Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


L’urgence de parler fort et d’une voix claire

lundi 26 décembre 2011, par André R. Gignac

« Les dégâts humains ici semblent être plus graves que les dégâts économiques, et l’on peut se réjouir de cela » (— Larry Kudlow, économiste et vedette de CNBC, suite à la dévastation causée par le tremblement de terre et le tsunami au Japon en 2011. Il a par la suite présenté des excuses sur Twitter).

On pourrait simplement s’entendre qu’il s’est agi là d’une des pires bourdes de l’année 2011 et ne pas aller plus loin. Mais non. Car ce dérapage verbal est un autre exemple du comportement outrageant que nous devons souffrir des disciples du capitalisme dans ses formes les plus vicieuses. Larry Kudlow n’est autre que l’un de ces économistes, politiciens corporatistes et grands affairistes qui ont essayé pendant des années – et ont réussi en grande partie – à promouvoir et à imposer dans la vie de tous les jours l’idée que notre devoir moral envers la famille humaine, et notre responsabilité envers le progrès social et la protection des citoyens, doivent passer après le résultat économique. La fiche de rendement et les profits doivent impérativement régner sur tout le reste. Là est le message.

L’urgence de se battre

Avant que le présent gouvernement évangélico-corporatiste-conservateur de droite ne parvienne à imposer son idéologie rigide aux Canadiens, la Gauche avec le grand « G » doit parler d’une voix forte et claire, avec des mots que tous comprennent. Elle doit s’associer aux socio-démocrates du NPD pour affronter non seulement le Parti conservateur mais aussi cette « chose » de la droite tout entière, y compris ses économistes. L’urgence appelle à se battre contre les programmes politiques qui ressemblent plus à des rapports comptables qu’à de réels projets de société, et il faut remettre au premier point de l’ordre du jour politique au pays la nécessité de protéger les citoyens contre les dommages causés à nos structures sociales par les excès du capitalisme.

Il faut dire et répéter à toute occasion que les progrès sociaux et la sécurité financière des citoyens ne devraient jamais avoir à souffrir au nom de surplus, d’idéologie, et encore moins en celui de profits pour les corporations et d’enrichissement pour les administrateurs.

Les programmes sociaux ne sont pas que des « dépenses »

Comme s’ils n’étaient redevables qu’aux corporations, les gouvernements canadiens qui se sont succédé ces vingt dernières années ont agi comme si leurs ministres et leurs députés n’étaient autres que des membres de conseils d’administration. Ils ont souvent oublié la part « sociale » de l’obligation de bonne gouvernance qu’ils devaient aux citoyens qui les avaient embauchés, et ils ont considéré de manière insistante les avancées sociales comme n’étant que de simples « dépenses » au même titre que celles qui pouvaient se retrouver dans la colonne « à couper ».

La gauche canadienne et le NPD doivent s’attaquer avec virulence à cette idéologie. De sérieux efforts doivent être faits pour élever le débat politique au-dessus de chiffres comptables compliqués, et il faut répéter avec autorité que le plancher de sécurité et les programmes sociaux que nos mères et pères ont trimé dur pour créer (et pour lesquels ils se sont battus durant la Deuxième Guerre mondiale), ne sont pas que des lignes budgétaires comme d’autres, qui peuvent être réduites ou effacées, puis remplacées par des prévisions pour de nouvelles prisons et des jouets militaires, mais qu’ils sont plutôt la base sociale indispensable à l’avancement d’une société progressiste comme le Canada.

Le citoyen n’est plus, vive le consommateur !

« Le régime démocratique canadien s’articule de plus en plus autour de la notion de citoyens-consommateurs. Cette approche consumériste incite la classe politique à s’intéresser au portefeuille des électeurs, mais elle n’est sans doute pas le meilleur moyen de promouvoir la démocratie et l’art complexe de la gouvernance. Il faudra cesser des considérer les citoyens comme de simples acheteurs. », écrivent Susan Delacourt et Don Lenihan dans Options politiques. Les auteurs préconisent plutôt « la voie de l’engagement et de la participation des citoyens aux processus politiques ».

Nous devons espérer que, plus tôt que tard, les Canadiens retrouveront leurs sens et enverront au Parlement des représentants capables d’exprimer de nouvelles idées pour le développement d’une société progressiste, qui ne passeront pas la moitié de leur temps à imaginer des G-20, à penser à leurs nouveaux « chums » de la haute finance, et à se cacher derrière des cordons policiers pour nous imposer un monde dirigé par les corporations.

Légende de la photo :
"Nous vivons tous sous la botte capitaliste"


Occupy Wall Street : l’imaginaire collectif en ébullition Entrevue avec l’économiste Mathieu Dufour

jeudi 15 décembre 2011, par Louis Chaput-Richard

Depuis qu’il a pris son essor il y a plus de deux mois, le mouvement Occupy Wall Street a déjà accompli plus d’un tour de force : il est parvenu non seulement à créer un grand débat de société sur les inégalités socioéconomiques et les dérives du capitalisme financier, mais aussi à « stimuler l’imaginaire collectif » en amenant « beaucoup d’Américains à s’interroger sur la société dans laquelle ils souhaitent vivre », souligne le professeur d’économie à la City University of New York, Mathieu Dufour. L’économiste originaire de Québec a côtoyé de près les indignés new-yorkais pendant l’occupation du parc Zuccotti, où il a d’ailleurs coorganisé une série d’ateliers visant à démystifier les systèmes économique et financier. Entrevue.

Le mouvement Occupy Wall Street (OWS) semble se retrouver à la croisée des chemins depuis que les manifestants new-yorkais ont été expulsés du parc Zuccotti, qu’ils occupaient depuis la mi-septembre. Quel bilan dressez-vous du mouvement, plus de deux mois après sa naissance ?

Mathieu Dufour. La réussite la plus remarquable d’OWS, c’est certainement d’avoir créé un nouvel espace de discussion et de débat dans la société nord-américaine. C’est ce qui leur a permis d’attirer l’attention sur les problèmes inhérents aux systèmes économique et politique actuels, en plus d’offrir l’occasion à beaucoup d’Américains de s’interroger sur la société dans laquelle ils souhaitent vivre.

OWS, c’est d’abord et avant tout ce nouvel espace démocratique. Et l’impact impressionnant qu’a eu le mouvement en Amérique du Nord montre qu’il y a aujourd’hui un réel besoin pour ce genre d’initiatives. Ça illustre aussi à quel point la frustration à l’égard du système économique est généralisée. La plupart des gens n’iront certes pas camper à Wall Street ni même manifester. Mais dans tous les sondages qui sont sortis, on voit qu’une nette majorité d’Américains supportent le mouvement et partagent la frustration dont il se fait l’écho.

Dans le sillage du mouvement altermondialiste, OWS semble aussi et surtout vouloir montrer qu’« un autre monde est possible » et qu’il revient aux citoyens eux-mêmes de le construire...

Mathieu Dufour. C’est un autre aspect intéressant du mouvement : il a réussi à stimuler l’imaginaire collectif et nous a forcés à envisager de nouveaux possibles, de nouvelles manières de vivre en société.

L’un des objectifs importants du mouvement pendant l’occupation du parc Zuccotti, c’était de créer un mode de vie différent, plus festif, basé sur le partage. Comme le disaient certains manifestants : moins de marché, plus de fête, plus de don ! En ce sens, OWS est aussi une tentative pour modifier ou subvertir la logique dominante de notre société, cette logique qui détermine la manière dont on interagit les uns avec les autres.

Cela a donné lieu à un questionnement très intéressant chez les manifestants, qui se sont demandé comment l’expérience du parc Zuccotti pourrait être reproduite à plus grande échelle. Car si on réussit le faire ici, à 2 000, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire à 10 000 ou à 100 000, ici et ailleurs ? Pourrait-on imaginer par exemple une sorte de fédération de communautés vivant selon une autre logique socioéconomique, et qui s’élargirait progressivement à l’ensemble de la société ?

Et à travers ces questionnements et ces discussions, le mouvement en est-il venu aussi à formuler des revendications ou des projets plus précis ?

Mathieu Dufour. On a beaucoup critiqué le mouvement parce qu’il n’a pas formulé de revendications précises. Ce fut particulièrement le cas dans les médias défavorables à OWS, qui n’arrivaient pas à cerner le mouvement. Et cette critique est quand même fondée, au moins en partie, car il est vrai qu’OWS n’a jamais arrêté une liste de revendications auxquelles les politiques auraient pu répondre pour mettre fin à l’occupation.

Pour ma part, je crois que cette absence de revendications précises est néanmoins une force du mouvement, et non une faiblesse. Le problème avec les revendications précises, c’est qu’on répond souvent à une seule dans la liste que vous soumettez et tout le monde rentre à la maison, puis, au bout de cinq ou dix ans, on vous enlève ce qu’on vous a donné...

Avec OWS, le projet est tout à fait différent : l’idée est d’abord de créer un espace démocratique dans lequel les citoyens pourront avoir une discussion sur la société qu’ils veulent, la manière dont il faudra l’organiser et la route qu’il faudrait emprunter pour y arriver. Le but n’a donc jamais été que les 2 000 personnes qui dormaient au parc Zuccotti déterminent ce que devrait être la réforme du système économique pour les dix prochaines années. C’est à la population entière d’avoir cette discussion. Le mouvement ne fait finalement que créer un espace pour rendre ce débat possible — un espace dans lequel des revendications pourront éventuellement être formulées.

En un certain sens, l’absence de revendications précises est donc un atout important d’OWS. C’est aussi ce qui lui permet d’être véritablement inclusif et de réunir des gens issus de différents milieux et ayant des positions politiques variées. Si le mouvement formulait des demandes précises, pouvant être attribuées à un parti ou à un courant politique particulier, on peut penser qu’il ne ratisserait pas aussi large et ne bénéficierait pas d’un appui populaire aussi important.

Pourtant, lorsqu’on discute avec les indignés new-yorkais, plusieurs d’entre eux semblent avoir des revendications très précises, bien que ce ne soient pas toujours les mêmes...

Mathieu Dufour. Même si elles ont une source commune, à savoir une frustration à l’égard des systèmes économique et politique, les revendications des manifestants sont en fait aussi diversifiées que le mouvement lui-même. À New York, contrairement à ce qui se passe dans d’autres villes, le mouvement réunit vraiment toutes sortes de gens, de toutes les générations et de tous les milieux sociaux. Ce ne sont pas seulement des militants d’extrême gauche, comme on a souvent cherché à les dépeindre dans plusieurs médias.

Bien sûr, l’extrême gauche est bien représentée. Mais il y a aussi toute une panoplie d’organisations, d’associations et de groupes politiques qui participent au mouvement ou gravitent à sa périphérie. Par exemple, les partisans du républicain Ron Paul étaient très présents au parc Zuccotti pendant l’occupation, essayant de surfer sur le mécontentement qu’OWS en est venu à incarner aux États-Unis. Ce sont des libertariens, qui sont tout sauf d’extrême gauche, et dont les revendications sont loin d’être partagées par l’ensemble des manifestants. Ils proposent entre autres d’abolir la Fed [Réserve fédérale, banque centrale des États-Unis] pour revenir à une espèce d’étalon-or comme fondement des politiques monétaires.

Cette idée a d’ailleurs pris beaucoup d’importance dans le mouvement. Et cela a créé des discussions et des débats très intéressants, notamment avec les manifestants plus à gauche, pour qui la Fed ne pose pas vraiment de problèmes, mais qui voudraient en revanche limiter la grosseur des banques et revenir à un modèle plus coopératif.

Il est donc vrai que les revendications des manifestants sont disparates et qu’elles ne font pas toujours consensus à l’intérieur même du mouvement. Mais là encore, il faut selon moi y voir une force plutôt qu’une faiblesse. OWS permet à des gens très différents, qui ne se seraient probablement jamais rencontrés autrement, de se parler, de discuter et de débattre à propos d’enjeux de société fondamentaux. Des occasions comme celles-là sont très rares aujourd’hui.

En tant qu’économiste, que pensez-vous de ces idées ou revendications formulées par les manifestants d’OWS ?

