne servent pas les intérêts du peuple.

Les opposants syriens de Montréal

À Montréal, la communauté syrienne se mobilise contre le régime de Bachar Al-Assad. La jeune militante syrienne Yara Hammoud, qui participe à la sensibilisation auprès des Montréalais, témoigne que l’absence de liberté de choix et de parole est très difficile à vivre. Mais le pire, c’est la peur. Son oncle a été arrêté et détenu pendant plusieurs années pour avoir remis en question la légitimité du gouvernement.

« Aujourd’hui, mon oncle est en liberté, mais j’ai tellement peur pour lui. Après les années en prison, il aspire plus que jamais à se révolter, mais il est déjà âgé et moins en forme que durant sa jeunesse… Tandis que la répression est encore plus sévère… », s’inquiète cette Montréalaise d’adoption.

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Crédit photo : flickr / freedomhouse


Maldives : Paradis perdu ?

jeudi 1er mars 2012, par Bénédicte Filippi

Le 7 février dernier, l’archipel des Maldives, au sud du Sri Lanka, a été le théâtre d’un brutal changement de pouvoir : le président et chef du Parti démocratique maldivien (PDM) Mohamed Nasheed a été remplacé au profit de son vice-président Mohammed Waheed Hassan.

Avant ce point tournant, les Maldives représentaient un exemple positif pour la communauté internationale. L’archipel était souvent présenté comme État précurseur des révolutions arabes. La population jeune, musulmane, frustrée par la conjoncture politico-économique et sous le joug d’un même dictateur durant 30 ans encourageait les parallèles.

La transition politique des derniers jours renvoie toutefois à la vigilance.

Effet domino

Ce sont les événements du 16 décembre qui ont plongé le pays dans une grave crise constitutionnelle se soldant par le départ du président Nasheed. L’élément déclencheur a été l’arrestation du juge en chef de la Justice, Abdullah Mohammed, soupçonné par Nasheed d’allégeance à l’ancien dictateur Gayoom et de parti pris envers les opposants gouvernementaux. De fait, « le juge refusait systématiquement de s’attaquer aux privilèges octroyés à l’ancienne caste de Gayoom », déclare le philosophe Christian Nadeau dans une entrevue accordée à Jean-François Lisée pour l’émission Planète Terre. Dans ce cas-ci, Abdullah Mohammed avait ordonné la libération d’un membre de l’opposition ayant calomnié Nasheed au sujet de l’appui supposé qu’il manifestait aux juifs et aux chrétiens.

Cet incident a été exploité par l’opposition. Une partie de la population y a perçu une nouvelle manifestation d’abus de pouvoir de son dirigeant. La Cour suprême a réclamé la libération immédiate du juge, le président Nasheed a ignoré l’ordre. C’était l’étincelle qui manquait à l’armée pour se retourner contre le président.

Le dirigeant Nasheed, qui avait d’abord annoncé publiquement sa démission à la population, a déclaré peu de temps après, avoir été contraint par la force de le faire. Ce controversé transfert politique a causé de graves remous à Malé, la capitale des Maldives. Nombre de partisans de l’ancien président ont défilé dans les rues pour dénoncer ce qu’ils qualifiaient de « coup d’État déguisé ».

Du recul

C’est en 2008 qu’avait lieu le premier scrutin pluraliste de l’histoire de l’archipel. Mohamed Nasheed mène alors le PDM à une victoire historique. L’ancien activiste et prisonnier politique défendu par Amnistie Internationale réussit à déloger le dictateur asiatique s’étant accroché le plus longtemps au pouvoir.

Les Maldives sont alors perçues par le monde entier comme un modèle de transition démocratique dans le monde musulman. Le président est porté aux nues par la communauté internationale. « Après trois décennies de règne autoritaire, les Maldives, un État de confession musulmane sunnite, exemplifie comment une transition politique démocratique et pacifique peut être entreprise sans intervention étrangère dans le monde musulman », soutient le journaliste Nicolas Schmidle du New York Times.

