Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Entrevue avec Michèle Audette, présidente de Femmes autochtones du Québec

Au nom des femmes amérindiennes

mardi 4 mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

PHOTO : Catherine Pappas

« Si on se compare aux femmes québécoises, on est 30 ans en arrière, martèle Michèle Audette, le regard déterminé. Ça fait seulement 10 ans que l’on peut assister au conseil de bande, alors que les Québécoises votent depuis 1940 ! » La présidente de l’association Femmes autochtones du Québec (FAQ) se bat quotidiennement pour le respect des droits des Amérindiennes. Une bataille de longue haleine qui est loin d’être gagnée.

Michèle Audette est née au Labrador, d’un père québécois et d’une mère innue. Elle a grandi en faisant la navette entre Maliotenam, son village natal, et Montréal. À 17 ans, elle s’est retrouvée en pleine crise d’identité. « Dans ma communauté, je me faisais traiter de Blanche, de "voleuse de job". À Montréal, quand les gens apprenaient que j’étais Innue, je devenais tout d’un coup exotique ! Je ne savais plus du tout où j’en étais, qui j’étais. »

Mais la crise d’identité existait aussi sur papier. En vertu de la Loi fédérale sur les Indiens de 1876, Michèle Audette n’était pas considérée comme une autochtone à part entière puisque sa mère a perdu son statut d’Amérindienne en mariant un Blanc. Cette même loi permet à un homme autochtone, s’il épouse une Blanche, de conserver son statut et de le transmettre à ses enfants. « L’objectif de la loi était d’assimiler les autochtones et d’en faire de bons citoyens canadiens, affirme Mme Audette. Un des processus d’assimilation était de retirer les femmes de la communauté. »

Pour ces femmes, perdre le statut d’Amérindienne signifie ne plus avoir accès aux services, aux soins de santé et à l’éducation dans la réserve. Elles ne peuvent même pas hériter de leurs parents. Une situation dramatique pour les femmes, mais aussi pour leurs enfants.

Un nombre élevé de jeunes filles amérindiennes deviennent mères avant l’âge de 21 ans. Selon la loi, un enfant perd le statut d’autochtone si l’identité du père n’est pas révélée. On tient alors pour acquis que le père est Blanc. « Imaginez que vos filles se rendent dans un CLSC avec leurs enfants et que les responsables exigent de connaître le nom du père avant de traiter l’enfant. Ce serait intolérable ! Il n’y a personne qui laisserait passer ça ! » s’exclame Mme Audette.

La Loi sur les Indiens revue et corrigée

Les modifications apportées à la Loi fédérale sur les Indiens en 1985 ont permis de corriger ces dispositions discriminatoires, mais en partie seulement. La nouvelle législation a redonné le statut d’Amérindienne à plus de 1 000 femmes au Québec, de même qu’à leurs enfants. Michèle Audette et sa mère ont été officiellement réinscrites comme Innues, mais la présidente de FAQ ne peut transmettre son statut à ses enfants. « La loi n’a jamais remis les femmes au même statut que les hommes, explique-t-elle. Le problème n’a été que reporté à la génération suivante. »

Mais encore faut-il être réadmise. C’est le conseil de bande qui a le dernier mot quant à la réintégration des femmes dans leur communauté. À Kanahwake, par exemple, 3 000 femmes sont toujours en attente d’une décision de leur conseil, tandis qu’en Alberta, 9 femmes sur 10 attendent toujours une reconnaissance de statut. Certains conseils de bande désapprouvent complètement le mariage avec un non-autochtone.

Le projet de loi sur la gouvernance des Premières Nations, déposé en juin 2002, remplacera la Loi sur les Indiens. Les femmes autochtones avaient fondé beaucoup d’espoir dans cette nouvelle législation, mais elles ont rapidement été déçues : « On s’est fait répondre [par le ministère des Affaires indiennes] que le projet de loi devait être déposé rapidement et qu’il n’y avait pas de temps pour les revendications des femmes, s’insurge Michèle Audette. Il n’y a rien dans le projet de loi qui reflète nos revendications. » Le projet de loi modifie certains aspects juridiques des communautés, redéfinit le mode électoral et instaure un principe de reddition de comptes, mais ne comprend rien sur le droit à l’égalité ni sur le droit individuel.

Femmes autochtones du Québec

Si la reconnaissance du statut d’Amérindienne est l’un des principaux combats de l’association, Femmes autochtones du Québec fait aussi beaucoup plus. Les statistiques sont alarmantes : 80 % des femmes autochtones sont victimes de violence conjugale et 47 à 50 % sont victimes d’agressions sexuelles, sans compter tous les cas qui ne sont pas déclarés. « Une claque dans la face n’a pas de juridiction. Ça fait mal pour tout le monde. C’est aussi là-dessus que l’on travaille à FAQ », explique la présidente.

Michèle Audette est arrivée à la tête de l’organisation en 1997, avec toute la détermination et l’énergie de ses 26 ans, sans savoir qu’elle suivait les traces de sa mère qui ne lui avait jamais révélé qu’elle était membre fondatrice de FAQ. Aujourd’hui, la jeune Innue est visiblement fière du travail accompli : « Au moins, on parle maintenant des véritables problèmes. Il y a 20 ans, on commençait à peine à parler des effets de la boisson. Nous avons maintenant des centres qui viennent en aide à ceux qui ont un problème de dépendance. C’est la même chose pour les problèmes de violence conjugale. »

Au cours des dernières années, les membres de l’organisation ont mobilisé des centaines de femmes lors d’événements, de conférences et de consultations publiques. Elles se sont assises avec les leaders autochtones pour leur faire part de leurs préoccupations. Les résultats sont encourageants. À Shefferville, par exemple, le conseil de bande a élaboré un plan d’action sur cinq ans afin de promouvoir la non-violence. À Kanahwake, depuis une sortie publique de l’organisation contre le conseil de bande, 75 femmes ont été réinscrites dans leur communauté. Michèle Audette est déterminée à poursuivre la bataille : « Je me bats corps et âme pour les droits des femmes autochtones, et je le ferai jusqu’à mon dernier souffle ! »

Daphnée Dion-Viens, assistante à la rédaction, journal Alternatives


L’Irak après Saddam

lundi 3 mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

Dans le conflit irakien, un assez large consensus semble se dégager, tant du côté des partisans d’une intervention armée que des opposants à la guerre : la population irakienne a longtemps souffert sous la dictature de Saddam Hussein, et son régime doit être démantelé. Aussi la question n’est pas de savoir si les jours de ce régime sont comptés, mais comment et par qui cette transition sera effectuée.

L’administration américaine actuelle prétend mettre en place une coalition pour désarmer l’Irak, mais aussi pour libérer la population irakienne du joug de Saddam. Tony Blair et certains alliés des États-Unis défendent le recours à la force sur une base morale. Mais selon Phyllis Bennis, chercheure affiliée à l’Institute for Policy Studies de Washington (DC), il y a beaucoup de problèmes avec cette optique qui ne s’inscrit pas dans le cadre d’une politique américaine cohérente : « Nous affirmons être une nation basée sur la loi, mais trop souvent, nous sommes prêts à mettre de côté les obligations de la loi internationale et de la charte des Nations unies, alors que nous exigeons des autres États qu’ils respectent ces mêmes lois. » Elle rappelle par ailleurs que le gouvernement américain a régulièrement appuyé des régimes dictatoriaux, y compris ceux qui ont envahi des pays voisins et pratiqué la colonisation (la Turquie à Chypre, l’Indonésie au Timor oriental, Israël en Palestine, parmi plusieurs exemples). Ainsi, selon Mme Bennis, la politique américaine actuelle n’a donc aucune légitimité sur le plan moral.

L’administration américaine ne s’entend même pas sur ce que serait l’Irak après la chute de Saddam. Un débat oppose d’un côté les « réalistes », comme le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, qui soutiennent que le seul objectif réaliste est de renverser Saddam et de préserver les intérêts pétroliers des États-Unis, une option qui pourrait aboutir à l’instauration d’une nouvelle dictature militaire en Irak. De l’autre côté se situent les « reconstructeurs », qui voudraient remodeler le Moyen-Orient, à commencer par l’Irak, en reconstruisant totalement ces États, un peu comme ce que les Alliés ont fait en Allemagne et au Japon après la Deuxième Guerre mondiale.

C’est ce qui explique qu’une partie de l’establishment militaire et politique aux États-Unis se positionne présentement contre la guerre. Certains craignent que, dans l’absence d’une vision stratégique, l’affaire aboutisse à une situation ingérable. Le nouveau président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Richard Lugar, a sévèrement reproché au Pentagone et au département d’État ne pas avoir sérieusement préparé les lendemains d’une intervention. Ces critiques rejoignent celles qu’avait émises, dès août 2002, Brent Scowcroft, conseiller du premier président Bush pour la sécurité nationale. « Pour ces stratèges et diplomates, la guerre contre l’Irak risque d’entraîner des conséquences pires que les maux auxquels elle est censée remédier », pouvait-on lire dans le quotidien français Le Monde du 15 février dernier.

C’est d’ailleurs cet argument qui prédomine en Europe, où 80 % de la population se déclare opposée à une offensive militaire en Irak (selon un sondage EOS Gallup Europe réalisé à la fin janvier). Des pays européens, notamment la France et l’Allemagne, doutent du succès de l’opération de Bush et craignent que sa stratégie ne soit destinée à conforter son image à l’intérieur des États-Unis et à faciliter l’enrichissement et le renforcement de ses principaux alliés corporatifs dans le secteur du pétrole et de la production d’armement.

Les contradictions de l’opposition

« Dans la situation actuelle, l’opposition au régime de Saddam est perçue comme étant construite de toutes pièces par les Américains », lance Raid Fahmi, dissident du régime de Saddam Hussein, vivant à Paris et rédacteur en chef de la revue irakienne Al Thakafa Al Jadida. Les États-Unis tentaient jusqu’à tout récemment de favoriser le Congrès national irakien (CNI), un regroupement de l’opposition influencé par Washington. Toutefois, le 19 février dernier, même Ahmad Chalabi, leader du CNI, accusait les États-Unis de préparer une « recette de catastrophe ». Il écrivait dans le Wall Street Journal que l’administration américaine a l’intention d’assurer pendant deux ans la direction des principaux ministères irakiens et de désigner un conseil consultatif composé d’Irakiens qui n’aurait aucun pouvoir. Mais le CNI n’a pas de projet de rechange précis pour l’Irak, tergiverse sur la question de la démocratie et de l’impunité.

« Les Américains et les médias ont marginalisé des courants d’opposition importants qui sont opposés à la guerre. Mais en même temps, ces formations politiques demandent un changement », affirme M. Fahmi. Il rappelle que des partis politiques irakiens et kurdes existent - notamment l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le Parti démocratique kurde (PDK) et le Parti communiste irakien (PCI) - et peuvent à la fois élargir le front anti-Saddam et élaborer un projet de démocratisation post-Saddam plus crédible que celui proposé par l’administration américaine.

Selon le rédacteur en chef, « le changement doit se faire d’abord avec les Irakiens et par une intervention non militaire de la part des Nations unies pour faire cesser les violations des droits de l’homme et favoriser un processus de démocratisation ». Il rappelle qu’il existe des dispositifs qui peuvent être mis en œuvre en faveur du peuple irakien, notamment la résolution 688 des Nations unies qui traite des droits de l’homme : « Il faut que les pressions continuent et s’accentuent. Et ces pressions ne doivent pas concerner uniquement des questions militaires. » C’est aussi l’avis d’Irène Khan, secrétaire générale d’Amnistie internationale : « Des observateurs des droits humains en Irak pourraient contribuer de façon significative au respect des droits fondamentaux, non seulement dans les circonstances actuelles, mais aussi quels que soient les scénarios futurs. »

Mauvais scénario

« Le pire scénario pour l’Irak serait probablement une guerre menée par les États-Unis (en dehors du contrôle de l’ONU) ayant pour objectif de mettre au pouvoir des militaires et des chefs politiques qui leur sont inféodés », explique Pierre Beaudet, directeur de l’ONG de développement international Alternatives. Non seulement ceux-ci perpétueraient la dictature de Saddam, mais ils transformeraient l’Irak en une base d’appui militaire et politique pour d’autres " aventures " américaines dans la région. » Il précise que déjà, dans l’entourage de Bush et de Donald Rumsfeld, on envisage d’intervenir de diverses manières contre l’Iran, la Syrie et même l’Arabie saoudite, considérée comme étant trop réticente vis-à-vis des objectifs à court terme de l’administration américaine.

