Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Les courriels de Salma

jeudi 5 février 2009

Extraits de courriels écrits par Salma Ahmed à ses amis. Elle a 23 ans et vit à Gaza.

28 décembre 2008

Chers amis,

C’est le deuxième jour du massacre qu’Israël lance à Gaza. Je vous assure que chacun à Gaza attend le moment de sa mort, comme personne ne sait s’il va mourir ou rester encore vivant.
Hier, j’étais chez moi avec mon petit frère et ma petite soeur qui étaient en train de se préparer pour aller à école. J’arrive pas à oublier ces bruits de bombardements très forts, ça fait deux ans je n’ai pas entendu ces bruits. Ça fait peur, c’est horrible.

Mon frère et ma soeur ont commencé à pleurer surtout quand nous avons vu la fumée des sites bombardés très près de chez nous et pleins d’hélicoptères et de F16 dans le ciel. Maman était au marché, papa était chez ma grand-mère malade et mes autres frères au travail et à l’université. J’ai essayé d’appeler ma mère, mon père et mes frères, mais il n’y avait pas de réseau. Et notre voisine n’arrête pas de crier, car son fils aîné est allé à son collège, qui est près des bombardements, un quart d’heure avant ces événements ! C’est terrible de vivre ces moments surtout qu’on n’a pas d’électricité pour savoir ce qui se passe autour de nous. Vous n’avez pas vu les oiseaux quand ils se sont enfuits, c’est triste... même notre chat avait peur.

Quand on s’est regroupés chez nous, chacun a commencé à raconter les histoires tristes :
-  Mon cousin, qui a 12 ans, était au collège juste à côté d’un site bombardé. Il a vu, comme tous ses collègues, le sang des martyrs et des blessés. Il a eu peur, et dès qu’il entend les bruits des avions, il se cache en pleurant et en criant. Mon oncle nous a appelés à deux heures du matin pour demander à mon père quoi faire pour cet enfant qui n’arrive pas à dormir.
-  Un jeune de 22 ans était dans un des sites bombardés. Tous ses amis ont été tués, il a crié et a frappé ses joues de voir ces images... et encore beaucoup d’histoires...

La nuit dernière a passé si lourdement et si lentement, personne n’a pu dormir.

En écrivant en ce moment, je ne veux pas dire que la situation est plus calme, au contraire. Elle est pire. Le ciel est plein de F16 et d’hélicoptères.
L’armée israélienne n’a pas arrêté de bombarder partout à chaque moment. Je vous écris maintenant, car je ne sais pas si j’aurai l’occasion de le faire après !!

2 janvier 2009

Chers amis,

Je ne sais pas comment commencer aujourd’hui, pas parce qu’il n’y a rien à dire, mais parce qu’il y a tellement de choses à dire. Je sais très bien, comme tous les Palestiniens, que c’est notre destin, mais est-ce qu’il faut rester silencieux devant ce qui arrive ? À mon avis, NON, c’est pour ça que je vous écris, pour vous décrire ce qui se passe ici franchement, pour vous dire la vérité que vous ne connaissez pas à cause de vos médias, et pour que vous fassiez quelque chose pour la victoire de la justice, car je sais très bien que vous aimez la justice.

Dès que je suis née, je vis en guerre. Quand je me rappelle mon enfance, je vois l’armée israélienne entrer dans notre maison dans un camp des réfugiés palestiniens au nord de Gaza. À l’âge de 10 ans, j’étais hyper contente, comme tous les enfants palestiniens, de voir cette armée israélienne sortir de Gaza, elle qui nous a fait tellement peur et en même temps habitué à vivre la peur et la guerre. Voilà, on va vivre en paix. Six ans ont passé, presque rien a changé pour un enfant, des Israéliens sont partis de Gaza, des Palestiniens sont revenus à Gaza au lieu de ces Israéliens !! En 2000, à l’âge de 16 ans, la guerre recommence, nos rêves se détruisent. On va vivre encore la guerre, c’est horrible. Pourquoi on n’a pas le droit de vivre et de rêver comme les autres ?

En 2006, mon voyage en France, je retrouve la paix, mais la vraie paix. Je suis dans un monde où il n’y a pas de contrôle, pas de check points, pas d’avions militaires, la mer est grande et vaste...tout est beau !! C’est le monde dont tous les Palestiniens rêvent. Mais je suis toujours inquiète pour ma famille, ma famille me manque. Je ne peux pas rentrer chez moi, quand je veux ou quand j’en ai besoin. Les frontières sont toujours fermées. J’ai le droit de voyager partout en Europe, mais pas chez moi. En 2008, je rentre chez moi, je vis le blocus, les coupures d’électricité, le manque de gaz et d’eau, le manque de liberté. Fin 2008-début 2009, je suis sous les roquettes et les bombardements des Israéliens.

Malgré cette vie très dure et difficile, je ne porte pas dans mon cœur que l’amour et la paix, mais je cherche la justice.

J’ai reçu vos réponses. Je dois vous remercier de ce soutien et de cette solidarité, et je vous assure que votre défense de cette cause veut dire votre liberté, car vous êtes pour la justice et la vérité. Quelques-uns m’ont posé la question, « pourquoi tu vis toute cette souffrance, pourquoi toi ? Pourquoi tu n’es pas restée ici ? » Je vous réponds  : c’est parce que je suis Palestinienne et je suis fière de l’être. Je suis née ici et je veux vivre ou mourir ici à côté de ma famille. C’est un destin. Mais j’ai quand même le droit d’y vivre en paix et en dignité.

Aujourd’hui, mes mains tremblent en écrivant ces mots !! Cet après-midi, en allant à la mosquée pour faire la prière, mon père a été blessé quand les Israéliens ont bombardé un endroit très près de chez nous. Il a refusé d’aller à l’hôpital pour laisser des places aux autres qui en auront besoin plus que lui. Ces bombardements ont fait la maison trembler très fort et ont fait tomber les verres et les verriers de plusieurs armoires chez nous. Je vous le dis, pas seulement pour partager ma tristesse, mais aussi pour vous assurer qu’Israël bombarde partout et n’importe comment, chacun est ciblé à Gaza.

Je suis convaincue que celui qui demande sa liberté et sa dignité doit payer cher, mais on est dans un monde qui fait tout au nom de la démocratie. C’est triste de voir les médias et beaucoup de gens rester silencieux devant ces actions et ces raids inacceptables. Mon stylo, mes prières, mes larmes et vous êtes ma seule arme dans cette guerre. Mon stylo ne s’arrête pas de vous écrire la vérité, rien que la vérité, mes prières et me larmes continuent, et VOUS, aidez-nous, aidez la justice s’il vous plaît !!

5 janvier 2009

Je pleure quand je vois mes nièces vivre la même enfance que moi. Elles posent tout le temps des questions autour de ce qui se passe chez nous ces jours-ci. Ma nièce qui a cinq ans voulait dessiner. Elle a dessiné des fleurs et des animaux, quand elle a entendu les bruits des bombardements qui ne s’arrêtent presque pas, elle a décidé de dessiner un soldat israélien. Heureusement, elle ne les a jamais vus. Elle m’a demandé comment ils étaient. J’ai dit «  imagine-les ». Elle m’a dit « j’imagine qu’ils ne sont pas beaux ». Elle a dessiné un soldat comme un monstre portant ses armes, et elle m’a dit « nous, nous aimons tout le monde. Pourquoi ces soldats ne nous aiment pas ? Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux ? Pourquoi ils détruisent nos maisons ? Pourquoi ils ne nous laissent pas jouer ? »

19 janvier 2009

Chers amis,

Enfin, je vous écris sans entendre les bombardements. C’est un jour spécial, je n’arrive pas à croire que la guerre est déjà finie et qu’on reprend notre vie normale !! Quand je suis sortie pour la première fois depuis trois semaines, je me suis sentie comme un petit enfant qui vient de commencer à marcher et qui sort pour la première fois de toute sa vie !! Alors, il a peur de marcher tout seul dans les rues et entre les voitures !!