Mathieu Dufour. En ce qui concerne l’idée d’abolir la Fed et de revenir à une sorte d’étalon-or (en fonction duquel serait déterminée la valeur de l’argent), elle prend surtout sa source dans l’inconfort que la valeur de notre argent est finalement basée sur rien : c’est un bout de papier, sans plus, et rien de physique n’en garantit la valeur. Et il faut aussi reconnaître que le Fed a fait des erreurs importantes ces dernières années, qui n’ont pas été sans répercussions sur les économies américaine et mondiale.

Mais je ne crois pas que c’est là pour autant une bonne raison pour abolir la Fed. Plutôt que de simplement l’abolir, il faudrait selon moi chercher à la démocratiser. Car contrairement à son équivalent canadien [la Banque du Canada], la Fed n’est pas une véritable institution publique ; il s’agit plutôt d’une sorte de partenariat public-privé, et la plupart de ceux qui siègent sur ses conseils d’administration sont des banquiers — de sorte que les banquiers se règlementent finalement eux-mêmes. Il y a là un gros conflit d’intérêts. Et tant que cela ne changera pas, il demeurera difficile de changer quoi que ce soit dans les systèmes économique et financier. Il faut d’abord soustraire la Fed de l’emprise des banquiers.

Une phrase célèbre — souvent attribuée à Winston Churchill — dit que « l’économie est trop importante pour être laissée entre les mains des économistes ». Or, on pourrait dire aujourd’hui la même chose pour le système financier : il est devenu beaucoup trop important pour être laissé dans les seules mains des banquiers. Une démocratisation est devenue aujourd’hui indispensable.

Beaucoup de manifestants new-yorkais réclament aussi l’adoption d’une nouvelle « loi Glass-Steagal » [1], qui réintroduirait une séparation stricte entre les banques de dépôt et les banques d’investissement... Cette revendication précise, si c’en est une, revient aussi régulièrement sur les différents sites Internet et blogues d’OWS. Que faut-il en penser, selon vous ?

Mathieu Dufour. À l’intérieur du mouvement OWS, il existe un courant assez important qui se caractérise par une nostalgie pour l’époque dite des « Trente Glorieuses » (en gros, de 1945 à 1975), période pendant laquelle l’économie était en croissance, il y avait peu de chômage, les salaires augmentaient, etc. La revendication d’un nouveau Glass-Steagal Act s’inscrit dans cette perspective « nostalgique », tournée vers un passé quelque peu idéalisé : à un certain moment dans les années 1930, on a instauré cette loi qui établissait une séparation entre les banques de dépôt et les banques d’investissement, et cela semble avoir bien marché pendant une trentaine ou quarantaine d’années. On présuppose donc qu’en faisant la même chose aujourd’hui, cela pourrait contribuer à régler les problèmes inhérents aux systèmes économique et financier.

Il est vrai que cette revendication a été fréquemment formulée à l’intérieur du mouvement OWS, surtout par les manifestants plus âgés. Mais je ne suis pas du tout certain qu’une telle loi aiderait vraiment à régler les problèmes dont il est question. Ce qui est clair, c’est que ce ne serait pas suffisant. Il faut aujourd’hui quelque chose de beaucoup plus vaste, qui apportera des changements beaucoup plus profonds.

Par exemple ?

Mathieu Dufour. L’un des principaux problèmes de nos économies aujourd’hui, ce sont les grosses banques, celles dont on dit qu’elles « too big to fail » [trop grosses pour faire faillite] — ce qui est d’ailleurs vrai. Si on laisse une Bank of America [la plus grande banque américaine en termes de dépôts] faire faillite, ça ira très mal pendant longtemps.

L’une des questions qu’il faudrait poser aujourd’hui serait donc : avons-nous vraiment besoin d’aussi grosses banques ? Et la réponse serait évidemment non. Car s’il existe des raisons assez simples qui justifient que, par exemple, seulement trois ou quatre compagnies fassent des avions dans le monde — ne serait-ce que pour l’économie d’échelle que cela permet —, il en va tout autrement pour les banques. Dans ce cas, il n’y a pas vraiment d’économie d’échelle. La petite banque de village, au milieu de nulle part, fait tout aussi bien, sinon mieux son travail qu’une Bank of America. Celle-ci peut bien sûr faire certaines choses que la banque de village ne pourra jamais faire. Mais il n’y a pas vraiment d’intérêt social à avoir d’aussi grosses banques. Il y a surtout tout un paquet de désavantages, car elles en viennent à nous prendre en otage.

Alors plutôt qu’un nouveau Glass-Steagal Act, il faudrait peut-être commencer à envisager la possibilité de limiter la grosseur des banques et des entreprises financières. Et dans certains cercles d’OWS, on insiste de plus en plus sur cette idée. Beaucoup de ces manifestants, plus à gauche, proposent aussi de socialiser ou nationaliser ces grandes banques. C’était l’idée derrière le « Bank Transfer Day » [le 5 novembre dernier], auquel des dizaines de milliers d’Américains ont participé en retirant leur argent des grosses banques pour le placer dans des coopératives [credit unions]. Et c’est là certainement une voie à envisager sérieusement : d’une part, on réduit et limite la taille des banques et, d’autre part, on favorise un modèle coopératif, un peu comme celui privilégié par le mouvement Desjardins au moment de sa fondation.

L’expulsion des manifestants du parc Zuccotti, le 15 novembre dernier, a marqué un point tournant pour OWS. Croyez-vous que le mouvement peut survivre sans ce que plusieurs considéraient comme son « cœur spirituel », à savoir le square de la Liberté ? Et la même question se pose bien sûr aussi pour tous les mouvements d’occupation nord-américains : réussiront-ils à se réinventer pour poursuivre autrement ce qu’ils ont entrepris dans les derniers mois ?

Mathieu Dufour. À mon avis, OWS va simplement prendre une nouvelle forme. L’occupation du parc, ce n’était probablement qu’une première étape, une première phase du mouvement. Et l’expulsion des manifestants lui a offert une occasion de passer à une autre étape. Quant à savoir quelle sera cette prochaine étape ou cette nouvelle forme que prendra OWS, c’est encore difficile à dire.

On peut d’abord penser qu’il y aura une forme d’institutionnalisation du mouvement ou, du moins, de ce qu’il a réussi à créer dans les derniers mois. Par exemple, plusieurs associations, ONG, syndicats et groupes politiques vont sans doute chercher à reprendre à leur compte les réussites d’OWS, en les poussant plus loin. Déjà, certains syndicats américains soulignent que le mouvement est pour eux une source d’inspiration qui les incite à repenser leurs stratégies et leurs modes d’action [2].

D’autre part, OWS va certainement essayer de consolider la communauté qui s’est formée autour du mouvement. Cela pourra se faire de différentes manières, par exemple à travers des initiatives d’éducation populaire, qui sont jusqu’ici l’une des forces d’OWS.

Et il y a aura bien sûr encore des marches et des manifestations. Mais il sera important pour le mouvement d’aller au-delà des simples manifestations classiques, dont l’impact réel est souvent limité. Une grève ou une occupation, par contre, c’est quelque chose de beaucoup plus sérieux, et OWS l’a très bien compris en installant son campement au parc Zuccotti. En soi, 2 000 personnes qui occupent un parc, ça ne change peut-être pas grand-chose. Mais cela peut néanmoins créer des ouvertures importantes, faire circuler des idées dans la société et, par là, avoir un très grand impact. Déjà, en deux mois, OWS a réussi à transformer l’imaginaire collectif et à ouvrir la société américaine sur de nouveaux horizons. Et c’est en s’appuyant sur ces réussites que le mouvement parviendra à se réinventer et amener sa lutte sur un autre plan.

Car il faudra bien, tôt ou tard, passer à une autre étape et mener une offensive plus globale. Les derniers mois ont permis de constater le soutien populaire que peut obtenir un mouvement comme OWS, ce qui témoigne d’une volonté de changement profond dans la population. En conjuguant cette volonté populaire et le nouvel espace démocratique qu’OWS a créé, il est certainement possible pour le mouvement d’aller encore plus loin.

Le contexte actuel vous semble-t-il propice pour mener cette « offensive plus globale » ?

Mathieu Dufour. Nous nous retrouvons dans un contexte semblable à celui de la Grande Dépression des années 1930. Nous traversons une crise financière et économique qui ne se résorbe pas, ce qui crée un contexte particulièrement propice à l’émergence d’une nouvelle donne socioéconomique.

En revanche, ce qui manque cruellement aujourd’hui, ce sont les mouvements de masse, qui étaient très forts dans les années 1930 et qui pouvaient donc exercer une pression considérable sur les politiques. C’est ce qu’il faudrait réussir à recréer aujourd’hui : un grand mouvement de masse global. Et OWS marque peut-être un premier grand pas dans cette direction : l’espace démocratique qu’il a créé apparaît en tout cas comme une condition nécessaire à l’émergence d’un tel mouvement.

[1] Du nom donné au Banking Act américain de 1933, qui a notamment instauré une séparation entre les banques de dépôt et les banques d’investissement, en plus de créer le système d’assurance des dépôts bancaires (Federal Deposit Insurance Corporation). L’appellation « Glass-Steagall » provient des noms du sénateur (Carter Glass) et du représentant (Henry B. Steagall) qui ont proposé la loi. Déjà largement contournée par les banques dans les années 70 et 80, la loi a finalement été abrogée en 1999.

[2] Voir l’article de Steven Greenhouse, « Occupy Movement Inspires Unions to Embrace Bold Tactics », in The New York Times, 9 novembre 2011, p. B1 ; disponible en ligne à l’adresse : http://www.nytimes.com/2011/11/09/business/occupy-movement-inspires-unions-to-embrace-bold-tactics.html

Crédit photo : David Shankbone / Creative Commons


Projet de loi omnibus C-10 sur la sécurité : sécurité de qui ?

jeudi 1er décembre 2011, par Marjolaine Tapin

Le 23 novembre dernier, la Ligue des droits et libertés organisait une soirée publique : « Le bill omnibus C-10 : enjeux de droits et enjeux sociaux ». C’est devant une salle comble que cinq conférencierEs sont venus présenter leurs opinions et leurs appréhensions concernant le projet de loi omnibus (C-10) Loi sur la sécurité des rues et des communautés. Si tant de personnes se sont déplacées, c’est que le sujet inquiète pour diverses raisons : le peu de consultation de la population, le fait que les mesures proposées soient susceptibles de changer les valeurs de la société, les répercussions potentiellement contreproductives de ce projet de loi.

Le plus choquant, ce n’est pas tant le projet de loi lui-même, mais plutôt la manière détournée dont il est présenté. Le peu d’information qui circule est souvent déformé pour représenter une tout autre réalité. Il est honteux de considérer la population comme ignorante, en présentant des arguments qui ne tiennent pas la route. Le 23 novembre dernier, nous avons pu comprendre davantage le contenu de ce projet de loi, ses réels objectifs et ses effets potentiels sur la société.

Des valeurs de société ?

Actuellement, la justice criminelle inclut dans ses pratiques des notions de réhabilitation et de réinsertion sociale. Cela signifie que les personnes qui ont commis des crimes, peuvent, dans certains cas, purger une peine dans la communauté et bénéficier de ressources pour s’intégrer plus facilement dans la société au terme de la sentence. Ce que suppose la notion de réhabilitation, c’est la reconnaissance qu’une personne peut un jour commettre un crime et vouloir changer de comportement. En d’autres mots, la société comprend, accepte et pardonne. Dans l’espoir de le voir se reprendre en main, le Canada actuel choisit de donner une chance à un individu et ce, malgré une erreur de parcours.

Selon Me Giuseppe Battista du Barreau du Québec, les statistiques actuelles démontrent que la criminalité est en baisse au Canada. Ainsi, tout en reconnaissant les imperfections du système de justice pénal et loin de minimiser la gravité de commettre un crime, l’avocat estime qu’il existe un consensus commun autour des pratiques de réhabilitation et de réinsertion sociale en vigueur. Ce sont principalement ces notions qui sont en danger avec C-10.

Le langage conservateur

C-10 est présenté comme une loi qui punira davantage les récidivistes et les criminels sexuels. Le gouvernement conservateur mise sur la peur et l’insécurité de la population pour faire passer un projet de loi qui n’atteindra que « les durs de durs ».