Dans ce contexte, la tentative de la part de la France, de l’Allemagne et de la Russie de bloquer cette offensive militaire contre l’Irak reste une alternative à la guerre. Leur proposition de contrôler et de désarmer Saddam en évitant le recours à la force pourrait être appuyée par une majorité d’États, ce qui éviterait une intervention armée contre l’Irak et donnerait un peu plus de temps afin qu’émerge un projet démocratique assez fort venant de la population irakienne. Parce que, comme le rappelle Raid Fahmi, « pour véritablement venir en aide au peuple irakien, il faut lui donner les moyens de choisir quel sera son avenir et quel système politique lui convient. C’est à lui de faire ces choix, pas aux Américains. » Mais selon Pierre Beaudet, la population irakienne sera en mesure de prendre son avenir en main « quand le reste du monde, les États-Unis pour commencer, acceptera de mettre la question des droits humains au premier plan, y compris au Moyen-Orient ».


DESCRIPTION PHOTO : Selon les rapports des Nations unies, l’embargo économique, imposé à l’Irak depuis la première guerre du Golfe, a provoqué jusqu’à présent 1,5 million de morts dont 650 000 enfants de moins de cinq ans, et 50 % de la population consomment de l’eau contaminée ce qui provoque une augmentation galopante de maladies infectieuses et souvent mortelles.

QUELQUES LIENS INTERNET :

The Institue for Policy Studies  : Centre progressiste d’études des politiques publiques, l’Institut travaille avec les mouvement sociaux depuis plus de 30 ans à forger des politiques viables afin de promouvoir la démocratie, la justice sociale et les droits humains. Retrouvez sur son site Internet un dossier complet sur la crise irakienne (en anglais).

http://www.ips-dc.org/

United for Peace & Justice : Cette coalition regroupent les organisations américaines qui militent contre la guerre en Irak. Au moment de sa fondation en décembre dernier, le réseau comptait 70 organisations (en anglais).

http://www.unitedforpeace.org

Iraq Peace Team : Depuis septembre 2002, des activistes sont allés en Irak pour manifester leur solidarité envers le peuple irakien et pour s’opposer à la guerre contre Bagdad. Consultez les comptes rendus et rapports de mission de l’Équipe pour la paix en Irak sur leur site Internet (en anglais).

http://www.iraqpeaceteam.org


L’international, c’est où ça ?

dimanche 2 mars 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

Le programme de l’Action démocratique du Québec (ADQ) se décline comme suit : économie, fiscalité, développement régional, administration publique, éducation, santé, famille, travail, affaires municipales, environnement, démocratie, justice, culture, avenir du Québec. Il n’y a donc rien sur la politique d’immigration, sur les communautés culturelles, sur les autochtones ?

Ni dans le programme de son parti ni lors de sorties publiques, le chef de l’ADQ n’exprime de préoccupation quant aux questions internationales, jugées pourtant par plusieurs fondamentales, voire incontournables, dans notre société d’aujourd’hui.

En fait, dans le programme du parti, il est seulement écrit que l’ADQ a l’intention de « faire du Québec une société d’accueil où la citoyenneté québécoise est multiculturelle et où la langue française a prépondérance ». Jusque-là, on peut parler d’une affirmation de principe qui ne diverge pas de celles du Parti québécois et du Parti libéral. Ces deux partis ont toutefois élaboré des politiques relatives à l’immigration et à l’intégration des communautés culturelles et autochtones. Pour l’ADQ, la réflexion n’a toujours pas dépassé le stade de l’affirmation.
Mario Dumont a aussi déclaré, à un certain moment, son intention de fermer les délégations du Québec à l’étranger. Il affirmait que ces 26 bureaux et antennes coûtent trop cher, sous-entendant du coup qu’ils ne sont d’aucune utilité.

Le monde se réduit au Québec

Selon Jean-Marc Piotte, professeur de philosophie politique et éthique au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal, « c’est comme si [pour l’ADQ] le monde se réduit au Québec ». M. Piotte a aussi dirigé la toute nouvelle étude À droite toute ! Le programme de l’ADQ expliqué, qui paraît en ce moment chez Hurtubise.

Que nulle part la question des relations et des politiques internationales ne soit mentionnée par les leaders de l’ADQ peut nous en dire long sur la philosophie et l’idéologie de cette formation politique. C’est du moins l’avis de M.Piotte, qui affirme que cette absence est significative pour un parti qui prétend faire les choses différemment, dans un monde de plus en plus mondialisé.

Le politologue est catégorique : l’ADQ est un parti qui défend une politique néolibérale, économiquement de droite. Alors, la mondialisation doit bien l’intéresser ? « Oui, mais pour Mario Dumont c’est simplement un fait que l’on doit accepter, sans plus », répond M. Piotte. Ainsi, encore une fois, le chef de l’ADQ ne développe pas davantage l’analyse.

L’automne dernier, en entrevue à l’émission Maisonneuve à l’écoute sur les ondes de RDI, Mario Dumont déclarait sans sourciller que les politiques néolibérales avaient fait leurs preuves ailleurs, notamment en Nouvelle-Zélande. Pourtant, on sait bien aujourd’hui que les politiques draconiennes imposées par le gouvernement de la Nouvelle-Zélande au cours des années 90 ont pratiquement conduit le pays à la faillite.

Est-ce que Mario Dumont sait où se situe, sur une carte géographique, la Nouvelle-Zélande ?


Objectif Faim Zéro au Brésil

samedi 1er mars 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

Le 30 janvier, le nouveau gouvernement brésilien lançait son ambitieux programme Faim Zéro sur les deux grandes chaînes de télévision du pays. « La faim est aujourd’hui un fléau mondial qui touche des milliards d’êtres humains à travers la planète. Nous, Brésiliens et Brésiliennes, nous avons l’obligation de faire notre part », a alors affirmé le président Luis Inácio Lula da Silva. Ce avec quoi est bien d’accord Frei Betto, l’un des conseillers spéciaux de Faim Zéro, avec qui nous nous sommes entretenue.

Le Brésil est un immense pays qui compte 170 millions d’habitants. Il est l’une des 10 puissances économiques les plus importantes et son système bancaire comme son industrie y sont très développés. Pourtant, « le Brésil est l’un des trois pays au monde où les inégalités sociales sont les plus grandes », rappelait Frei Betto lors de notre rencontre à Porto Alegre dans le cadre du Forum social mondial (FSM) 2003, fin janvier. En effet, 33 % des Brésiliens vivent en dessous du seuil de la pauvreté, soit, selon l’Institut de recherche appliquée en économie (IPEA) du Brésil, 56,9 millions de personnes dont 24,7 millions sont dans l’indigence la plus complète. Ces gens survivent avec moins de deux dollars par jour, et le salaire minimum n’est que de 200 reais par mois, l’équivalent de moins de 100 dollars canadiens.

Un homme libre

Frei Betto (frère Betto), un homme petit et mince aux cheveux gris, âgé de 57 ans, cumule plusieurs responsabilités. Il agit, entre autres, comme conseiller auprès du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre et de l’Union brésilienne des mouvements populaires. Et aujourd’hui, il est l’une des personnes clés du gouvernement du parti des travailleurs (PT) en tant que conseiller spécial de la mise en œuvre du programme Faim Zéro. Un défi incommensurable que se sont lancé Lula et ses ministres.

Frei Betto est un Dominicain qui a consacré sa vie à lutter contre la pauvreté. Dans les années 60, il a été au cœur du mouvement de renouvellement de l’Église catholique et a fait partie du groupe de théologiens qui en Amérique latine ont développé la théorie de la libération. Celle-ci est fondée sur l’idée que la libération commence ici, sur terre, pas seulement au ciel. Et qu’être libre, c’est d’abord se libérer de la pauvreté.

Dans les années 70, sous la dictature des militaires, Frei Betto sera emprisonné et torturé. Il prendra ensuite la porte de l’exil et ne rentrera qu’en 1978 au moment où l’amnistie sera prononcée. Le religieux a aussi participé à la révolution nicaraguayenne et est - peut-être curieusement - un ami personnel de Fidel Castro, avec qui il entretient une correspondance régulière sur la religion et l’existence de Dieu. Des entretiens qui ont d’ailleurs été publiés et traduits en français.

De l’expérience nicaraguayenne, l’homme semble garder un souvenir amer : « Après la défaite qu’a connue le Nicaragua, le gouvernement brésilien ne peut se permettre d’échouer », affirme le religieux d’un ton qui n’autorise aucune discussion. Là-dessus, il rejoint tout à fait le sentiment de Lula qui a aussi affirmé, lors de son discours devant les participants du FSM le 24 janvier, que les Brésiliens n’avaient pas le droit de ne pas réussir.

« Soldats » de la faim

Et de cet air sérieux, calme et posé que l’on connaît bien aux hommes de religion, Frei Betto explique méthodiquement le programme Faim Zéro, étape par étape, comme s’il s’agissait d’une chose naturelle et évidente. Une tâche qui demande certes beaucoup de travail, mais qui n’a aucune raison d’échouer. « Nous ne réinventerons pas la roue, affirme-t-il. Il y a 300 mille personnes qui font déjà ce travail au Brésil : des religieux, des travailleurs communautaires et des agents de la santé au service de l’État. Tous ces gens seront mobilisés pour Faim Zéro. » Mais ce ne sera pas suffisant. C’est pourquoi il sera mis sur pied, parallèlement, un programme de formation de travailleurs communautaires qui viendront grossir les rangs des « soldats » de la faim.

Il ne s’agit pas que de distribuer de la nourriture et de créer une dépendance vis-à-vis de l’État plus grande encore, avertit Frei Betto. Faim Zéro, c’est un programme complexe où formation, soutien aux producteurs locaux, collations scolaires et cartes alimentaires magnétiques se combinent. L’idée est de donner les moyens à tous de se nourrir convenablement trois fois par jour, sans avoir recours à la charité. Ici, le religieux critique fortement la façon de faire traditionnelle de la coopération qui, le plus souvent, n’est que caritative. « Avec Faim Zéro, celui qui reçoit est aussi un agent actif du programme. »

L’aspect éducation et formation prend ici tout son sens.
Le religieux est d’abord un éducateur populaire, et pour lui : « L’alimentation la plus importante, c’est la formation. » Il regrette que les écoles soient fermées après les heures des cours alors qu’on peut utiliser ces établissements les soirs et les fins de semaine pour faire de l’éducation auprès des parents comme des enfants : « L’école doit être un laboratoire pour l’inclusion sociale où l’on apprend qu’un autre monde est possible. »

Déterminés

Bien sûr, la tâche apparaît insurmontable. Le budget de l’État doit composer avec d’importantes limites imposées notamment par les institutions financières internationales. Dans un premier temps, le programme Faim Zéro sera mis en application presque exclusivement dans neuf États du Nord-Est, la région la plus pauvre, touchée par la sécheresse et la famine. Mais Frei Betto comme Lula et les autres membres du PT sont déterminés à aller de l’avant, peu importe le temps et les efforts que cela prendra.
En s’attaquant à la pauvreté, aux inégalités, aux injustices endémiques au Brésil, le gouvernement du PT est convaincu de contribuer à l’« effort de guerre » de la solidarité internationale. Critiquant l’intention des États-Unis d’attaquer l’Irak, le président brésilien Lula a scandé lors du lancement du programme Faim Zéro : « Notre guerre à nous ne provoquera la mort de personnes, mais sauvera des vies. »

France-Isabelle Langlois, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives


L’auteure a participé au FSM au nom d’Alternatives et du journal Le Devoir. Cet article a d’ailleurs été publié dans l’édition du Devoir du samedi 8 février 2003.


TUNISIE

Une répression routinière

samedi 1er mars 2003, par Journaliste tunisien

En Tunisie, les mois se suivent et se ressemblent. La répression dont sont victimes les acteurs de la société civile va crescendo.

Ainsi, en décembre dernier, de nombreuses personnalités (essentiellement des avocats) ont été brutalisées par la police tunisienne. Ces agressions intervenaient quelques jours après le lancement par l’Association internationale de soutien aux prisonniers politiques (AISPP) - non autorisée -, d’une campagne de solidarité avec 23 détenus d’opinion (islamistes) qui vivent « un isolement total » depuis plus de 10 ans, pour certains d’entre eux.

Le même mois, une manifestation de solidarité avec le peuple irakien, à laquelle avait appelé les partis d’opposition, était interdite. Le déploiement policier était tellement impressionnant que des personnalités dissidentes ironisaient sur « la police tunisienne qui, par sa présence massive, transforme les manifestations de l’opposition en un succès populaire ».