C’est vrai !! Je suis contente de pouvoir sortir, reprendre mon travail, dormir et voir les gens !! En même temps, je suis triste de voir la destruction, de sentir les odeurs des morts et de voir les gens qui pleurent leurs proches et leurs maisons !! Les gens sont choqués. Ils disent que c’est une nouvelle catastrophe. Ça nous rappelle 1948, des quartiers complets sont disparus. Les gens ne reconnaissent plus les frontières de leurs maisons disparues !
Il manque encore d’électricité, d’eau, de gaz et de nourriture.

Je veux bien vous remercier, tous, de votre soutien qui m’a rendue forte et courageuse !! J’espère que vous n’oubliez pas la cause palestinienne et que vous nous aidez à trouver la justice qu’on cherche. Gaza est mon coeur, ma vie, mon amour et mon destin !!!


Pour lire la totalité des courriels de Salma  : www.alternatives.ca/article4418.html


Enlèvement mystérieux de diplomates canadiens au Niger

Des réponses à même les questions...

lundi 2 février 2009, par Alain Deneault

Le contexte « mystérieux » dans lequel ont disparu deux diplomates canadiens, Robert Fowler et Louis Guay, au Niger à la mi-décembre, soulève des questions qui comportent elles-mêmes beaucoup d’éléments de réponse sur les répercussions de la présence canadienne en Afrique.

Quatre renseignements ne font pas de doute : avant d’être manifestement enlevés, les Canadiens se sont rendus aux bureaux de la minière canadienne Semafo au Mont Samira, dans l’ouest du pays. Ils étaient mandatés au Niger par l’Organisation des Nations Unies (ONU) comme intermédiaires dans le conflit qui oppose la minorité touareg au pouvoir central. L’ONU n’assurait toutefois pas leur sécurité et ignorait jusqu’à l’existence de leur déplacement vers la Semafo. Une troisième personne compte également au nombre des disparus.

Le questionnement porte autant sur les justifications de cette présence que sur les auteurs de cette prise d’otages. L’ONU a contredit la version du gouvernement nigérien, qui attribuait le passage de MM. Fowler et Guay à des cérémonies protocolaires. Les mandataires devaient au contraire contribuer à régler « tous les problèmes humanitaires » de la région de même que « le conflit avec la rébellion touareg », une minorité nomade inscrite depuis longtemps en faux contre le pouvoir central et les sociétés privées qu’il appuie. Mais anonymement, un officiel nigérien a expliqué par des « affaires personnelles » la visite de M. Fowler au Niger...

Ces interrogations sur cette visite auprès de la minière Semafo sont embarrassantes, parce qu’elles placent les mandataires canadiens dans une position difficile à défendre politiquement, quel que soit l’angle sous lequel on l’analyse. Ou bien MM. Fowler et Guay remplissaient effectivement leur mission de l’ONU, et ont donc entrepris des discussions secrètes avec la société minière aux fins de la résolution du conflit mettant aux prises les Touaregs avec les sociétés minières, ce qui fait ni plus ni moins de la société canadienne un acteur politique occulte dans la région (et non plus une simple entreprise commerciale) ; ou bien les deux diplomates n’agissaient pas au nom de l’ONU et utilisaient donc leur mandat formel comme écran, à des fins occultes ou personnelles. Dans les deux cas de figure, quelque chose échappe radicalement aux logiques formelles.

Un diplomate affairiste ou un homme d’affaires diplomate ?

Ayant conseillé les premiers ministres Trudeau, Turner, Mulroney, Chrétien, Martin et Harper sur des questions diplomatiques, Robert Fowler est présenté comme le « Monsieur Afrique » de la politique étrangère canadienne.

C’est flanqué de Louis Guay qu’il s’est envolé au Niger sous l’égide de l’ONU. Ce choix n’est pas insignifiant. Quand cet ancien ambassadeur du Canada au Gabon ne travaille pas au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, il passe au domaine privé, que ce soit pour l’entreprise montréalaise Sofati au Cameroun ou pour la minière vancouvéroise Placer Dome en République dominicaine. Le mandat que Placer Dome confie à Louis Guay entre 1996 et 1999 consiste à convaincre le gouvernement dominicain de privatiser l’important gisement de Pueblo Viejo à son profit. L’entente qui a suivi en 2001 entre cette société et le gouvernement a été sévèrement critiquée par des groupes environnementaux et syndicaux.

Pourquoi, au Niger, Robert Fowler a-t-il tenu à se rendre à la mine aurifère de Samira que gèrent conjointement les canadiennes Semafo et Etruscan, de surcroît à l’insu de l’ONU ? Pourquoi était-il accompagné de celui que le président-directeur général de Semafo, Benoît LaSalle, appelle familièrement « Louis  » ? Au dire de M. LaSalle : pour constater le « succès canadien » que représente cette aventure en terre nigérienne.

Ce préjugé favorable envers la présence canadienne ne fait pas l’unanimité. Semafo et Etruscan sont âprement critiquées au Niger. On les accuse si vivement de piller les ressources du pays que le gouvernement nigérien a dû mettre sur pied une commission d’enquête à leur sujet, laquelle a en effet conclu à l’absence de corrélation entre la quantité d’or produite et les retombées pour le pays. L’amertume est d’autant plus grande que cette exploitation pollue abondamment et bouleverse les habitudes sociales des populations.

Du reste, les initiatives de Semafo pour le développement dans la région servent en priorité ses seuls intérêts, comme ce barrage qu’elle construit en Guinée-Conakry essentiellement pour alimenter en énergie des sociétés minières de la région.

Semafo entend maintenant exploiter l’uranium au Niger. La seule annonce de cette intention avait fait monter son titre boursier en flèche en 2007. Elle fait ainsi concurrence au Niger à la française Avera, déjà engagée dans une lutte contre un conglomérat d’entreprises énergétiques canadiennes. (VOIR ENCADRÉ).

Les Touaregs livrent une « bataille de l’uranium »

Dans ce contexte, les mouvements rebelles touaregs font explicitement état d’une « bataille de l’uranium ». On les soupçonne donc d’être responsables de l’enlèvement, bien qu’ils soient généralement absents de la zone précise où il aurait eu lieu. Les Touaregs disputent au gouvernement central le contrôle des ressources. Leur communauté avoisine le Mont Samira. Dans le contexte postcolonial, les acteurs africains n’ont d’autre choix que de s’interposer par la force devant les sociétés privées attirées par des gisements de toute sorte. On les voit ensuite se rendre complices, au détour de ristournes et autres bakchichs, de l’exploitation éhontée des ressources du continent. L’apparition de gouvernements corrompus, seigneurs de guerre locaux, mouvements de libération ethniques et rebelles sécessionnistes résulte systématiquement de cette logique. Les sociétés canadiennes qui se prêtent de gré ou de force à ce jeu ont donc à assumer une responsabilité historique quant à l’évolution des conflits armés sur le continent. Les civils font les frais de cette exploitation structurelle. Les citoyens canadiens se découvrent complices de ces méfaits, leur épargne se trouvant placée dans ces sociétés cotées en bourse à Toronto.