La main invisible

« Les dictatures ne meurent pas toujours lorsque le dictateur est défait de ses fonctions », écrivait le président déchu Nasheed au lendemain de sa démission forcée dans une lettre ouverte au New York Times. L’ex-dirigeant suggérait par cette courte phrase l’importance de l’empreinte de l’ancien dictateur Gayoom dans ce basculement de pouvoir.

Selon le directeur de recherche d’Asie à l’Institut de relations internationales et stratégiques de Paris, Olivier Guillard, cette nouvelle donne profiterait à l’ancien dictateur qui se serait servi de Mohamed Waheed Hassan pour faire un retour en politique. C’est du moins ce que le politicologue avance à Libération le 9 février dernier : « C’est le scénario d’un retour de l’ordre ancien, paternaliste, un pouvoir autocratique soumis à un islam plus rigoriste ».

La faille économique

Le contexte macroéconomique hérité de l’ancien régime entrave les réformes économiques engagées par le président Nasheed.
L’économie de l’archipel repose essentiellement sur deux activités : le tourisme et la pêche. « L’archipel est très vulnérable aux chocs externes compte tenu du faible degré de diversification de son économie et de son exposition à la demande mondiale », rappelle un rapport émis par le service économique français à l’étranger concernant les Maldives. La crise financière internationale a affecté énormément le pays. En 2009, les revenus de l’État ont drastiquement chuté de près de 22%.

Par ailleurs, la situation financière aux Maldives est problématique. Exposé à un déficit de paiements, le gouvernement, afin de se prévaloir des prêts accordés par le Fonds monétaire international (FMI), est forcé d’entreprendre des ajustements. La réduction de la masse salariale de la fonction publique et la mise en place de nouveaux impôts sont notamment dans la mire du FMI.

Ces mesures rencontrent une très forte opposition de la part du Parlement dont le président Nasheed, depuis les élections législatives de 2009, a perdu la majorité. Ce blocage à l’Assemblée est renforcé par les manifestations de la société civile. Les protestataires dénoncent la mauvaise gestion économique du président Nasheed qui les affecte dans leur quotidien. De fait, le prix des marchandises et particulièrement celui des aliments, atteint des sommets sous l’effet d’un fort taux d’inflation.

Corruption rampante

« Un système incapable de lutter contre la corruption » titrait en décembre 2011 un article du Minivan News, le journal indépendant de l’archipel. Le journaliste JJ Robinson analysait le 134e rang obtenu par le pays dans le dernier index des indices de corruption émis par Transparency International.

Plusieurs conseillers et ministres du président ont été pointés du doigt comme partie prenante de l’insuccès des efforts de transparence gouvernementaux. Puisque les failles de l’ancien système n’ont jamais été colmatées et que certains partisans de Gayoom gravitant dans les sphères de pouvoir se sont efforcés de les exploiter, les transactions frauduleuses se sont poursuivies, entachant la réputation du leader.

La désillusion de certains partisans de M. Nasheed s’est cependant cristallisée avec le net manque de pouvoir attribué à la Commission nationale d’anticorruption, instituée en 2008 par le président. À preuve, une récente décision de la Commission réclamant l’arrêt d’un projet américain de développement touristique sur un atoll de l’archipel en raison d’un appel d’offres jugé inéquitable a été annulée par le gouvernement. Cette intervention gouvernementale claire, couplée de plusieurs autres démonstrations de force, a accéléré l’érosion du lien de confiance d’un certain pan de la population maldivienne vis-à-vis de Nasheed.

Les dispositions contenues dans la constitution viennent néanmoins nuancer la responsabilité gouvernementale à l’égard des pratiques de corruption et viennent quelque peu contextualiser les actes unilatéraux imputés au dirigeant.

Cul-de-sac constitutionnel

Depuis la tenue des élections législatives de 2009 remportées par l’opposition menée par le Parti Dhiveni Rayyithunge de Gayoom, le bon fonctionnement de la politique maldivienne est compromis. Le président Nasheed attribue cette impasse politique à la constitution adoptée par Gayoom, juste avant son départ, en 2008. Comme le souligne le spécialiste de politique d’Asie du Sud, Anand Kumar, malgré que la constitution maldivienne institue un système politique présidentiel, les pouvoirs accordés au Parlement restent très forts. Aussi, dans l’éventualité où l’Assemblée est contrôlée par l’opposition, les prérogatives de l’exécutif deviennent très limitées, l’obstruction facilitée. Le gouvernement a alors peu de marge de manœuvre pour mener à bien les réformes qu’il souhaite entreprendre.