Début 2003, la campagne de solidarité avec le journaliste Hamadi Jebali (islamiste, emprisonné depuis 1991) et Zouhaïer Yahyaoui, webmestre du site TUNeZINE, en prison depuis juin 2002 (lire Alternatives, septembre 2002), a permis à l’opposition d’attirer l’attention sur les atteintes à la liberté d’expression en Tunisie. Début février, les différentes démonstrations qui ont eu lieu simultanément en Tunisie, en Europe et au Canada ont offert aux activistes tunisiens l’opportunité de rappeler le cas de centaines de détenus d’opinion - l’AISPP en a dénombré 595 - qui croupissent dans les prisons depuis une décennie.
À la mi-février, la répression perdait son caractère « élitiste » et s’abattait sur des centaines de manifestants qui tentaient d’organiser une marche de solidarité avec le peuple irakien. À l’heure où le journal était sous presse, les confrontations les plus spectaculaires s’étaient déroulées le 16 février à Sfax (270 kilomètres au sud de Tunis) quand les syndicalistes de l’Union générale des travailleurs tunisiens tentaient de suivre le mouvement international d’opposition à la guerre. Ce jour là, une vingtaine de citoyens a été hospitalisée à la suite des violences policières. Certaines informations croisées en provenance de Tunis parlent d’une « rue en état d’ébullition qui, à l’instar des autres rues arabes, risque à tout moment de s’embraser ».

C’est dans ce contexte tendu que le Rassemblement constitutionnel démocratique, parti au pouvoir, se prépare à la tenue, cet été, du « Congrès de l’ambition » au cours duquel il devrait confirmer la candidature, aux élections présidentielles de 2004, du président sortant Ben Ali. À la suite du référendum de mai 2002, entériné à plus de 99 % des voix, cette candidature est désormais légalement possible (voir Alternatives, juin 2002).

Du côté de l’opposition contestataire, deux stratégies semblent se dégager : la première, prônée par le Dr. Moncef Marzouki, président du Congrès pour la république (non reconnu), estime que le pouvoir ne possède ni le droit ni la légitimité d’organiser pareilles élections. Selon Marzouki, une participation équivaudrait à une reconnaissance de fait d’un pouvoir « républico-monarchique ». La seconde tendance, plus pragmatique, est symbolisée par le Parti démocrate progressiste (reconnu, aucun député) qui préconise une participation « malgré l’exclusion imposée par une législation taillée sur mesure ».

Une forte répression policière risque de transformer le sentiment populaire de solidarité avec l’Irak en un ressentiment vis-à-vis des autorités du pays. Vu le contexte international, un tel scénario n’est pas à exclure.

Journaliste tunisien, journal Alternatives.


Une percée politique conjuguée au féminin pluriel

samedi 1er mars 2003, par Dominique JUTRAS

« Avant, les femmes victimes de violence n’osaient pas aller demander de l’aide à la commune. Depuis que j’ai été élue, plusieurs femmes viennent porter plainte contre leur mari », lance fièrement Kol Sokny la nouvelle chef de la commune de Tratch Tong, au Cambodge. Lors des élections locales en février dernier, elle est l’une des femmes cambodgiennes ayant réussi une percée significative dans l’univers très masculin de la politique de ce pays.

À quelques heures de Phnom Pehn, entouré de vastes rizières, le petit village où habite Sokny compte environ 600 habitants. Il n’y a ni électricité, ni eau courante, ni téléphone, et la route la plus proche est à 10 kilomètres. Au Cambodge, 85 % de la population vit dans des villages semblables à celui-ci, regroupés par commune. En février 2002, les Cambodgiens et Cambodgiennes ont voté pour la première fois depuis 30 ans afin d’élire leurs représentants locaux.

Mère de sept enfants, Sokny est l’une des 34 femmes élues chefs de commune, un nombre remarquable si l’on tient compte du fait qu’il n’y avait auparavant que deux femmes à occuper ce poste dans tout le pays. « J’ai décidé de m’engager pour améliorer la situation des femmes dans ma communauté. Mon mari me soutient, c’est très important : sans son appui, je n’aurais pas pu aller faire campagne dans les villages », raconte Sokny.

Avec le soutien de plusieurs agences d’aide internationales dont UNIFEM, USAID et l’ACDI, l’organisation non-gouvernementale (ONG) cambodgienne Women For Prosperity et trois organisations locales de femmes ont entrepris une vaste campagne de sensibilisation pour promouvoir le rôle des femmes dans la démocratie. En prévision des élections municipales, elles ont organisé des ateliers de formation à travers le pays destinés à encourager les femmes à voter et à se porter candidates aux élections. Résultat : 11 853 candidates se sont présentées dans les 1 621 communes du pays, soit 16 % du nombre total de candidats. Sur ce nombre, 977 femmes ont été élues ; la majorité d’entre elles sont mères de famille et n’ont qu’une éducation de niveau primaire.

Dans une société où les hommes occupent les postes de pouvoir, ces résultats laissent entrevoir une percée pour les femmes. « La société [cambodgienne], en général, pense que les femmes sont faibles, qu’elles ne font que suivre les idées et les décisions des hommes. Mais c’est qu’elles n’ont jamais eu l’occasion d’exprimer leurs opinions. Après la formation, c’est incroyable comment l’attitude des femmes a changé. Elles sont conscientes maintenant de leurs droits et savent que si elles se taisent, les hommes vont continuer à décider pour elles », explique Pok Nanda, directrice de Women For Prosperity.

Depuis les premières élections démocratiques parrainées par l’ONU (à travers le programme United Nations Transitional Authority in Cambodia) en 1993, le Cambodge a vu l’émergence d’un grand nombre d’ONG locales qui travaillent à promouvoir la participation des femmes dans la société. Dans l’ensemble, elles sont mieux représentées dans les ONG qu’au gouvernement où il n’y a que deux femmes au sein du cabinet. Plusieurs facteurs contribuent à éloigner les femmes du pouvoir.

Pour en finir avec la tradition

Traditionnellement, le rôle de la femme est de veiller sur les enfants, travailler aux champs et s’occuper de la maison. Aux yeux de la société, il est normal pour un homme d’utiliser la violence pour « discipliner » sa femme et ses enfants. Selon une étude récente, une femme sur quatre est victime de violence domestique.

« Avant, les femmes se taisaient et souffraient en silence, pensant avoir fait quelque chose de mal dans une autre vie pour mériter cela. Maintenant qu’elles sont informées, ce sont elles qui luttent pour éliminer cette violence », commente Pok Nanda. Grâce au travail des ONG de femmes, un projet de loi spécifique à l’égard de la violence domestique a été soumis au Conseil des ministres en décembre 2002 et Mu Sochua, la ministre des Affaires féminines, en a fait son cheval de bataille.

Au Cambodge, la majorité des mariages sont arrangés. Selon une enquête du Cambodia Demographic and Health Survey, 43 % des femmes mariées ont rencontré pour la première fois leur mari le jour de leur mariage et 78 % n’ont eu aucun droit de regard sur le choix de leur futur époux. Le divorce, qui culturellement a toujours une connotation très négative, est très rare. Les lois concernant le mariage, le divorce et la famille sont parmi les sujets abordés aux ateliers de formation destinés aux candidates élues dans les communes. « Souvent, leur principal obstacle, ce sont les hommes.

Étant souvent la seule femme à siéger au conseil, elles doivent être très déterminées pour faire valoir leurs idées. Nous les appuyons en ce sens », ajoute Pok Nanda.
Le mari de Sokny a été soldat. Comme des milliers d’autres, il a été démobilisé après la réinstauration de la démocratie en 1993. Avec leur petit lopin de terre et le commerce du sucre de palme, ils arrivent tout juste à nourrir la famille et à envoyer les enfants à l’école. Courageuse et déterminée, Sokny avoue trouver son rôle de chef de commune parfois difficile. « Il y a 17 villages dans ma commune, je dois souvent marcher des kilomètres pour aller rencontrer les gens. Mais je suis fière d’avoir été élue et j’espère pouvoir améliorer les conditions des femmes de ma communauté. » Grâce à l’appui d’ONG internationales, Women For Prosperity a distribué une centaine de bicyclettes aux femmes chefs de commune afin de faciliter leur travail. La directrice conclue : « Maintenant qu’elles ont été élues, le plus difficile reste à venir. Nous devons leur fournir les ressources et le soutien moral dont elles ont besoin pour continuer. »
Dominique Jutras, collaboration spéciale


Reportage produit en collaboration avec le gouvernement du Canada par l’entremise de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).


Bon baisers de Dakar

samedi 1er mars 2003, par Sophie GOYETTE

PHOTO : Michel Lambert / Alternatives

Il est midi. Le soleil tape sur Dakar, citée voilée de smog. Deux millions d’habitants s’affairent et se battent, conjuguant, pour la plupart, l’existence en mode survie.

Dakar, grande capitale d’Afrique de l’ouest, est une jungle doublée d’un gros village. Une faune compacte et bigarrée cohabite, à la rencontre de deux mondes. Paradoxe exacerbé par l’exode rural : 45 % de la population vivant maintenant en milieu urbain. Boubous traditionnels et Nike, mendiants et Mercedes, porteuses d’eau et hommes d’affaires, étudiants et enfants sortant de l’école coranique évoluent au son des coups de klaxons criards et incessants des taxis, des salutations ad nauseam, ponctués régulièrement d’appels à la prière.

La tolérance religieuse n’est pas un mythe. Les catholiques vont à la Tabaski, tout comme les musulmans fêtent Noël. L’important au Sénégal est de croire, point. Dans cette ville à l’haleine putride et aux trottoirs jonchés de déchets, ce n’est pas la religion qui discrimine. Non, le racisme est plutôt couleur peau. Sénégalais, Libanais et Européens se tolèrent, business et interdépendance obligent. Tout se marchande ici, et on ne fait pas de cadeaux. Ce qui ne choque plus personne, sinon les « toubabs » (touristes blancs) naïfs dans mon genre. Visiblement, tout s’achète dans ce dollarama à ciel ouvert.

Ici, on fantasme l’occident et le mode de vie européen, mais n’en résulte qu’un tiers-monde chic aux allures civilisées. Une société à deux vitesses où l’écart se creuse de plus en plus. Le président Abdoulaye Wade, de passage en Suisse, a prononcé, hier, une allocution visant à encourager l’implantation des technologies numériques en Afrique. Pendant ce temps, le Sénégal croupit au 155e rang en terme d’indice de développement selon le rapport annuel des Nations unies. Chouchou des pays industrialisés et favorisé par le NEPAD (l’acronyme anglais du nouveau plan de développement pour l’Afrique), avec son système de gouvernement somme toute démocratique, sa relative liberté de presse et ses tendances pacifistes en dépit du conflit en Casamance, la France y dépense deux fois plus qu’en Côte-d’Ivoire. Pourtant, jamais le travail et l’exploitation des enfants n’ont été si visibles, l’économie aussi fragile et les emplois dignes de ce nom, permettant d’améliorer son sort, si rares. Quant aux politiques sociales, elles sont quasi-inexistantes et les ONG d’ici et d’ailleurs ne suffisent guère à la demande.
Heureusement, il y a la mer et sa horde de touristes en bermudas. À 150 kilomètres au sud de Dakar, dans l’agglomération de Palemarin, village de pêcheurs reculé et sans électricité, un important consortium doit entamer dès le mois prochain la construction d’un hôtel cinq étoiles... Électricité et emplois sont à prévoir, certes, mais à quel prix ? Cela aura certainement un impact non seulement sur le paysage, mais aussi sur le mode de vie, les traditions, les valeurs…

Bref, la vie dans ce pays ressemble au cérémonial du thé. « Amer comme la mort, doux comme la vie, sucré comme l’amour », dit-on ici. Tout dépend de qui on est et de combien on gagne. Et les Sénégalais boivent leurs contradictions jusqu’à la lie dans cette ville fascinante et insaisissable. Le jour décline et le ciel tourne au mauve pollution. Dakar est maintenant en contre-jour, suspendue entre deux civilisations et pas nécessairement au bout de sa nuit.

Sophie Goyette, stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives, présentement à Dakar, au Sénégal.


Vivre l’occupation au quotidien

samedi 1er mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

Les Territoires occupés connaissent leur pire crise depuis que l’armée israélienne a réoccupé la Cisjordanie et la bande de Gaza, en mars 2002. Au cœur de ce conflit, le peuple palestinien est pris en otage, comme l’ont expliqué Khaula Manson et Nevien Abu Saleem lors de leur passage à Montréal. Deux femmes, une même réalité : l’occupation israélienne, omniprésente dans chaque aspect de leur vie.

