Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Dette souveraine et souveraineté nationale

vendredi 2 septembre 2011, par Emmanuel Parage

Les divers problèmes de dette souveraine surprennent autant qu’ils font peur. La Grèce, avec une dette de près de 400 milliards d’euros (570 milliards de dollars canadiens), 40 fois moins élevée que celle des USA et ne représentant « que » 140% de son PIB contre 200% pour le Japon en est un exemple révélateur.

Ces derniers mois, la Grèce s’est littéralement contrainte à une politique d’austérité, gelant ou réduisant de nombreuse fois les salaires, coupant dans les services publics, de santé et d’éducation. D’un point de vue économique on peut expliquer que cette différence de traitement dans l’information est essentiellement due à la structure économique de ces pays ; la dette japonaise est essentiellement détenue par les japonais et implique donc moins des tierces parties. Les USA quant à eux détiennent un leadership économique et une monnaie refuge, qui leur permettent, jusqu’alors un laxisme financier. Il n’en reste pas moins qu’une question majeure se manifeste de plus en plus ; les dettes toujours plus insoutenables des États n’effacent-elles par leur souveraineté nationale au profit des marchés financiers ?

« Les États-Unis mériteront toujours la note AAA ». Par cette courte phrase lapidaire, Obama a voulu soustraire rapidement son pays au verdict de la décote de la note de crédit des USA en délégitimant cette baisse. Nous avons en effet pu constater ces derniers mois l’influence, si ce n’est la puissance que peuvent avoir des institutions privées à l’instar des agences de notation sur l’économie d’un pays entier. Chaque nouvelle annonce de plan de réductions budgétaires, de soutien européen ou autre solution par la Grèce, s’il est jugé insuffisant, vaut une dégradation de la note de crédit. Ces agences sont même allé jusqu’à parler de dégradation préventive (sic) et à menacer de considérer la Grèce comme en défaut de paiement si elle rééchelonnait sa dette. Chacune de ces sorties de ces agences (les trois principales étant Fitch Ratings, Standard & Poors et Moody’s) amène les marchés financiers à revoir leur copie, induisant une hausse des taux d’intérêts et plongeant un peu plus la Grèce sous l’eau et l’Europe au bord de la débâcle.

La légitimité de ces agences et de leur effet de communication quant aux notes de pays est d’autant plus douteuse que chaque institution étant à même de se risquer à acheter des bons grecs est à même de mesurer les risques qu’elle prend, experts à l’appui. Soyons clair, il ne s’agit pas d’une ingérence directe du secteur privé dans la conduite d’un État. Ce sont bel et bien la Commission Européenne, la Banque Centrale Européenne et le FMI qui ont conclu un plan d’aide avec la Grèce, le Portugal et l’Irlande, en échange d’une stricte politique d’austérité.

Néanmoins, c’est la démocratie qui est mise à mal. Les Grecs, muselés comme leurs dirigeants, ne disposent plus d’eux-mêmes et de la conduite de leurs affaires. Le débat démocratique autour de la conduite de la nation entre le peuple et ses dirigeants n’existe plus. L’Europe, aujourd’hui garante de la santé financière de la Grèce impose des mesures de rigueur drastiques sous peine de voir encore plus s’envoler les taux d’intérêts de l’emprunt grec. Au bout du compte, c’est bien sous l’égide des puissances financières que se décide le sort des Grecs. Sous prétexte de mal-être économique, la Grèce s’est vue imposer l’austérité budgétaire et être obligée à un désengagement de l’État dans de nombreux secteurs comme la santé, l’énergie, le transport, et de laisser la porte ouverte aux investisseurs privés. Si un État a le droit de le faire, il ne devrait pas y être obligé. Le problème reste que, en terme d’endettement, un privé et l’État ne sont pas comparables. Là où une entreprise privée est mue par la nécessité de rembourser ses dettes et de dégager des bénéfices et profits pour les actionnaires, l’État recherche l’intérêt général. C’est ici par ailleurs la nature de la dette et la différence primordiale avec l’entreprise privée ; là où le privé investit, l’État procure, « à perte », un bien-être social.

Et qu’en est-il des souverainetés récemment acquises ? Selon les marché ainsi que les agences de notation, il semble qu’un régime dictatorial est plus stable et donc financièrement plus sain qu’une démocratie naissante. Un débat s’en est suivi quant à la suspension du paiement de la dette afin de subvenir aux urgences du peuple et le temps de renouer avec la stabilité et la croissance. Interrogé en mai sur cette question, M. Nabli, gouverneur de la Banque Centrale Tunisienne, expliquait que si elle le souhaitait, la Tunisie pouvait suspendre le paiement de la dette mais que dès lors « les portes de l’emprunt se fermeront ». La Tunisie s’est déjà vu dégrader sa note de crédit suite à la révolution. La Banque Centrale Tunisienne a donc décidé de reporter son recours aux marchés internationaux pour le financement de sa dette, le temps que sa situation soit stabilisée et la confiance revenue sans pour autant suspendre le remboursement. C’est sans compter les agences de notation qui attendent de la Tunisie des avancées significatives en terme d’ouverture économique aux investisseurs. La révolution tunisienne se trouve ainsi prise entre des volontés politiques naissantes et des obligations financières dont dépendent ces mêmes volontés politiques.

Il n’est pas compliqué de comprendre que la dette souveraine est finalement devenue le nœud des négociations entre les marchés financiers internationaux (les créanciers) et les États, législateurs à même de faciliter « l’ouverture » des marchés intérieurs.

Le Japon, plus malin diront certains, a su se soustraire à cette logique. L’État japonais n’a eu de cesse de promouvoir auprès des banques nationales l’achat de ses bons par les Japonais eux-mêmes. L’État japonais, largement indépendant des marchés financiers en ce qui concerne sa dette souveraine garde ainsi toute latitude quant à ses politiques budgétaire et donc intérieure. Il ne doit finalement de compte qu’à son peuple, premier créancier et seul juge de la conduite de la nation.

On s’aperçoit que, finalement, bien des États, en cédant aux sirènes de la libéralisation financière des années 80-90 en ayant recours aux financements de marchés internationaux, ont malgré eux remis le pouvoir dont ils étaient dépositaires à une puissance diffuse, n’ayant aucun compte à rendre et peu éprise de bien-être social. A l’instar de l’exemple tunisien, il est légitime de se demander si une révolution politique est suffisante à l’autodétermination.

photo : Flickr - Guillaume Brialon


Barack Obama « Grand acteur pour la paix entre l’Israël et la Palestine » : bilan d’une piètre performance

jeudi 1er septembre 2011, par cécile branco

Le 20 septembre prochain, le président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, déposera une demande pour que l’ONU reconnaisse la Palestine comme un État membre de l’organisation. Les Palestiniens n’en peuvent plus des négociations avec Israël dont les débouchés pour une entente de paix semblent à chaque fois être reportés.

Les Palestiniens veulent obtenir une adhésion à part entière de leur État à l’ONU et la reconnaissance de la Palestine sur les lignes du 4 juin 1967, avant la guerre des Six Jours, soit la totalité de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est. Les Palestiniens espèrent obtenir le soutien de « plus de 150 pays » membres de l’ONU.

Pour que la Palestine soit reconnue le 20 septembre prochain, il lui faudra les deux tiers de l’Assemblée générale de l’ONU constituée de 193 pays. Déjà le Brésil, l’Argentine et la majorité des pays sud-américains ont affirmé qu’ils soutiendraient le président Abbas. Seuls cinq pays ont informé Israël à ce jour qu’ils voteraient contre l’adhésion d’un État palestinien : les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas et la République tchèque. Le président palestinien Mahmoud Abbas se dit prêt à proposer un projet d’adhésion à l’ONU solide malgré les adversités auxquelles ils pourraient se confronter ; Israël et les États-Unis étant les premiers en liste d’une opposition féroce.