Différent son de cloche du côté de Me Battista. Avec l’augmentation prévue des peines minimales pour des causes qui auparavant n’en justifiaient pas, une transformation de la justice criminelle est à prévoir. « Le projet de loi vise à emprisonner des personnes qui ne seraient pas normalement allées en prison à la première offense. La loi veut nous faire croire qu’elle vise les prédateurs sexuels et les récidivistes alors que dans les faits, c’est plutôt les personnes qui commettent un acte pour la première fois », déclare l’avocat.

De plus, il est à souligner qu’il n’y aura plus de place pour des mesures discrétionnaires qui tiennent compte du contexte. Cet important changement pourrait avoir de graves conséquences sur le statut social d’un individu, sur sa profession et sur les cas désignés comme exceptionnels. Jean-Claude Bernheim, criminologue rappelle que le changement de nomenclature de « loi sur les jeunes contrevenants » à « loi sur le système de justice pénale pour adolescents » en dit long sur la perception des conservateurs sur la manière de juger les jeunes.

Une reconnaissance pour les victimes ?

On est porté à croire que ce projet de loi ne fait pas que des mécontents. On imagine que les victimes d’actes criminels, par exemple, se réjouissent de voir leur agresseur obtenir une sentence plus lourde. Ce n’est pas totalement vrai. Prenons l’exemple des peines minimales qui prévoit cinq ans d’emprisonnement pour cas d’inceste. Qui voudra dénoncer un membre de sa famille, peut-être même l’unique pourvoyeur, envoyé sous les verrous pour 5 ans ? Me Battista se questionne sérieusement l’efficacité de cette loi auprès des potentiels délateurs.

Arlène Gaudreault, présidente de l’Association québécoise Plaidoyer-Victimes, assure que C-10 ne traduit pas la position de toutes les victimes d’acte criminel. « Si le gouvernement veut vraiment aider les victimes, il doit subventionner les groupes d’aide aux victimes d’acte criminel et signer la déclaration des droits des victimes d’actes criminels » renchérit-elle.

Une société qui pardonne ?

Un autre aspect important du projet de loi concerne la demande de pardon. Dorénavant, nous utiliserons davantage le terme « suspension du casier judiciaire ». Autrement dit, la Cour n’efface pas le dossier, elle le met plutôt de côté. De plus, il y aura modification des délais actuels quant aux demandes de pardon qui se font suite à la purgation de la peine. Ces derniers passent de 5 ans à 10 ans, dans certains cas. Encore faut-il avoir les moyens de payer les frais de cette procédure, car eux aussi passeront de 50$ à 631$. Selon François Bérard de l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec, « 97% des gens qui obtiennent un pardon ne récidive pas ». Dans une perspective sociale, le terme « demande de pardon » est également lourd de sens. À travers lui, la société reconnaît le droit à l’erreur.

Un gouvernement à l’écoute de la population ?

Selon Jean-Claude Bernheim, criminologue, « en 2000, 2% de la population considérait la criminalité et la justice comme priorité gouvernementale ». Pour un projet de loi qui comporte 207 articles, et un gouvernement qui permet aux groupes invités d’intervenir en comité parlementaire durant 5 minutes, nous peuvons avoir un fort doute sur le niveau d’écoute et de possibilité de compromis. De plus, selon M. Bernheim, le gouvernement conservateur profiterait d’un sentiment d’insécurité face aux incertitudes de la société (perte d’emploi, insécurité financière, logements, etc.) pour manipuler l’opinion publique en faveur d’une loi plus sévère sur la sécurité.

En conclusion, M. Bernheim rappelle qu’il faut changer notre façon de discourir, d’informer et de faire de la politique. Pour éviter d’entrer dans une ère où la vision dominante est l’État versus l’individu, il faut réagir.

À voir cette classe pleine à craquer le 23 novembre dernier, alors que certains étudiants n’ont pas de temps à perdre en cette veille de fin de session, et tous ces professionnels pour qui il est important de se rassembler, on peut croire que le sujet préoccupe. Le Centre Québécois de Formation en matière de droits humains (CQF), en particulier, s’interroge sur les impacts des mesures sécuritaires en place et invite toutes les personnes intéressées à diffuser de l’information, à participer à des activités pour en apprendre davantage et à le contacter.

Une des pistes à privilégier si nous ne voulons pas tomber dans la logique « État versus individu » est bien de multiplier les rassemblements et les occasions de discussion pour se tenir au courant des enjeux actuels.

Pour le CQF, pour faire suite à sa formation annuelle « Sécurité et profilage, droits humains en marge ? »
www.cqfdh.org/cqforg.@yahoo.ca

Crédits illustraton : Flickr / Tigana


Deuxième partie : Les deux visages de la certification éthique

jeudi 1er décembre 2011, par Lazar Konforti

Lazar Konforti travaille présentement au Nicaragua avec une coopérative rurale sur un projet de certification et de commercialisation de café. Cet article, basé sur son expérience, jette un regard sur la certification du point de vue des coopératives et des producteurs qu’elles rassemblent. Il est divisé en deux parties : la première porte sur la pression que subissent les coopératives pour se certifier tandis que la deuxième discute des deux traditions très différentes desquelles sont issues les nouvelles initiatives de certification.

Dans la première partie de cet article disponible ici : j’ai abordé le sujet de la promotion agressive des certifications « éthiques » réalisée par certaines ONGs internationales et leurs partenaires au Nicaragua. Ce système où la certification est présentée au producteur comme une obligation pour accéder aux marchés porteurs est très loin de l’idée d’une certification « pour le producteur, par le producteur » que se font beaucoup de consommateurs au Nord, idée basée sur leur familiarité avec le Commerce Équitable. Cette contradiction apparente s’explique par le fait que les systèmes de certification modernes sont issus de deux traditions très différentes.

Solidarité internationale : une alliance contre les multinationales

La première, c’est celle de la solidarité internationale. Le système de certification du Commerce Équitable, établi pour la première fois en 1989, est né d’un mouvement pour un commerce international plus juste. Dans quelle mesure la certification équitable, maintenant chapeautée par l’organisme international Fairtrade Labeling Organisation (FLO), est restée fidèle aux principes de ce plus vaste mouvement est un débat ouvert. On critique notamment le fait que les décisions clés, comme l’établissement du prix minimum ou la sélection de stratégies marketing soient prises au siège social de la FLO en Allemagne dans un manque de transparence et de participation.

Pourtant, reste que la motivation derrière sa création fut l’établissement de relations plus justes et équitables dans les échanges commerciaux. Le but de la certification équitable était donc de redresser les iniquités du commerce international en mobilisant le pouvoir d’achat des consommateurs du Nord autour d’un produit facilement reconnaissable sur les étagères de la grande distribution. Tout ça pour exercer une pression économique sur les importateurs. La certification n’est donc un simple moyen avec un objectif plus large : bâtir une alliance entre producteurs et consommateurs afin de changer les pratiques prédatrices des intermédiaires, notamment les entreprises multinationales.

Les certifications plus orientées vers la protection de l’environnement, telles que la certification biologique, Rainforest-Alliance et Bird-Friendly, s’inscrivent moins dans la solidarité internationale puisque l’objectif est de promouvoir des cibles (respect de l’environnement) qui interpellent davantage les consommateurs que les producteurs. La stratégie reste toutefois similaire : mobiliser le pouvoir d’achat des consommateurs pour changer les pratiques – cette fois-ci environnementales plutôt que sociales et économiques – des multinationales.

Les chaînes de production mondialisées, standardisées

La deuxième tradition, c’est la standardisation des chaînes de production. Avec l’accélération de la mondialisation et conséquemment de la sous-traitance de la production industrielle et agricole, des entreprises de plus en plus éloignées de leurs fournisseurs connaissent un besoin de normaliser les méthodes de production afin de s’assurer que, par exemple, les pièces fabriquées dans diverses usines en Asie du Sud-est puissent s’assembler dans une usine en Allemagne pour créer un moteur Mercedes de la qualité à laquelle s’attendent les motoristes. Avec le temps, le processus de normalisation a dépassé les produits physiques pour toucher les pratiques entrepreneuriales de sorte que les acheteurs soient aussi assurés que leur fournisseur est fiable.

Les certifications qui naissent de cette tradition (l’exemple le plus connu dans le monde des affaires est la certification ISO) sont donc une garantie de qualité et de fiabilité qui s’adressent aux entreprises en aval de la chaîne de production. Les fournisseurs subissent des inspections annuelles afin de se démarquer de la concurrence pour attirer des nouveaux clients et des investisseurs.

Ce genre de certification ne s’adresse aucunement aux consommateurs du produit final et il n’y a pas d’alliance entre producteur et consommateur contre les multinationales. Au contraire, c’est plutôt une façon de s’assurer que les producteurs se plient aux exigences des multinationales.

Un mariage de deux traditions : Qui l’emporte ?

Les nouvelles certifications qui apparaissent sont un mélange de ces deux traditions. La certification UTZ, par exemple, a été créée par la chaîne de supermarchés hollandaise Albert Heijn, un géant multinational du détail alimentaire, afin d’assurer la qualité du produit ainsi que la fiabilité du fournisseur. Voilà ce qui explique pourquoi les standards d’UTZ misent beaucoup sur la traçabilité du produit et sur la documentation de la gestion.

Par contre, le logo UTZ apparaît aussi sur le sac de café qui se retrouve dans les succursales Albert Heijn et maintenant dans bien d’autres magasins à travers le monde. Le logo UTZ est souvent accompagné d’images de producteurs souriants et de mots comme « durable » et « responsable ». L’intention est clairement de séduire le consommateur éthique en s’appropriant des images et des mots clés rendus populaires par le Commerce Équitable. La croissance forte et soutenue des ventes de produits certifiés équitable depuis déjà deux décennies a prouvé à tout le monde qu’il existe bel et bien un marché de niche très rentable pour ce genre de produit. Il n’est donc pas étonnant qu’Albert Heijn ait eu l’idée de combiner ces deux traditions de la certification, l’une qui s’adresse entreprises, l’autre aux consommateurs.

Malgré qu’un logo pourrait très bien s’adresser à deux publics cibles, il est beaucoup plus difficile de rester fidèle aux objectifs des deux traditions de la certification qui demeurent contradictoires : l’une plie les producteurs aux exigences des multinationales, l’autre exerce une pression sur les multinationales pour qu’elles changent leurs pratiques commerciales. Étant donné l’urgence du message « Il faut se certifier ! » que j’entends ici au Nicaragua, je dois conclure que, dans mon cas, ce sont les producteurs qui se plient aux exigences des multinationales et que c’est la standardisation des méthodes de production qui l’emporte sur la solidarité internationale.

Et maintenant ?

En fin de compte si les promesses d’accès à un marché lucratif se réalisent, est-ce nécessairement mauvais que ce soit la standardisation qui prenne le dessus ? Il n’y a, après tout, rien de mal si les multinationales exigent de plus en plus que les producteurs appliquent respectent des bonnes pratiques agricoles, portent un équipement de protection lorsqu’ils utilisent des pesticides et fongicides ou qu’ils documentent leurs coûts et leurs revenus. En pratique, toutefois, les producteurs sont forcés d’adopter ces pratiques (et de se certifier) pour rester concurrentiels et attirer clients et investisseurs mais ne sont pas nécessairement récompensés pour leurs efforts et coûts supplémentaires. Bref, ce n’est pas clair qu’il s’agit d’une formule « gagnant-gagnant » comme on laisse croire aux producteurs.

Le Committee on Sustainability Assessment (COSA), un projet de recherche actuellement en cours qui rassemble des chercheurs à travers le monde vise justement à documenter et quantifier les impacts des diverses certifications existantes. Il faudra attendre encore quelques années avant qu’ils ne publient leurs résultats finaux. Entre-temps, bien des coopératives vont devoir faire comme la mienne et se fier aux conseils d’une armée de consultants, grassement financés par les fonds de développement international, qui disent tous la même chose : « Certifiez-vous, c’est bien ! ».