« La bande de Gaza est devenue une prison », lance Nevien Abu Saleem, directrice de l’Association générale des femmes palestiniennes et du Centre de formation des femmes dans la partie centre de la bande de Gaza. Avec l’installation de nouveaux postes de contrôle (les fameux checkpoints) et la construction d’un mur de trois mètres de haut qui entoure tout le territoire palestinien, le gouvernement d’Ariel Sharon a considérablement resserré son contrôle sur la bande de Gaza au cours de la dernière année. Le même scénario est en cours en Cisjordanie. « C’est tellement humiliant d’attendre aux checkpoints, de se faire contrôler, explique Nevien. Toute la pression et la peur, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, pendant toute notre vie, c’est énorme... Je n’ai pas les mots pour décrire la situation. »

Selon AFP, 2 245 Palestiniens et 695 Israéliens ont perdu la vie depuis le début de la deuxième Intifada, déclenchée en septembre 2000. Selon le Comité international de la Croix-Rouge, plus de 50 % de la population palestinienne des zones urbaines vit sous le seuil de la pauvreté. Le taux de sans-emploi est de 65 %. « Il n’y a pas de travail, et ceux qui en ont ne peuvent s’y rendre, explique Khaula Manson, directrice générale au ministère des Affaires sociales de l’Autorité palestinienne. Des gens meurent faute d’avoir accès aux services de santé. » Khaula connaît des femmes qui ont dû accoucher dans leurs voitures, bloquées aux checkpoints ; Nevien raconte comment des soldats israéliens ont tiré sur une ambulance. Toutes deux rappellent le couvre-feu à Jénine, imposé après que l’armée israélienne ait rasé la ville, empêchant les résidants de mettre le pied dehors, pendant 120 jours. Khaula est catégorique : « Nous subissons une punition collective, une violation de nos droits humains les plus fondamentaux. C’est une agression contre un peuple désarmé. »

Croire en la paix

Malgré tout, pas question de baisser les bras. « Je crois sincèrement en la paix, affirme Khaula d’une voix douce. C’est la seule façon de vivre ensemble. Lorsque je parle à des Israéliens, je me fais dire : "Comment peux-tu leur parler après tout ce qu’ils nous ont fait ?" Mais il faut dépasser les actes de violence quotidienne, qui détruisent le concept de paix, pour atteindre un niveau d’humanité. »
La seule solution, selon les deux femmes : le retrait des troupes israéliennes des Territoires occupés. « Laissez-nous tranquilles, laissez-nous vivre en paix ! s’exclame Khaula. Toute cette situation pourrait s’arrêter d’un coup s’elles décidaient de se retirer. »

Toutes deux condamnent sévèrement les attentats suicide, mais les expliquent par le désespoir, la haine : « Je suis convaincue que les attentats cesseront le jour où le gouvernement israélien va assouplir l’oppression. Ce qui contribue à faire croître la haine dans le cœur des jeunes Palestiniens, c’est lorsqu’ils apprennent qu’un de leurs camarades de classe s’est fait tuer par un soldat israélien. Ce sont ces mêmes enfants qui vont vouloir se faire sauter une fois devenus adultes. » Mais Nevien tient à ajouter : « Malgré tout, il y a encore beaucoup d’espoir parmi les gens de notre peuple. Plus ils mettent de la pression sur nous, plus nous sommes déterminés. »

Elles appréhendent le déclenchement imminent d’une guerre contre l’Irak. « Nous sommes déjà effrayés et nous savons que la situation va empirer si la guerre se déclenche, explique Khaula. L’attention de la communauté internationale sera tournée vers ce conflit et le gouvernement israélien va en profiter pour durcir ses mesures envers le peuple palestinien. »


DESCRIPTION PHOTO : Dans les Territoires occupés, la violence se vit au quotidien. Les enfants pactisent très tôt avec elle. Comme ce jeune garçon qui tient entre ses mains, avec aisance et le plus naturellement du monde, une arme pourtant mortelle.


Mondialisation

Forums d’avenir, cahier des charges

samedi 1er mars 2003, par Pierre TARTAKOWSKY

PHOTO : Jacinthe Barabé

La fonction du Forum social mondial (FSM) pourra-t-elle se décliner au niveau continental ; pourra-t-elle s’exporter en dehors du Brésil, où la donne unitaire lui préexistait ? La troisième édition du FSM de Porto Alegre, son succès, sa maturation, soulèvent des questions en série.

La première édition de Porto Alegre fut d’abord et avant tout un acte de foi ; la seconde confirma la bonne nouvelle et l’idée qu’il existait - potentiellement - des alternatives à la pensée néolibérale et à la militarisation de la sphère politique. La troisième - tenue à l’ombre de la menace de guerre contre l’Irak - a bénéficié de la victoire électorale de Lula et d’un contexte régional marqué par la situation toujours tragique de l’Argentine et les tensions politiques au Venezuela. La participation, plus élevée encore que l’an passé, l’explosion du nombre de débats, conférences, meetings, la présence notable d’une forte délégation américaine, tout ceci atteste que la vague critique de la mondialisation reste forte et porteuse ; que les Forums, leur principe de rencontre, est bien un facteur dynamisant des énergies et réflexions militantes.

Mais cette troisième année clôt vraisemblablement un cycle pour introduire une nouvelle période, riche de questions et de difficultés nouvelles. La décision de tenir le prochain Forum mondial en Inde illustre d’ailleurs parfaitement cette double dimension.

De toute évidence, il était devenu nécessaire que le forum social quitte Porto Alegre. La répétition n’est pas un facteur de créativité et le monde ne saurait se ramener à un axe euro-brésilien. L’Afrique, l’Asie, une large partie du monde anglo-saxon ne s’y reconnaissent que très partiellement. Enfin, le succès même du forum, sa dimension de masse, aboutit à en modifier la dimension. Ainsi, la Chambre de commerce de Porto Alegre souhaite-t-elle aujourd’hui rejoindre le comité organisateur.

Reste que ce mouvement vers l’Asie risque de ne pas être simple. Au Brésil, l’unité des organisateurs préexistait au forum ; elle en avait été le facteur essentiel de réussite. L’Inde, en revanche, connaît une situation très éclatée et riche des tensions entre organisations sociales et/ou de gauche. Si les mouvements sociaux y sont puissants et divers, ils s’inscrivent dans une double tradition de diversité et de liens avec les organisations politiques. Le forum saura-t-il créer les conditions d’un dialogue fructueux ? Ce sera, en tout cas, un test à échelle continentale.

La croissance des forums interpelle également leur capacité à rester des lieux de rencontres et de mélange. Rien ne serait, en effet, plus stérile que d’aboutir à faire se juxtaposer en un même lieu un forum syndical, un forum parlementaire, un forum associatif, etc. sans que les différentes visions - sociales, écologiques, revendicatives, juridiques - ne se croisent et puissent échanger entre elles. Ce travail de fertilisation réciproque implique des rapports de travail, d’échange, plus réguliers et très clairs.

Ce qui conduit à une autre question : le label forum social est élogieux et la tentation est grande de s’en saisir pour bénéficier de son poids. Péché véniel, sans aucun doute, mais qui a le mérite d’interroger la pertinence du statut de ces Forums. D’un côté, il est exclu qu’ils se transforment en superstructure, organisant l’agenda et les priorités des uns et des autres ; de l’autre, il est clair que, s’ils continuent à s’interdire toute parole officielle, il se trouvera toujours des acteurs pour parler en leur nom.

Fournir un cadre, rester accueillant, élaborer des points de repères pour l’action convergente : ainsi pourrait-on résumer le cahier des charges à tenir. C’est tout à la fois peu et beaucoup, difficile et indispensable si l’on veut que ces Forums soient d’avenir.


Pierre Tartakowsky est rédacteur en chef de la revue française Options et membre fondateur d’Attac France. Cet article a aussi été publié dans Options.

DESCRIPTION PHOTO : Victoire de Lula au deuxième tour des présidentielles brésiliennes cet automne. La tenue du FSM 2003 a été marquée par cette victoire jugée par plusieurs sans précédent dans l’histoire.


La Bolivie, la tête haute

samedi 1er mars 2003, par Melanie TAKEFMAN

Les violentes démonstrations qui ont secoué la Bolivie à la mi-février ne sont pas choses courantes dans l’histoire du pays. La proposition de hausser l’impôt sur le revenu, qui a fait éclater la colère de la population, en février dernier, expose au grand jour l’insatisfaction croissante de la population envers les politiques néolibérales de son gouvernement. La Bolivie, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, résiste tant bien que mal à la domination étrangère.

Lors du Sommet de la ZLÉA, qui s’est déroulé en Équateur en octobre dernier, 34 ministres du Commerce ont convenu de réduire les tarifs douaniers et les subventions à l’agriculture. Les pays les plus pauvres, comme la Bolivie, se sont opposés à ces mesures, qui rendent l’exportation aux États-Unis quasi impossible, tout en menaçant l’économie locale.

Patricia Ugalde est agente de communication à Mujeres en Accion, une organisation qui offre de la formation aux femmes désirant démarrer leur entreprise. Le libre-marché, explique-t-elle, « a amoindri les efforts que nous avons faits pour aider les femmes à faibles revenus à se lancer en affaires. » Un petit producteur de saucisses a récemment fait faillite lorsque des produits argentins similaires mais moins dispendieux ont envahi le marché bolivien.

Mme Ugalde affirme que supporter les petites entreprises est l’une des façons de résister aux imperfections d’un marché mondialisé. Les militants anti-mondialisation demandent aussi un référendum national afin que la population bolivienne se prononce sur la participation de la Bolivie à la ZLÉA.

Scène politique

L’appui populaire important dont jouit Evo Morales, leader du Mouvement socialiste (MAS), premier parti d’opposition en Bolivie, n’est pas sans inquiéter les États-Unis. Depuis que la Bolivie a commencé à produire du coca pour la consommation nord-américaine, dans les années 1960, le gouvernement américain s’est vigoureusement opposé à cette culture. Or, Eva Morales agit aussi comme leader des cocaleros (cultivateurs de coca), qui manifestent pour garder le droit de cultiver cette plante à des fins traditionnelles. En effet, celle-ci est utilisée depuis des siècles par les Andin, pour soulager la faim et la fatigue. Mais elle peut aussi être transformée en cocaïne.

Quelques jours avant les élections de juin 2002, l’ambassadeur américain en Bolivie Manuel Rocha avait déclaré que si Morales était élu président, les États-Unis imposeraient un embargo sur le gaz et les textiles en plus de retirer leur financement pour les projets de développement.

En réponse à la déclaration de l’ambassadeur, Morales a affirmé : « Si les États-Unis veulent le respect, ils doivent d’abord nous respecter, ce qui signifie plus de conditions ou de programmes. Nous ne serons pas isolés. » Cette sortie a servi la campagne électorale de Morales. Le MAS a récolté 20,9 % du vote populaire aux élections du 30 juin 2002, arrivant bon deuxième après le Mouvement révolutionnaire nationaliste qui a recueilli 22,5 % des votes.

Le déclin des multinationales

En 2000, une grève générale a forcé le gouvernement bolivien à briser un contrat avec Betchel Corpration, une compagnie basée à San Francisco qui a mis la main sur le système d’eau public de la ville de Cochabamba. Le prix de l’eau avait augmenté jusqu’à 300 %.

Par conséquent, la compagnie Betchel a poursuivi la Bolivie afin de se faire rembourser les 25 millions de dollars perdus dans l’investissement, via une division de la Banque mondiale. Une coalition formée de 41 pays ont contesté la poursuite et en juillet 2000, la ville de San Francisco a ordonnée à Betchel de retirer sa requête. Malgré tous ces efforts, le litige n’est toujours pas réglé.

Une autre victoire importante est la fermeture de tous les restaurants McDonald’s en novembre dernier. Les Boliviens ont eu des réactions partagées : plusieurs personnes ont perdu leur emploi, mais McDonald’s était aussi considéré par plusieurs comme « un élément étranger à la culture de notre pays », selon l’éditorialiste du Boliviapress, qui rappelle que la multinationale importait la plupart de sa nourriture.

Augmentation des impôts

La proposition d’augmenter l’impôts sur le revenu, qui a déclenché les violents incidents de février dernier, vise à diminuer la dette de la Bolivie, évaluée à 4 millions de dollars US. Les policiers, qui ont déclenché la révolte, étaient doublement insultés puisqu’ils se sont vus refuser une augmentation salariale de 40 %. Ces mesures sont considérées par plusieurs comme le résultat de l’application des programmes d’ajustement structurel (PAS), politiques de restructuration de l’économie à saveur néolibérale, imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) aux pays du Sud.