Si Nasheed désire, en 2009, amender la constitution afin de faciliter la prise de décision au sein de l’exécutif et assurer une certaine stabilité politique, l’opposition quant à elle, n’y voit aucun intérêt. Cette impasse continue de précariser l’autorité du président Nasheed. Les tensions religieuses achèvent d’accentuer cette incertitude politique.

Choc des valeurs

Un autre objectif de la présidence de Nasheed était celui de libéraliser certaines lois islamiques prévalant dans l’archipel. Il faut rappeler que l’islam a été déclaré religion d’État aux Maldives par le régime de Gayoom. Conformément à la loi coranique, il existe une série de règlements interdisant l’alcool aux habitants notamment. Cette loi ne peut être imposée aux touristes au risque de nuire à l’économie nationale. C’est pourquoi le paradoxe d’une double société existe aux Maldives : les voyageurs arrivant dans l’archipel sont transportés directement de l’aéroport à leur complexe touristique situé sur une des îles inhabitées par la population, libres de toute législation islamique.

Or, compte tenu de la dépendance économique de l’archipel au tourisme, Nasheed souhaitait conserver une certaine souplesse vis-à-vis des entrepreneurs étrangers désirant investir dans les îles encore désertes. Cette volonté du président s’est butée contre l’opposition qui, en vertu du droit religieux et judiciaire, s’est prononcée contre une série de projets interpellant cette flexibilité. La fermeture en décembre dernier de plusieurs complexes touristiques comprenant des spas et des salons de massage, décriés comme « lieux de perversion » encourageant la prostitution en témoigne. La mise sur pied d’une liaison aérienne entre Israël et le pays est aussi perçue comme une provocation de la part de plusieurs tenants islamistes.

Ainsi, un certain fondamentalisme musulman semble avoir émergé et s’être radicalisé ces dernières années dans l’archipel. De plus en plus organisé, ce courant gagne en popularité et influence la scène politique de l’archipel.

Une mise en garde pour le reste du monde

Ainsi, en raison de la conjoncture difficile dont il a hérité et de la survie de certaines loyautés de l’ancien régime au sein de son administration, le président Nasheed a été incapable de mener à bien son combat démocratique aux Maldives.

Comme M. Nasheed l’a conclu dans sa lettre ouverte au New York Times : « Espérons que les Maldives deviennent une leçon pour les aspirants démocratiques de partout : un dictateur peut se retirer du pouvoir en une journée, mais cela peut prendre des années avant d’éliminer les vestiges de sa dictature. »

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Crédit photo : Fotopedia / Stéphane Sulikowski


La hausse, la gratuité : comment faire notre juste part ?

jeudi 1er mars 2012, par Alexandre Gajevic Sayegh

En cette session d’hiver 2012, étudiants, associations syndicales et de nombreux membres de la société civile souligneront leur désaccord face à la décision du gouvernement libéral de hausser les frais de scolarité. Sont-ils aveugles à l’idée que tôt ou tard ils devront payer leur juste part ? Pas tout à fait. Raisonnons quelque peu à ce sujet en écartant un instant statistiques, études à l’appui ou porte-paroles.

Contre la hausse

Le mouvement veut passer un message : le gouvernement ne réussira pas à faire passer cette hausse aussi facilement. Si la communauté étudiante reste unie et si une certaine portion de la société civile continue de l’appuyer, il y a de fortes chances qu’il échoue. Manifester, voire faire la grève, n’est pas un sport, un loisir ou un prétexte pour ne pas vaquer à ses occupations.