Les États-Unis menacent d’utiliser leur veto au Conseil de sécurité pour empêcher la requête, dans la mesure où une demande d’adhésion à l’ONU doit être validée par le Conseil. En plus, le président américain, Barack Obama, soutient que l’ascension du statut de la Palestine ne changera en rien le déroulement des négociations pour la paix.

Depuis son arrivée à la maison blanche en janvier 2009, le président n’a jamais concrètement agi pour le bien de la région. Le 22 janvier 2009 alors qu’il présentait son envoyé spécial pour la paix au Moyen-Orient, George Mitchell, ses premiers propos sur les affaires étrangères de la région ont été : « Laissez-moi être clair : les États-Unis sont engagés ardemment dans la défense d’Israël. Et nous supporterons toujours les droits d’Israël à se défendre contre la menace légitime ». Il a d’ailleurs appuyé ses dires en décrivant le Hama, parti démocratiquement élu à la tête de l’AP, d’organisation terroriste qui menace l’ordre israélien. II affirmait que pour changer sa position, le parti palestinien devrait se soustraire à ses exigences, soient de reconnaître l’État d’Israël et d’arrêter toutes actions militaires envers le peuple juif. En se positionnant ainsi le président a oublié que depuis le début des conflits se sont les Palestiniens qui ont été les premiers à vouloir coopérer dans le but de résoudre les différents territoriaux. « Israël et les États-Unis sont ceux qui s’opposent le plus farouchement à la paix au Moyen-Orient, alors que les Arabes, l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) y compris, ont tenté depuis des années de s’adapter à la réalité israélienne », nous rappelle Naom Chomsky, philosophe et journaliste américain.

Ce que Barack Obama omet d’expliquer, c’est que si la Palestine devient un État, Israël enfreindrait non seulement la Résolution 242 qui exige un retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés mais aussi la souveraineté d’un État onusien qui bénéficierait alors du droit à la légitime défense et d’un soutien militaire potentiel de l’Organisation. En d’autres mots, Israël ne pourrait plus, au regard du droit international, utiliser les actes militaires palestiniens comme arguments pour perpétuer la colonisation et les tactiques d’oppression.

Sans compter que cela permettrait des négociations à forces égales entre deux nations aux mêmes droits, ce qui faciliterait un consensus pour une paix durable. Mais comme nous le rappelle Norman Finkelstein, politicologue américain, dans son livre L’industrie de l’Holocauste : « un État d’Israël indépendant et en paix avec ses voisins n’aurait servi à rien, ce qu’il fallait, c’était une Sparte israélienne étroitement liée au pouvoir américain pour soutenir les ambitions impérialistes des États-Unis ». Même si ces lignes ont été écrites en 2001, le refus des Américains à accepter la reconnaissance de la Palestine alors même qu’ils souhaitent la paix paraît pouvoir s’expliquer par le même désir de pouvoir idéologique, économique et militaire que mentionne le professeur. Aussi, comme le mentionne Noam Chomsky dans un article publié le 4 février dernier dans The Guardian « les États-Unis et leurs alliés sont pour la démocratie, mais seulement lorsque celle-ci représente les intérêts économiques des Occidentaux ».

Le gouvernement israélien, qui est lui aussi hostile à une démarche unilatérale des Palestiniens, a réitéré son intention de continuer à construire massivement dans les quartiers de colonisation à Jérusalem-Est. Il y a 2 semaines, le ministre de la Défense israélien Ehud Barak a annoncé la construction de 267 logements à Ariel, colonie en Cisjordanie, et ce, en dépit de la demande internationale à cesser l’expansion territoriale.
Pour contourner cette opposition, les Palestiniens pourraient demander directement à l’Assemblée générale « d’élever leur statut à l’ONU d’observateur à État non membre ». Cette formule leur permettrait de devenir membre à part entière de toutes les agences de l’ONU, comme l’OMS (Organisation mondiale de la santé), l’Unesco, l’Unicef où les Palestiniens ne siègent qu’en temps qu’observateurs.

On aurait espéré qu’avec l’arrivée de Barack Obama qui souhaitait être un « grand acteur pour la paix entre Israël et la Palestine » une issue au conflit se révèlerait plus facilement. Alors que la Palestine fait preuve aujourd’hui de « leadership » en entreprenant une manœuvre délicate, le pays le plus influent dans la région et à l’ONU semble sur le point de refuser de donner son accord. L’appui des Américains permettrait certainement plus facilement la rentrée de la Palestine comme nouvel État à l’ONU.

photo : Flickr - Rusty Stewart


Le « monstre doux » et la droitisation des sociétés européennes

jeudi 1er septembre 2011, par Anthony Côte

La montée de la droite en Europe ne concerne pas que la sphère politique. Certaines réactions aux attentats d’Oslo montrent aussi un ancrage très à droite d’une partie de la population européenne. Des penseurs comme Raffaele Simone, linguiste et philosophe politique italien, affirment que c’est le modèle d’organisation sociale européen au complet qui se droitise par la progression de ce qu’il appelle le « monstre doux ».

Le symptôme Breivik

Il est encore tôt le 22 juillet quand retentit une forte explosion dans le quartier des ambassades d’Oslo, Norvège. Le pays nordique réputé pour son goût du consensus et de la paix sociale est attaqué par une partie de son ombre : une voiture piégée vient d’exploser.
À peine les blessés secourus et les morts enveloppés dans leur linceul, divers soupçons planent sur les auteurs de l’attaque, et l’on évoque les suspects usuels dans ce genre d’acte : les « terroristes islamistes »… « Al-Qaïda », etc.
Dans les minutes suivant les attaques, le journal français 20 Minutes a mis en place un fil d’informations en direct sur son site internet et faisait état de soupçons envers le terrorisme islamiste. Le journal ainsi que quelques analystes soupçonnaient que la présence de la Norvège au sein de l’OTAN, ainsi qu’en Afghanistan et Irak aurait alimenté la frustration à la base de cet acte.

Certains en particulier semblent croire plus fermement que les autres à cette hypothèse : des membres d’importants forums en ligne de sympathisants et militants d’extrême droite, comme sur le site « François de Souche », une des figures majeures dans le milieu de l’extrême droite française et européenne. Ainsi, Estelle Gross et Céline Lussato, deux journalistes du Nouvel Observateur, signant une enquête sur la « fachosphère » en ébullition à la suite des attaques, relèvent : « Vendredi [jour de l’attentat], les commentateurs racistes se déchainent tout d’abord sur la thèse d’un attentat. « Moi je parie que c’est un attentat musulman évidemment. À part eux, qui d’autres ? » écrit un des blogueurs ».

Or, quelques heures après, la police norvégienne appréhende l’auteur de l’attentat qui a continué son parcours meurtrier à l’université d’été du parti social-démocrate au pouvoir. Anders Behring Breivik, un Norvégien de 32 ans à l’idéologie d’extrême droite a perpétré ces actes en visant à « déclencher une guerre civile européenne, en invoquant la trahison des élites multiculturelles par rapport à la colonisation de l’Europe par les Musulmans ». (Le Monde, 30/07/2011)

La méfiance face à la diversité culturelle et la peur d’une immigration porteuse d’un hypothétique « péril musulman » ne sont pas l’apanage d’extrémistes comme Breivik et peuvent en partie expliquer la montée contemporaine de la droite en Europe. Mais plus profondément, c’est tout un modèle de vie sociale et de manière d’être qui semble progresser au sein des sociétés du Vieux Continent.

Succès électoraux et peurs sociales

La droite politique a connu durant la dernière décennie de larges progrès électoraux, renversant ainsi la tendance de gauche dans plusieurs pays européens. Les plus frappants restent ceux des partis d’extrême droite qui en Suisse, en Norvège et en Autriche ont réalisé des progrès électoraux non négligeables en obtenant respectivement 29 %, 23 % et 29 % des votes aux dernières élections législatives.