Les soulèvements ont causé une onde de choc dans tout le pays, jusqu’au bureau du président Goni Sanchez de Lozada. Le leader de l’opposition, Evo Morales, de concert avec plusieurs citoyens, a demandé sa démission. Le 15 février dernier, le président s’engageait à « écouter la population » et promettait, afin de réduire la dette, de diminuer le nombre de ministères et de donner une partie de son salaire aux orphelins et aux aînés. Même si les derniers développements semblent encourageants aux yeux des Boliviens, peu de gens s’attendent à des actions concrètes.

Les Boliviens auront démontré qu’ils ne veulent pas servir des intérêts économiques étrangers et qu’ils sont prêts à se battre pour conserver leur autonomie. C’est ainsi que l’on pouvait récemment lire dans un éditorial du quotidien El Diaro : « Le nouveau budget national doit […] respecter notre souveraineté et ne doit pas être élaboré au détriment des plus démunis. »

Melanie Takefman, collaboration spéciale


L’auteure revient d’un séjour en Bolivie où elle a travaillé avec une ONG locale.


Les femmes au Maroc

Éduquer sans trop déranger

samedi 1er mars 2003, par Annie RICHER

« Déplorable ! » C’est le qualificatif utilisé par Samira El Bannani, cofondatrice de l’association Troisième millénaire pour le développement et la protection de l’enfance, pour décrire la condition féminine au Maroc.

Malgré toute la publicité faite autour de l’apparition des femmes à des postes importants au sein de l’administration marocaine, il semble que la situation qui prévaut ne soit pas des plus roses. Plaidoyer d’une militante lucide.
Lorsqu’elle évoque la situation des femmes dans son pays, Samira El Bannani s’enflamme : « Être une femme au Maroc se résume à composer avec la violence physique, psychologique, culturelle et politique. » À l’heure où le pays en démord avec la montée de l’islamisme, la jeune militante n’hésite pas à défendre haut et fort ce constat.

Mais toutes les femmes ne vivent pas les mêmes réalités. Les citadines des grandes métropoles ont assurément l’avantage d’une société plus informée qui entrouvre tranquillement la porte aux Marocaines. Malgré tout, le bilan n’est guère reluisant : le taux déjà élevé de divorces et le nombre impressionnant de plaintes relatives aux pensions alimentaires ne cessent d’augmenter d’année en année. Or, la Moudaouana (Code du statut personnel), seul texte qui régit les relations maritales depuis 1957, s’inspire directement de la charia, la loi religieuse musulmane. Aussi bien dire que le droit matrimonial demeure celui des hommes.

Quant aux femmes en milieu rural, leur situation est tout autre. Les Marocaines restent sous le joug du mari ou sous celui du père, des frères et des oncles. Recluses dans leur village, il est impensable pour les quelques-unes scolarisées de se rendre en ville afin de poursuivre leurs études ou de chercher un emploi ; les traditions l’interdisent et leur dépendance économique les en empêche.
Le portrait paraît consternant, mais cela ne décourage pas Mme El Bannani. Il y a trois ans, elle fondait avec trois autres alcolytes l’association Troisième millénaire pour le développement et la protection de l’enfance, basée à Er-Rachidia, dans le sud-est marocain, à la porte du désert et près de la frontière algérienne. Leur programme d’action s’adresse spécifiquement aux femmes de la région.

« Nous avons instauré des centres d’écoute, raconte la jeune militante. Nous devons d’abord sortir les femmes de leur mutisme. Il faut les convaincre qu’elles ont le droit de s’exprimer ! » Et ces initiatives fonctionnent bien. Petit à petit, les Marocaines lèvent le voile sur leurs problèmes - violence conjugale, maladies graves, MTS et autres - et en apprennent davantage sur leurs droits. Mais Samira El Bannani doit jouer de subtilité lorsqu’elle s’adresse à ces femmes souvent très religieuses : ces dernières pourraient prendre peur et faire volte-face. Elle utilise donc l’outil qu’elle-même, pourtant, décrie : le Coran. « Je leur mentionne que le Coran veut le bien-être des femmes, qu’il interdit la violence. » Cette stratégie, qui pourrait s’intituler « éduquer sans trop déranger » se veut aussi un moyen de prévenir la furie des hommes.

Quant aux mesures gouvernementales en matière d’aide à la condition féminine, Mme El Bannani y va d’un sérieux bémol : « Que vont donner des campagnes d’alphabétisation et de sensibilisation à des femmes qui n’ont ni argent ni permission du mari pour prendre un bus afin de se rendre à l’hôpital pour y recevoir des soins ? »

Mais plus encore : « On doit donner à la femme marocaine un statut social et des responsabilités, conclut Mme El Bannani. À Er-Rachidia, on ne trouve aucune femme élue aux élections communales ou parlementaires ni dans aucun poste de responsabilités ! On doit briser la relation homme-femme dans laquelle seuls les hommes ont la parole. C’est l’avenir des femmes, des enfants, des familles, enfin, c’est l’avenir du Maroc qui est en jeu ! »

Annie Richer, stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives, présentement au Maroc.


DESCRIPTION PHOTO : Le 12 mars 2000, à Rabat, la capitale du royaume du Maroc, les asssociations de femmes ont symboliquement fait valoir leurs droits dans la rue. C’était à l’occasion de la Marche mondiale des femmes 2000.


L’Europe face à la guerre

samedi 1er mars 2003, par ALTERNATIVES

Position de la population

PAYS % POSITION FACE À LA GUERRE
Allemagne 71 % Soutient le gouvernement dans son refus d’engager une intervention militaire
Autriche 49 % Favorable à la guerre, pour renverser le régime de Saddam Hussein
Belique 84 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Bulgarie 81 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Danemark 53 % Pour la guerre avec l’aval de l’ONU
Espagne 91 % Contre la guerre
France 77 % Contre la guerre
Grèce 88 % Contre la guerre
Hongrie 82 % Contre la guerre
Irlande 68 % Contre la guerre
Italie 61 % Contre la guerre
Norvège 90 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Pays-Bas 80 % Contre la guerre
Pologne 72 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Portugal 65 % Contre la guerre
Rép. tchèque 65 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Roumanie 70 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Royaume-Uni 90 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Slovaquie 57 % Contre la guerre
Suède 50 % Contre la guerre
Suisse 83 % Contre la guerre sans l’aval de l’ONU
Turquie 94 % Contre la guerre

Source : Le Monde, 14 février 2003


Renforcer le mouvement social en Afghanistan

samedi 1er mars 2003, par ALTERNATIVES

PHOTO : Catherine Pappas

Le projet d’Alternatives en Afghanistan vise à consolider le mouvement social afghan en offrant un appui institutionnel aux organisations locales et en encourageant une meilleure utilisation des médias par les membres de la société civile afghane afin de promouvoir une culture de la paix, du dialogue et du respect des différences.

L’Afghanistan compte parmi les pays les plus épuisés par les guerres, les sécheresses répétées et la pauvreté. Les huit ans de combat contre les soviétiques suivis de 13 années de conflit intérieur ont exténué la population et exacerbé les rivalités ethniques.

Plusieurs facteurs externes attisent depuis longtemps les tensions ethniques et religieuses et ont fragilisé la traditionnelle coopération entre les différents groupes qui constituent la mosaïque afghane. Depuis la guerre qui a suivi les incidents du 11 septembre, la situation interethnique s’est davantage complexifiée et le pays s’est enlisé dans des luttes claniques entre des chefs de guerre rivaux. Aujourd’hui, la cohabitation des multiples ethnies au sein du pays demeure précaire.

Au cours de l’année 2003, Alternatives et ses partenaires locaux, regroupés dans le réseau Afghan Peace and Democracy Act, organiseront une série de formations, de séminaires et de rencontres pour faciliter le processus de réhabilitation, de reconstruction et de réconciliation du pays. Par ailleurs, ils mettront sur pied un portail Internet pour la société civile afghane, un centre multimédia et produiront plusieurs publications, dont un journal pour la paix qui sera distribué dans les écoles afghanes.


La faute aux féministes

samedi 1er mars 2003, par Ariane ÉMOND

Par les temps qui courent, le féminisme souffre du syndrome de Toronto. Il est bien difficile à aimer à haute voix ! Comme jamais, il est devenu chic de soutenir que le mouvement des femmes est franchement off, qu’il a fait son temps, que ses gains ont été é-nor-mes et qu’ils ont causé, par ricochet, pas mal de dommages collatéraux !

Donc out le féminisme, cette bébelle « d’intégristes » comme je l’ai entendu, devenu dans la bouche de certains détracteurs (des deux sexes) pas loin d’un danger public. Qui n’a pas entendu les dérives intellectuelles des derniers mois refiler aux femmes et aux féministes une bonne part de la responsabilité de l’augmentation du décrochage scolaire, des suicides masculins, de la baisse de natalité, de « la déroute des sexes » ? Et j’en passe... Les problèmes sociaux ne sont pas les problèmes d’un sexe ou de l’autre. Ils sont les problèmes d’une société justement, en transition, en réorganisation, en évolution. Sans blague, tout compte fait, le féminisme aurait causé plus de tort que de bien ? Faudrait pas charrier. Relisons les livres d’histoire des années 50 - 60 pour nous rappeler d’où l’on vient.

Les réflexions obtuses mènent nulle part sinon à la méfiance et au ressentiment. Quand je dis qu’il y a une parenté entre le mouvement des femmes et Toronto, la ville qu’on aime haïr d’un bout à l’autre du pays, vous me suivez ? Je parle d’une relation d’amour-haine qui s’exprime souvent par une petitesse intellectuelle, de la mauvaise foi, un manque de repères historiques et de vision politique. Le mouvement des femmes a rebrassé les cartes des relations amoureuses et conjugales, et ça a fait mal. On ne touche pas au privé ni à l’intimité impunément. Une partie du ressac vient de là. Blessure d’amour et d’orgueil.

La piètre cote d’amour du féminisme me fait penser aussi au mauvais parti qu’on fait aux garderies à 5 $. Incroyable de voir là aussi qu’on réduit ce fleuron de l’économie sociale, ce joyau de politique sociale à... son manque de places... C’est ce qu’on entend sans arrêt. Il y avait 58 000 places il y a 5 ans, (après 30 ans de luttes populaires et féministes, soit dit en passant...) il y en a 124 000 aujourd’hui. Il y en aura 200 000 dans trois ou quatre ans si l’ADQ ne prend pas le pouvoir... Jamais il n’y en a eu autant de places de qualité pour les enfants en garderie. Faut toujours bien former les éducatrices et construire les installations...! On vient de partout pour étudier le modèle, du Canada, des USA, de l’Europe...

On a beaucoup de mal à réfléchir sans faire de procès. Mais demandons-nous à qui ça sert de discréditer avec autant de force un mouvement aux mille facettes qui a redonné des ailes à tant de gens ?

Ariane Émond, billetiste, Alternatives


L’auteure est également scénariste et collaboratrice à la Gazette des femmes.


The Cool Crooners of Bulawayo

Blue Sky

samedi 1er mars 2003, par Daphnée DION-VIENS

« Malgré la guerre, la misère, la maladie, la corruption, le cynisme et l’indifférence, il y a toujours un coin de ciel bleu quelque part. » (extrait de Blue Sky)

Dans les années 50, au cœur de l’Afrique, sur les hauts plateaux du Zimbabwe, de jeunes garçons se sont pris de passion pour le jazz. Jusqu’à ne plus avoir d’autre rêve que de devenir chanteurs. Mais les turbulences d’un long combat pour l’indépendance mettent le Zimbabwe à feu et à sang. Plusieurs rejoignent les rangs des nationalistes noirs et sont ensuite emprisonnés jusqu’en 1980, quand sonne enfin l’indépendance du Zimbabwe.

C’est au début des années 90 que les vieux amis d’enfance décident de faire revivre leur musique, qui prend racine dans le Mbaqanga, le jazz des ghettos noirs, mêlant les sons venus d’Occident aux rythmes et aux chants traditionnels africains, d’origine Ndebele. C’est la naissance des Cools Crooners de Bulawayo, du nom du township où ils ont grandi.

L’optimisme et l’enthousiasme africain se mêlent à ces quatre voix en parfaite harmonie pour créer un répertoire doux, rythmé, festif. Malgré leur âge, le chant est pour ces compères toujours synonyme de plaisir, et Blue Sky en est la preuve.