Pour résoudre le « mystère » de cet enlèvement, tous les coupables potentiels ont été évoqués : les Touaregs, le gouvernement nigérien lui-même, les sociétés minières française et canadienne qui se livrent une rude concurrence ou encore l’incontournable et toujours bien commode Al-Qaïda...

D’aucuns admettent que ces différents récits relèvent de conjectures. L’intérêt réside toutefois ailleurs, à savoir dans le postulat implicite de toutes ces questions sur l’existence du pillage occidental en Afrique et les répercussions aveugles qui s’abattent sur le continent.

ENCADRÉ

Une guerre commerciale franco-canadienne ?

Le National Post de Toronto lorgne du côté de la « French Connection » pour expliquer l’enlèvement des diplomates Robert Fowler et Louis Guay. La société française Avera, bien implantée au Niger, verrait d’un mauvais œil que des Canadiens s’affairent à témoigner de ses activités décriées par les Touaregs. Le Figaro renchérit depuis Paris : Avera cherche à décrocher un contrat énergétique d’envergure en Ontario en février prochain, et on soupçonne Queen’s Park et Ottawa de mettre tout en œuvre pour favoriser les Canadiens en lice, soit Énergie atomique du Canada limité (EACL) et ses fournisseurs ontariens au détriment de la française. Si Avera décrochait le contrat, elle s’approvisionnerait en uranium au Niger. Le Canada a donc intérêt à dépeindre ses activités nigériennes de façon critique pour justifier son élimination. Il est aussi plausible que le développement de la filière uranium par l’entreprise canadienne Semafo au Niger soit lié aux projets d’EACL.

Pour sa part, le jour même de la disparition des deux Canadiens, la concurrente Avera annonçait son intention d’investir 1,6 milliard de dollars dans la mine d’uranium d’Imouraren pour en faire le plus grand projet industriel minier du pays.


L’auteur est postdoctorant à l’UQAM et coauteur de Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique (Écosociété, 2008).


Dossier : science et démocratie

Recherche en danger

lundi 2 février 2009, par Cécile Sabourin

Au Québec, la recherche universitaire est généralement considérée comme un service public. Pourtant, les politiques gouvernementales manœuvrent depuis quelques années de manière à dénaturer ses finalités. Les gouvernements canadien et québécois ont pris des décisions cruciales pour les universités sans débats démocratiques et en l’absence d’une juste appréciation des conséquences sur le système universitaire et sur la société.

À l’instar des professeurs d’université, plusieurs organisations non gouvernementales s’inquiètent des conséquences sur les objets de recherche et sur l’accès libre aux connaissances.

Depuis le début des années 2000, d’importantes modifications ont été apportées aux politiques publiques en matière de recherche, et ce, tout juste après que les universités aient été soumises à une période d’appauvrissement résultant de la lutte aux déficits et des coupures dans les transferts fédéraux pour l’enseignement supérieur. Sous-financées, elles ont été incapables de résister aux exigences associées à l’octroi de nouveaux fonds. Parmi ces exigences, il faut noter l’incitation à recourir au secteur privé et à établir des partenariats. Le secteur privé a flairé la bonne affaire et s’attend désormais à des retombées sous forme d’innovations commercialisables.

Conception productiviste de la recherche et effets pervers

Renonçant à rétablir les transferts fédéraux et mettant en application la conception instrumentale du savoir proposée par l’Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE), le gouvernement canadien choisit d’attribuer aux universités des sommes substantielles aux fins de recherche en les rattachant à ses priorités économiques et politiques, notamment des objectifs de sécurité récemment redéfinis. Le gouvernement québécois lui emboîte le pas et place l’innovation au centre de ses politiques dans tous les domaines de recherche.

Les ministères à vocation économique, désormais responsables de la recherche, mettent en place les conditions pour faire des universités les vecteurs du développement économique et politique, dénaturant ainsi la conception du savoir. En parallèle, les universités implantent les mécanismes de la nouvelle gestion publique comme s’y emploient les gouvernements québécois et canadiens. Ces changements affectent toute l’institution universitaire et sa contribution essentielle et spécifique au développement global de la société.

Les professeurs doivent désormais composer avec une conception productiviste et utilitariste de la recherche universitaire : viser les cibles et répondre aux exigences pour décrocher des fonds dans un contexte de plus en plus compétitif ; devenir entrepreneurs et gestionnaires d’équipes ; développer des partenariats universités-entreprises ; se greffer à de grands réseaux, internationaux de préférence.

Dans les domaines les plus propices aux retombées commerciales - santé, médecine, ingénierie - les professeurs sont incités à adopter une logique qui les éloigne de celle de la recherche publique et de l’université : limites à la divulgation des résultats, obtention de brevets, cession de licences, création d’entreprises dérivées, transferts des résultats de la recherche vers des entreprises qui sont en mesure de les commercialiser. Sont ainsi privilégiés des processus propres au secteur privé tel le secret et divulgation, le marketing de l’image, la gestion bureaucratique du processus de recherche. Les programmes de recherche sont découpés et le financement accordé en fonction de la rentabilité et des retombées « promises  » à chacune des étapes. Cela explique toute la publicité qui entoure des « découvertes » dont on dit peu de choses et dont on mentionne invariablement qu’elles ne se traduiront pas en produits - vaccin, médicament, traitement ou autre - avant de nombreuses années, parfois 20 ans ou même plus. Cette diffusion stratégique des résultats de recherche permet ainsi de consolider les dossiers de chercheurs en quête de financement pour continuer leurs travaux.

Les étudiants sont d’ailleurs de plus en plus associés à des travaux orientés en fonction des budgets disponibles plutôt que sur la base de leurs propres intérêts de recherche. Leur apprentissage est même confondu avec le travail salarié.

En somme, la recherche universitaire est soumise à un rythme de production incompatible avec les valeurs communément reconnues dans le milieu universitaire.

Appauvrissement collectif

Les fonds dédiés à la recherche ont crû de manière importante au Québec. Cependant, leur répartition entre les disciplines devient de plus en plus inégale. En dépit du nombre de chercheurs en sciences humaines et sociales, celles-ci demeurent les parents pauvres du système.

Les projets portant sur des problèmes concrets de société - par exemple la pauvreté, l’itinérance, le gaspillage environnemental, l’exclusion sociale - dont les solutions ne débouchent généralement pas sur des retombées commerciales, mais plutôt sur des transformations substantielles du système socioéconomique, ne figurent généralement pas au nombre des priorités du financement public. Dans ces domaines, les fonds sont souvent octroyés sur la base d’appels d’offres qui circonscrivent les objets de recherche ou même imposent des cadres très précis, laissant peu de place à l’exploration libre et à la créativité.