L’autre dilemme

Il y a, près d’où j’habite, un grand panneau de USAID avec une photo d’un producteur agricole souriant portant le slogan « Je produis ce que le marché demande ». La promotion des certifications marche main dans la main avec la promotion des produits d’exportation « que le marché demande ». Dans la communauté où se trouve le panneau d’USAID vivent des paysans avec très peu de moyens, qui n’arrivent pas à produire assez d’haricots et de maïs pour se nourrir à l’année longue, qui souffrent d’une faim dite « saisonnière » durant les deux mois entre la fin des réserves de la dernière récolte et le début de la prochaine. Leurs voisins, producteurs de café d’exportation, produisent ce qu’un marché très lointain demande, un marché composé de consommateurs aisés qui aiment un bon café. Mais qu’en est-il de la demande des Nicaraguayens qui ne peuvent se nourrir ?

Crédit caricature : Fairtrade par Lousnak


Occupons Montréal : la prochaine étape

jeudi 1er décembre 2011, par Bénédicte Filippi

« C’est redevenu tout gris. »

C’est par ces quelques mots que Catherine commente la disparition du campement des indignés à la place du Peuple. De coloré et bourgeonnant, le carré Victoria a retrouvé sa triste allure de novembre.

Samedi le 26 novembre dernier, au lendemain de l’expulsion des occupants, un appel des indignés a été lancé. Les visages familiers de la place du Peuple étaient au rendez-vous. Occupants, sympathisants renouaient dans cet espace sacré qui avait été témoin de leur rencontre, de leur colère, de leur espoir communs. Les retrouvailles étaient heureuses, l’émotion palpable.

La veille, le démantèlement du campement commandé par l’administration Tremblay avait balayé les traces de l’occupation. Seules quelques affiches collées ici et là témoignaient du siège qui avait marqué l’actualité québécoise des dernières semaines.

Quelque chose d’inédit s’est passé à Montréal cet automne. Prenons un peu de recul, et offrons-nous un bilan alternatif d’Occupons Montréal.

Réhabilitation de notions diabolisées

Pendant le dernier mois et demi, le camp s’est transformé en un espace d’éducation populaire. Interpelé sur le site, André Gladu cinéaste, se réjouit. « Comme nous tous qui avons voulu refaire le monde plus jeune, les indignés transforment leur campement en chantier de la vie en société. Ils choisissent, et prennent les décisions qu’ils souhaitent, c’est un vrai départ. » La démocratie directe telle que résumée par monsieur Gladu constitue, avec la non-violence, les balises et principes fondamentaux du mouvement.

« L’anarchie reste pourtant dans le discours du camp, elle fait partie de notre histoire », déclare Daniel Parker, indigné de la première heure. Même si l’idéologie rime encore pour beaucoup avec chaos et violence, les idées originelles du courant ont circulé et ont marqué les indignés. Monsieur Parker l’exprime clairement lorsqu’il fait référence au phénomène d’occupation.

« Suivant la tradition des squats, l’espace public, on l’a transformé en un centre de rassemblement, en une cuisine populaire. C’est devenu une place où les gens vivent et peuvent s’exprimer librement. » Au sein du courant anarchique, le squat représente l’action d’occuper une propriété publique ou privée, généralement pour deux raisons principales : l’économie et/ou la politique. Les sites réunissent le plus souvent lieu d’hébergement et espace d’activités de création, de diffusion, de lutte.

Les notions d’autogestion, de formes non hiérarchiques de prises de décision et de liberté sont des idées maîtresses du courant anarchique qui ont été mises en lumière et en pratique par les indignés. En réinvestissant le sens propre des notions galvaudées, en leur donnant corps, le mouvement a combattu les préjugés que traîne l’anarchie et ce faisant, lui a peut-être insufflé une nouvelle vie.

Cela dit, bien qu’il ait influencé le quotidien de la place du Peuple, le mouvement ne s’est jamais proclamé anarchique par souci d’inclusion et par refus d’étiquetage.

Rejetées donc les tentatives des médias de circonscrire le mouvement en un mot : anticapitaliste, anarchiste ou utopiste. L’ouverture constitue l’une des forces du mouvement qui lui permet de se répercuter.

Sans la place du Peuple, le ressac ?

La fin de l’occupation de la place du Peuple va permettre, au cours des prochains jours, de mesurer en quoi la mobilisation populaire dépend de l’accès physique à l’espace public. Pour plusieurs, la place du Peuple reste « le flambeau », « le totem », « le symbole de l’éveil du peuple par le peuple ». Alors, avec la suppression de l’emblème, à quoi s’attendre ?

« Les véritables espaces publics sont ouverts d’accès et transparents », assure le sociologue Rod Bantjes, dans son ouvrage Social Movements in a Global Context. Ce sont des sites qui permettent les rencontres inopinées et le dialogue face-à-face.

L’envers de la médaille réside dans la gestion, lorsque l’investissement de l’espace public perdure. L’exercice se révèle à la longue souvent fastidieux. « On se concentrait trop sur la dimension pratico-pratique, ça prenait 85% de nos énergies », admet Daniel. La forme prenait ainsi le pas sur le contenu, sur le message.

En revanche, la place recelait une force remarquable. Elle forçait le contact et la confrontation d’idées et de valeurs. « La place permettait l’échange avec certaines personnes que tu ne côtoies pas fatalement dans ton quotidien. Sur la place, ces personnes-là, tu ne peux pas les éviter, elles sont visibles, elles viennent à toi et t’obligent à les écouter », continue Philippe Lagüe, autre fidèle occupant.

Avec l’éclatement du campement et la décentralisation de l’occupation vers les quartiers, la pérennité de l’inclusion vécue à la place du Peuple devient un défi. Daniel explique : « Maintenant, les gens pourront travailler en équipe avec les personnes qu’ils aiment, avec qui ils s’entendent bien. Ça ira un peu à l’encontre de l’esprit du mouvement parce qu’à la place du Peuple, tout était ouvert. Si quelqu’un voulait s’impliquer, on l’acceptait, peu importe qui il était. Mais là, quand tu invites quelqu’un chez vous, c’est autre chose. » Ce que le mouvement peut gagner en efficacité, il peut également le perdre en acceptation sociale. « C’est là qu’on se rend compte que c’est très triste de perdre une place publique. »

En effet, le passage d’un lieu public transparent et ouvert à un lieu cloisonné limite la participation, spécialement celle des personnes les plus vulnérables. « C’est sûrement les sans-abris qui écoperont, à moins que les gens restent sensibles à leur condition », confie Daniel.

L’ingrédient magique

« Il y a de quoi qui naît ici chez chacun de nous », déclarait il y a trois semaines Philippe, à la place du Peuple. En effet, lors de rassemblements extraordinaires comme celui d’Occupons Montréal, une fraternité se développe.

Selon Rod Bantjes, cette communion particulière relève du rituel que le vivre ensemble impose. En effet, les gestes de partage, d’aide mutuelle, de don, de toucher se développent, se propagent et régénèrent le précaire lien social.

C’est souvent autour de la nourriture que le rituel se cristallise. Durkheim parlait de communion alimentaire comme d’un rite ancestral à travers lequel s’exprime les liens sociaux. Manger en communauté favorise la création de liens, de connexions instantanées. Pas étonnant que le dernier bastion de résistance lors de l’évacuation des occupants ait été la cuisine populaire, elle canalisait tout l’esprit du mouvement.

De façon plus générale, le campement a été l’occasion de se représenter le 99%, de le sortir de l’anonymat, de lui donner vie symboliquement. Il a même contribué à l’éclosion d’une certaine culture. La participation, le partage, le respect sont autant de comportements qui l’ont façonnée. « On a développé des habitudes et on les garde, même à l’extérieur du campement », se réjouit Daniel.

Quelle leçon ?

Il y a peut-être une idée à conserver et entretenir de l’occupation, estime Isabelle Charlebois : « Dans le pire des cas, le mouvement finira par s’estomper, mais on aura prouvé qu’une alternative peut exister. La bouffe communautaire, l’empowerment, c’est autant de façons de survivre et de renouveler la société. Et ça, c’est seulement possible en étant tricotés plus serrés. »

L’avenir nous dira si les indignés sauront alimenter le feu sacré et l’attiser au sein des occupations de quartiers. Une chose est sûre : cette expérience collective de mobilisation aura permis, aussi brève qu’elle fût, l’affirmation de la souveraineté du Peuple. Espérons que ça se répétera.

Crédit photo : Dave Huehn


À l’heure des femmes

jeudi 1er décembre 2011, par Bénédicte Filippi

En février 2011 avait lieu le Forum Social Mondial à Dakar, au Sénégal. Une équipe de vidéastes féministes s’y est rendu afin de découvrir ce qui préoccupait les femmes des quatre coins du monde. Six militantes rassemblées pour l’occasion se sont penché et ont posé un diagnostic sur leurs sociétés. Le résultat : un superbe vidéo intitulé Rencontres de femmes, paroles de féministes.

À travers des entrevues menées auprès de ressortissantes du Nigéria, du Soudan, d’Inde, de France, du Brésil et du Sénégal, la parole est laissée à celles qui osent briser les tabous et témoigner de leur condition dans leur pays.

Intégrisme religieux, pression culturelle, patriarcat, discrimination quant à l’héritage, structure politique inégalitaire, les défis des femmes s’entrechoquent et suscitent l’inquiétude.

Malgré tout, face à ces enjeux, l’espoir est bien vivant. Les militantes amorcent une réflexion, dégagent des solutions, se tournent vers l’avenir. De quoi inspirer et nourrir les conversations qui ont lieu en ce moment dans le cadre des 12 jours d’actions pour l’élimination de la violence faite aux femmes qu’organisent des organisations féministes du Québec du 25 novembre au 6 décembre.

Rencontres de femmes, paroles de féministes

Un film de :
Katerine Martineau, Nesrine Bessaïh, Nelly Bassily, Cassandre Blier et Karine Bertrand

Montage : Katerine Martineau


Le tsunami conservateur frappe les ONGs canadiennes

jeudi 1er décembre 2011, par Édith Drouin

Depuis déjà quelques années, le gouvernement Harper a pris une orientation claire en ce qui a trait au financement des organisations non gouvernementales (ONG). La première vague de coupures a touché des organismes qui défendaient des causes allant à l’encontre des valeurs conservatrices. Dans la mire du gouvernement ont été le mouvement pro-choix, les organismes soutenant ouvertement la Palestine et d’autres dénonçant l’exploitation des sables bitumineux. Ce qui se trame présentement sur la colline parlementaire est toutefois d’un tout autre ordre que la vague précédente. « On parle plutôt d’un tsunami, et les gens commencent tout juste à voir l’eau monter », présage Michel Lambert, le directeur d’Alternatives Montréal.

L’insécurité déjà présente au sein des ONGs est une réalité d’autant plus grave pour les organismes de coopération internationale dont les ententes de financement arrivent ou sont arrivées à échéance. Leur demande de financement déposée depuis la fin août 2011, ceux-ci sont toujours en attente de réponse de l’Agence canadienne de développement internationale (ACDI). Cette situation est particulièrement inquiétante dans le contexte où les règles du jeu ont été changées par le nouveau processus d’appel d’offres lancé par l’ACDI en septembre 2010.

Alors que les organismes se conforment aux exigences de l’ACDI, celle-ci reste en dehors du jeu, silencieuse depuis déjà des mois au sujet du renouvellement du financement de nombreuses ONGs de coopération internationale. « L’ACDI devrait elle-même se conformer à ses propres règles, c’est-à-dire, donner des réponses ! », s’indigne Monsieur Gervais L’Heureux, directeur général de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). « Le travail des fonctionnaires a été fait, il s’agit que la ministre l’annonce ! » Les motifs du silence de la ministre Oda restent obscurs, bien que des motifs politiques soient soupçonnés.

D’autres connaissent déjà leur sort. C’est le cas du Conseil Canadien pour la Coopération internationale (CCCI), une coalition regroupant de nombreuses ONGs œuvrant dans le domaine de la coopération internationale partout au Canada. « Le financement que l’ACDI accordait au CCCI depuis 40 ans a été éliminé complètement il y a un an et demi. Le CCCI fonctionne maintenant avec des moyens très réduits, et notre financement provient des contributions des membres et des dons provenant d’autres sources » explique Julia Sanchez, directrice du CCCI.

À travers toute cette agitation, le nouveau processus d’appel d’offres du gouvernement Harper est pointé du doigt. Celui-ci introduit une logique de marché qui ne cadre pas dans le domaine de la coopération. Les ONGs ne sont plus des partenaires, ils sont des sous-traitants. L’ACDI s’inscrit clairement dans une optique de performance, de résultats, misant sur les « résultats attendus » et en espérant « mesurer les progrès réalisés ».