Il est ici question d’un élément fondamental d’une société démocratique : le droit à la contestation. Pouvoir exercer le droit de manifester et le droit de faire la grève revient entre autres choses à s’assurer que les forces au pouvoir ne répriment pas ce type de mouvement. Il est ainsi possible de critiquer le pouvoir publiquement et massivement. Il ne s’agit pas d’une poignée d’individus qui devrait aller travailler au lieu d’aller manifester. Il s’agit d’individus qui croient que la question se situe au-delà d’un individualisme de premier degré et bien au-delà d’une question utilisateur-payeur.

Le bénéfice des études est individuel et collectif. Les étudiants universitaires retireront clairement un bénéfice personnel de leurs études (postes, salaires et surtout des connaissances), mais produiront par-dessus tout un bénéfice collectif (recherches, innovations, expertises et critiques nous permettant d’avancer).

À titre d’exemple, les étudiants en sciences sociales sont moins assurés de trouver du travail dans leurs domaines d’études universitaires. Ceux-ci contribuent pourtant remarquablement à la société en étudiant notamment les rouages et les failles de nos institutions, pratiques et comportements sociaux. Toujours est-il qu’ils ne pourront pas tous travailler dans leurs champs de compétences. Le bénéfice collectif de leurs études semble, comme dans le cas de la plupart des disciplines universitaires, surpasser le bénéfice individuel escompté. Or, ce savoir névralgique ne doit-il tout de même pas être accessible à tous ? Prévoir un lourd endettement pour acquérir un savoir déterminant peut-être assez décourageant.

Bien que le système de prêts et bourses soutient grandement les étudiants les moins favorisés (même si visiblement pas assez), la bataille pour un système d’éducation qui met les choses au clair, nous disant que les étudiants de n’importe quel milieu social peuvent avoir accès à n’importe quels domaines d’études, n’est pas gagnée. Commençons alors par nous opposer à cette hausse.

Il faut tout de même que chacun fasse sa juste part ! Certes. Puisque les bénéfices des études universitaires ne sont pas strictement individuels, la logique utilisateur-payeur ne s’applique pas. Il s’agit d’une question de société. Par conséquent, ouvrons alors un débat public sur la fiscalité de notre société. Nous serrons ainsi davantage en mesure de déterminer des justes parts.

Contre la gratuité

La gratuité scolaire est un objectif louable, mobilise un discours intéressant, mais se révèle stratégiquement déplacée et politiquement peu souhaitable aujourd’hui. D’une part, là où un mouvement contre une hausse imminente se trame, le discours sur la gratuité – pourrait-on croire – viendrait nuire à l’image du mouvement. En effet, c’est en partie une question d’image, puisqu’une bonne partie de la population croit que la gratuité s’inscrit dans un discours utopique, associant dès lors la cause étudiante à une déconnexion de la réalité sociale.

D’autre part, et il s’agit ici d’un point capital, la gratuité nuirait davantage à la distribution des richesses dans la société. Pourquoi des personnes qui en ont réellement les moyens ne contribueraient-ils pas (aujourd’hui) à financer le système d’éducation, considérant que, pour plusieurs familles, débourser 2 200 $ par session par enfant ne vient pas affecter leur capacité à s’assurer de leurs besoins fondamentaux ? La question de la gratuité fait appel à un débat plus large : celui de la contribution sociale.

Si notre gouvernement avait la réelle intention de faire payer la juste part à tous les contribuables (en combattant les allègements fiscaux injustifiés et l’évasion fiscale, par exemple), une distribution plus juste des richesses s’opéreraient et il serait dès lors possible de savoir s’il est toujours pertinent d’abolir les frais de scolarité.

Pour une éducation accessible

Or, le message que devrait envoyer le gouvernement est : toute personne voulant aller à l’université a les moyens de le faire. Ce n’est pas le cas présentement. Le gouvernement Charest profite d’une conjecture favorable – l’incapacité des étudiants à se mobiliser contre la dernière hausse de 2007 – pour leur faire encaisser une nouvelle hausse.

On entend alors : les frais au Québec sont les plus bas au Canada. Et bien… soyons-en fiers ! La question du financement des universités est certes pertinente, mais encore une fois, elle ne devrait pas s’inscrire dans une logique utilisateur-payeur.