Poésie

Lignes aériennes

De l’écrivain québécois Pierre Nepveu

samedi 1er mars 2003, par Martin JALBERT

La construction d’un aéroport en milieu agricole entraîne l’expropriation d’un territoire démesurément trop grand et le déplacement de toute une population rurale. Après deux décennies d’activités, la gigantesque installation est abandonnée : l’ensemble des vols retourne progressivement à l’ancien aéroport, à proximité de la grande ville. C’est de cette monumentale erreur technocratique et gouvernementale - qu’est l’histoire de l’Aéroport de Mirabel, au nord de Montréal - que s’inspire Lignes aériennes de l’auteur Pierre Nepveu.

La structure ternaire du recueil évoque l’aller et le retour d’un homme quittant la ville un matin pour faire un bref séjour au pays du désastre, au milieu d’une nature friable où rien ne se passe, dans un territoire inoccupé à « l’horizon sans pointes ni dentelles » où « un silence intégral fut décrété » et que traversent parfois des animaux égarés, des « fantômes de feux follets » et de mondes déracinés.

Ce séjour s’avère en outre un voyage dans le temps, où parleront aussi l’arpenteur fédéral de 1969 et la femme de ménage de l’aéroport vide. Les pages de Lignes aériennes sont traversées par une déchirante mélancolie et par une colère souterraine et ligneuse devant l’absurde, le « néant qui avait la folie des grandeurs » et ce vide créé par le trait technocrate effaçant du décor un monde familier plein de vies antérieures, les sous-bois de l’enfance et les coffres secrets. Les poèmes contiennent une puissance d’évocation qui, à l’image du ravage, emporte tout ensemble les multiples dérangements : l’exode des familles et des paroisses, « la mise aux enchères / des outils et des restes de vie », « l’évidement des bas-côtés et des cuisines d’été », le déplacement docile « des pierres qui dormaient dans les murs », les « plaintes de tracteurs attelés au vide » et la charrue poussant « devant elle » « des rouleaux de fantômes blancs ». La beauté de nombreux passages est d’autant plus bouleversante qu’elle sourd d’« une souffrance sans nom et sans visage / dans un monde de causalités folles / et d’explications sans substance ».

Lignes aériennes, de Pierre Nepveu, est une œuvre saisissante qui rappelle que c’est parfois la beauté qui l’emporte, en la faveur des héritiers que nous sommes, sur la bêtise humaine.


LIGNES AÉRIENNES, de Pierre Nepveu, Montréal, Éditions du Noroît, 2002, 112 pages.


Atlas

L’Atlas de l’alimentation dans le monde

Des professeurs britanniques Erik Milstone et Tim Lang

samedi 1er mars 2003, par Christian BOLDUC

L’Atlas de l’alimentation dans le monde dresse le portrait de la chaîne agroalimentaire mondiale et met en évidence ses contradictions : famine et surproduction, innovations technologiques et intoxication alimentaire, etc. Aux dires des deux auteurs, ce projet cherche également à montrer « comment la chaîne alimentaire est affectée par les décisions de l’OMC, les politiques agricoles nationales, les désastres écologiques et les changements de modes de vie. »

À la lecture des premières pages, un constat semble s’imposer : on produit suffisamment de nourriture pour rassasier les six milliards d’êtres humains. Comment alors expliquer le problème de la faim dans le monde ? Les divers éléments abordés dans les pages suivantes permettent de voir qu’il existe une véritable dichotomie entre les logiques alimentaire et économique des pays producteurs. En effet, dans ces pays augmentent simultanément les famines des populations locales et l’augmentation des exportations de nourriture vers les pays riches. En se basant sur de nombreuses statistiques, cet atlas montre comment le système alimentaire mondial n’est pas viable autant sur le plan économique que politique, social et environnemental.

Que dire de la sécurité alimentaire... Heureusement, ce livre ne dresse pas qu’un tableau noir de la situation. Il présente aussi d’autres possibilités à la situation actuelle dont le commerce équitable, l’agriculture biologique et urbaine, etc.

Cet ouvrage gagne facilement le pari de ses auteurs en abordant l’alimentation par de nombreux thèmes connexes et regroupés au sein de cinq parties : les problèmes contemporains, l’agriculture, le commerce et transformation, distribution et consommation. La cinquième partie regroupe des tableaux synoptiques des pays du monde.
Les principales qualités de ce livre, autres que la grande pertinence de son propos, sont la division des idées en de très courts textes ainsi que ses très nombreuses illustrations couleur. Les cartes sont faciles à comprendre, assez grandes et non surchargées d’information. Cet atlas est un excellent outil pédagogique permettant une bonne compréhension des enjeux liés à l’alimentation. Un must pour tous ceux qui veulent comprendre, et connaître, ce qui se trouve dans leurs assiettes.


L’ATLAS DE L’ALIMENTATION DANS LE MONDE, d’Erik Milstone et Tim Lang, Paris, Éditions autrement, collection « Atlas/Monde », 2003, 128 pages.


Essai

Réflexions sur le terrorisme

d’Albert Camus, avec la contribution de Jacqueline Levi-Valensi, Antoine Garapon et Denis Salas

samedi 1er mars 2003, par Francis BOUCHER

« La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu’il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu’on peut. » Albert Camus

Pour l’auteur de La peste, la violence ne devrait pas s’exercer sans limites, aussi ténues soient-elles. Le personnage de Kaliayev, dans la pièce de théâtre Les justes, est l’archétype de ceux que Camus appelle les « meurtriers délicats ». Ce révolutionnaire russe, qui a vraiment existé, refusera de lancer une bombe sur la calèche du grand-duc parce que ses deux neveux sont également à bord. Pour Kaliayev, la limite au terrorisme est atteinte : il n’assassinera pas d’innocents.
Témoin des événements violents qui secouent l’Algérie qui l’a vu naître, Albert Camus ne cessera tout au long de sa vie de plaider pour le dialogue et la compréhension mutuelle entre les communautés française et algérienne.

Renvoyant dos à dos terroristes et forces de l’ordre, Camus appelle ses compatriotes à réfléchir à la fois sur les causes et les conséquences de la dialectique terrorisme-répression.

Camus n’est pas sans savoir que le terrorisme pousse sur le terreau fertile du désespoir. Réfléchir aux causes du terrorisme peut éviter de commettre de graves erreurs. L’une d’entre elles est, selon Camus, de tenir responsables collectivement des peuples entiers pour les agissements de quelques-uns. Cette répression, aussi aveugle qu’imbécile, écrit Camus, ne peut mener qu’à une surenchère entre les crimes. De quoi faire réfléchir les plus chauds partisans de la guerre au terrorisme...

Les textes de ce recueil proviennent d’ouvrages et d’éditoriaux écrits entre 1943 et 1958. Il comprend de larges extraits d’œuvres majeures de Camus dont Les Justes, L’Homme révolté et Lettres à un ami allemand. Commentés et mis en contexte, ces textes nous permettent d’apprécier l’unité de la pensée de l’écrivain français ainsi que la fidélité dont il a su faire preuve à l’égard de ses engagements. En somme, Réflexions sur le terrorisme constitue une véritable leçon de lucidité et d’humanisme à l’heure où le son des tambours guerriers se fait de plus en plus fort.


RÉFLEXIONS SUR LE TERRORISME, d’Albert Camus, avec la contribution de Jacqueline Levi-Valensi, Antoine Garapon et Denis Salas, Saint-Amand-Montrond, Édition Nicolas Philippe, 2002, 249 pages.


Roman

Les hirondelles de Kaboul

De l’auteur algérien Yasmina Khadra

samedi 1er mars 2003, par Catherine Pappas

Les hirondelles de Kaboul porte un regard féroce sur cette dérive impitoyable des êtres vers la folie et la barbarie. À travers une écriture lyrique, mais sans excès, Yasmina Khadra décrit un monde « en état de décomposition avancée ». Kaboul suffocante, livrée aux corbeaux, où « les prières s’émiettent dans la furie des mitrailles » et où le rire est devenu péché. Avec ce roman, son dixième, l’auteur quitte son Algérie natale pour imaginer une histoire d’amour impossible au pays des taliban.

Yasmina Khadra est sensible aux parfums des femmes. Pourtant, derrière ce pseudonyme féminin se cache Mohammed Moulessehoules, ancien militaire algérien qui, à sa retraite, s’est consacré à l’écriture afin de dénoncer les atrocités commises dans son propre pays au nom d’Allah. le Canada lui a refusé l’octroi d’un visa cet automne, alors qu’il devait participer au Salon du livre de Montréal, à l’invitation du Consulat français.

Au fil des pages, au milieu de l’enfer, surgissent des personnages complexes, en quête de liberté : il y a d’un côté Atiq Shawquat, un ancien combattant devenu geôlier, et son épouse Mussarat, droite et courageuse mais atteinte d’une maladie incurable. Puis, il y a Mohsen et la belle Zunaira. Couple bourgeois, éduqué et libéral, qui s’accroche à l’amour comme pour échapper à la folie et donner un sens à leur existence.

Mais peut-on réellement se protéger contre cette folie qui nous guette ? Un jour, sur la place de Kaboul, une prostituée est lapidée. Parmi une foule qui réclame du sang, Mohsen, malgré lui, revendique son droit d’être « aux premières loges » afin de « regarder de près périr la bête immonde ». Yasmina Khadra signe une fable noire, ténébreuse, à la fois effroyable et sublime, où « personne ne croit au miracle des pluies, aux féeries du printemps, encore moins aux aurores d’un lendemain clément ». Où « les hommes sont devenus fous » et « ont tourné le dos au jour pour faire face à la nuit ». Servie par une construction narrative fort habile où s’entrelacent et se heurtent les destins des protagonistes, l’intrigue nous tient en haleine jusqu’à la dernière page. On souhaiterait une lueur d’espoir, un souffle nouveau, un réconfort. Mais rien. Les hirondelles de Kaboul se sont dispersées dans le « ballet des missiles » et la chaleur pousse même les corbeaux au suicide.


LES HIRONDELLES DE KABOUL, de Yasmina Khadra, Éditions Julliard, 2002, 187 pages.


Filmer... et aimer !

samedi 1er mars 2003, par Eza PAVENTI

À 19 ans, la cinéaste Anaïs Barbeau Lavalette s’est acheté un billet d’avion en direction du Honduras. Elle a travaillé là-bas pendant un an dans un bidonville où elle a monté une version du Petit Prince avec 12 enfants. « C’est à partir de ce moment que j’ai saisi l’importance de l’engagement social pour moi. »

De retour au pays, elle a complété ses études à l’Institut national de l’image et du son (INIS) avant de reprendre la route pour sa grande « Odyssée », une aventure que les lecteurs de La Presse ont pu suivre chaque semaine à travers les textes impressionnistes de la jeune cinéaste. Dans Internet, de courts films racontant son expérience ont été diffusés sur le site Silence on court !

Au cours de son périple, ses pas l’ont menée dans différents pays où elle a vécu d’autres rencontres plus brèves, mais tout aussi marquantes. Sa caméra est devenue le témoin privilégié de scènes quotidiennes souvent intenses, des moments qu’elle a dû condenser dans des reportages de quatre minutes et dix secondes, qui ont été diffusés en Europe. « Heureusement, j’ai décidé d’entreprendre un projet de long métrage à partir des images tournées au cours de ce long voyage ; sinon, je serais restée avec la frustration de ne pas être allée assez en profondeur. » Anaïs compare cette expérience à des sauts de puces. « Au cours de la dernière année, j’ai plongé dans le monde comme jamais. J’ai fait 10 voyages dans les pays où l’on retrouve les plus gros bobos du monde. [...] Maintenant, je dois construire à partir de ce que j’ai appris. »

Du témoin au relais

Anaïs n’a pas tardé, à son retour, à trouver un moyen de s’investir plus concrètement auprès des enfants défavorisés. Avec l’aide de son ami Arnaud Bouquet, elle a élaboré le projet RELAIS, qui implique des jeunes provenant de cinq pays différents : l’Inde, le Congo, la Palestine, le Brésil et le Québec. En ce moment, des enfants de la rue ou issus de familles pauvres participent à des ateliers de théâtre, donnés par des bénévoles dans chacun des pays respectifs.

La jeune cinéaste compte ensuite apprendre aux participants les rudiments du cinéma afin que chaque groupe réalise une courte fiction. Les Québécois commenceront et ils enverront leur œuvre aux Brésiliens, qui poursuivront l’histoire de leurs homologues et ainsi de suite. Durant le processus de création, Anaïs filmera les jeunes pendant une vingtaine de jours afin de capter des moments de leur quotidien et quelques-unes de leurs réflexions.