Mais l’extrémisme n’a pas l’apanage de ce progrès. La droite plus « modérée » connait aussi des montées fulgurantes dans plusieurs pays. L’Italie, la France et plus récemment l’Angleterre ou encore le Portugal, ont chacun connu à la tête de l’État, soit un ancrage plus clair à droite dans les années 2000 (France) soit un changement de tendance marquée (Portugal et Royaume-Uni), ou une continuation de l’hégémonie sans complexe ni partage d’un régime de droite en Italie.

Ces victoires électorales ne sont pas dues au hasard. Elles semblent provenir plutôt logiquement d’une adéquation du programme de la droite européenne avec les attentes populaires et peurs sociales contemporaines. Alors qu’une étude du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France démontre clairement la discrimination des populations d’apparence immigrée lors de contrôles d’identité à Paris (qui ont jusqu’à 14,8 fois plus de risque de contrôle) et recommande aux autorités de faire preuve de plus d’égalitarisme, le gouvernement français semble au contraire encourager ces discriminations. Ainsi, des quotas d’expulsion d’immigrants illégaux ont été mis en place par le nouveau ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale il y a quelques années, rendant dès lors le profilage racial incontournable, bien qu’officiellement dénoncé.

Une des raisons de cette politique de stigmatisation pourrait être les craintes d’une grande partie de la population vis-à-vis de l’immigration. De fait, une étude d’Ipos (institut de sondage français), publiée le 12 août 2011, indiquait que 52 % des Français, 67 % des Italiens, 53 % des Allemands et 72 % des Belges considèrent qu’il y aurait trop d’immigrés dans leurs pays respectifs. Ainsi, la droitisation politique serait populiste, en lien avec une droitisation sociale plus profonde. Cette dernière semble une conséquence de la progression d’un mode particulier de gouvernance sociale : le « monstre doux ».

Le « monstre doux » européen

Raffaele Simone soutient dans son essai paru en 2010, Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard), la thèse qu’une nouvelle forme de domination autoritaire s’étend à travers l’Europe par le vecteur des dérives de la droite, et en premier lieu au sein de l’Italie de Silvio Berlusconi. Selon Simone : « Ce régime s’appuie sur une droite anonyme et diffuse associée au grand capital national et international, plus proche des milieux financiers qu’industriels, puissante dans les médias, intéressée à l’expansion de la consommation et du divertissement qui lui semblent la véritable mission de la modernité, décidée à réduire le contrôle de l’État et les services publics, rétive à la lenteur de la prise de décision démocratique, méprisant la vie intellectuelle et la recherche, développant une idéologie de la réussite individuelle, cherchant à museler son opposition, violente à l’égard des minorités, populiste au sens où elle contourne la démocratie au nom de ce que “veut le peuple”. »

Ainsi, les citoyens soumis aux trois « commandements » de la consommation, du divertissement et de la vitalité subissent une forme d’autoritarisme diffuse, mais non pas moins contraignante. La réussite et la vie sociale se trouvent réduites à consommer le plus possible un divertissement fabriqué en vue de réduire l’univers perceptible par les citoyens à cette activité consumériste et ludique. Même la guerre et les violences se transforment en véritables spectacles (il suffit de se rappeler les images de la seconde guerre d’Irak, où l’on présentait des tirs de missiles de nuit comme s’il s’agissait de feux d’artifice). On touche même à de dangereuses dynamiques lorsque l’on favorise un type particulier d’apparence jeune, sportive, mince, occidentale légèrement hâlée au détriment d’autres, qui sont marginalisés. Ainsi les pauvres, ceux qui ne consomment pas assez de divertissements et de biens, soit par obligation ou par choix, se trouvent ostracisés et oppressés.

La montée de la droite politique et les discriminations envers des personnes en situation de marginalité autant de la part des autorités que de certaines parties de la population européenne ne sont que la pointe émergée d’un iceberg autrement plus inquiétant. Car bien que les populations désignées comme marginales soient souvent les victimes les plus évidentes de ce système, c’est bien l’ensemble de la population qui se trouve oppressée. Ainsi, le « monstre doux », droitisant de plus en plus les sociétés européennes, limite chacun dans la réalisation de son être. Car c’est bien notre capacité à nous réaliser en tant qu’être humain, et non pas seulement comme citoyen-consommateur, qui est présentement menacée. « Nous », car la société québécoise ne semble pas exempte d’une telle tendance et aurait sans doute beaucoup à gagner en tirant les conclusions de la situation européenne contemporaine.

photo : Flickr- LC Nottaasen


Quand les riches font la leçon aux idéologues de droite

jeudi 1er septembre 2011, par David Murray

Dans son discours annonçant sa candidature aux primaires présidentielles républicaines le 13 août dernier, le gouverneur du Texas, Rick Perry, a laissé entendre qu’il voudrait faire de la taxation des pauvres l’une des pièces centrales de sa politique fiscale. Il déclarait, indigné : « Nous sommes consternés par cette injustice qui voit près de la moitié des Américains ne payer aucun impôt sur le revenu (1) ».

S’il est vrai que 46,4 % des ménages américains ne devront rien au fisc en 2011, selon les estimations de l’organisation non partisane Tax Policy Center, ce fait ne relève pas nécessairement d’une injustice profonde perpétrée à l’endroit des payeurs d’impôt. Car si près de la moitié des ménages américains ne paient pas d’impôt, c’est bien souvent parce qu’ils n’ont tout simplement pas les revenus suffisants pour le faire.

Mais pour une certaine droite économique, c’est un discours servi à toutes les sauces : les pauvres ne paient pas d’impôt, donc ne contribuent pas aux recettes fiscales de l’État et par conséquent « profitent » de services publics auxquels ils ne contribuent pas financièrement. Une telle affirmation fait cependant fi du fait que les plus pauvres contribuent bel et bien aux revenus du gouvernement, que ce soit en payant diverses taxes à la consommation ou par le biais des déductions à la source sur chaque paie. Et même si certains des moins fortunés recouvrent une partie de ces sommes par des remboursements d’impôt à la fin de l’année fiscale, au final ils auront contribué davantage à l’assiette fiscale que ce dont ils auront bénéficié en terme d’exemptions. Pour les États-Unis, une analyse du Congressional Budget Office a ainsi évalué qu’en 2007 le cinquième des ménages les moins fortunés – avec un revenu moyen de 18,400 $ — a vu 4 % de ses revenus être accaparés par les différentes taxes fédérales.

Il est vrai qu’en pourcentage la contribution des moins fortunés est beaucoup moins importante que celle des ménages à revenus élevés. Mais cela relève du principe de la progressivité fiscale, principe passablement mis à mal ces vingt dernières années. Par exemple, au Québec, de seize qu’ils étaient avant 1988, les paliers d’imposition sont passés à cinq, puis à trois aujourd’hui. De même, depuis les années 1950 s’est opéré un réel déséquilibre fiscal qui a vu les particuliers assumer une part sans cesse grandissante de l’impôt par rapport aux grandes entreprises. Et avec la volonté actuelle de vouloir tarifer davantage les services publics, c’est donc toute une nouvelle structure fiscale qui se met en place.

Alors que sous couvert de finances publiques précaires on enjoint la population à se serrer la ceinture, il semble que certains bénéficient d’un jeu plus important. Et le discours des Rick Perry et autres émules du Tea Party – relayé ici par certains instituts de recherche économique tels que l’Institut économique de Montréal ou l’Institut Fraser – continue de faire mouche malgré les limites flagrantes de leur raisonnement. On cible les classes les plus démunies plutôt que s’attaquer aux plus privilégiés de la société. Les récentes tractations au Congrès américain pour relever le plafond de la dette américaine témoignent de ces positions.