La recherche fondamentale, la recherche libre et la recherche individuelle sans but précis deviennent difficiles à entreprendre, faute de soutien et de reconnaissance. Les conditions nécessaires à l’élaboration de nouvelles connaissances dont on ne connaîtra les applications que beaucoup plus tard, comme ce fut le cas pour de nombreux produits désormais d’usage courant, disparaissent. Les conditions qui sont essentielles à la préservation de la liberté universitaire s’en trouvent compromises. La société québécoise dans son ensemble en est appauvrie et elle le sera encore davantage si cette tendance se poursuit.

Le public peu consulté

Les universités sont au Québec le principal lieu où s’effectue la recherche publique, celle qui doit répondre aux attentes légitimes de l’ensemble de la population qui en assume la majorité des coûts. Par ses représentants et par ses interventions à différentes instances de la société civile, la population exige d’assumer ses responsabilités de contribuer aux débats qui entourent les orientations de la recherche publique.

Or les instances gouvernementales et paragouvernementales consultent peu, et de manière très sélective, avant de prendre les décisions qui orientent l’attribution des fonds publics pour la recherche. Non seulement cela résulte en une prédominance des objectifs économiques et commerciaux au détriment des finalités sociales, culturelles, environnementales et citoyennes, mais cela met en péril l’autonomie des universités et la liberté de recherche, bases essentielles du développement du savoir, de l’intégrité intellectuelle et de la fonction critique des universitaires. En l’absence de conditions permettant pour les chercheurs l’expression libre d’analyses éclairées, la société perd la garantie que le travail universitaire est effectué en l’absence de pressions économiques et politiques indues.

S’il est souhaitable que les recherches universitaires produisent des retombées concrètes, commerciales ou non, il n’est nullement acceptable que cette finalité oriente la recherche universitaire. Les gouvernements portent la responsabilité et les universités assument le défi de garantir les conditions qui permettent la conduite de recherches à l’abri de tout détournement au profit d’un secteur particulier de la société québécoise.


L’auteure est présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU).


Opinion

Israël : Boycottage, Désinvestissement, Sanction

lundi 2 février 2009, par Naomi KLEIN

Il est temps. Plus que temps. La meilleure stratégie pour faire cesser l’occupation de plus en plus sanglante de la Palestine est qu’Israël devienne la cible d’un mouvement international de boycottage similaire à celui qui a permis de mettre fin à l’apartheid, en Afrique du Sud.

En juillet 2005, une vaste coalition de groupes palestiniens a jeté les bases d’un tel mouvement. Elle a appelé « toutes les personnes de conscience, partout dans le monde, à prendre des initiatives de désinvestissement à l’encontre d’Israël semblables à celles appliquées à l’Afrique du Sud pendant l’apartheid ». La campagne Boycottage, Désinvestissement, Sanctions (BDS) était née.

Le bombardement de Gaza suscite de nouveaux appuis à cette campagne planétaire de boycottage, y compris parmi les Juifs israéliens. Au début de l’agression, environ 500 Israéliens, dont de nombreux artistes et universitaires de renom, ont adressé une lettre aux ambassadeurs étrangers en poste en Israël. Cette lettre, qui établit un parallèle avec la lutte antiapartheid, réclame « l’adoption immédiate de sanctions et de mesures restrictives ». Pour les signataires, « le boycottage de l’Afrique du Sud a été efficace, mais on prend des gants blancs avec Israël. Le soutien international doit cesser ».

Malgré cet appel, plusieurs d’entre nous n’y adhèrent toutefois pas encore. Les raisons sont complexes, émotives et bien compréhensibles. Mais elles ne sont tout simplement pas justifiées, car les sanctions économiques est l’instrument le plus efficace dans l’arsenal non violent. Y renoncer est en quelque sorte se rendre complice des massacres commis par Israël. Voici les quatre principales objections à la stratégie Boycottage, Désinvestissement et Sanctions.

1. Des mesures punitives vont aliéner les Israéliens plutôt que les persuader
La communauté internationale a essayé ce que l’on appelle « l’engagement constructif ». Ceci a lamentablement échoué. Depuis 2006, Israël ne cesse d’intensifier ses actions criminelles : expansion des colonies, déclenchement d’une guerre contre le Liban et punition collective des Palestiniens de la bande de Gaza par un blocus agressif. Malgré cette escalade, Israël n’a fait l’objet d’aucune mesure de rétorsion, au contraire. Les États-Unis envoient des armes et trois milliards de dollars d’aide à Israël chaque année. Durant ces trois dernières années, ce pays a bénéficié d’une amélioration de ses relations diplomatiques, culturelles et commerciales avec d’autres pays alliés. Par exemple, Israël est devenu en 2007 le premier pays non latino-américain à signer un accord de libre-échange avec le Mercosur. Au cours des neuf premiers mois de 2008, les exportations israéliennes vers le Canada ont augmenté de 45 %. Un nouvel accord commercial avec l’Union européenne vise à doubler les exportations de produits alimentaires israéliens transformés. Et en décembre, les ministres européens ont bonifié l’accord de partenariat entre l’Union européenne et Israël, une faveur attendue depuis longtemps par Jérusalem.

C’est dans ce contexte que les dirigeants israéliens ont lancé leur guerre contre Gaza : ils savent que cela ne leur coûtera pas grand-chose en termes d’échanges commerciaux ou diplomatiques. Il est significatif que l’indice de la Bourse de Tel-Aviv ait augmenté de plus de 10 % après la première semaine de guerre. Lorsque la méthode de la carotte ne fonctionne pas, le bâton est nécessaire.

2. Israël n’est pas l’Afrique du Sud

Bien entendu ! La pertinence d’un boycottage de type sud-africain réside dans le fait que la tactique du BDS peut être efficace lorsque des mesures plus faibles (manifestations, pétitions, lobbying) ont échoué. Les traits affligeants de l’apartheid se retrouvent dans les territoires palestiniens occupés : les cartes d’identité différenciées, les permis de déplacement, les maisons rasées au bulldozer, les déportations de populations, les routes réservées uniquement aux colons israéliens. Ronnie Kasrils, un haut responsable politique sud-africain, révèle que l’architecture de la ségrégation en Palestine (Gaza et Cisjordanie) est « infiniment pire que l’apartheid ». Ce constat a été fait en 2007, avant qu’Israël commence sa pression tous azimuts contre la prison à ciel ouvert qu’est devenue Gaza.

3. Pourquoi accuser Israël alors que les États-Unis et
les pays occidentaux font la même chose en Irak et en Afghanistan ?

Le boycottage n’est pas un dogme, c’est une tactique. La raison pour laquelle la stratégie BDS doit être essayée est pratique  : dans un pays aussi petit et qui dépend autant du commerce, elle peut être efficace.

4. Le boycottage rompt la communication alors que nous avons besoin de dialoguer davantage

Je répondrai à cette objection par une histoire personnelle. Pendant huit ans, mes livres ont été publiés en Israël par une maison d’édition qui s’appelle Babel. Mais lorsque j’ai publié La stratégie du choc, j’ai voulu respecter le boycottage. Sur les conseils de militants du BDS, j’ai contacté un petit éditeur nommé Andalus, très impliqué dans le mouvement contre l’occupation israélienne et aussi le seul à publier en hébreu des livres de langue arabe. Nous avons conclu un contrat garantissant que tous les bénéfices du livre reviendront à Andalus, pas à moi. Je boycotte l’économie israélienne, pas les Israéliens. Mettre en place ce modeste plan a nécessité de nombreux appels téléphoniques et courriels entre Tel-Aviv, Ramallah, Paris, Toronto et la ville de Gaza.