Le film des enfants sera intégré au documentaire de la jeune femme. Ce projet en développement, qui est encore à l’étape de la recherche, a amené la cinéaste engagée à constater que les enfants les plus pauvres ne vivent pas nécessairement à l’autre bout de la planète. « Il a fallu que je fasse le tour du monde pour me rendre compte que la pauvreté est à côté de chez moi. » Selon Anaïs, les enfants défavorisés d’ici sont probablement ceux qui auront le plus de difficulté à s’en sortir, même si d’un point de vue matériel, ils ne sont pas aussi démunis que les autres. « C’est une misère cachée entre quatre murs. La plupart des gens ne sont pas conscients de son existence. »

« Cas par cas »

Comment faire pour aider nos petits Québécois ? D’abord, il faut médiatiser le problème, selon Anaïs, qui croit aussi que l’on peut changer les choses, en faisant du « cas par cas ». Dernièrement, elle est devenue la grande sœur de Geneviève, une enfant de 12 ans qui habite le quartier Hochelaga. « C’est comme si je me rattrape pour tous les autres enfants que j’ai laissé tomber. C’est difficile d’arriver dans un pays, de filmer et de repartir. Geneviève habite à 15 minutes de chez moi en métro. Je peux tout lui donner, elle est à côté. Tout ce que je fais, c’est l’aimer. Notre relation est vraie et c’est réconfortant. »

À 24 ans, Anaïs a déjà énormément filmé et voyagé. Elle a gardé des amis à travers le monde qui lui permettent de rester en contact avec une autre réalité, une autre façon de voir les choses. La jeune femme raconte avec émotion le moment où elle est allée retrouver les enfants du bidonville, au Honduras, trois ans après la représentation du Petit Prince. Elle les a retracés un par un, en allant cogner aux portes. Et comment la cinéaste réussit-elle à combler à la fois son besoin d’aider les autres et sa passion pour le cinéma ? Anaïs répond avec un sourire : « J’aimerais être vraiment convaincue que c’est utile de faire des films. Je ne le suis pas complètement... Une chose est certaine. Je ne veux plus filmer pour montrer, je veux filmer pour construire. »

Eza Paventi, journal Alternatives


DESCRIPTION PHOTO : Anaïs Barbeau Lavalette lors du tournage du film Les mots bleus, qu’elle a produit et réalisé dans le cadre de ses études à l’Institut national de l’image et du son (INIS).


McDo à la sauce syndicale

Maxime, McDuff et McDo... La récidive d’un réalisateur engagé

samedi 1er mars 2003, par Julie GODEFROY

Quand un réalisateur au long court débarque dans le monde plastifié du gigantissime « Mc » de la « mal-bouffe », la croisade est lancée. Pour la seconde fois, la caméra du très engagé Magnus Isacsson a suivi une tentative de syndicalisation d’un restaurant McDonald’s de Montréal. Deux années de tournage, deux années de lutte. Maxime, McDuff et McDo pose un regard intimiste sur un combat joué d’avance...

Août 2000, derrière le comptoir d’un restaurant McDonald’s de la rue Peel à Montréal, sous les casquettes jaune et rouge de Maxime Cromp et Pascal McDuff, deux jeunes étudiants comme tant d’autres, une idée vient de naître... « un syndicat pour le restaurant ! » Les deux employés modèles décident de soutenir le regard cynique du clown Ronald, et se transforment en enfants terribles de la famille modèle du burger. La grogne se répand au-dessus des fourneaux et la Centrale des syndicats nationaux (CSN) vient leur crier solidarité. Il s’agirait du premier McDonald’s syndiqué en Amérique du Nord. La dissidence fait tache d’huile et peu à peu, tous les médias se ruent sur l’affaire du McDo de la rue Peel. Maxime et Pascal, avec toute la fougue de leurs 17 ans, se lancent en campagne : « On veut un syndicat, pas un employé du mois ! » Ils font signer les adhésions, fomentent les manifestations.

Au milieu de la foule de journalistes, une caméra se ballade. Derrière elle, le cinéaste indépendant Magnus Isacsson suit les débuts de l’histoire sans se faire remarquer. Cette lutte-là, il la connaît. Deux ans plus tôt, il signait Un syndicat avec ça ?, documentaire sur une tentative de syndicalisation d’un restaurant McDonald’s à Saint-Hubert, qui s’était soldée par sa fermeture. Cette fois encore, Magnus repart au front. « Parce que cette fois j’y croyais, confie-t-il. Il sne pouvaient pas refaire deux fois le même coup. Leur syndicat, ils allaient l’avoir, j’en étais sûr. »

Une jeunesse militante

Au fur et à mesure, l’exaltation de la presse retombe, mais le cinéaste reste et s’engage. Les deux jeunes le reconnaissent, l’accueillent dans leur camp. Alors, une histoire parallèle se profile devant l’objectif. Au-delà du combat syndical, c’est le visage de la jeunesse qui se dessine. « J’ai d’abord pensé faire un film sur une bataille contre ce symbole des multinationales, témoigne le réalisateur. Et puis, ensuite, j’ai voulu montrer ce qui se passait quand la jeunesse s’activait. Avec mes précédents documentaires, Le Nouvel habit de l’Empereur, Opération SalAMI ou Vue du Sommet, je proposais un aperçu plus général sur les mouvements antimondialisation. Mais ici, je me suis vraiment penché sur la personnalité des jeunes. Je crois que c’est un beau témoignage sur cette nouvelle génération de militants, qui vient combler un vide. »
La petite épine dans le pied du géant McDo commence à irriter, le dialogue se durcit. Malgré les mises en garde, les abandons de camarades moins tenaces, et la lassitude qui les guette, le duo persévère et découvre, à travers l’outil Internet, des encouragements aux quatre coins du monde (www.mcspotlight.org). Novembre 2000, le syndicat CSN du McDonald’s de la rue Peel est accrédité officiellement. Victoire ? McDo riposte, sape le moral, et lance même à leur trousse toute une troupe d’antisyndicalistes plutôt virulents. Août 2001, le propriétaire de l’établissement, Michel Marchand, met la clef dans la porte. Estocade finale. Le soir même, Pascal démissionne... il souhaite tourner la page, vivre autre chose. Pas si facile le militantisme. Maxime s’accroche, ce combat, il s’y est fondu et ne lâchera pas. Magnus, lui, éteint sa caméra, son film est fini.

Trois ans de tournage à Saint-Hubert, deux ans pour Maxime, McDuff et McDo. Vis-à-vis du leader mondial de la restauration rapide, Magnus Isacsson a pris son temps. Dans les cuisines de Magnus, on fait du sur mesure, on mitonne lentement des sujets savoureux. Enfin, quand le chef le juge prêt... il convie le public et sert un repas intime, mais qui a du corps, et en l’occurrence, laisse un petit goût d’amertume.

Julie Godefoy, collaboration spéciale


On peut se procurer le documentaire en écrivant à filmsenvue@qc.aira.com ou en appelant à Films en vue au (514) 276-9556. Pour plus d’information sur les précédentes réalisations de Magnus Isacsson : http://www.socialdoc.net.
Maxime, McDuff et McDo sera diffusé le 2 mars 2003 à la Cinémathèque québécoise à Montréal à 17 h 20, et le 6 mars 2003 à Télé-Québec à 20 h.


Entrevue avec Vivian Barbot, présidente de la Fédération des femmes du québec

Un parcours sinueux

samedi 1er mars 2003, par Marie-Paule BERTHIAUME

« Ma mère rappelle souvent que nous n’avons qu’une vie à vivre et qu’il faut la vivre debout ! », lance d’entrée de jeu, Vivian Barbot, première présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) issue d’une minorité visible. Cette Haïtienne d’origine a vécu l’exil avant d’immigrer au Québec.

Originaire de la ville de Saint-Marc, Vivian quitte son île à l’âge de 16 ans pour aller étudier en Suisse. Elle tente par la suite de poursuivre ses études en France mais elle ne peut obtenir les autorisations nécessaires en raison des troubles politiques qui secouent Haïti. Après une brève visite aux États-Unis, la jeune femme retourne en Haïti. « C’est là que les choses se sont vraiment gâtées », raconte-t-elle.

La famille Barbot est alors recherchée par la milice haïtienne. Son père, Clément, représentait une figure d’opposition au régime du dictateur Duvalier, et ses convictions ont causé sa perte. Ses proches ont été contraints à l’exil, puisque le régime Duvalier rendait responsable la famille entière en cas d’activisme politique chez l’un de ses membres.

« La liberté individuelle était complètement niée dans ce régime », souligne la présidente de la FFQ. La famille Barbot restera donc presque deux ans à l’Ambassade d’Argentine. « Ils nous disaient qu’on ne partirait jamais. […] Nous étions prisonniers » confie-t-elle. Quitter Haïti était devenu leur seule porte de sortie.

« Quand on voyage, […] on a toujours un port d’attache, explique-t-elle, tandis que lorsqu’on part en exil, on perd cela [le retour à sa terre natale] ». Elle déplore cependant que certains immigrants vivent toute leur vie en fonction de ce port d’attache : « C’est comme s’ils mettaient leur vie entre parenthèse. Ils ne vivent pas le présent, ce qui les empêche de s’intégrer. »

Rencontre avec le Québec

Quelque temps après son arrivée en Argentine, Vivian se fiance avec un touriste québécois, qui est maintenant son mari. Ils reviennent tous deux au Québec, au moment où Montréal accueille des gens de partout lors de l’Exposition universelle de 1967. Entourée de son mari et de nouveaux amis, Vivian s’implique et s’épanouie dans son nouveau pays.

Après avoir pris sa retraite de l’enseignement, Vivian Barbot posait, en 2001, sa candidature à la présidence de la FFQ. Auparavant vice-présidente de l’organisation, elle s’est faite élire par acclamation, le 3 juin 2001. Vivian Barbot continue depuis le travail entamé par sa prédécesseur, la très respectée Françoise David, en s’impliquant dans les dossiers concernant la pauvreté et la violence faite aux femmes.

Pour l’instant, la présidente de la FFQ continue sa lutte pour la condition des femmes mais aussi, pour l’intégration des immigrants et immigrantes à la société québécoise. Elle se dit très heureuse d’être un symbole d’espoir pour le mouvement immigrant au Québec et elle encourage les gens victimes de racisme à « se tenir debout ». « Une personne raciste, c’est quelqu’un qui en veut à [la couleur de] ma peau, explique-t-elle. C’est souvent des gens qui ne connaissent pas l’histoire… Je compte beaucoup sur l’éducation pour promouvoir des façons de vivre ensemble. Au bout d’un certain temps, la population arrivera à développer des liens d’amitié qui vont traverser la vie. » Elle invite chacun et chacune à en apprendre davantage sur le travail qui peut être réalisé dans le cadre de la Journée mondiale de la femme, le 8 mars prochain.

Marie-Paule Berthiaume, collaboration spéciale


Travailleurs du sexe aux barricades

samedi 1er mars 2003, par Sara COLLIN

« La société doit accepter que l’industrie du sexe est une réalité, et évoluer à partir de là », nous dit Jenn Clamen, organisatrice du Festival pour les droits des travailleurs du sexe, qui s’est déroulé à Montréal au cours de la troisième semaine de février.

Plusieurs discussions qui ont eu lieu au cours du festival ont tourné autour de la décriminalisation du travail sexuel. « La décriminalisation est le but ultime des groupes de défense des droits des travailleurs du sexe », explique Jenn Clamen qui est aussi engagée au sein de la Coalition pour les droits des travailleurs du sexe. Celle-ci a travaillé pendant deux ans à Londres, où elle a réussi à mettre sur pied un Syndicat pour les travailleurs du sexe. Forte de son succès, elle s’est établie à Montréal, déterminée à faire la même chose ici. Il y aurait déjà six ou sept syndicats du même genre à travers le monde, nous apprend la jeune femme.

Karina Bravo, une Équatorienne, a quant à elle été invitée à participer au festival afin de servir d’inspiration. Celle-ci se bat depuis 1982 dans son pays, contre la discrimination du gouvernement et la répression policière. Des années de lutte qui ont fini par servir à quelque chose. Aujourd’hui, Karina participe aux négociations destinées à l’élaboration d’une nouvelle loi qui fera en sorte de changer la constitution. Si ces négociations réussissent, le gouvernement reconnaîtra alors l’industrie du sexe comme légitime et le code du travail s’appliquera aussi aux travailleurs du sexe. Ce que Karina Bravo a réussi à accomplir chez elle, c’est là le souhait le plus cher de nombreux travailleurs du sexe chez nous.