Pour ces partisans de la taxation des pauvres, il ne saurait bien entendu être question de se tourner vers les plus privilégiés de la société pour renflouer les caisses de l’État. Que de broutilles irions-nous chercher de ce côté ! Il n’y a tout simplement pas assez de riches pour que le jeu en vaille la chandelle. Sans compter que cela ferait fuir les investisseurs et serait un frein au développement économique. Mais ces hauts cris de cette droite décomplexée relèvent davantage du mythe et ne résistent pas à l’analyse des faits.

D’abord, il n’est pas vrai que les riches souffriraient de manière indécente d’une taxation supplémentaire. Même qu’ils s’en trouvent pour demander à être taxés davantage ! Dans une tribune publiée dans le New York Times (2), le milliardaire Warren Buffet appelle les gouvernements à taxer plus lourdement les millionnaires. Devant ce qu’il considère un déséquilibre flagrant entre le sacrifice des plus fortunés face à celui du reste de la population, le patron du fonds d’investissement Berkshire Hathaway propose de hausser les impôts pour les Américains dont le revenu dépasse le million de dollars et de le faire encore davantage pour ceux qui dépassent le cap des 10 millions.

La proposition de Warren Buffet n’est évidemment pas partagée par l’ensemble de ses collègues fortunés, comme en fait foi notamment la réponse de Charles Koch (3), à la tête de l’empire économique du même nom. Ce dernier affirme que soutenir des entreprises comme la sienne et encourager des « investissements à but non lucratif » est plus bénéfique pour la société qu’envoyer de l’argent à Washington. Évidemment, il ne faut pas s’y méprendre, les investissements à caractère caritatif auxquels se réfère Charles Koch sont par exemple l’organisme Americans for Prosperity, « think tank » financé en grande partie par la famille Koch et un des principaux soutiens financiers et idéologiques du Tea Party.

Il n’en demeure pas moins que Buffet est loin d’être seul à soutenir que les riches pourraient contribuer davantage en matière fiscale. Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, des voix se font entendre pour rééquilibrer le régime fiscal. On peut remonter à l’automne 2009, alors qu’un médecin retraité allemand, Dieter Lehmkuhl, appelait à l’instauration d’un impôt sur la fortune pour aider à redresser les finances de son pays (4). On attend toujours que de tels appels se manifestent ici par contre…

La sortie de Warren Buffet est aussi venue rappeler qu’une plus grande ponction fiscale chez les riches ou les grandes entreprises n’est pas nécessairement synonyme de ralentissement de l’investissement. Il rappelle qu’aucun investisseur digne de ce nom ne se priverait d’une bonne affaire par crainte de voir ses revenus taxés. Une assertion qui a été confirmée par les études du Centre canadien des politiques alternatives, qui démontrent que sur le long terme les hausses ou baisses d’impôt n’ont qu’un effet marginal sur les taux d’investissement. Dans une de ces études (5), signée Jim Stanford, on relève, par une analyse des flux de trésorerie des entreprises de 1961 à 2010, que « les données historiques ne prouvent nullement que des réductions des taux d’impôt ont stimulé directement l’investissement ». Et analysant du même coup les récentes baisses d’impôt annoncées par le gouvernement Harper, l’auteur démontre que « la réduction en trois points des taux d’impôt que proposent les conservateurs coûterait au Trésor 6 milliards de dollars par année, mais elle entraînerait seulement quelque 600 millions de dollars de nouveaux investissements des entreprises par année ».

Comme on le voit, contrairement à ce que voudrait nous faire croire un certain discours qui a de plus en plus la cote, l’injustice fiscale n’est pas nécessairement là où l’on prétend qu’elle se trouve. Et ce que vient surtout rappeler la sortie de Warren Buffet, c’est qu’en économie il n’existe point de règles immuables et de lois auxquelles nul ne pourrait se soustraire. Il n’existe rien de tel qu’une « logique du gros bon sens » ou de choix économiques qui relèveraient de l’évidence, comme se plaisent à le soutenir les apôtres du « tout-marché ». La conduite de l’économie est faite de choix, tous plus ou moins teintés idéologiquement et qui doivent répondre à priori à une question fondamentale : à quelles fins devraient servir les échanges économiques ? Et à cet égard, pour reprendre une fameuse formule, « ce qui est bon pour General Motors n’est pas nécessairement bon pour les États-Unis ».


(1) Ruth Marcus, « Rick Perry : Tax the Poor ! », sur http://www.truth-out.org/what-slacker-nation/1313432377.
(2) Warren E. Buffet, « Stop Coddling the Super-Rich », New York Times, 15 août 2011, sur http://www.nytimes.com/2011/08/15/opinion/stop-coddling-the-super-rich.html?_r=1.
(3) Lee Fang, « Billionare Koch Responds to Buffet, Refuses Call for Shared Sacrifice », sur http://www.truth-out.org/billionare-koch-responds-buffet-refuses-call-shared-sacrifice/1314027523.
(4) Pierre Dubuc, « Des millionnaires veulent pétré taxés davantage », sur http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=2074.
(5) « Les réductions de l’impôt sur le revenu des sociétés sont inefficaces sur le plan économique », sur http://www.policyalternatives.ca/newsroom/news-releases/les-reductions-de-limpot-sur-le-revenu-des-societes-sont-inefficaces-sur-le-.


Afrique du Sud : grèves saisonnières sur fond d’inégalités sociales

jeudi 1er septembre 2011, par Odile Joly-Petit

L’été est une saison morte au Québec. Les Québécois sont en congé : c’est le temps des vacances de la construction, des festivals, des barbecues et des piscines. Alors qu’il fait chaud ici, les Sud-africains font front commun contre le froid et le patronat. L’hiver est synonyme de revendications ouvrières en Afrique du Sud.

En juin et juillet derniers, plus de 170 000 ouvriers sud-africains se sont massés dans les rues des principales villes du pays, banderoles à la main et revendications à la bouche. Ils provenaient des principaux secteurs industriels : de la métallurgie, de l’énergie, du pétrole, du bois, des industries chimiques et pharmaceutiques. Sous l’égide de leur syndicat, ils ont fait pression contre leur organisation patronale. Leurs revendications ? Hausse salariale de 10 à 15 %, salaire minimum de 6 000 rands (820 dollars canadiens), semaine de travail de 40 heures et congé de maternité prolongé.

Ce mouvement revendicatif est devenu un phénomène récurrent en Afrique du Sud depuis quelques années. En 2010, à pareille date, ils étaient des milliers à manifester pour les mêmes causes : de meilleurs salaires et conditions de travail. Les grèves avaient alors retardé la construction des stades dédiés à la Coupe du monde de football, 70 000 ouvriers du bâtiment débrayant à l’époque dans les rues. Chaque année, au moment où l’économie sud-africaine est ralentie par le froid de la saison hivernale, les travailleurs du pays débrayent ainsi en faveur de leurs droits économiques.

En réponse à l’appel de leur syndicat, les ouvriers ont à nouveau envahi les rues depuis le début du mois de juillet. Une fois de plus, les négociations salariales, entreprises plus tôt cette année, étaient demeurées lettre morte. Organisations patronales et syndicales n’avaient pu parvenir à une entente commune, particulièrement en ce qui a trait aux honoraires versés. Alors que les premiers offraient une augmentation salariale de 4 à 7 %, les seconds réclamaient davantage que le double. En empruntant le chemin du piquetage, quelques gains ont été gagnés par les ouvriers et la plupart des secteurs ont réussi à arracher une hausse salariale entre 8 et 10 %.