Mon expérience est la suivante : si vous commencez une stratégie de boycottage, le dialogue s’accroît de façon considérable. L’argument selon lequel le boycottage nous couperait les uns des autres est illogique étant donné l’éventail de moyens de communication modernes dont nous disposons. Nous croulons sous les moyens de nous parler sans égard aux frontières nationales. Le boycottage n’interrompt pas la communication, au contraire.

Actuellement, plusieurs fiers sionistes sont prêts à répliquer qu’Israël produit plusieurs joujoux de haute technologie dans ses parcs de recherche, parmi les meilleurs au monde. C’est vrai, mais ils ne sont pas les seuls. Quelques jours après l’attaque de Gaza par Israël, Richard Ramsey, directeur d’une entreprise britannique de télécommunication spécialisée dans les services vocaux sur Internet, a envoyé un courriel à la firme technologique israélienne MobileMax : « En raison des actions du gouvernement israélien de ces derniers jours, nous ne sommes plus en mesure de travailler avec vous ou avec toute autre compagnie israélienne. »

Monsieur Ramsey a déclaré que sa décision n’était pas politique. « Nous ne pouvons pas perdre des clients, explique-t-il. C’est purement défensif sur le plan commercial. » C’est ce genre de calcul qui a conduit de nombreuses entreprises à se retirer de l’Afrique du Sud il y a vingt ans. Et c’est précisément ce calcul qui constitue l’espoir le plus réel de rendre enfin justice à la Palestine.


Article paru en anglais dans The Nation www.thenation.com, puis sur www.naomiklein.org


Dossier : science et démocratie

Pour l’accès libre à la connaissance scientifique

lundi 2 février 2009, par Stephane COUTURE

Face à l’emprise de plus en plus importante des dynamiques commerciales sur la publication scientifique, des mouvements de chercheurs apparaissent en proposant d’autres modèles de circulation de la connaissance. Le mouvement d’accès libre à la connaissance reçoit de plus en plus d’attention des institutions universitaires et des agences de recherche.

Le mouvement pour l’accès libre à la connaissance scientifique prend naissance au tournant du millénaire, en particulier avec l’Initiative de Budapest pour l’Accès Ouvert (BOAI - Budapest Open Access Initiative) en 2001 et la Déclaration de Berlin sur le Libre Accès à la Connaissance en 2003. Ce dernier document définit le libre accès comme « une source universelle de la connaissance humaine et du patrimoine culturel ayant recueilli l’approbation de la communauté scientifique ». Il préconise également d’aborder Internet comme un moyen émergent de distribution du savoir, où le contenu autant que les logiciels doit être librement accessible et compatible.

Deux stratégies distinctes sont généralement mises de l’avant pour promouvoir la publication scientifique en accès libre. La première consiste à transformer les revues scientifiques existantes, ou en créer des nouvelles, qui seraient en accès libre. Celle-ci est largement considérée comme étant la voie royale de l’accès libre. La deuxième stratégie consiste à encourager les auteurs à autoarchiver eux-mêmes une copie de leurs articles dans des dépôts institutionnels ou personnels. Il s’agit ici de la voie dite verte, qui suscite l’intérêt de plus en plus d’universités et centres de recherche. C’est le cas de l’UQAM qui en 2007 a mis en place des archives de publications électroniques (www.archipel.uqam.ca) pour recueillir les travaux des chercheurs.

Malgré le nombre grandissant de revues scientifiques et de dépôts institutionnels en accès libre, les revues considérées comme étant les plus prestigieuses demeurent réfractaires à ces initiatives. Pour Jean-Claude Guédon, professeur à l’Université de Montréal et un des acteurs majeurs du mouvement pour l’accès libre, la situation s’explique par le fait que ces revues sont de plus en plus contrôlées par des maisons d’édition commerciale qui vendent à fort prix des abonnements aux bibliothèques bien financées. Comme l’indique cet auteur dans l’article « Repenser le sens de la communication scientifique  : l’accès libre » paru dans Medecine Sciences, ceci n’est pas sans causer de profondes inégalités : « Dirigées très majoritairement par des scientifiques des pays riches, poursuivant les orientations de recherche des savants de ces pays, ces revues disposent d’un potentiel collectif de contrôle qui se rapproche dangereusement de la capacité d’influencer l’orientation des recherches scientifiques. » C’est donc pour faire face aux résistances des grandes maisons d’édition que la question de l’accès libre, auparavant une initiative volontariste, devient aujourd’hui résolument plus politique. Par exemple, aux États-Unis, une loi adoptée en 2007 stipule que tous les chercheurs financés par le National Institute of Health (organisme subventionnaire pour la santé aux États-Unis) doivent soumettre à la Bibliothèque nationale de médecine une version électronique de chacune de leurs publications. Au Canada, les instituts de recherche en santé ont également adopté un règlement similaire qui oblige les chercheurs financés à rendre librement accessibles leurs travaux dans les six mois suivant la publication.

Dans cette bataille politique, la société civile joue un rôle de premier plan. Jean-Claude Guédon remarque par exemple qu’aux États-Unis c’est une puissante alliance entre les bibliothécaires, les chercheurs et les organismes de soutien aux victimes de maladies graves qui ont réussi à faire adopter ces lois favorisant ou obligeant l’accès libre, et ce, dans une période particulièrement défavorable idéologiquement. Selon l’auteur, c’est le désir des patients et de leurs médecins de devenir des partenaires dans le processus de recherche, et non pas de simples consommateurs, qui constitue le fondement de cette bataille. La perspective d’un plus grand nombre d’acteurs engagés dans les choix techniques et scientifiques permet donc d’apprécier davantage l’importance et le potentiel de l’accès libre.


L’auteur est doctorant et chercheur au Laboratoire de communication médiatisée par ordinateur de l’UQAM.


Caricature

jeudi 29 janvier 2009


Dossier : science et démocratie

"Un déni de justice pur et simple"

jeudi 29 janvier 2009, par Gabrièle Briggs

Le Programme de protection des passagers, aussi connu comme la liste des personnes interdites de vol, est aujourd’hui dans la mire du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada. Dans son rapport annuel paru en décembre 2008, la commissaire Jennifer Stoddart met en doute l’efficacité du Programme et juge qu’il porte atteinte aux droits fondamentaux des Canadiens.

Depuis le 18 juin 2007, le Programme de protection des passagers autorise le ministre des Transports à refuser l’embarquement de toute personne répertoriée sur la Liste de personnes désignées, une liste d’individus potentiellement dangereux pour la sécurité aérienne. Toutefois, de nombreuses failles sont apparues lorsque des voyageurs innocents ont été confondus avec des personnes recensées. Les premiers cas sont survenus dès les premiers jours de son entrée en vigueur, fait valoir le rapport de la commissaire.

Jennifer Stoddart rapporte le cas surprenant de deux garçons du même nom. Tous deux ont été interceptés à des moments différents par des transporteurs aériens, car leur nom figurait sur une liste de personnes interdites de vols. Après une longue attente, ils ont toutefois pu prendre l’avion. Leur âge (10 et 15 ans) prouvait qu’ils ne posaient pas une menace pour la sécurité. Selon le rapport de commissaire, « un représentant de la compagnie aérienne a mis en garde une des familles en indiquant que leur fils aurait des problèmes chaque fois qu’il prendrait l’avion et lui a fait une suggestion radicale : changer de nom ».