Tous les contribuables payent pour l’éducation universitaire, tandis qu’ils n’en profitent pas tous directement. Certains sont plus malades que d’autres, mais tous payent sensiblement la même chose (heureusement pas grand-chose au Québec) pour notre système de santé. Certains encouragent un système routier vaste et souvent déficient ou d’autres le transport en commun, et nous payons tous le prix dans les deux cas.

Ce sont trois questions apparemment distinctes. Pourtant, dans les trois cas, nous retrouvons des biens que nous considérons essentiels au fonctionnement de notre société, financés par son ensemble, sans que nous procédions au pénible exercice de cibler des utilisateurs-payeurs à chaque fois.

Ces biens essentiels génèrent des bénéfices collectifs importants et doivent être disponibles pour la société en tout temps. Savoir que l’on peut se faire soigner à l’hôpital, se déplacer et s’instruire nous procure individuellement un sentiment de sécurité et de liberté. Il s’agit là de trois conditions nécessaires au fonctionnement de notre société.

Faire notre juste part, pour toute question de société, est une question de fiscalité et doit être posée comme telle.

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Alexandre Gajevic Sayegh est étudiant à la maitrise en philosophie à l’Université de Montréal.

Crédit photo : Jacinthe Leblanc


La crise économique en Espagne : une histoire d’escroquerie politique

jeudi 1er mars 2012, par Geneviève Lavoie-Mathieu

Les récentes manifestations qui ont frappé l’Espagne ne sont que la démonstration de la frustration montante d’une partie de la population envers une société qui dénie l’équité pour ces citoyens. Des milliers ont été rendus plus vulnérables, se retrouvent sans travail, sans domicile fixe, et sont enclins à l’exclusion sociale.

Certes, leur situation a été exacerbée par la crise. Il n’en reste pas moins que le problème est le résultat de plusieurs années de mauvaise gestion politique et d’une série de décisions économiques. Ces dernières ont ignoré le bien commun de toute une portion de citoyens et blâment maintenant l’immigration pour le manque d’emploi.

La récente augmentation du taux d’occupation des centres d’aide aux personnes démunies est le résultat de plusieurs années de coupes budgétaires dans les services sociaux, et ce, à un niveau beaucoup plus important qu’ailleurs en Europe (dans les pays à revenus équivalents). Ce sabotage de la classe politique dirigeante a contribué à aggraver la situation pour les plus vulnérables d’Espagne selon la Federación de Asociaciones de Centros para la Integracion y Ayuda de Margin (FACIAM), qui représente plusieurs organisations qui travaillent à aider les personnes sans domicile fixe.

Une escroquerie politique

À la fin des années 1980, après 20 ans de progrès et de réduction du taux d’inégalité, l’Espagne a pris un tournant drastique sous le parti socialiste espagnol (PSOE). Celui-ci a poursuivi une stratégie capitaliste de libéralisation du marché, tout en se distanciant des syndicats et des unions de travailleurs. Alors que l’État espagnol engrangeait des revenus substantiels générés par la période économique prospère suivant son entrée dans l’Union Européenne (UE), les fonds publics destinés aux services sociaux diminuaient.

Ainsi, l’Espagne s’est retrouvée au rang des pays qui contribuent le moins en termes de services sociaux. Cela s’est traduit en allocations pour le chômage misérable et l’inexistence de mesures progressives qui permettraient aux familles et aux personnes à faible revenu de profiter de taxes allégées. Plus concrètement, au milieu de la crise, alors que le produit intérieur brut (PIB) de l’Espagne équivalait à celui des pays membres de l’UE, ses dépenses pour les services sociaux ne représentaient que 59% de la moyenne de l’UE, moins qu’en 2004 (pré-crise économique). Cette situation a contribué directement à la détérioration du niveau de vie pour les plus démunis et ceux vivant sous le seuil de la pauvreté, et a renforcé par la même occasion le fossé des inégalités.