Un tel mouvement de protestation n’est pas sans effet. Alors que l’économie nationale s’est vue ralentir fortement, ces grèves ont également engendré de graves pénuries. De nombreuses stations-services à Johannesburg et à Durban se sont retrouvées à court de carburant alors que plusieurs hôpitaux ont craint le manque de médicaments. À tout cela s’est ajoutée la peur de voir les investisseurs étrangers fuir le pays au profit de marchés plus stables et abordables comme la Chine ou l’Inde. Ce dernier point se fonde, malheureusement, sur l’idée que les investisseurs favorisent les pays en développement, entre autres, pour leur main-d’œuvre peu onéreuse. Avec une hausse salariale aussi imposante, il est fort probable que le taux d’embauche diminue au cours des prochains mois et que les investisseurs étrangers se fassent moins nombreux à la frontière du pays.

Ces revendications syndicales ne sont pas indissociables de la situation économique actuelle du pays. En effet, l’économie sud-africaine est aujourd’hui très mal en point, et ce, particulièrement depuis la toute récente crise mondiale de 2009. Durant celle-ci, près d’un million d’emplois ont été perdus. Le chômage a lui aussi fait ses ravages, atteignant un taux de 25 % et plus. Ce même taux de chômage dépasserait les 50 % chez la population noire. Par ailleurs, l’inflation (4,6 en mai 2011) et la récente hausse de l’électricité (26 %) ont eu des effets dévastateurs sur le coût de la vie des ménages sud-africains, en plus d’accroître les inégalités sociales.

Selon les centrales syndicales à l’origine du mouvement gréviste, 4 000 rands (550 $) seraient nécessaires pour permettre à un ménage sud-africain de vivre mensuellement de façon convenable, sans aucun extra. Mais les inégalités ont pris le dessus entre les classes sociales sud-africaines. Alors que les chefs d’entreprises gagnent parfois jusqu’à 59 millions de rands annuellement (un peu plus de huit millions de dollars canadiens), plus de la moitié des habitants du pays « survivent » avec moins de 500 rands (70 $) par mois.

Le débrayage des derniers mois s’apparente davantage à une lutte entre classes pauvre et riche qu’entre noirs et blancs. Les ouvriers ont peut-être arraché certains gains récemment, mais leur lutte est loin d’être terminée.

photo : Flickr- Steve Weaver


Inde : la liberté après un siècle de lutte

jeudi 1er septembre 2011, par Ashish Tripathi

Les villages tribaux de Surma et de Golbojhi ont célébré leur libération le 1er mai 2011, jour international du travail. Après 107 années de lutte, leurs habitants ont obtenu la propriété des forêts dont ils ont été tributaires des siècles durant. Habités par quelque 450 familles de la tribu Tharu, ces deux villages forestiers sont situés au cœur du parc national Dudhwa, dans le district de Lakhimpur d’Uttar Pradesh (U.P.).

Bien que les zones tribales du pays soient contrôlées par le naxalisme, Surma et Golbojhi ont obtenu leur libération après des décennies de lutte démocratique non violente, sans tirer une seule balle. Les deux villages sont aussi les premiers établissements tribaux du pays, situés dans un parc national, à avoir bénéficié de la Loi sur les droits forestiers (FRA) de 2006.

Près de 700 acres de terres boisées ont été distribuées, chaque famille recevant un maximum de quatre acres. Le gouvernement d’Uttar Pradesh a accordé aux villages le statut d’Ambedkar, ce qui signifie qu’ils seront reliés par des routes, qu’ils auront une école primaire et un centre médicosocial. Les habitants tribaux ont maintenant le droit de bénéficier des divers plans d’assistance sociale des gouvernements étatique et central. Les villages seront bientôt les propriétaires de la forêt et de sa production ; leurs habitants pourront disposer de foin et de bois, de feuilles de tendu (ébène de Coromandel), d’herbes et d’autres produits forestiers pour nourrir leur famille et leur bétail.

S’agissant d’une véritable réussite historique, plus de 5 000 habitants de la forêt sont venus de divers endroits de l’Uttar Pradresh pour participer aux festivités. Les gens ont maintenant de la terre à cultiver pour assurer leur subsistance, ils pourront envoyer leurs enfants à l’école et jouir des droits constitutionnels en tant que citoyens indiens. Ce succès leur a demandé des années de sacrifices, de difficultés et de souffrances indescriptibles. Paradoxalement, tout le processus a été ignoré par les médias conventionnels du pays, qui, pourtant, ne manquent jamais d’informer sur la violence naxaliste dans les zones tribales et accordent un large espace à ceux qui vantent et essaient de justifier le naxalisme ou le maoïsme. Beaucoup de révolutions pacifiques, comme celles de Surma et de Golbojhi, ont lieu en Inde sans que les médias leur accordent l’attention qu’elles méritent. C’est peut-être parce que la paix manque de dramatique, ce qui serait nécessaire pour attirer les regards et faire monter l’indice d’audience, et que les histoires de pauvres tribaux qui préfèrent la non-violence de la Satyagraha au naxalisme ne sont pas suffisamment émouvantes pour accroître le nombre des lecteurs.

Ces histoires stimulantes doivent être racontées aux jeunes générations, et surtout à ceux qui ont eu le privilège de naître dans une Inde libre. N’ayant pas eu à lutter pour la liberté, ils sont souvent insensibles aux souffrances de leurs frères défavorisés. En 1904, les membres de la tribu Tharu perdirent leur terre lorsque les Britanniques enlevèrent à la reine de Khairgarh la forêt de son domaine, qui devint propriété du royaume d’Awadh. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, toute la forêt disparut par suite de l’exploitation excessive. Les Tharus réussirent à régénérer les forêts au cours des vingt années suivantes. Le pays devint libre en 1947, mais l’héritage britannique continua dans le département forestier. En 1978, les membres des tribus furent déclarés intrus dans leur propre terre quand celle-ci devint un parc national. Sur les 37 villages de la zone, 35 furent réinstallés ailleurs. Les habitants de Surma et de Golbojhi refusèrent l’évacuation ; on leur avait accordé des terres pour se réinstaller, mais elles étaient plus petites que celles de leurs villages originels et, en outre, elles étaient déjà occupées par d’autres tribus. Ils s’adressèrent à la Haute Cour en 1980, mais, en 2003, ils perdirent cette bataille juridique qui avait duré 23 ans.

Menacés d’expulsion et n’ayant plus d’options, ils décidèrent de s’engager dans un combat non violent. Les femmes prirent les devants et formèrent l’organisation « Tharu Adivasi Mahila Mazdoor Kisan Manch » pour diriger la campagne. Elles reçurent l’aide des activistes du « Forum national des peuples et des travailleurs des forêts » (NFFPFW). Les membres des tribus furent harcelés, battus et soumis à des tortures par les fonctionnaires forestiers. Lorsqu’ils cueillaient du bois mort et de la paille pour réparer les toitures de leurs maisons, pour l’artisanat ou pour faire du feu, le département forestier les accusait de braconnage, d’abattage d’arbres et d’invasion de propriétés privées. Des procès criminels furent intentés même contre des enfants, contre des personnes mortes depuis longtemps et contre d’autres qui avaient quitté les lieux 20 ans plus tôt. « Si nous faisons du braconnage et de l’abattage d’arbres, j’aimerais qu’on m’explique pourquoi nous vivons toujours dans la misère la plus noire, alors que les fonctionnaires mènent une vie luxueuse », dit Lalmati, un autochtone.