Transports Canada refuse pour l’instant de dévoiler le nombre d’individus interceptés par erreur depuis juin 2007. Il mentionne seulement que 2 000 personnes se retrouvent sur la liste pour avoir « été impliquées dans les activités d’un groupe terroriste, [...] déclarées coupable d’un ou de plusieurs crimes graves contre la sûreté aérienne [ou] d’une ou plusieurs infractions graves qui ont mis des vies en danger ».

Coupable sans défense

À ce jour, une seule personne interdite de vol après avoir été correctement identifiée a osé contester la constitutionnalité du Programme de protection des passagers. Il s’agit d’un étudiant montréalais qui voulait se rendre en Arabie Saoudite lorsqu’il a été intercepté à l’aéroport. Les autorités lui ont signifié qu’il ne pourrait plus prendre l’avion, sans toutefois lui en donner la raison.

Son avocate, Me Johanne Doyon n’en revient pas : « Je n’ai jamais vu une mesure aussi draconienne et injustifiée sur le plan des droits de la personne. »

Première entorse aux droits fondamentaux : le voyageur interdit de vol ne peut savoir pourquoi il est inscrit sur la liste et ne peut donc pas bâtir sa défense avec un avocat. « Le Programme te fait perdre tes droits. Les autorités ne te disent pas pourquoi et ne te donnent pas l’occasion de te défendre, conteste Me Doyon. Tu ne peux même pas aller devant un juge et avoir la chance d’être entendu. C’est un déni de justice pur et simple. »

En plus du droit d’être entendu, la liste de surveillance contrevient à de nombreux autres articles de la Charte canadienne des droits et libertés, soutient Me Doyon, dont la liberté de circulation, ainsi que le droit à la liberté et à la sécurité de sa personne. La liste de personnes interdites de vol renverse par ailleurs le fardeau de la preuve, car la personne est prétendue coupable et doit ensuite prouver son innocence.

La Commissaire à la vie privée craint également l’utilisation à mauvais escient des renseignements personnels recueillis sur les voyageurs. Ces renseignements sont en effet recueillis dans les dossiers des passagers qui peuvent être transmis non seulement par des transporteurs aériens à Transports Canada, mais par des services frontaliers canadiens aux services de renseignements américains. Un processus facilité par la mise en place d’une «  Frontière intelligente » entre le Canada et les États-Unis en décembre 2001.

Mettre fin à ce programme

Roch Tassé, coordonnateur de la Coalition pour la surveillance internationale des libertés civiles, craint par ailleurs que le nombre de voyageurs interceptés par erreur à la frontière américaine soit beaucoup plus nombreux que du côté canadien, car leurs banques de données sont plus volumineuses. « Combien de cas il y a, on ne sait pas. Transport Canada nous répond que ça ne nous regarde pas. »

Pour toutes ces raisons, la Commissaire à la vie privée a demandé la suspension du Programme de protection des passagers. « Certains experts en sécurité ont suggéré que l’amélioration des inspections physiques dans les aéroports, y compris la vérification approfondie des bagages et du fret, serait une manière plus concrète et efficace d’améliorer la sûreté aérienne. » Me Doyon abonde dans le même sens  : « Si un individu constitue un risque, il doit être soumis à un examen rigoureux, un interrogatoire, une fouille. C’est dans le Code criminel. Ça peut se faire légalement. »


Dossier : science et démocratie

"La science pour une révolution sociale"

jeudi 29 janvier 2009, par Benoîte Labrosse

« Nous essayons consciemment de convertir la science et la technologie en une arme à mettre dans les mains des pauvres pour qu’ils combattent leur appauvrissement. » C’est avec cet objectif que l’ONG indienne Kerala Sasthra Sahithya Parishad (KSSP) tente depuis près de 50 ans d’amener les citoyens moins fortunés à s’engager plus activement dans le processus de transformation sociale devant mener à l’avènement d’un État plus égalitaire.

Les racines de Kerala Sasthra Sahithya Parishad, dont le nom signifie « Forum pour la littérature scientifique du Kerala  » dans la langue locale, le malayalam, remontent à 1962. L’objectif premier de ce petit groupe de chercheurs et de communicateurs était de traduire les ouvrages scientifiques dans la langue locale pour en augmenter le rayonnement dans la communauté. « Les fondateurs venaient de trois grands courants de pensée qui ont tous influencé le mouvement », précise K.K. Krishnakumar, un ingénieur de formation engagé dans le mouvement depuis 1972. « Il y avait ceux qui militaient pour la libération populaire et qui étaient inspirés par le mouvement soviétique, les chercheurs qui estimaient que le pays avait besoin de se développer au niveau scientifique, et puis finalement le groupe des communicateurs, professeurs et écrivains qui estimaient que la seule langue de communication scientifique - l’anglais - et le faible taux d’alphabétisation constituaient une barrière pour la population. »

Le KSSP est rapidement devenu l’un des plus grands éditeurs scientifiques indiens, avec en moyenne une cinquantaine de titres publiée annuellement. Vendues de porte en porte par des membres de l’organisation - ils sont actuellement plus de 50 000 -, ces publications représentent encore aujourd’hui la principale source de financement de l’organisme. « Nous nous concentrons surtout sur les sujets scientifiques et politiques, mais nous avons aussi des livres pour enfants, des contes ou encore des livres sur la santé  », explique M. Krishnakumar, qui a déjà assuré la présidence de l’organisme et fait toujours partie de son comité exécutif.

Amener les gens à réfléchir pour agir

Dans les années 1970, le KSSP décide d’élargir son champ d’action pour s’impliquer dans l’aspect plus politique de la science et des technologies. « Nous avons alors compris que notre rôle était d’aider la population moins privilégiée à démystifier les enjeux scientifiques et politiques pour lui permettre de participer à la vie démocratique nationale d’une façon plus efficace », soutient M. Krishnakumar. C’est également à cette époque que l’organisme a adopté sa devise, « la science pour une révolution sociale ».

La première intervention de KSSP dans le débat public est sa prise de position contre la construction d’un barrage hydro-électrique dans la région de Silent Valley. « Depuis, s’exclame l’ingénieur en riant, nous avons une très intéressante relation d’amour-haine avec le gouvernement !. Nous avons souvent à critiquer ses actions, mais parfois, les élus sont heureux qu’on le fasse ! » L’un des exemples les plus flagrants reste la fructueuse campagne d’alphabétisation que le KSSP a menée à la fin des années 1980 en réponse à ce qu’il considérait comme un manque de volonté de l’État.