L’immigration comme bouc-émissaire

L’expansion économique que l’Espagne a connue au milieu des années 1990, notamment grâce au boom dans le secteur de la construction, a attiré plusieurs immigrants de l’Amérique latine, du Maghreb et des pays de l’Afrique de l’Ouest. Le nombre d’immigrants qui se sont intégrés à la société espagnole a augmenté de 1,4% en 1996 à 12,4% en 2010.

Maintenant avec le sentiment « anti-immigration » qui plane sur l’Europe en relation avec la crise, les personnes issues de l’immigration sont perçues comme étant la cause du taux montant de chômage. L’Espagne a récemment révisé ses politiques concernant l’immigration. La surveillance aux frontières a été renforcée et les réformes de la loi sur l’immigration rendent plus difficile la possibilité de réunion pour les membres d’une famille. De plus, ces réformes imposent des amendes pour les groupes comme le FACIAM qui assistent les « sans-papiers » en démarche d’immigration.

Dans la même vague, en 2009, le budget destiné à aider l’intégration des personnes issues de l’immigration a été diminué de 29,5% tandis qu’un budget 5,2 millions d’euros a été alloué à un programme qui vise à assister les immigrants à retourner dans leurs pays d’origine. Ces mesures contribuent à exacerber la construction de deux classes de citoyens et renforcent les inégalités entre celles-ci.

Le parti populaire (PP) récemment élu a déclaré que ces mesures sont nécessaires pour relancer l’économie et créer des emplois dans un marché saturé. D’autres, comme l’Asociación Pro-Derechos Humanos de Andalucía (APDHA), groupe de défense des droits de la personne d’Andalousie, décrivent cette manœuvre politique comme étant discriminatoire et dangereuse puisqu’elle portrait une fausse image des personnes issues de l’immigration comme étant coupable du ralentissement économique.

En réalité, loin d’être responsables de la crise, les personnes issues de l’immigration sont les premières à en souffrir, particulièrement dans le cas des immigrants non européens. Leur situation est précaire : haut taux de chômage, en plus d’augmentation des personnes occupant des postes au plus bas de l’échelle salariale.

Le taux de chômage pour les travailleurs nés en Espagne est de 17,38%. C’est quasiment le double pour les travailleurs qui sont nés à l’étranger, avec plus de 30,67% sans emplois. Plus de la moitié des personnes qui ont recours aux services offerts par les centres d’aide FACIAM sont issues de l’immigration (52%), alors qu’un plus faible pourcentage est composé de femmes qui souffrent de violence conjugale (16,4%), de personnes avec des dépendances (24%) et d’ex-détenus (7,7%).

Dans la gestion de la crise, ce manque d’égard de la part du gouvernement envers les minorités, telles que les personnes issues de l’immigration et les populations vulnérables vivant sous le seuil de pauvreté, ne sert qu’à renforcer les inégalités. En revanche, les Espagnols n’ont pas dit leur dernier mot : les manifestations se prolongent et les revendications se font entendre.

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Crédit photo : Patricia Gélinas


L’éducation, l’arme de l’Afrique

jeudi 1er mars 2012, par Marie-Anne Dayé

Une révolution est possible en Afrique subsaharienne, mais pas tout de suite selon le célèbre reggaeman ivoirien Tiken Jah Fakoly. Quelques jours avant son passage au Canada dans le cadre de l’African Revolution Tour, l’artiste explique dans une entrevue au Journal des Alternatives (JDA) que sans éducation, il ne peut y avoir de changement majeur.

Tiken Jah Fakoly ne fait pas de censure et n’a pas peur de dire le fond de sa pensée malgré son exil de la Côte d’ivoire de 2002 à 2007. Il dénonce l’exploitation abusive des ressources dans le continent africain par les Occidentaux, le despotisme des dirigeants et défend le droit à la démocratie et à l’éducation. Dans son dernier album African Revolution, il poursuit son discours engagé et tente d’éveiller les consciences. Son discours ne laisse pas les foules indifférentes.

JDA : Le printemps arabe a-t-il donné espoir aux peuples de l’Afrique noire ? Pensez-vous qu’une révolution serait possible maintenant dans les pays de l’Afrique subsaharienne ?