En 2006, le parlement adopta la loi FRA qui fut promulguée en janvier 2008, après deux années de débats. C’était une nouvelle stimulante pour les tribus, mais il fallut encore trois ans pour qu’elle soit appliquée. En fait, les membres des tribus et les activistes qui travaillaient avec eux m’ont dit que les trois dernières années ont été les plus difficiles. D’après eux, pendant cette période le département forestier, la mafia forestière et les forces féodales ont tout fait pour les expulser. On a mis le feu à leurs maisons, beaucoup d’entre eux ont été arrêtés arbitrairement. Alors que la loi FRA autorise les assemblées villageoises (gram sabha) à témoigner de la situation d’une personne en matière de résidence, des gardes forestiers ont été surpris à délivrer des certificats de domicile où les habitants figuraient comme des intrus, dans le but de confondre le gouvernement étatique ; heureusement, celui-ci était favorable à l’octroi de droits fonciers aux autochtones. Sur l’ordre de certains fonctionnaires en service, des fonctionnaires retraités ont présenté plusieurs pétitions au tribunal, pour empêcher le gouvernement de délivrer des titres de propriété aux habitants originels de la forêt.

Ram Chandra Rana, un autre autochtone, rappelle que quelques « passionnés de la nature » avaient rejoint le combat sous prétexte que les villages situés au milieu d’une réserve de tigres allaient mettre en danger ces derniers. « Notre réponse a été simple : des siècles durant, tant qu’elles ont été entre les mains des peuples tribaux, les forêts ont été en sécurité ; c’est après la formation du département forestier qu’elles ont commencé à péricliter et que la faune s’est trouvée menacée. Les tribus traitent la forêt comme une déesse, donc elles la protègent. La population de tigres a diminué quand les forêts sont passées sous l’autorité du département forestier, mais, après l’adoption de la FRA, c’est-à-dire lorsque les autochtones ont commencé à obtenir des titres fonciers, le nombre des tigres a augmenté partout dans le pays », a-t-il dit. Quand on lui a demandé pourquoi ils n’avaient pas accepté la compensation financière et la parcelle qu’on leur offrait, il a répondu : « Nous ne pouvons pas vendre notre patrie. C’est une question de respect de soi et de dignité ».

Après avoir entendu les récits des souffrances, des sacrifices et des réussites de ces personnes, comme l’activiste Ashok Da qui a consacré sa vie à lutter pour les défavoriser, j’ai dû me poser une question : « Qu’est-ce que j’ai fait, en plus de griffonner des mots dans mon bureau climatisé et d’être content de moi-même ? » J’ai trouvé la réponse dans Pourquoi je suis athée, écrit par le révolutionnaire Bhagat Singh en 1930 : « Une courte vie de lutte sans une fin aussi splendide sera elle-même ma récompense, si j’ai le courage de la vivre ainsi. C’est tout. Sans aucun motif égoïste, sans désir de récompense présente ou future, de façon tout à fait désintéressée j’ai consacré ma vie à la cause de l’indépendance, parce que je ne pouvais pas faire autrement. Le jour où il y aura un grand nombre d’hommes et de femmes qui penseront ainsi, qui ne pourront se consacrer à rien d’autre qu’au service du genre humain et à l’émancipation de l’humanité souffrante, ce jour-là l’ère de la liberté aura commencé... »

Le jour où 10 % d’entre nous (la classe privilégiée) suivront ce que Bhagat Singh a dit, 90 % des problèmes de l’Inde seront résolus.

Ashish Tripathi, journaliste indien et ami des habitants des forêts.

Envoyé par Roma, NFFPFW (Kaimur) / Human Rights Law Centre, Uttar Pradesh, Inde, adresse électronique : romasnb (at) gmail.com 
http://jansangarsh.blogspot.com 
Proposé par le World Rainforest Movement


Chili : « Pour une éducation sans profits ! »

jeudi 1er septembre 2011, par Antoine Casgrain

SANTIAGO – Le bras de fer entre étudiants et gouvernement se poursuit. Le 14 juillet dernier, pour une troisième fois en moins d’un mois, le mouvement étudiant a pris massivement la rue dans les principales villes du pays, avec l’appui actif de la centrale syndicale CUT (centrale unitaire des travailleurs) et du syndicat des professeurs. Les manifestants ont signifié leur rejet de l’« accord national pour l’éducation » annoncé dix jours auparavant par le président Pinera dans un message télévisé national. Le dévoilement unilatéral de cet « accord » n’a pas calmé les ardeurs des étudiants et des professeurs qui luttent pour le droit à l’éducation.

Retourner en classe ou rester mobilisés ? La manifestation du 14 juillet, qualifiée de succès par les organisateurs, a su répondre à cette question. C’était l’épreuve de feu pour cette grève étudiante d’une ampleur historique. La marche de Santiago a rassemblé des dizaines de milliers de personnes : universitaires, lycéens, professeurs et travailleurs, venus en grand nombre et en famille. Avec de nombreuses et colorées prestations artistiques, les étudiants ont fait fi de l’Intendance métropolitaine qui avait interdit le parcours proposé par les organisateurs. Des centaines d’occupations de campus et d’écoles secondaires se sont aussi poursuivies, bien que le ministre ait décrété l’annulation des vacances d’hiver.

L’éducation dans les méandres du marché
Le gouvernement avait annoncé « l’année de l’éducation supérieure », mais il n’avait pas prévu la chaleur du mouvement étudiant. Il a difficilement convaincu les recteurs des universités publiques de s’asseoir à négocier. De leur côté, les porte-paroles étudiants et enseignants ont dénoncé la valse des promesses millionnaires qui ne feront, selon eux, qu’huiler les engrenages d’une machine éducative pervertie par le marché et les activités lucratives.

« L’éducation n’est pas une marchandise ». Cette consigne reste incompréhensible à la bourgeoisie fanatique des dogmes libéraux qui gouvernent la Moneda (siège du Président de la République chilienne). En rupture avec la population qui veut davantage d’éducation publique, les membres du gouvernement mésestiment l’État comme acteur légitime en éducation. D’ailleurs, plusieurs ministres, dont le ministre de l’Éducation, ont des intérêts financiers dans certaines universités privées.

En 1980, sous la dictature de Pinochet, un régime favorable aux universités privées a été mis en place. Trente ans plus tard, les universités privées, gonflées par leur propre marketing, se font la compétition pour accaparer les rêves de la jeunesse. Il y a une offre de diplômes professionnels chaotique et de qualité inégale. Ces universités versent des profits à des investisseurs cachés derrière des promoteurs immobiliers et des compagnies anonymes qui jonglent avec les congés fiscaux octroyés par l’État.

Ce sont ces universités qui accueillent les moins bons étudiants, en grande partie enfants de parents non scolarisés. En échange de frais de scolarité exorbitants, elles font miroiter des titres dont la valeur est bien incertaine. L’accès à l’université a bondi au Chili en vingt ans (près de 50 % des jeunes de la génération actuelle accèdent à des études supérieures), mais les taux de décrochage et l’endettement étudiant montent en spirale. Et nous ne ferons pas le débat du contenu des cursus disciplinaires ou du rôle critique de l’éducation…

L’endettement étudiant enrichit les banques
En conséquence de ce système, l’État ne fournit plus que 25 % du budget de l’éducation universitaire, alors que dans les pays de l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), dont le Chili est devenu membre récemment, la moyenne est un financement à hauteur de 85 %. Cet état de fait est avalisé par le conservatisme selon lequel « les familles », et non l’État, sont responsables de leur propre éducation.

Avec un salaire moyen quatre fois moins élevé que dans les pays développés, le Chili présente les frais de scolarité parmi les plus élevés au monde. Les taux d’endettement des jeunes Chiliens atteignent des niveaux affolants et plusieurs économistes commencent à redouter la capacité de remboursement de ces futurs travailleurs. Avec des taux d’intérêt de 6 % sur les prêts étudiants garantis par l’État, seules les banques et les universités privées profitent de cet endettement. Les bourses sont peu nombreuses et la majorité ne couvre pas entièrement les frais de scolarité.