Cette orientation décourage les projets à long terme et met plutôt l’accent sur le court terme, qui peut se solder par de plus rapides résultats. Dans cette optique, il n’est pas surprenant que les conservateurs aient ouvert les portes du processus à de nouveaux acteurs tels que le grand public et le secteur privé.

La nouvelle approche ne s’est pas non plus traduite par la diminution du fardeau administratif espérée. « La simplification promise ne s’est pas produite et les délais administratifs deviennent monnaie courante. Le développement est compromis et le degré de frustration lié à ce processus est élevé chez plusieurs demandeurs », déplore Madame Sanchez.

Il existe également de nouvelles conditions d’admissibilité qui limitent grandement le progrès des organismes. Par exemple, explique Gervais L’Heureux, les organisations qui se présentent dans la catégorie demandant moins de deux millions en subventions, mais plus de cent mille dollars doivent verser au moins 25% de leurs propres poches. « Cela signifie que si vous demandez cent mille dollars, vous devez fournir, en plus, vingt-cinq mille de vos fonds propres ! Il faut donc avoir la capacité de premièrement dégager ces fonds. ».

En plus, 80% des fonds qui sont alloués aux organismes doivent cadrer dans une des trois thématiques de l’ACDI, ce qui limite grandement la diversité des projets. L’obtention des fonds est aussi moins probable si les projets ne prennent pas place dans un des pays cibles listés par l’ACDI, même pour les projets qui étaient déjà en cours.

Les nouvelles mesures du gouvernement s’inscrivent dans une réorientation totale des objectifs de coopération internationale. « Le gouvernement met sa politique de développement au service de sa vision des choses », se désole Monsieur L’Heureux. Ce fait est visible à travers multiples décisions comme celle de se désengager du continent africain afin de prioriser des pays avec qui le Canada possède des ententes économiques et d’ensuite y retourner dans le but d’y soutenir l’économie de marché.

Cette situation s’est produite au Pérou alors que les ONGs qui y œuvraient il y a quelque temps ont vu leur financement réduit à néant. Cela pour avoir tenté d’aider les Péruviens à défendre leurs droits face à certaines entreprises minières canadiennes. À l’heure actuelle, les organismes sont toutefois encouragés à retourner dans la région, le Pérou ayant désormais une entente économique avec le Canada.

« Ca n’a pas de sens que l’aide au développement se conjugue avec les occasions commerciales ou politiques. Il doit y avoir une distance entre les opérations économiques, commerciales, les affaires extérieures canadiennes et l’aide canadienne », dénonce le directeur de l’AQOCI.

L’AQOCI fait d’ailleurs de sa mission de rétablir son statut de partenaire, et non de sous-traitant, auprès de l’ACDI. Le directeur de l’Agence souligne que ce sont, autant que l’ACDI, les organismes de coopération internationale qui ont bâti la coopération au Canada et qu’ils méritent d’être traités en conséquence.

Enfin, les directeurs de l’ACDI et du CCCI rappellent tous deux que les premières victimes ne sont pas les organismes canadiens, mais bien les populations des pays où les projets sont en attente ou abolis. « Tout délai, réduction ou coupures importantes dans le financement des ONGs canadiennes a un impact considérable sur la capacité de ces organisations à livrer des services aux populations pauvres et marginalisées dans les pays en développement et ultimement, ce sont ces gens qui en souffrent le plus. », rappelle madame Sanchez.

Crédits illustration : Flickr/Tiganatoo


Quand l’Université devient usine à diplômes ? - Entrevue avec Normand Baillargeon

jeudi 1er décembre 2011, par Audrey Mockle

Clientèle, capital humain, compétence, compétition, rentabilité, investissement, subvention, privatisation, brevet. Un nouveau vocabulaire et une nouvelle logique se sont infiltrés au cœur de l’éducation, entachant et transformant radicalement la mission des universités. Normand Baillargeon sonne l’alarme dans son essai Je ne suis pas une PME : plaidoyer pour une université publique. Entrevue avec un enseignant qui s’inquiète de la vie intellectuelle québécoise.

Le Journal des Alternatives (JDA) : Dans votre essai, vous critiquez le fait que l’économie se soit incorporée au milieu éducationnel, transformant l’institution universitaire en organisation. L’économie de marché a-t-elle conquis l’éducation de façon sournoise ?

Normand Baillargeon (N.B.) : C’est une logique marchande, une logique mercantile, qui peu à peu, s’en est prise à l’Université. À un certain niveau, c’était assez clair. Par exemple, dans les années 1980, le vocabulaire dominant dans l’ensemble de l’éducation était celui de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), celui du capital humain, celui de la rentabilité, etc. Dans un certain sens, c’était donc avoué et présent, mais les transformations se sont faites petit à petit avec la collaboration des membres de l’Université elle-même, ce que j’appelle l’ennemi intérieur.

JDA : Comment le monde de l’économie réussit-il à obtenir ce qu’il veut de l’État ?

N.B. : Les deux institutions dominantes de notre temps sont l’État et le monde économique. Le fait est qu’ils sont les deux faces d’une même médaille. Depuis 2008, le monde entier est plongé dans une crise économique absolument terrifiante, mais cette crise vient en grande partie d’une déréglementation notamment de l’économie financière qui s’est faite, en particulier aux États-Unis, par le lobbying et la collaboration entre l’État et les institutions économiques. Si vous voulez comprendre les problèmes sociaux dans lesquels vous vivez, cela revient presque toujours à la collaboration entre ces deux instances.

JDA : Si on revient à ce que vous nommez l’ « ennemi intérieur », vous parlez d’une transformation drastique qui s’est toutefois faite de façon inconsciente. Qu’entendez-vous par là ?

N.B. : C’est-à-dire qu’elle est consentie par certaines personnes. Cependant, il est important de noter que rien n’est tout blanc ou tout noir. En fait, ces transformations sont réclamées par des institutions extrêmement puissantes, mais à l’interne, ce que j’appelle l’ennemi intérieur, c’est justement le fait de consentir à ces transformations pour toutes sortes de raisons. Il est clair qu’à l’intérieur de l’Université, les gens participent et deviennent des acteurs majeurs du changement en cours. Tout cela me semble tellement grave, j’ai l’impression que cette transformation s’est produite sans que tout le monde en soit totalement conscient et sans qu’aucune mesure ne soit prise quant aux conséquences futures de tout cela.

JDA : Vous débutez votre essai en expliquant que vous n’avez pas beaucoup d’amis à l’Université.

N.B. : Je suis, à l’intérieur de l’Université, assez polémique depuis plusieurs années. Je défends des positions qui ne sont pas toujours celles que tout le monde veut entendre. Je fais cavalier seul. Je n’ai jamais rempli une seule demande de subvention de toute ma carrière. J’écris des livres et je le fais librement ; je tends à maintenir une posture d’intellectuel libre, ce qui est de plus en plus difficile à l’intérieur de l’Université.

JDA : Pourquoi le sujet de cette transformation de l’éducation ne semble pas inquiéter l’institution de l’éducation ?

N.B. : L’Université se conçoit elle-même comme une partie prenante de cette logique marchande et le hic est que tout cela semble dorénavant acquis. Les valeurs qui pouvaient nous scandaliser il y a vingt ans ont tellement pénétré l’Université qu’on ne peut que constater que le problème ne se pose tout simplement plus, alors qu’à mes yeux, il devrait.

JDA : Vous vous inquiétez notamment pour la pérennité de la vie intellectuelle, vous mentionnez d’ailleurs que la recherche subventionnée est devenue le nouvel étalon-or de cette vie intellectuelle. Pourquoi ?

N.B. : C’est ça qui est rentable ! À partir du moment où l’on entre dans une logique marchande, le travail intellectuel sans ressources financières, sans apport d’argent pour l’Université, est quelque chose qui devient beaucoup moins intéressant et pertinent. En ce moment, on voit s’établir l’étalon-or, la norme à partir de laquelle on se devra d’être jugé. Personnellement, je fais très attention à noter que l’Université est vaste et plurielle, ce qui ne concorde pas avec le fait de penser la recherche subventionnée dans un domaine comme la chimie, la philosophie et la théologie où l’on ne peut exister comme chercheurs sans subvention importante. Alors, il y a une grande variété d’activités intellectuelles légitimes au sein de l’Université. La problématique de la recherche subventionnée n’est donc pas la même dans chaque domaine. Par contre, je crois que cette forme de recherche subventionnée, qui peut parfois être douteuse, devient hégémonique, c’est-à-dire qu’elle s’impose partout comme étant la norme à partir de laquelle on doit tout juger, est une grave erreur. Il existe un grand nombre d’entreprises intellectuelles légitimes, importantes, nécessaires, qui sont faites à l’intérieur de l’Université et qui doivent continuer de se faire, mais qui sont exclues par cette nouvelle logique qui se met en place.

JDA : Quelles seront les conséquences de tout cela dans le système éducationnel ?

N.B. : D’abord, il y a la perte d’une certaine tradition. Par exemple, dans le domaine de l’éducation, il y a un effacement progressif extrêmement marquant On peut obtenir un diplôme sans jamais avoir lu une seule ligne de Rousseau ni même sans savoir qu’il a existé et qui il était. C’est scandaleux ! L’Université a pour mission d’entretenir une distance critique par rapport au monde extérieur, pas de s’engouffrer à l’intérieur à toute vitesse et d’en adapter les valeurs par la suite. Il faut maintenir la distance critique qui est celle de la réflexion. Si on adopte les valeurs marchandes qui s’emparent de l’éducation, on manque littéralement le bateau. Récemment, le recteur de l’Université de Montréal a déclaré que « les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises ». C’est une proposition complètement démente puisqu’on a renoncé à la part la plus importante de ce qu’est une institution universitaire.

JDA : Êtes-vous pour ou contre la hausse des frais de scolarité ?

N.B. : Je suis contre et je m’y oppose de toutes mes forces. Je crois qu’on se trouve devant un cas où les universitaires, s’ils sont sérieux, doivent appuyer les étudiants car ils se battent pour une université publique. Effectivement, ils luttent pour les générations à venir et pour la qualité de l’éducation. On nous rapporte souvent des statistiques disant que, si on voulait maintenir au niveau de 1970 les frais de scolarité et avoir tenu compte de l’inflation d’une année à l’autre, il faudrait les porter à un certain niveau aujourd’hui. La réponse contraire à cela est de dire que le taux qui a été établi au début des années 1970 correspondait à ce que l’on pouvait collectivement se payer, mais depuis, l’économie n’a cessé de croître. On aurait donc dû appliquer, soit en totalité, soit en partie, cet accroissement à une réduction des frais de scolarité, ce qui signifie que ça fait déjà longtemps que l’Université devrait être gratuite au Québec.

JDA : Dans un article publié dans le magazine À Babord au printemps 2005, vous dites qu’il existe des conceptions délirantes de l’école. Pourquoi une telle confusion quant au véritable rôle de l’éducation ?

N.B. : Cette question est vaste et difficile. C’est vrai qu’il existe une pression, venant entre autres de l’OCDE et du FMI, qui est faite pour penser l’école et l’éducation comme un service à rendre à l’économie ; l’école et l’éducation devraient être entièrement pensées comme quelque chose qui adapte fonctionnellement les individus à l’économie. Je dénonce l’idée que dès le primaire, on fasse de l’éducation à l’entreprenariat. Ajoutons à cela, qu’à l’intérieur des universités, on assiste à un oubli de ce qu’est véritablement l’éducation et qu’on ne sait plus se rattacher à une tradition de réflexion. Je crois que l’on souffre de carence de philosophie et de pensée et pour moi, c’est dément.

JDA : Vous décrivez les universités comme étant des usines à diplômes. Pourquoi ?

N.B. : En rentrant dans une logique marchande, ce qui est important c’est d’accueillir de la clientèle. Cette approche-client est d’ailleurs de plus en plus présente dans le domaine universitaire. On cherche les clients en ouvrant une panoplie de programmes les plus attrayants possibles, on tente de répondre à des besoins réels, on stimule la demande, etc.