Tiken Jah Fakoly (TJF) : Oui, bien sûr que le printemps arabe a inspiré l’Afrique noire. Je pense qu’il est survenu parce que le niveau d’éducation est plus élevé dans le Maghreb que dans l’Afrique noire. C’est pourquoi les révolutions ont commencé là-bas. Mais nous avons eu la preuve que les révolutions sont encore possibles, que le peuple est encore capable de dire non.

JDA : Une révolution dans les pays de l’Afrique subsaharienne serait donc envisageable ?

TJF : C’est sûr que l’Afrique noire doit faire sa révolution tôt ou tard, mais à mon avis ça se passera dans dix ou quinze ans, lorsque le niveau d’éducation sera plus élevé, parce que nous avons beaucoup d’analphabètes.

On pensait que le monde s’était tellement matérialisé que chacun ne pensait qu’à lui et que les masses ne pouvaient pas agir. Toutefois, je pense que ce qui s’est produit en Tunisie et en Égypte prouve qu’il y a de l’espoir, que tôt ou tard l’Afrique fera sa révolution parce que personne ne viendra changer la condition des Africains à leur place. Ce sont eux qui subissent les difficultés, donc s’ils ne sont pas d’accord avec ce qui se passe, c’est à eux de s’exprimer.

JDA : Vous affirmez que l’éducation est l’arme de l’Afrique. Sur qui faudrait-il mettre la pression pour encourager l’éducation ?

TJF : Sur les dirigeants pour qu’ils s’intéressent de plus en plus à l’éducation, car l’éducation est à la base du développement et c’est elle qui va changer le continent africain. Puis si chacun se mobilise à son niveau pour apporter sa contribution, ça peut faire avancer les choses.

Parallèlement, j’essaie d’apporter ma petite contribution en faisant des concerts pour construire des écoles. Mon premier objectif est vraiment de montrer l’importance de l’école à la jeunesse, leur dire que c’est l’école qui va changer l’Afrique.

JDA : Un soulèvement populaire pourrait-il faire céder les dirigeants politiques et amener des changements concrets ?

TJF : Le peuple est la première victime de la manière dont les choses sont faites en ce moment en Afrique et il n’y a que lui qui peut changer ça. Je pense que le plus important pour nous au stade où l’on est aujourd’hui, c’est la démocratisation, c’est-à-dire qu’il faut que le peuple arrive à s’exprimer à travers les urnes. Il y a déjà eu des soulèvements en Guinée Conakry, en Côte d’Ivoire et ailleurs qui ont fait beaucoup de victimes. Si l’on arrive déjà à avoir une vraie démocratie chez nous et que le peuple prend conscience qu’à travers les urnes, il peut changer les choses, nous pourrons faire moins de victimes et faire des changements.

JDA : Quel est le rôle de la diaspora africaine ?

TJF : Quand je rencontre des Africains, je leur dis qu’ils ont un rôle important à jouer, que lorsqu’ils vont au pays, ils doivent expliquer à la jeunesse que rien ne tombera du ciel.

Eux, ils ont vécu ailleurs. Ils ont vu comment les gens se battent. Ils devraient conseiller les jeunes quand ils vont en vacances. Il ne faut pas seulement y aller pour danser ! Il faut en profiter pour discuter un peu avec ces jeunes. Pas forcément faire de la politique, mais au moins partager leur expérience. Ils doivent essayer de réveiller la jeunesse, qui a toutes les capacités, mais qui a besoin qu’on lui parle.

Par exemple, si ces jeunes voulaient venir au Canada, aux États-Unis ou en France, je leur dirais : « mais tu as tout en Afrique ! La nature a tout donné à ce continent ! » S’ils partent tous du continent, qui va venir changer les choses à leur place ?

Le conseil que je leur donnerais, c’est de rester sur place. C’est vrai qu’il y a des difficultés, mais c’est ensemble qu’on peut pousser nos dirigeants à créer des emplois. La diaspora doit jouer le même rôle.

JDA : Les luttes interreligieuses peuvent-elles être un frein à la formation d’une Afrique unie ?