La majorité des étudiantes et des étudiants chiliens travaillent donc durant leurs études. De nombreux jeunes professionnels précaires suivent une foule de diplômes, maîtrises, spécialisation et autre formation continue dans une course éperdue contre la dévalorisation des diplômes sur le marché du travail. En incluant études et emploi rémunéré, les jeunes font souvent des semaines de travail de 60 à 80 heures.

Un modèle qui ne tient plus
D’une telle ampleur, le « mouvement étudiant » est devenu un « mouvement pour l’éducation publique » auquel adhère l’ensemble des mouvements sociaux. Cette mobilisation symbolise le ras-le-bol d’une société exclue de la croissance économique du pays. Les inégalités, l’immobilité sociale et le travail précaire demeurent de grands démentis du « succès » chilien.

Le 11 mars dernier, en l’honneur des 40 ans de la nationalisation du cuivre par Salvador Allende en 1971, les travailleurs de Codelco, la minière publique, ont fait la grève partout au pays. Les syndicats mettaient en garde le gouvernement contre une « privatisation en douce » de ce phare de l’économie chilienne. Ne soutenant aucune revendication salariale, les mineurs en grève disent vouloir défendre le patrimoine national du Chili et donner une solution de financement aux services publics comme l’éducation. Dans les prochaines semaines, les travailleurs des ports devraient entrer en grève eux aussi contre les privatisations.

Les manifestations monstres des derniers mois ont aussi eu pour cible HidroAysen, un barrage hydroélectrique en Patagonie (extrême sud du continent américain). Financé par des capitaux étrangers, ce gigantesque barrage a de nouveau mis en lumière la mainmise des intérêts mercantiles sur l’exploitation des ressources naturelles et sur l’avenir du pays.

Ces conflits sociaux coïncident avec des sondages qui montrent que la popularité et la crédibilité des politiciens, du gouvernement ou de l’opposition, sont à leur niveau le plus bas. Faut-il se surprendre ? La classe politique, dont les deux grandes coalitions cogèrent les affaires publiques depuis vingt ans, n’a d’autres projets de société que ceux de privatiser davantage et vanter les mérites de la compétitivité.

L’éducation est devenue le cheval de bataille d’un peuple en proie à un malaise social persistant. Le Chili aura une croissance de 7 % cette année, mais dans la rue la vaste majorité s’en fiche. L’appui transversal du mouvement syndical au mouvement étudiant montre une certaine mise au diapason des luttes sociales. De tous les coins du Chili, les voix s’élèvent pour demander une Assemblée constituante, afin d’en finir avec la Constitution imposée par la dictature en 1980. Étudiants et travailleurs, femmes et autochtones, on parle de retrouver la place du public et du bien commun, un contrôle populaire et écologique des ressources naturelles, le droit à l’éducation et à la santé gratuites. Reste à savoir quelle force politique sera en mesure de réaliser cet ambitieux projet.


Un Plan Nord qui rapportera à qui ?

jeudi 1er septembre 2011, par Joanie Robichaud

De plus en plus, le domaine minier prend de l’expansion au Québec. Avec l’annonce du Plan Nord du gouvernement de Jean Charest, en mai dernier, le Québec vient de se doter d’un plan d’exploitation des territoires miniers situés majoritairement dans les régions du Nord-du-Québec, de la Côte-Nord et du Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Évidemment, l’annonce du Plan Nord a été très bien accueillie par le secteur minier. Les groupes écologistes, par contre, ont plutôt eu des réserves par rapport à ce projet d’envergure. La vague d’opposition suite à l’annonce du développement du Nord québécois est en partie liée à la Loi sur les mines qui a été écrite il y a plus de cent ans et qui semblerait aujourd’hui désuète.
La Loi sur les mines du Québec, loi mise en vigueur pour la première fois en 1880, ne prend pas en compte les nouveaux enjeux reliés à l’exploitation minière au Québec. Bien qu’elle ait été mise à jour au fil des ans, l’essence même de la loi va à l’encontre du développement durable prôné par le Gouvernement du Québec. De plus, la loi donne une très grande autorité aux compagnies minières qui peuvent demander l’expropriation d’un territoire en cas de découverte d’un gisement qui peut être développé économiquement. Les municipalités et les citoyens perdent ainsi leurs droits au profit du droit minier.

La question des redevances

Mise à part la Loi des mines qui ne prend pas en considération les nouvelles préoccupations, notamment le développement durable et l’environnement, les redevances sont au cœur du débat sur l’exploitation du territoire au Québec, et ce peu importe la ressource environnementale, dont les mines, le gaz de schistes, et les hydrocarbures.

À court terme, le Plan Nord prévoit des investissements de 2,1 milliards de dollars d’ici 2016. Pour cette même période, les redevances versées à l’État par les compagnies s’élèveraient à 1,4 milliard, ce qui entraîne un déficit de 700 millions de dollars. Un « investissement », diront les principales personnes concernées.

À long terme, soit d’ici 2036, pas moins de 80 milliards de dollars auront été insufflés pour le développement du Nord québécois et de l’exploitation minière. Les retombées économiques sont estimées à 14,3 milliards de dollars pour un quart de siècle, ce qui représente 570 millions de dollars par année. Considérant que pour l’année 2011-2012 les dépenses gouvernementales se sont chiffrées à près de 69 milliards de dollars, les redevances récoltées avec le Plan Nord en couvrirait à peine 1 %.
Ces chiffres, tirés de l’étude faite par le Mouvement Desjardins, ont rapidement été défendus par le gouvernement provincial, alléguant que le Québec ne voulait pas seulement dépendre de ce type d’énergie et que les revenus varieront en fonction du marché.

Malgré ce pourcentage versé à l’État, il est toutefois possible de voir que plusieurs compagnies minières s’en tirent facilement puisque les redevances sont calculées sur le profit réalisé plutôt que sur la production minière. Qui plus est, en 2009, le vérificateur général du Québec précisait, dans un rapport rendu public, qu’il n’approuvait pas le fait que les compagnies minières recevaient des crédits d’impôt. Entre 2002 et 2008, 14 compagnies n’auraient pas versé de redevances à l’État. Depuis 2003, pas moins de 104 millions de dollars auraient été versés en avantages fiscaux de toutes sortes aux entreprises minières tandis que pour la même période de temps, le gouvernement aurait réclamé 37 millions de dollars. Un déficit de 67 millions de dollars.

Développement vert et communautés concernées

Alors qu’une grande partie de la population semble de plus en plus encline à opter pour des énergies vertes, un fossé se creuse entre la volonté populaire et les compagnies minières concernées qui, elles, applaudissent le Plan Nord proposé par le gouvernement du Québec.

Pour les groupes écologistes, les précautions environnementales prises par le gouvernement ne sont pas assez développées et surviendront trop tard. En août dernier, le ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Pierre Arcand, annonçait que des mesures de protection afin de conserver les forêts et les cours d’eau du Nord seraient mises en place d’ici 2035, date qui est jugée trop tardive par les défenseurs des ressources naturelles québécoises. D’ailleurs, plusieurs soulignent le paradoxe à voir un ministre du développement durable s’impliquer dans un Plan visant à développer une énergie qui est loin de pouvoir se renouveler.

Certaines populations qui habitent les zones déterminées par le Plan Nord sont déchirées entre la joie de voir un développement économique, notamment avec la construction de route assurant des retombées directes dans les communautés, et la crainte d’une exploitation massive qui risquerait de gruger une partie des ressources naturelles de leur territoire. Julien Boudreau, président de la Conférence régionale des élus (CRÉ) de la Côte-Nord, est satisfait de voir enfin l’économie nord-côtière bouger. La plupart des élus sont d’ailleurs favorables au Plan Nord, surtout à cause du prolongement de la route 138. D’un autre côté, des groupes de protection de l’environnement comme Sept-Îles sans uranium, la Fondation rivières et le Comité sur la qualité de l’air et de l’eau de Sept-Îles émettent quelques réserves par rapport au Plan Nord, tout en espérant une plus grande transparence de la part du gouvernement.