JDA : Avons-nous atteint un point de non-retour, l’Université a-t-elle définitivement perdu son caractère public ?

N.B. : Je ne crois pas que le caractère public soit totalement disparu. Il y a encore, heureusement, bien des universitaires qui l’ont encore à cœur. Les gens sont assez sensibles à ce qui se passe en ce moment, mais je pense qu’il faudrait une décision collective sur ce sujet-là. Ce serait l’occasion de tout mettre sur la table. Et si on décide collectivement de suivre ce qui se produit en ce moment, alors je n’aurai plus rien à dire.

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Pour de plus amples informations sur le phénomène, l’essai Je ne suis pas une PME : plaidoyer pour une université publique, publié aux éditions Poètes de brousse, est disponible en librairie.

Crédits photo : Vanessa Hébert


Retirer le masque de l’anarchie - Entrevue avec Normand Baillargeon

jeudi 1er décembre 2011, par Audrey Mockle

Le 10 novembre dernier avait lieu la manifestation nationale contre la hausse des frais de scolarité. Comme beaucoup de manifestations étudiantes, celle-ci était scruté à la loupe par l’escouade GAMMA qui en a profité pour faire des arrestations massives. Cette escouade qui est en fait un guet des activités et mouvements marginaux et anarchistes sait-elle vraiment à quoi elle s’attaque ? Sait-elle qu’elle utilise la brutalité pour contrer mouvement qui n’est pourtant pas violent ? Normand Baillargeon, militant anarchiste, nous explique comment les préjugés peuvent mener à une telle mésinformation.

Le Journal des Alternatives (JDA) : Vous êtes un militant anarchiste, que pensez-vous de la perception générale du concept d’anarchisme au Québec ?

Normand Baillargeon (N.B.) : Ça a évolué avec le temps. Lorsque j’étais jeune et que je commençais à me politiser, les gens qui militaient beaucoup étaient des communistes. J’ai donc lu dans cette tradition-là, mais je me suis aussi mis à fouiller pour découvrir ceux qui n’étaient pas d’accord. Je suis tombé sur Bakounine, Kropotkine et j’ai tout de suite ressenti de l’affection et de l’admiration pour leurs idées. Depuis ce temps, je me suis profondément associé à ce mouvement. Pourtant, à l’époque, il n’y avait pas vraiment de mouvement anarchiste au Québec, nous n’étions qu’une poignée. Aujourd’hui, énormément de Québécois se réclament anarchistes et je crois que beaucoup plus de gens ne tombent pas dans le panneau d’associer l’anarchie avec le désordre, le chaos, la violence, le terrorisme et les poseurs de bombes. C’est donc une certaine victoire, on a gagné du terrain.

JDA : Que pensez-vous de l’escouade GAMMA qui semble confondre les jeunes manifestants à l’anarchisme ? Cette escouade a-t-elle réellement la bonne définition de l’anarchisme ?

N.B. : Tout cela n’est que préjugé. Il ne suffit que d’ouvrir un journal pour se rendre compte que la violence n’est pas chez les anarchistes. Les États dans lesquels nous vivons dépensent des fortunes pour construire des bombes et des armes de destruction massive et tuent des gens par dizaines de milliers.

JDA : Croyez-vous que les médias de masse amplifient ce faux message ?

N.B. : C’est en partie vrai. Ce préjugé concernant l’anarchisme est entretenu depuis très longtemps. C’est seulement à la fin du 19e siècle qu’il y a eu un court épisode d’actions propagandistes pour le mouvement anarchiste, mais les dégâts ont été très limités et les victimes avaient en général été choisies et ciblées pour différentes raisons. Toutefois, l’anarchie est probablement la théorie politique qui a été la moins violente au cours de l’histoire et pourtant, c’est à elle qu’on fait porter le chapeau du terrorisme. Les médias ont sans doute un rôle à jouer là-dedans puisque tout ce qui a commencé au 19e siècle s’est poursuivi durant le siècle suivant. Néanmoins, les choses commencent à changer, notamment au Québec.

JDA : Les anarchistes peuvent-ils vraiment être une menace réelle pour l’autorité en place ?

N.B. : Il y a moyen d’être une menace sans toutefois utiliser la violence. Une des raisons pour laquelle les anarchistes ont été si pointés du doigt, si calomniés, si décriés, c’est parce qu’ils représentent une menace. Le pouvoir déteste que les gens se prennent en main, soient conscients des changements qu’ils peuvent amener et qu’ils soient capables de le faire par eux-mêmes. Les indignés d’un peu partout dans le monde l’apprennent à leur dépens. Quand le pouvoir se rend compte que les gens s’organisent entre eux, se réunissent, font des choses par eux-mêmes et sont capables de les implanter, il n’apprécie pas. Or, l’anarchisme est menaçant, car il porte l’idée d’une autogestion et d’une démocratie participative.

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Pour plus d’informations sur l’anarchisme et son histoire, le livre L’ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon, publié aux éditions LUX, est disponible en librairie.

Crédits photo : Flickr / Rae Allen


Sauver la coopération internationale québécoise

jeudi 1er décembre 2011, par Michel LAMBERT

Louise Beaudoin, députée indépendante de Rosemont, lançait en 2010 une proposition pour la création d’une Agence québécoise de Coopération internationale. Dans le contexte de la déconstruction de l’Agence canadienne par le gouvernement Harper, cette proposition relève aujourd’hui du bon sens. Le Journal des Alternatives l’a rencontrée.

Journal des Alternatives (JDA) : Vous avez émis l’idée de création d’une Agence québécoise de coopération internationale il y a un an. Vous revenez à l’attaque maintenant. Qu’est-ce qui a fait que vous ayez le goût, maintenant, de pousser plus loin votre proposition ?

Louise Beaudoin (L.B.) : Pour dire la vérité, j’étais porte-parole en matière internationale et j’avais monté un groupe conseil avec Stéphane Paquin, Francine Lalonde et d’autres députés pour réfléchir à des propositions. Nous les avons présentées dans les assemblées générales de comtés, ensuite au niveau régional, et enfin au congrès du Parti québécois (PQ) d’avril dernier. J’ai alors soumis une proposition pour une AQDI québécoise à ce moment. La proposition a été bien reçue, a traversé toutes les instances ; mais au final, le texte retenu s’arrête à annoncer qu’un gouvernement souverainiste relancera la politique québécoise de coopération en concertation avec les ONG. Ça n’indique pas toute la portée de l’idée.

Récemment, dans le cadre des Journées québécoises de solidarité internationale 2011 et suite à mon départ du PQ, j’ai pensé qu’il serait important que la proposition soit refaite, et qu’elle interpelle le PQ et les autres partis souverainistes. Car je souhaite que l’idée fasse partie des plateformes électorales, tant au Parti Québécois que chez Québec solidaire (QS) pour qu’elle soit portée lors de la prochaine campagne électorale.

Il y a une année donc, j’avais convaincu le PQ que ce soit inclus dans son programme. Je suis certaine aussi que QS est aussi en accord avec le projet qui va dans le sens de leurs préoccupations et réflexions. Les Journées québécoises me sont apparues comme le meilleur moment pour relancer le débat pour qu’on en fasse un enjeu politique dans les prochains mois. Je ne veux pas que l’idée soit oubliée.

JDA : Vous avez parlé dans votre récent article dans Le Devoir de visions du monde, canadienne et québécoise, qui sont en opposition. Qu’entendez-vous par là ?

L.B. : On constate actuellement un différentiel de valeurs important entre les préoccupations canadiennes et québécoises. M .Harper est majoritaire, pas en votes mais du moins en sièges, et collectivement, les Québécois sont de plus en plus étrangers à son projet de pays. Je dis collectivement, car s’il y a des différences au Québec aussi, il n’y a pas cette droite, semi religieuse et idéologique. On ne la voit nulle part dans les institutions politiques québécoises.

Il n’y a pas que cette idéologie religieuse qui soit étrangère à notre système de valeurs. Au Québec, la culture intellectuelle dominante est plutôt de centre gauche ce qui implique des valeurs de solidarité et des principes. On ne peut pas conclure une entente commerciale avec la Colombie sans exiger au gouvernement colombien de régler des questions de droits humains. On ne peut pas attaquer des organisations comme Kairos ou Alternatives à partir d’un a priori incroyablement pro-Israël. Nous avons au Québec une vision équilibrée du conflit israélo-palestinien et on peut critiquer la politique israélienne sans être traité d’antisémite primaire et tout en reconnaissant ce les Juifs ont subi. Les Québécois ne sont pas d’accord avec la politique du gouvernement Harper face à cette question.

JDA : La majorité des grandes ONG canadiennes ont leurs sièges sociaux au Québec. Voyez-vous dans des liens entre ce fait et les récentes attaques contre le système de coopération ?

L.B. : Je crois rarement au hasard dans ces cas-là… mais pour revenir à nous, il me semble qu’au Québec, parce que c’est un pays de 8 millions d’habitants, on peut trouver une façon de faire de la coopération à partir de valeurs sur lesquelles on peut s’entendre. Quand j’étais au ministère des Relations internationales alors que nous voulions développer le volet de la coopération, nous nous sommes dit : « nous ne réinventerons pas la roue, nous allons travailler avec les organisations qui ont une expertise. » Il y a une communauté de coopération internationale intéressante au Québec et on peut et on doit parler et travailler avec ces groupes. Il me semble que les programmes et les collaborations que nous avons déjà peuvent donner l’exemple de ce que serait une Agence québécoise de coopération internationale.

JDA : Dans chacune de vos interventions sur le sujet, vous associez l’enjeu climatique avec les enjeux de coopération internationale, ce qui n’est ni le cas de l’ACDI actuelle ni le cas de d’autres agences. Pourquoi ?

L.B. : Je n’ai pas toujours honte d’être canadienne même si je suis souverainiste, mais j’ai honte maintenant des politiques canadiennes sur ces questions ! Puis, il faut redire que ce sont les pays du Sud, les plus pauvres, qui seront les plus touchés par les changements climatiques et qui vont payer pour notre inaction. Je pense donc qu’il y a une dimension de coopération internationale importante à ce niveau. C’est encore plus évident cette année, avec la tenue de COP17 à Durban et du Sommet de Rio en 2012, que l’avenir se joue maintenant sur les questions climatiques.

JDA : Quelles sont les réactions des milieux politiques à votre proposition ?

L.B. : Encore une fois, j’ai travaillé très en amont sur ces idées avec le projet qu’elles soient intégrées dans le programme du PQ dans son congrès de 2011. Du coté du PQ donc, Alexandre Cloutier qui est le nouveau porte-parole est d’accord avec le projet. Beaucoup d’autres aussi. À Québec solidaire, j’ai senti de la part d’Amir une ouverture évidente et naturelle pour cette question.

Du côté du Parti Libéral cependant, comme à chaque fois qu’une proposition est faite sur des éléments qui sont de responsabilité du gouvernement canadien, ils ne veulent pas de nouveaux conflits. M. Charest est actif tout de même sur des questions internationales, mais ça se limite à son carré de sable.

C’est pire avec François Legault que je connais bien pour avoir siégé au Conseil des ministres à côté de lui pendant longtemps. Malheureusement, Legault manifeste une indifférence profonde à tout ce qui touche à l’international.

JDA : Dans le milieu de coopération, quelles sont les réactions ? Quelles sont les suites du projet ?

L.B. : J’avais rencontré les représentants de l’Association québécoise des organisations de coopération internationale (AQOCI) et de quelques groupes. J’ai aussi reçu beaucoup de courriels de gens, d’anciens coopérants intéressés. Il y aura donc une suite. Comme mon objectif est que le projet devienne un réel enjeu électoral, je vais rencontrer ces gens pour réfléchir aux stratégies pour porter le projet plus loin.

C’est à cela que devrait servir les partis politiques, à ce qu’il y ait de vrais débats. Je souhaite que les deux partis politiques qui ont de l’allure, même si c’est parfois difficile au PQ par les temps qui courent, qu’ils se réapproprient ce débat. Je vais aller le plus loin possible, je vais mobiliser, écrire… mais il y aussi une vraie question que je renvoie aux organismes de coopération. Est-ce que ces organisations sont suffisamment autonomes par rapport à l’ACDI et au gouvernement canadien pour se dire que ce débat-là, on doit le faire ? À partir de quelles valeurs voulons-nous que la coopération internationale existe ? Voulons-nous être des sous-traitants ou des acteurs ? Je veux qu’un parti politique porte cela, et au mieux deux partis politiques, mais ce sera au milieu de la coopération, aux ONG, de se positionner aussi par rapport au projet.