TJF : Non, je ne pense pas parce que les différentes religions ont toujours coexisté en Afrique. À part qu’aujourd’hui, le Nigeria pose vraiment un problème, ce qui nous étonne d’ailleurs en tant qu’Africains. Je ne comprends pas comment cette partie de l’Afrique peut se battre comme ça entre frères ! Je ne pense pas que les religions vont bloquer l’évolution des choses en Afrique ou l’unité du continent, c’est simplement un problème d’éducation.

Lorsque la majorité des Africains saura lire et écrire, on se rendra compte qu’on a les mêmes problèmes et qu’il faut chercher les mêmes solutions. Ça ne sert à rien de s’entretuer à l’intérieur des pays, ni entre les pays. Il faut simplement qu’on se mette ensemble et qu’on parle d’une seule voix, donc former une seule force politique et économique. L’Afrique est l’un des continents les plus riches, mais le paradoxe c’est que la population est la plus pauvre. Je pense que lorsque la majorité sera alphabétisée, on va poser des questions et exiger des réponses, parce que ce n’est pas normal ce qui se passe.

JDA : La coopération internationale peut-elle avoir un impact réel sur le plan de l’éducation, du développement ?

TJF : On ne doit rien attendre de la coopération avec les pays Occidentaux : tout le monde se bat pour son intérêt. C’est donc à nous de comprendre qu’on ne doit rien attendre d’eux et que tout doit venir du continent africain. Il faut une volonté politique au sommet des États et que l’éducation soit encouragée. Quand on regarde l’histoire des autres pays qu’on envie aujourd’hui, par exemple le Canada, les États-Unis, les pays d’Europe, on constate qu’ils ont évolué, car l’accent a été mis sur l’éducation. À partir du moment où les peuples se sont réveillés, ils ont commencé à exiger que les dirigeants respectent leurs attentes. En tant que Tiken Jah Fakoly, je n’attends pas forcément quelque chose de la coopération par rapport à l’éducation.

JDA : Dans les dernières années, avez-vous remarqué des changements sur le plan de l’éveil des consciences ?

TJF : Ça commence ! Il y a 25 ans, aucun président africain n’aurait organisé des élections sans les gagner. Aujourd’hui, on a des chefs d’État qui organisent des élections et qui les perdent. Ça veut donc dire que les mentalités commencent à changer.

Au Sénégal, les gens sont sortis, se sont exprimés. On ira d’évolution en évolution parce que les générations d’aujourd’hui ne veulent plus accepter ce qu’on a fait à leurs parents et c’est une bonne chose.

JDA : Les Africains se sentent-ils concernés par le message que vous envoyez ? Pensez-vous que vous donnez de l’espoir aux gens ?

TJF : Quand on se promène dans les capitales africaines, on sent que notre travail est positif parce qu’il contribue à l’éveil des consciences. Les gens nous disent qu’ils apprécient ce que l’on fait et que le message véhiculé par notre musique est bon. Notre travail est reconnu par la jeunesse africaine et ça nous réconforte. De toute façon, nous faisons du reggae et notre rôle c’est d’éveiller les consciences, d’éduquer et d’informer.

JDA : À quand votre prochain album ?

TJF : Le nouvel album sera pour 2013, mais là, je sors un single en Afrique qui s’appelle Alerte. Il y aura deux titres : Alerte et La porte de l’histoire. C’est pour m’exprimer et surtout pour demander aux Africains d’être fiers de leurs origines.

JDA : Vous avez participé au documentaire Une révolution africaine de Samir Benchikh. De quoi parle-t-il ?

TJF : C’est un documentaire sur la jeunesse africaine. Moi, je m’exprime en tant qu’artiste. Il y a une jeune fille qui s’exprime en tant que présidente du parlement des enfants et il y a des jeunes gens qui se mobilisent pour défendre les droits de l’Homme, qui vont voir les prisonniers en attente d’être jugés. Donc, ça tourne autour de plusieurs sujets. En résumé, le documentaire dit que l’Afrique bouge quoi !

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Pour visionner la bande-annonce du documentaire Une révolution africaine : http://www.unerevolutionafricaine.com/synopsis.html

Crédit photo : Mathieu Savard