Les communautés autochtones ont également réagi par rapport à ce grand projet d’exploitation. Si les Cris, les Inuits et les Naskapis ont réagi favorablement à l’annonce du Plan Nord, les cinq communautés innues, quant à elles, sont présentement en discussion avec le gouvernement. Rappelons que les Innus de Pessamit (46 km à l’ouest de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord) avaient bloqué la route 138 afin de montrer leur désaccord avec le Plan Nord. C’est d’ailleurs à ce moment que le gouvernement avait décidé d’entrer en négociations avec la communauté en question afin d’obtenir son accord.

Il reste à voir ce que le gouvernement aura à offrir aux habitants des territoires du Nord. D’ici là, les compagnies minières salivent à l’idée d’exploiter les ressources naturelles présentes sur le territoire québécois. Seul bémol à leur tableau, le projet de loi 14 qui propose de modifier la Loi sur les mines pour la rendre plus en accord avec le développement durable. S’il est adopté, ce projet de loi modifiera l’actuelle loi pour la rendre moins permissive. Toutefois, il est possible d’avoir un doute quant aux modifications qui seront apportées. Puisque le gouvernement semble lui-même fonctionner comme une compagnie, il est à se demander si les modifications seront vraiment favorables aux habitants et aux municipalités qui verront, d’ici quelques années, les grandes entreprises minières débarquer sur leur territoire afin d’en extraire leur richesse.

photo : Flickr - Guillaume Cattiaux


Quand l’engagement passe à l’action

jeudi 1er septembre 2011, par Melissa Owenz

Les 19, 20 et 21 août dernier, Alternatives a tenu sa 17ème édition des « Journées Alternatives » au Camp Papillon de Saint-Alphonse de Rodriguez dans les Laurentides. Cette fin-de-semaine a regroupé plus de 300 personnes, incluant une cinquantaine de conférenciers et conférencières de renom issus d’ONG, de syndicats, d’universités, de groupes activistes et d’organisations citoyennes. Les quatre principaux panels de cette édition ont abordé les thèmes suivants : les révolutions au Maghreb et dans le Moyen-Orient, le néo-libéralisme en Amérique, le Plan Nord et le gouvernement « conservateur » du Canada.

La Campagne Boycott Divestment Sanctions (BDS) a animé une discussion intéressante au cours de laquelle les panelistes ont discuté des stratégies possibles pour faire tomber le mur entre Israël et la Bande de Gaza, entre autres par le biais de boycotts visant à isoler Israël économiquement. La Campagne BDS a pour but de mettre fin à ce qui est aujourd’hui devenu un véritable « apartheid israélien ». Elle nous rappelle qu’Israël viole ouvertement les principes de droit international tout en étant supporté financièrement par des États libéraux et démocratiques (y compris le Canada). Le panel a souligné l’influence déterminante de la culture dans l’évolution de cette initiative. D’ailleurs l’un des conférenciers soulignait que « les mouvements politiques trouvent souvent leur inspiration dans l’art et la chanson ». À Montréal, par exemple, 500 artistes ont affirmé leur boycott d’Israël en refusant de jouer leurs concerts en sol israélien ainsi qu’en refusant d’acheter des biens produits en Israël.

Parmi les documentaires exposés lors des Journées Alternatives figurait le Chants de la détermination de Paul M. Rickard et Michelle Smith. Ce documentaire a suivi la carrière artistique de plusieurs musiciens québécois des Premières nations exprimant leur identité autochtone, ainsi que leur sentiment de marginalisation, par le biais du rock, du folk et du rap. Samian, un artiste rap de Pikogan (Quebec), a la particularité de traduit les paroles de ses chansons en algonquin pour préserver l’histoire de son peuple. Ses vidéos musicales, passant du Français à l’Algonquin, sont souvent accompagnées de rappeurs québécois dans le but de démontrer la réconciliation entre les Premières nations et le peuple québécois. Cheri Maracle, une chanteuse folk du Labrador, écrit plusieurs de ses paroles en l’honneur des 500 femmes autochtones disparues et assassinées au cours des trois dernières décennies au Canada. Sa chanson « 500 stars » souligne avec force le fait « que si ces femmes avaient été de race blanche, une justice leur aurait été rendue. » La plupart des artistes qui ont participé au documentaire sentent que le gouvernement canadien a négligé les réserves autochtones du nord du Québec, ainsi que les droits humains des peuples des Premières nations partout au Canada.

Les questions environnementales, politiques et sociales abordées lors des Journées Alternatives ont stimulé la discussion et instruit des centaines de personnes et même des milliers si l’on compte les participants des dix-sept dernières années. Toutefois, pour assurer la perpétuité d’une communauté mondiale durable, la pression non-violente des peuples sur leurs gouvernements est absolument nécessaire. Une compréhension des différents enjeux de droits humains ne provoque pas nécessairement de progrès si les citoyens n’agissent pas. Ainsi, lors de l’Assemblée générale annuelle le 28 août, Alternatives a adopté la déclaration suivante.

Un autre monde est possible : S’engager ici et ailleurs à bâtir des alternatives !

Aujourd’hui, notre monde globalisé est confronté à de multiples crises structurelles, écologiques, sociales, géopolitiques et idéologiques. Ces crises, en plus d’engendrer plus d’injustices, d’exclusion, de pauvreté et de guerres, nous affectent tous et toutes, tant au Canada, au Québec, qu’ailleurs dans le monde.

Alors que plus d’un milliard de personnes vivent déjà dans des États en guerre, que 2 autres milliards vivent dans la pauvreté la plus absolue, que la masse des sans-emploi et sous-employés va grandissante, que les violences s’exacerbent contre les femmes et les minorités, que le réchauffement climatique atteint des niveaux mettant en danger la survie même des espèces, incluant la nôtre, nos gouvernants maintiennent le cap vers davantage de répression, davantage de dérégulation au profit des transnationales, davantage de destruction des écosystèmes, davantage d’attaques contre nos droits.

Dans les pays du Nord notamment, incluant au Canada, on assiste à une montée critique de la droite politique et morale, à une régression de la tolérance à l’autre, voire de la tolérance à la démocratie et aux valeurs démocratiques.

Dans ce contexte, Alternatives :

• Réaffirme son soutien et sa légitime participation active aux mouvements sociaux de solidarité au Québec, au Canada et à l’international visant à renforcer la construction de sociétés durables et respectueuses des droits civils, culturels, économiques, politiques, sociaux et environnementaux ;

• Assume sa responsabilité solidaire et son droit de concourir aux luttes du Nord face aux politiques régressives qui ont des impacts négatifs partout dans le monde ;

• Soutient les organisations et les citoyens d’ici et d’ailleurs dans leur actions pour la défense de ceux et celles dont les droits sont les plus bafoués ;

• Appuie les stratégies de construction d’alliances et de concertation des mouvements et des forces populaires, sociales, progressistes et altermondialistes par, notamment, la construction et le renforcement des forums sociaux.

Ensemble, notre but est de construire un monde qui puisse voir :

• Femmes, hommes et enfants, dignes et solidaires, se partageant équitablement le pouvoir ainsi que les ressources nécessaires pour vivre et s’épanouir ;

• Un respect par toutes et tous de la diversité des peuples, des nations et des individus, ainsi qu’un respect inconditionnel des droits civils, culturels, économiques, politiques, sociaux et environnementaux, avec une préoccupation pour la défense et la promotion des droits des immigrants et des réfugiés ;

• Un développement équitable, juste, et réellement démocratique tant au niveau local, national que mondial.

**Texte traduit de l’anglais par Émilie Couture-Brière