JDA : Peut-on faire le projet SANS ou avant de réaliser la souveraineté ??

L.B. : À mon avis, oui. Nous avons par exemple récupéré une partie importante de l’assurance-emploi. C’est donc possible. Et à la limite, à partir du moment où les partis politiques démontrent de l’importance d’une question, on pourrait aller jusqu’à organiser un référendum sectoriel. D’ailleurs, il faut se rappeler que c’est précisément cela, la gouvernance souverainiste ! Malheureusement, le PQ n’a jamais voulu aller au fond des choses et annoncer qu’ils organiseraient des référendums sectoriels par exemple sur la culture, les communications et la langue. Mais pour moi, le deuxième thème qui me semble structurant et enthousiasmant, c’est celui de notre rôle international comme société québécoise. On peut le faire avec de la volonté politique.

JDA : Vous avez dit, c’est par ambition internationale que je suis souverainiste…

L.B. : Je me suis toujours dit, nous ne sommes si meilleurs ni pires que les autres. Mais nous sommes suffisamment différents, comme peuple de 8 millions d’habitants, nation majoritairement francophone mais plurielle, avec une expérience particulière, l’Amérique en français, pour que justement cette expérience vaille quelques chose. Nous pourrions à cet égard, comme les pays nordiques qui croient à l’aide au développement et qui y consacrent 0,7% de leur PIB, développer un modèle de coopération pour les Québécois et les jeunes québécois, qui cherche vraiment à attendre les objectifs du Millénaire. C’est un vrai projet de société.


Guérir de la corruption

jeudi 1er décembre 2011, par Kevin Gravier

Cet automne, près de 75 % des pays classés par Transparency International, sur une échelle de 0 (Highly corrupt) à 10 (Very clean), ont obtenu une note égale ou inférieure à 5. Plus de 90 % des 193 membres des Nations Unies étaient concernés par cette étude.

En trente ans de lutte contre la corruption, celle-ci n’a pas reculé. Pire, elle a progressé et fait aujourd’hui obstacle à la réalisation de projets de grande priorité : la lutte contre le réchauffement climatique, la stabilisation des marchés et l’aide au développement.

Il y a matière à s’indigner, à déclarer l’état d’urgence, à invoquer des mesures radicales pour guérir ce « cancer de la corruption. » Toutefois, lorsque l’on diagnostique un patient en confondant vitesse et précipitation, ce dernier a peu de chances de recevoir un traitement adapté.

Se méfier des évidences

Avant tout, de quoi nos sociétés souffrent-elles ? D’une équation toute simple, a répondu Robert Klitgaard dans son ouvrage intitulé Controlling corruption – 1988.

« Monopoly + Discretion – Accountability = Corruption. » Toute personne en position d’intermédiaire incontournable (monopole), si elle dispose d’une importante marge d’appréciation (pouvoir discrétionnaire) et si elle se soustrait à toute surveillance (responsabilité), peut détourner son travail au profit de ses propres intérêts (corruption).

Cette formule nécessite la rencontre de deux individus, ou groupes d’individus, aux intérêts complémentaires : l’un qui souhaite obtenir un avantage indu (le corrupteur), l’autre qui désire récompense en échange de la faveur accordée (le corrompu). Le plus souvent, le second occupe une fonction publique alors que le premier travaille dans le secteur privé.

Généralement acceptée, cette définition ne correspond pas toujours à une réalité plus complexe. S’agissant de corruption, il faut d’ailleurs prendre garde aux charlatans.

Dans un article du journal français Le Monde paru l’an dernier, l’historien Arno J. Mayer, nous avertissait : « Instrument de mobilisation des foules, indifférente au bien commun, [la corruption] sert avant tout à dénigrer des élus ou à évincer des rivaux politiques. » Ou commerciaux, pourrait ajouter Veolia. Selon Le Devoir, la compagnie française a récemment dénoncé ses concurrents pour une collusion dont elle serait elle-même l’instigatrice.

Comment alors lire le Corruption Perceptions Index (CPI) de Transparency International, cité plus haut ? En gardant à l’esprit qu’il n’est que partiel (le secteur privé n’est pas concerné) et subjectif (les avis d’experts et d’hommes d’affaires constituent ses sources). Peut-être n’est-il pas non plus un indice de la corruption des États, comme annoncé, mais plutôt un indice de leur faculté à dissimuler celle-ci ? Une hypothèse qui a de quoi relativiser la « vertu » des meilleurs élèves de la promotion – dans l’ordre Danemark, Nouvelle-Zélande, Singapour, Finlande, Suède, Canada.

Ne pas être naïf

Quelque soit la valeur du diagnostic, le patient est malade. Les soins qu’il a reçus jusqu’à maintenant n’ont pas eu plus d’effet que des médicaments placebo, ces remèdes prescrits « plus pour faire plaisir [...] que pour [...] être utiles. », selon la définition qu’en donnait le New Medical Dictionnary en 1803.

Effectivement, aujourd’hui, des lois et des conventions internationales existent. Elles fixent les peines infligées aux corrompus et à leurs complices ; encadrent le financement des partis politiques et les dépenses publiques ; organisent des mécanismes de dénonciation ; prévoient la réparation du dommage causé par la corruption ; facilitent la coopération judiciaire entre les Etats ; etc. Leur présence rassure l’opinion publique. Cependant, les moyens pour les mettre en œuvre font défaut.

« L’application des lois [et conventions anti-corruption] demeure […] la problématique essentielle », a constaté la présidente de Transparency International, Huguette Labelle, lors de la publication du CPI. Six mois plus tôt, son organisation indiquait que « la principale cause [en était] le manque d’engagement des dirigeants politiques. »

Réagir raisonnablement

L’absence de volonté à agir contre la corruption. En voilà, un problème ! Heureusement, la technologie permettra de dépasser cet immobilisme. Beaucoup y croient et aspirent plus largement à un renouveau de la démocratie par le numérique. Mais de quoi parle-t-on ?

D’un « milieu [dans lequel] la corruption ne peut certainement pas survivre. », affirme James McKinney. Interrogé par Le Devoir, ce programmeur chez Nord Ouvert donne son point de vue sur l’actualité québécoise : « Plus que d’une commission d’enquête, c’est de politiques agressives de libération des données gouvernementales que le Québec a besoin aujourd’hui. »

Dans quel but ? Permettre à tout citoyen de mieux avoir à l’œil l’action – ou l’inaction, c’est selon – de ses représentants. Une reconquête du « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple », en somme.

La transparence est au cœur de ce mouvement que Wikileaks a intensifié. Il s’agit de réduire la distance entre les gouvernants et les gouvernés à l’épaisseur d’un carreau, propre de préférence. « Pour l’administration, [...] ça veut dire qu’elle doit s’habituer à être en rapport direct et immédiat avec les citoyens qui ont le nez dans les données », explique au Devoir, Henri-François Gautrin. Ce député québécois est chargé de produire un rapport sur le sujet, alors qu’en France, les pouvoirs publics tentent également d’apprivoiser ce nouveau mode de gouvernance.

Et après ? Pour enrayer la corruption, ce « gouvernement ouvert » est-ce assez ou déjà trop ?

« Assez » parce que l’on peut se demander si cette surveillance citoyenne accrue incitera les hommes politiques à agir.

« Déjà trop » car cette initiative soulève un paradoxe de nos démocraties : comment imposer un comportement à une personne sans porter atteinte à ses libertés individuelles, si chères à nos yeux ?

C’est un fait : surdosé, le remède n’est pas sans danger pour le patient.

Se préserver de tout fanatisme

Dans son Éloge de la corruption, Marie-Laure Susini nous invite à faire attention : « À vouloir faire à tout prix partie des « honnêtes gens », des « innocents » qui n’ont rien à cacher, on en arrive à approuver des décrets qui fichent certains citoyens et les dénoncent. » Il ne faut en effet pas oublier que l’idéal démocratique d’égalité supporte mal les différences de traitement : accepter la surveillance d’un fonctionnaire public revient à accepter celle de tout citoyen.

L’ambiguïté de la notion de corruption rend cette situation dangereuse pour nos droits et libertés. On a pu observer, avec les différents scandales révélés au cours de l’année, que la lutte contre ce « cancer » de nos sociétés ignorait les frontières entre vie publique et vie privée, entre coupable et suspect. Dans notre esprit, corruption économique et corruption des mœurs se marient très bien. Trop bien.

Un jour peut-être, serons-nous vivement invités à purifier nos âmes pour assainir l’économie mondiale...

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Illustration : Gravure représentant des sorcières sur le bûcher, ou comment l’Inquisition luttait contre la corruption. En 1948, George Orwell écrit : « L’Inquisition a échoué. Mais l’Inquisition n’avait pas les ressources de l’État moderne. »

Crédits Illustration : Flickr / Robert Benner


La Guerre des monnaies (Dollar contre Yuan)

jeudi 1er décembre 2011, par Robert Bibeau

Qu’est-ce que la monnaie ?

Qu’est-ce que la monnaie ? Qu’est-ce que le dollar, l’euro, le yuan, et les autres monnaies en circulation de par le monde ? Ces devises servent aussi bien aux échanges quotidiens dans les magasins, que, sous d’autres formes, à la spéculation boursière et au commerce international dans une économie capitaliste mondialisée, incontrôlée et anarchique.

Incontrôlée, disions-nous, car les capitalistes financiers qui sévissent sur les bourses du monde ; de Wall Street à la City de Londres, en passant par Paris, Francfort et Shanghai ; gonflent la masse monétaire représentant les marchandises, les moyens de production, les biens et les services produits dans les économies nationales, et ils surmultiplient ainsi de façon tout à fait factice la monnaie disponible sur les marchés boursiers, engendrant ce que les économistes appellent des « bulles financières ». Ce phénomène entraîne en fait la création de « monnaies de singe » ne correspondant à aucune richesse, à aucune valeur réelle, qu’à du vent spéculatif servant à donner l’impression aux pecnots qu’ils s’enrichissent de cet argent de Monopoly « Passe Go et collecte tout l’argent qu’il te faut ».

Quand une « bulle financière » éclate, comme en 2008 à propos des « subprimes », c’est-à-dire la revente, par paquets, de milliers d’emprunts hypothécaires non solvables, ce sont alors des millions de propriétaires d’habitations qui sont saisis, et leurs familles qui les occupent à crédit, qui sont expulsées – jetées à la rue manu militari – dans la plus grande « démocratie bourgeoise » de tous les temps.

Nous invitons les bigots bourgeois férus de démocratie électorale, comptabilisant chaque bulletin de vote jeté dans la crécelle des urnes qu’ils chérissent tant, prouvant la nature « démocratique » de ce système capitaliste pourri jusqu’à la moelle ; nous les invitons à réfléchir à ce paradoxe où une « démocratie » bourgeoise expulse ses commettants de leur résidence alors que leur gouvernement verse, à même les impôts de ces expulsés, des milliards de dollars en subvention à des banquiers pour que ceux-ci chassent les payeurs de créances et ces payeurs d’impôts de leur maison ! C’est la loi du système, diront-ils, alors je demande, qui a besoin de ce système inhumain ?

Revenons à la question posée en début d’article. Qu’est-ce qu’une devise ? Une devise est un instrument économique national qui, à l’origine du capitalisme (concentrons-nous sur ce système économique tout en sachant que la monnaie existait bien avant le capitalisme) représentait la quantité de richesse, de biens et de services échangeables (commercialisables) dans une économie nationale. Au début du capitalisme, il existait alors une adéquation assez stricte entre la quantité de monnaie (non seulement sous forme de billets de banque mais sous toutes autres formes) en circulation et la puissance commerciale relative du pays qui émettait cette monnaie (1).