Toutefois, beaucoup de travail reste encore à faire pour atteindre un semblant d’égalité. « Nous avons une fois de plus constaté les impacts choquants du néolibéralisme, se désole M. Krishnakumar. Le fossé entre les riches et les pauvres s’est encore élargi, et les pauvres sont de plus en plus marginalisés dans la société. »

Mais il ne faudrait pas croire que de tels constats ébranlent l’optimisme dont font preuve les membres de KSSP depuis ses débuts. « Nous ne sommes pas fatalistes et nous ne croyons pas dans la philosophie d’”il n’y a pas d’alternatives”, assure M. Krishnakumar. On croit que quand on pose les bonnes questions, on amène les gens à réfléchir et à créer leurs propres initiatives porteuses de changement. »

Stimuler la créativité

Le volet jeunesse a toujours occupé une place de choix dans cette organisation. Malheureusement, l’adhésion des jeunes a fortement diminué depuis quelques années. D’après M. Krishnakumar, « c’est à cause de l’individualisme apporté par la société néolibérale. L’attachement à la communauté est beaucoup moins fort qu’avant, donc il faut travailler à le recréer sous une nouvelle forme. »

Malgré un certain désintéressement de la jeunesse, le mouvement existe depuis presque quarante ans rappelle l’ingénieur, qui explique sa survie par le fait que celui-ci essaie de s’adapter aux nouveaux besoins exprimés par la population. En plus de travailler à inclure les nouveaux médias et les technologies de l’information à son fonctionnement, l’organisme a donc décidé de profiter de l’année 2009 pour lancer une grande campagne scientifique. Cette année marque entre autres le 150e anniversaire de la théorie de l’évolution de Charles Darwin et le 400e anniversaire de l’invention de la lunette télescopique par Galilée. « Nous utilisons toutes les opportunités qui nous sont offertes pour discuter de la science et de son impact dans la société, car la plus grande leçon que nous avons apprise depuis nos débuts, c’est que toutes les transformations dans la société doivent venir de la communauté locale. Une fois que la communauté s’engage, elle fait preuve d’une grande créativité pour arriver à ses fins. L’essentiel, c’est donc de stimuler cette créativité. »


Billet

L’opposition juive à l’attaque contre Gaza

jeudi 29 janvier 2009, par Judy REBICK

Parmi les voix qui s’élèvent contre l’assaut israélien de Gaza, il y a celles, bien fortes, de Juifs dissidents. Je suis une des huit femmes juives arrêtées pour avoir occupé le consulat israélien à Toronto, le 8 janvier. Le lendemain, des militants juifs ont bloqué à leur tour l’entrée du consulat de Boston. La semaine suivante, un millier de Juifs manifestaient devant le consulat israélien à New York et, quelques jours plus tard, des jeunes juifs forçaient la fermeture de celui de Los Angeles.

La BBC rapporte que le Conseil des communautés juives du Maroc a proclamé « sa solidarité avec les victimes innocentes qui souffrent à Gaza ». Le directeur de la Fondation culturelle du patrimoine judéo-marocain, Simon Levy, a décrit les meurtres à Gaza comme injustifiés et
« plus que déplorables. Ce n’est pas comme ça que je conçois le judaïsme », a-t-il déclaré.

En Grande-Bretagne d’innombrables Juifs de renom ont émis une déclaration critiquant Israël. L’un d’eux, Sir Gerald Kaufman, un député au Parlement britannique dont la grand-mère a été assassinée par les nazis, a déclaré : «  Ce gouvernement israélien exploite cyniquement et sans merci la culpabilité des Gentils concernant l’holocauste pour justifier les meurtres des Palestiniens. » Lors d’une réplique au Parlement, il a affirmé ceci :
« Ma grand-mère n’est pas morte pour servir d’alibi aux soldats israéliens afin d’assassiner des grand-mères palestiniennes à Gaza. »

L’occupation du consulat israélien de Toronto à laquelle j’ai participé était organisée par un groupe de personnes indignées par la violence infligée à Gaza par Israël. Nous étions des femmes âgées de 25 à 65 ans, qui pour la plupart n’avaient jamais pris part à une occupation. Nous savions que nous allions être arrêtées et peut-être bousculées par les gardes de sécurité israéliens. Mais nous étions prêtes à prendre ce petit risque, en rien comparable aux souffrances de gens de Gaza, pour attirer l’attention sur ces massacres.

Je savais que cette occupation allait attirer les médias, mais j’ai été abasourdie par les réactions. Bien que la couverture ait été nulle au Canada, l’annonce de cette occupation et une excellente vidéo diffusée sur Youtube ont rapidement fait le tour de la planète. Nous avons été inondées de courriels et d’appels de partout nous remerciant pour ce geste. Les messages le plus émouvants sont venus de Palestiniens en exil et de Juifs inspirés par nos actions.

J’ai réfléchi à l’importance de toute cette question. Je suis moi-même antisioniste depuis que j’ai visité Israël en 1970. J’y ai trouvé une société raciste et militariste qui n’avait rien à voir avec la tradition progressiste que je chérissais en tant que Juive. En effet, au cours des années 1940, il y avait un vif débat à propos du sionisme. Plusieurs Juifs progressistes arguaient qu’Israël deviendrait un piège pour les Juifs, et qu’expulser des gens de leur terre natale était non seulement mal, mais que cela rendait impossible la création d’une patrie paisible pour les Juifs. L’opposition aux politiques d’Israël ou à l’existence même d’un État juif demeure forte, mais cette vision a été marginalisée au sein de la communauté juive.

Depuis plus de dix ans, Israël et la communauté juive organisée d’Amérique du Nord tentent d’imposer l’idée que l’État d’Israël est synonyme de judaïcité. Si on critique Israël, alors on est antisémite. Même au sein de la communauté juive, il est de plus en plus difficile de se prononcer contre Israël de peur d’être ostracisé. Et en Israël, les dissidents se disent plus menacés que jamais. Mais Israël est un pays, pas un peuple. Il est dangereux d’associer un pays à un peuple, et en faisant cela, Israël et les grandes organisations juives nourrissent davantage l’antisémitisme qu’ils ne contribuent à le combattre.


Billet

Obama : l’heure de vérité approche

jeudi 29 janvier 2009, par Normand Baillargeon

L’euphorique investiture d’Obama a porté à son comble les espoirs suscités par sa campagne. On se félicite, avec raison et moi le premier, de l’élection d’un Noir qui défend quelques idées progressistes à la Maison-Blanche - même si cette élection a été l’occasion pour une certaine intelligentsia de promouvoir une bien niaise américanophilie.

Que fera à présent Obama ?

Pour éviter de trop amères désillusions, je recommande de plonger un instant la tête dans les eaux glacées d’une minimale lucidité. Sans nier l’importance de cette base militante qui a travaillé très fort pour lui, il faut d’abord se rappeler qu’Obama occupe des fonctions que personne ne peut occuper sans avoir gagné à ce jeu de relations publiques largement coordonné et mis en scène par les institutions dominantes, et obtenu leur assentiment.

Par ailleurs, son gain minimal (46 % des votants ont choisi le tandem McCain-Palin), il le doit en partie au fait d’avoir su se présenter comme une sorte de tableau vierge sur lequel chacun a été invité à écrire ce qu’il voulait. À ces mots pouvant recouvrir à peu près tout ce qu’on voudra (par exemple : « espoir », « changement  », « on le peut »), chacun a entendu ce qu’il voulait bien entendre. Des interprétations bien divergentes ont d’ailleurs déjà été données de ce que ces mots signifient en matière de relations internationales, d’économie, de justice sociale, de droits humains et de politiques environnementales, qui sont parmi les plus importants chantiers qui attendent Obama. Le moment des gestes est arrivé. C’est celui sur lequel on juge un politicien. En fait, il a commencé avec les nominations faites par Obama.

Considérons l’économie.