Du harcèlement à la violence

Sauf dans le contexte de maisons closes, qui sont interdites - en être propriétaire ou y travailler est illégal - en principe, au Canada, le travail sexuel n’est pas criminalisé. Mais dans la réalité, la majorité des travailleurs du sexe doivent régulièrement faire face au harcèlement des autorités policières : contravention pour des infractions mineures telles flânage ou avoir traversé à une intersection alors que le feu était rouge, etc. « Tout le monde a les mêmes droits, s’insurge Valérie Bouchard, qui fait aussi partie de l’organisation du festival. Mais l’application que font les policiers de la loi est différente selon que vous soyez un travailleur du sexe ou non. » Sur ce, Jenn Clamen insiste : « Les droits des citoyens doivent aussi s’appliquer aux travailleurs du sexe, qui par certaines personnes à Montréal ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière. Elles ne leur reconnaissent pas de droit parce qu’ils sont dans la rue et vendent du sexe. »

Mirha-Soleil Ross, un transsexuel producteur de vidéos, acteur et militant qui habite maintenant Toronto, ne croit pas que la violence soit inhérente à l’industrie du sexe. Elle affirme que celle-ci doit être perçue à l’intérieur du contexte plus large de l’ensemble de la société qui est elle-même violente. Prenant part à une discussion au cours du festival, elle a demandé : « Pourquoi la violence serait reliée au sexe alors qu’il y a un échange d’argent ? » La travailleuse du sexe ne nie pas pour autant qu’il y ait de la violence dans le travail sexuel, évoquant même quelques-unes de ses propres expériences. Mais elle refuse d’admettre que cela puisse être intrinsèque à la nature du commerce sexuel. Plusieurs fois, a-t-elle répété, la violence que confrontent les prostitués est de nature raciste, xénophobe ou homophobe.

Images et attitudes divergeantes

Mirha-Soleil Ross a aussi critiqué le fait que les prostituées et autres travailleuses du sexe sont toujours représentées comme de pauvres femmes abusées, forcées de vivre du sexe alors qu’elles ne le veulent pas. Pour elle, il s’agit d’un portrait injuste qui nie le fait que certains travailleurs du sexe auraient fait le choix de vivre de ce commerce. « Ainsi, même si les féministes et les travailleurs sociaux disent vouloir aider les prostituées, leur objectif à long terme est d’éliminer toute forme de travail sexuel. » Une attitude qui selon elle ne fait que renforcer la vison tronquée que l’on se fait du travail sexuel qui ne peut être une forme légitime de travail.

Au Québec, les groupes féministes défendent majoritairement la décriminalisation de la prostitution, sans pour autant défendre la prostitution, et encore moins la banaliser. Ils ne sont pas toujours d’accord avec l’analyse de Mirha-Soleil Ross, mais s’entendent avec elle pour dire que les droits des prostitués doivent être protégés par la loi au même titre que tout autre citoyen.

Sara Collin, collaboration spéciale


DESCRIPTION PHOTO : Jenn Clamen, membre de la Coalition pour les droits des travailleurs du sexe, lors de la soirée Histoire du Red Light, qui s’est déroulée dans le cadre du festival.

CREDIT PHOTO : Coalition pour les droits des travailleurs du sexe


Plus de démocratie, plus de femmes

samedi 1er mars 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

Lors de la fin de semaine du 22 février ont eu lieu les États généraux du Québec sur la réforme des institutions démocratiques. Quatre-vingt-dix pour cent des 825 citoyens qui y ont participé ont répondu « oui » à un nouveau mode de scrutin proportionnel, 74 % se sont exprimés en faveur de l’adoption de mesures incitatives facilitant l’accès des femmes à l’arène politique, et 65 % en faveur de l’instauration de mesures semblables pour les communautés culturelles. Ce qui n’est pas pour déplaire à plusieurs féministes qui revendiquent déjà ces réformes afin d’augmenter la participation des femmes en politique.

Après plusieurs dizaines d’années de militantisme féministe, les femmes dressent un bilan mitigé de leurs percées en politique. « Il y a une certaine progression, mais elle ne se fait pas rapidement », affirme Nicole Brais de la Commission femmes et ville, et professeure à l’Université Laval de Québec. Elle est du même avis que Chantal Maillé, professeure à l’Université Concordia au programme Women’s Studies : les femmes sont sous-représentées sur la scène politique et des mesures plus strictes sont nécessaires afin de renverser la tendance.

L’Assemblée nationale du Québec ne compte que 33 femmes sur 125 députés, soit une représentation féminine de 26 %. Des pays comme le Danemark, la Suède, la Norvège et l’Islande comptent aujourd’hui plus du tiers de femmes parmi leurs élus. Dans tous ces pays, les partis politiques, de leur plein gré, ont adopté des mesures favorisant la participation des femmes en politique, explique Chantal Maillé. En 2000, c’était au tour de la France d’adopter une loi sur la parité, qui oblige les partis à présenter 50 % de femmes parmi leurs candidats lors des élections communales. Et sans les obliger à en faire autant lors des législatives, elle les incite fortement, en les pénalisant financièrement si tel n’est pas le cas. Résultat : lors des premières élections municipales françaises, à la suite de l’adoption de cette loi, 47,5 % des conseillers municipaux élus étaient des femmes, pour l’ensemble des villes de plus de 3 500 habitants, contre 21,9 % auparavant.

Oui à la parité

Les deux professeures, Chantal Maillé et Nicole Brais, sont en faveur de l’adoption d’une telle loi au Québec, même si elles émettent quelques avertissements. Nicole Brais prévient que cette mesure « permettra un bon quantitatif, pas nécessairement qualitatif. Mais c’est un constat que l’on peut aussi faire chez les hommes. » Par ailleurs, ajoute-t-elle, une combinaison de réformes et de mesures incitatives est nécessaire. Ainsi, les deux femmes disent oui à une loi sur la parité des sexes mais aussi à des mesures en faveur de la participation et de l’inclusion des autres groupes marginalisés, telles les communautés culturelles. Le scrutin proportionnel est en ce sens une avenue privilégiée par l’une et l’autre, ce qui permettrait « de donner une place aux partis marginaux », commente Nicole Brais.

De son côté, Chantal Maillé dit ne pas être d’accord avec les arguments des féministes dites « paritaristes » en France, mais croit tout de même que la parité est préférable au statu quo, même si elle représente une solution imparfaite. Ce qu’elle reproche au projet français de parité est le fait « qu’il trouve ses fondements dans un féminisme incapable d’intégrer une vision du social qui conjugue à la fois le genre et d’autres appartenances. »
Elles rappellent aussi que les femmes, pas plus que les hommes, ne représentent un bloc monolithique, soit l’ensemble de la communauté femmes. Elles n’ont pas toutes les mêmes idées, ne défendent pas toutes les mêmes intérêts, n’ont pas nécessairement une même analyse d’un même sujet. D’où l’importance d’une plus grande représentation tant des femmes que des autres groupes jusqu’ici exclus du jeu politique officiel. En ce sens, « la représentation proportionnelle permettrait une plus grande démocratie, laissant plus de place aux petits partis en assurant une meilleure traduction des votes en sièges », commente Chantal Maillé, qui rappelle, qu’encore aujourd’hui, les hommes politiques sont très majoritairement blancs, hétérosexuels, de la classe moyenne et ont fait des études supérieures.

En marge

Pour ces deux femmes, il ne fait pas de doute que la sous-représentation des femmes en politique n’est aucunement liée à des facteurs dits intrinsèques, relevant de la nature des femmes ou de leur éducation. Les institutions telles qu’elles existent et le système créent par leurs mécanismes cette exclusion et confinent tous les autres groupes de la société à œuvrer à la marge, à l’intérieur d’associations et de groupes militants et revendicatifs où les femmes sont très présentes et très actives. C’est ce qu’a pu constater Chantal Maillé dans son étude sur la participation des femmes dans les débats constitutionnels : Cherchez la femme. Trente ans de débats constitutionnels au Québec.

Pourquoi est-il si nécessaire, alors, que les femmes soient plus nombreuses parmi les élus ? Nicole Brais répond sans hésiter : « Parce qu’on ne peut que constater les limites du pouvoir de la société civile. La Marche mondiale des femmes 2000 en est un bon exemple. Le gouvernement n’a véritablement donné suite à aucune des revendications. »


CHERCHEZ LA FEMME. TRENTE ANS DE DÉBATS CONSTITUTIONNELS, de Chantal Maillé, Montréal, Éditions du remue-méninges, 2002, 205 pages.

DESCRIPTION PHOTO : Madeleine Parent (à gauche), organisatrice syndicale au Québec et au Canada pendant plusieurs années, en compagnie de Anne Latendresse, militante de longue date. Si les femmes sont toujours peu présentes sur la scène politique, elles sont nombeuses dans les organisations œuvrant à la marge.


Privatiser l’eau, mais à quel prix ?

samedi 1er mars 2003, par Karine PROJEAN

Depuis quelques années, citoyens, artistes et groupes communautaires se mobilisent contre l’éventuelle privatisation de l’eau au Québec. Plusieurs compagnies font des pieds et des mains pour obtenir les contrats de construction et d’entretien des aqueducs, ce qui risque d’entraîner la hausse des tarifs à l’utilisation.

La coalition Eau Secours ! milite pour une gestion responsable de l’eau. Ses efforts ont servi à empêcher la privatisation des infrastructures de l’eau à Montréal, la main mise de la multinationale Danone Aquaterra sur l’eau souterraine qui dessert les municipalités de Franklin, Canton Lochaber et La Patrie, et l’acquisition de la nappe phréatique de Barnston-Ouest, petite ville des Cantons-de-l’Est, par la compagnie Aqueterra.

C’est à partir de 1993 que le dossier de la privatisation de l’eau a vu le jour à Montréal. La Ville, sous l’administration Doré, a demandé à la Lyonnaise des Eaux, la Générale des eaux et SNC-Lavalin/des Saur d’étudier le dossier de la gestion de l’eau par la métropole. Sous l’administration Bourque, Montréal a fait un pas de plus en admettant vouloir remettre en totalité ou en partie la gestion de l’eau à des entreprises privées.

Un an après l’élection du maire Gérald Tremblay, l’administration municipale ne peut toujours pas répondre à cette question : qui doit s’occuper de l’eau et des égouts dans la nouvelle ville fusionnée de Montréal ? Alan DeSousa, responsable du dossier au comité exécutif de la Ville de Montréal, déclarait à La Presse en novembre dernier : « Nous écartons toute idée de privatisation de l’eau. Mais il faut se servir de la technologie qui est dans le privé ».

Puisque le gouvernement québécois a sabré dans ses dépenses au cours des 20 dernières années, les municipalités affirment qu’elles n’ont pas les ressources financières nécessaires au bon entretien des usines d’épuration d’eau. Le secteur privé, quant à lui, offre aux municipalités de construire ou de financer les usines ou les systèmes d’aqueducs.

Selon Steven Shrybman, avocat réputé en matière de commerce et d’environnement, « [les ententes commerciales] favorisent et protègent les droits des investisseurs étrangers de préférence aux droits des citoyens à un environnement sain et durable ».
André Bouthillier, président de la coalition Eau Secours ! croit que l’eau doit d’abord être déclarée bien commun de l’humanité. Selon lui, un organisme public composé d’élus doit s’occuper du nettoyage et de la distribution de l’eau. Il affirme aussi qu’on ne doit pas marchander l’eau, indispensable à toute source de vie.

Politique nationale de l’eau

Le gouvernement québécois a déposé en décembre dernier sa Politique nationale de l’eau à l’Assemblée nationale. Cette politique établit un système de redevances qui obligera l’utilisateur-payeur (ou le pollueur-payeur, en l’occurrence les industries) à rembourser les dommages causés à l’environnement. Selon certaines analyses, les mesures toucheraient d’abord les entreprises qui prélèvent l’eau de qualité pour la mettre en bouteille. La Coalition Eau Secours ! demande le dépôt d’une loi-cadre dès la prochaine session parlementaire afin de concrétiser les mesures annoncées dans la politique. Selon M. Bouthillier, « si ce ne sont pas les péquistes qui passent au pouvoir [lors des prochaines élections], il n’y aura pas de politique de l’eau », affirmant du même coup que les autres partis ne se préoccupent pas de cette problématique, étant davantage portés vers la privatisation des services publics.

Le président d’Eau Secours ! craint pour l’avenir de l’eau au Québec. Il rappelle qu’il s’agit d’une situation très complexe et qu’on ne sait toujours pas si la science sera assez avancée pour éventuellement nettoyer l’eau de tous ses produits chimiques. La bataille de l’eau ne fait que commencer.

Karine Projean, collaboration spéciale