S’il y avait distorsion, comme par exemple l’impression d’une trop grande quantité de monnaie nationale par rapport à la richesse (marchandise) échangeable dans ce pays, la sanction des marchés était sans équivoque, la valeur de cette monnaie nationale chutait rapidement et tous ceux qui faisaient commerce avec ce pays inflationniste refusaient de libeller leurs échanges en cette devise nationale et exigeaient plutôt d’être payés dans une « devise forte ». C’est le rôle que jouait le dollar américain jusqu’à la dernière crise (2008), le franc suisse servait également de monnaie refuge, ou encore l’or, cette quasi devise acceptée par tous à un point tel que l’on exigea pendant longtemps que chaque banque nationale, émettrice d’une devise, conserve dans ses coffres une certaine proportion d’or (environ 10 %) correspondant à une portion de la valeur de sa monnaie en circulation. Cette règle fut abolie lors de la répudiation des accords de Bretton Woods (USA – 1944-1971). (2)

Les accords de Bretton Woods

À la suite de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique ayant pris une place prépondérante comme super puissance militaire, économique et financière impérialiste, il fut décidé que la devise américaine, le dollar US, servirait de monnaie d’échange dans les transactions internationales et donc de valeur refuge en cas de difficulté commerciale ou financière entre deux ou plusieurs pays commerçants. C’est-à-dire, qu’à compter de 1944, une banque ou un trust qui souhaitait s’assurer que le fruit de ses transactions monétaires, commerciales, ou boursières spéculatives, soit à l’abri de toutes dévaluations intempestives d’une monnaie nationale fragile, effectuait ses transactions en monnaies fortes américaines – le dollar US – monnaie de réserve.

À partir de 1971 les États-Unis refusèrent de rembourser en or les dollars US excédentaires mis en circulation de par le monde (fin de la convertibilité OR) d’où aucune réserve d’or ne garantissait plus la totalité ou une partie des dollars en circulation. Puis, ils proposèrent que les monnaies soient à conversion flexible selon le cours des marchés. Les autres pays impérialistes, solidement arrimés et assujettis au leader américain, ne dirent mot, pensant que l’économie américaine serait toujours prospère et l’impérialisme florissant.

Par la répudiation des accords de Bretton Woods (1971), les traders et les banquiers internationaux obtenaient un sauf conduit spéculatif – un blanc-seing – illimité pour spéculer. Les différentes puissances impérialistes du globe crurent alors qu’elles pourraient s’en sortir et s’échapper avec la caisse alors que tous leurs amis, alliés et concurrents impérialistes se casseraient le nez avec un trop plein de dollars dévalués. Mais voilà, chacun de ces cupides croyait son concurrent plus stupide que lui-même et chacun se présentera à la caisse au même moment comme en Argentine quand les petits bourgeois s’alignèrent aux portes des banques cadenassées, incapables d’honorer leurs créances devant leurs clients déboutés. Évidemment, les milliardaires argentins avaient depuis longtemps transformé leurs avoirs en francs suisses anticipant l’effondrement du Peso – en parité dollar – contrairement aux prolétaires de Buenos Aires floués par ces pesos dévalués.

Imaginez la même dramatique, mais cette fois au lieu d’être l’Argentine aux prises avec le piège spéculatif, l’effondrement du Peso, et la perte de confiance des investisseurs, des spéculateurs et des épargnants dans l’économie du pays, ce sont tous les grands banquiers et les boursicoteurs internationaux, ces « génies » de la finance, nous dit-on, qui sont pris au piège américain, le peuple américain étant lui-même la première victime du fonctionnement de ce système économique anarchique, incontrôlé et inhumain.

Évidemment, cette « confiance » des acheteurs, des vendeurs, des spéculateurs, des banquiers et des boursicoteurs était fondée sur l’assurance que la monnaie internationalisée – le dollar US –, représentait bien une valeur forte, reflet d’une économie prospère, et qu’en tout temps chacun d’entre eux pourrait échanger ses dollars pour de vraies marchandises, de vrais biens ou de réels services concrets et tangibles. Que cette condition incontournable vienne à faire défaut et c’est tout l’édifice spéculatif impérialiste qui s’écroule. Le monde capitaliste en est là. La réalité c’est que depuis le début du XXe siècle le dollar américain a perdu 97 % de sa valeur. La dette souveraine américaine est de 15 000 milliards de dollars soit 100 % du PIB américain. Si on y ajoute l’endettement des ménages et celui des entreprises et la dette états-unienne passe à 50 000 milliards de dollars US, soit 360 % de son PIB. Tout compris, les États-Unis affiche un « trou » de 200 000 milliards de dollars US. Ce n’est pas la Grèce qui est en faillite ce sont les États-Unis d’Amérique (3).

Prochain soubresaut de la crise monétaire

Si tous les spéculateurs n’ont pas abandonné le dollar au moment où nous écrivons ces lignes, c’est pour la simple raison que si chacun des voleurs – spéculateurs – (pas les fraudeurs de l’assistance sociale mais bien les spoliateurs milliardaires) réclamait son « dû », chacun d’entre eux se retrouverait propriétaire d’une montagne de « dollars de singes » n’ayant absolument aucune valeur réelle comme il en fut dans les années vingt (1920) avec l’ancien Mark allemand que les capitalistes germaniques acheminaient par wagon entier aux capitalistes français à titre de réparation de guerre (1914-1918).

De fait, lors de la prochaine convergence des crises monétaire et financière, au premier semestre de 2012, des milliers de milliards d’actifs-boursiers-fantômes s’évanouiront et entraîneront dans la décimation au moins 10 % des banques occidentales édifiées sur ces actifs bidons et frauduleux. L’Euro et la dette souveraine grecque ainsi que celle des autres pays européens surendettés seront les déclencheurs mais pas les responsables de cette débandade boursière-bancaire qui frappera même les banques « too big to fail » (trop gosses pour tomber) (4). Elles tomberont elles aussi.

Chaque État national sera tenté de voler au secours de « ses » banques et de sa monnaie nationale en décrépitude, car même les hedge funds et les fonds de pension – segments du capital financier – seront menacés d’effondrement (5). Mais les banques sont maintenant trop grosses pour être sauvées et un État qui songerait à prendre ces faillites à charge connaîtrait la décote Moody’s et la hausse de ses frais d’emprunts. La France, par exemple, consacre déjà 45,4 Milliards d’euros par an au remboursement de sa dette souveraine soit 16,5 % de ses revenus ou 80 % de ses revenus d’impôts (6).

La nouvelle superpuissance impérialiste

Pourquoi une économie solide à la monnaie vigoureuse suscitant l’envie de tous les spéculateurs se retrouve-t-elle en si fâcheuse posture que chacun s’en contente faute de mieux, sachant qu’il n’a tout simplement pas le choix, s’il retire ses billets, son client et son fournisseur feront faillite, tout comme lui ? C’est la seule raison qui explique pourquoi le dollar poursuit sa triste destinée internationale – c’est que refuser le dollar revient à scier la branche sur laquelle chacun des grands capitalistes s’est reposé pour spéculer.

Au cours de la décennie quatre-vingt dix et de la première décennie des années deux mille, les entreprises multinationales occidentales ont délocalisé leurs usines ou encore leur production vers les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Corée, Taiwan, etc.) provoquant un chômage endémique et une baisse de revenu chez les consommateurs occidentaux. Les revenus fiscaux des États ont alors périclité et les commerçants ont tenté de compenser cette chute de pouvoir d’achat en offrant un crédit quasi illimité aux consommateurs occidentaux. Les entreprises improductives du tertiaire se sont concentrées dans les pays capitalistes avancés, en déclin, alors que les entreprises productrices de plus value des secteurs secondaire et primaire se sont concentrées dans les pays capitalistes émergents dont la Chine, première puissance industrielle du monde dont la monnaie, sous évaluée, offre maintenant les garanties recherchées.

Bref, un nouvel acteur économique s’est pointé sur la scène industrielle et commerciale mondiale : l’immense Chine avec ses 1,3 milliards de travailleurs à exploiter et de consommateurs à dévaliser. Depuis 1978 environ – prise du pouvoir par Deng Xiaoping en Chine – l’économie mondiale est entrée dans un nouveau cycle. Il ne s’agit pas ici de la crise de la dette grecque, et de ses 11 millions de producteurs – consommateurs (représentant à peine 0,01 % de l’économie mondiale) mais d’une super puissance industrielle et commerciale qui en trente cinq ans est devenue la seconde économie du globe et la première puissance industrielle de la planète, produisant, contrairement aux américains, de vraies marchandises, échangeables (téléviseurs, ordinateurs, automobiles, vêtements, navires, armements, raffineries, trains, fusées, etc.) garantissant toute transaction commerciale bien davantage que des dollars dévalués. Ce sont 20 % des consommateurs du globe qui se sont joints d’une venue à la confrérie mondiale des exploités de l’impérialisme.

Le Yuan, la monnaie chinoise, est aujourd’hui en confrontation directe avec le dollar US. Dans cette guerre à finir entre l’Alliance Atlantique (OTAN) regroupant les puissances impérialistes en déclin dont les économies non performantes et non concurrentielles ne sont pas suffisamment profitables parce que leur aristocratie ouvrière a bénéficié de « trop davantage » que les capitalistes occidentaux tentent aujourd’hui à grand peine de leur retirer – lutte et résistance sur le front économique –, dans cette guerre titanesque, contre l’Alliance de Shanghai (Chine – Russie – États de l’ancienne Union Soviétique, Iran, Corée du Nord, etc.) l’une des deux superpuissances devra assujettir l’autre à sa domination et ça ne peut être l’Amérique décadente.

Sur le plan militaire les États-Unis et l’OTAN détiennent une suprématie indéniable dont la résultante est une suite de guerres et d’occupations ruineuses pour leurs économies déjà en difficulté ; pendant ce temps la Chine investit ses capitaux impérialistes en Afrique, en Amérique latine, au Canada, en Australie et noue des liens commerciaux avec les anciens alliés de la puissance états-unienne en déclin accéléré. L’ancien et le décadent devront un jour laisser place à la nouvelle superpuissance économique mondiale qu’est la Chine et à sa devise le Yuan, que la Chine réévaluera quand bon lui semblera, sans tenir compte des pressions américaines (7). La Chine, en refusant de réévaluer sa monnaie, évite une hausse de prix inflationniste à l’économie américaine dépendante. D’ici là, les banques occidentales connaîtront tous les affres de la dévaluation monétaire et de la crise financière entraînant les épargnes des petits bourgeois dans le gouffre des crises monétaires impérialistes. Le dollar a terminé son cycle de vie, voyez poindre l’aurore du Yuan.

La crise capitaliste est inéluctable et si chacun d’entre vous décide de sauver ce système économique et monétaire parasitaire, alors, il survivra par l’addition de vos sacrifices collectifs et par la somme de vos efforts individuels mais, dans moins de dix ans, une nouvelle crise systémique encore plus profonde, plus terrible et plus dévastatrice s’abattra sur ce monde impérialiste et on réclamera de chacun d’entre vous que vous fassiez comme ces petits bourgeois argentins, égyptiens, marocains, tunisiens, que vous vous rendiez aux urnes choisir le larbin ou la démagogue qui vous vendra sa salade nationaliste surannée contre quelques heures d’illusion, de rêve, jusqu’au lendemain qui déchante et vous confronte à la dure réalité de la nouvelle faillite des monnaies et du système impérialiste (8).


(1) L’Euro fait exception à la règle nationale et nous verrons dans un prochain article les aléas de cette singularité.
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Accords_de_Bretton_Woods <http://fr.wikipedia.org/wiki/Accord...>
(3) Myret Zaki. Le dollar va mourir. In L’Étoile du Nord. Vol. 9, no 5, octobre 2011.
(4) Communiqué public GEAB no 58. 15 octobre 2011. Tiré de L’Étoile du Nord (Édition française). Pages 6-11. Vol. 9, no 5, octobre 2011.
(5) Les fonds de pension publique aux États-Unis font face à un gouffre financier évalué environ entre 1000 et 3000 milliards de dollars. GEAB no. 58. 15 octobre 2011.
(6) Charles Sannat. Directeur économique du site : http://AuCoffre.com <http://aucoffre.com/>
(7) De vieux jeux politiques inutiles pour guérir des maladies américaines. http://www.chine-informations.com <http://www.chine-informations.com/>
(8) Robert Bibeau. La crise économique les balaiera tous ! http://www.mecanopolis.org/?s=bibeau <http://www.mecanopolis.org/?s=bibeau>

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