L’ex-professeur de l’Université de Chicago a annoncé dès novembre des choix que ne renieraient pas les curés fanatiques du tout-au-marché qui y prêchent. Qu’on en juge. Thimothy Geitner, principal architecte des récents renflouements d’innombrables institutions financières, sera secrétaire du Trésor. Lawrence Summer, ex-conseiller de Reagan, sera le principal conseiller économique d’Obama et à la tête du National Economic Council. On lui doit d’ailleurs la déréglementation des marchés des années 1990. Lors de son passage comme économiste en chef à la Banque mondiale, il a déclaré qu’il était raisonnable de déverser nos déchets toxiques dans les pays pauvres. Paul Volcker, antitravailleur, ex-conseiller de Carter et de Reagan, est à la tête de l’unité spéciale qui supervisera la stabilisation des marchés financiers. On lui doit, alors qu’il présidait la Fed, une part de la récession de 1981-1982 et des taux d’intérêts (jusqu’à 20 %) de cette époque. Arrêtons là. Les institutions dominantes se sont dites rassurées par ces nominations. On les comprend : la banque de sang est confiée à Dracula.

L’économie américaine est pourtant dans une situation « pire que quiconque ne l’aurait imaginé », assurait récemment Paul Krugman. Obama semble conscient de la dure partie qui s’annonce : « Tout le monde devra y laisser de la peau », déclarait-il à ABC. Avec de tels conseillers économiques, on soupçonne d’où elle proviendra.

A contrario de ce romantisme qu’on nous serine ces jours-ci, le changement social ne s’effectue pas par des héros charismatiques. Il s’effectue par des mouvements sociaux luttant dans la durée et qui arrachent des victoires aux institutions dominantes. Il arrive certes que de tels mouvements portent un héros charismatique : mais lui n’est rien sans elles.

L’assurance santé universelle, des salaires décents, un impôt progressiste, l’assainissement et le contrôle des institutions financières, la lutte contre le réchauffement planétaire : ces promesses d’Obama sont bien minimales pour le pays le plus riche du monde. Elles ne se concrétiseront que si, dans les cruciales semaines à venir, progressistes, pacifistes mobilisés contre les guerres en cours, syndicats et mouvements communautaires maintiennent vivante la mobilisation populaire qui a contribué à faire élire Obama et exercent sur lui une pression qui contrebalance celle qu’exercent les Maîtres. Loin d’être l’aboutissement de la lutte politique, l’élection d’Obama doit en marquer la poursuite et l’intensification.


Témoignage de Gaza

La guerre psychologique israélienne

jeudi 29 janvier 2009

Témoignage de Maha Mehanna, traductrice vivant à Al-Rimal (Gaza),
13 janvier 2009

Avec chaque bombardement, notre maison est secouée comme un tremblement de terre et les fenêtres se brisent, sans parler de notre peur absolue et de notre horreur. Nous n’avons pas eu d’électricité depuis 17 jours maintenant, mais c’est une chose dont nous avons l’habitude, désormais, depuis l’agression israélienne, il y a près de 18 mois. Nous vivions avec seulement quatre à six heures d’électricité par jour, souvent seulement après trois heures du matin.

Notre maison comporte trois étages. Je vis avec mes parents et ma tante au rez-de-chaussée, et mes deux frères mariés vivent avec leurs familles dans les étages au-dessus. Nous devons laisser les fenêtres ouvertes toute la journée et la nuit pour empêcher que les bombardements ne les brisent, même si l’hiver est extrêmement froid cette année. Nous avons 13 jeunes enfants à la maison, et toute ma famille, dont mes frères et leurs familles, reste avec nous dans une pièce surpeuplée au rez-de-chaussée, dans le noir et le froid, à l’abri. Nous préférons mourir tous ensemble si un missile nous atteint. Mes jeunes neveux et nièces ont très peur tout le temps et ne dorment pas bien. Ils refusent d’aller aux toilettes tout seuls, nous faisons des tours pour les accompagner. Les bombardements continuent, nuit et jour, et nous n’arrêtons pas d’avoir peur. Nous peinons à trouver le sommeil.

Nous sommes aussi sujets à des pressions psychologiques alors que nous continuons à entendre qu’un ami, un parent ou un voisin a été tué ou blessé.Il n’y a nulle part où se cacher à l’abri des bombardements dans tout Gaza parce que les avions de guerre israéliens visent tous les secteurs.
Comme si les bombardements n’étaient pas suffisants, nous recevons aussi chaque jour des appels téléphoniques enregistrés par l’armée israélienne pour nous intimider et nous terroriser. Dans ces appels enregistrés, l’armée nous demande de suivre leurs instructions et d’obéir à leurs ordres pour notre propre sécurité. Ils disent aussi qu’ils ne nous visent pas, mais qu’ils visent les militants du Hamas seulement. L’armée nous demande aussi de rester loin des éléments du Hamas et d’éviter d’avoir à faire avec eux ou de les aider et l’appel nous prévient de ne pas les laisser utiliser nos maisons ou les zones résidentielles. L’armée dit aussi dans un de ces appels enregistrés que « ce n’est pas un cauchemar, c’est l’enfer que les dirigeants du Hamas vous apportent », ce qui ne nous permet pas de savoir si nous sommes visés ou pas. Dans le dernier appel enregistré ce soir, ils disent qu’ils vont augmenter les opérations militaires à Gaza et que nous devrions nous préparer et continuer de suivre leurs instructions et d’obéir à leurs ordres. Comment quelqu’un se prépare-t-il à être une victime de crime de guerre ?

Nous recevons aussi des appels des services secrets israéliens, en bon arabe, prétendant être de compatissants égyptiens, saoudiens, jordaniens, algériens, soudanais ou libanais. Après avoir exprimé l’horreur au sujet de la guerre israélienne et nous avoir questionné au sujet de la sécurité de notre famille, l’interlocuteur nous questionne sur les conditions locales, si la famille soutient le Hamas et s’il y a des combattants dans l’immeuble ou le voisinage.

Pour ajouter l’insulte à l’injure, les avions de guerre lancent aussi des tracts en arabe sur toute la bande de Gaza pour intimider et terroriser les Gazaouis encore davantage. Dans l’un de ces tracts, l’armée ordonne aux gens de quitter leurs secteurs immédiatement parce qu’ils prétendent qu’ils sont forcés de répondre immédiatement dans leur zone résidentielle à des éléments terroristes. L’ironie est que les avions de guerre lancent de tels tracts partout dans Gaza, et tous ceux qui les lisent pensent que leurs secteurs sont visés. Cela a créé de l’hystérie collective. Et même s’ils sont terrorisés et intimidés et décident de suivre les ordres de l’armée israélienne et d’évacuer leurs secteurs, où peuvent-ils aller ? On n’est nulle part en sécurité à Gaza !

(source : ISM-France)


Gaza

Le recours aux bombes au phosphore par Israël

jeudi 29 janvier 2009

Témoignage de
Fadia Al-Najjar, 27 ans,
13 janvier

« Les bombardements avec des bombes au phosphore ont commencé à Khaza’a. Deux des bombes sont tombées autour de notre maison. Le feu s’est répandu rapidement et un nuage de fumée blanche sortait des fenêtres. Les voisins criaient, hurlaient à l’aide. J’ai réveillé mes enfants, et je les ai amenés à la maison de mes parents, où j’espérais qu’ils soient à l’abri.

Mais deux heures plus tard, des bombes sont aussi tombées sur leur maison et le feu s’est répandu partout. L’étage supérieur a été entièrement consumé. Ils voulaient nous brûler vifs dans la maison. Nous étions 40 à l’intérieur : des hommes, des femmes et des enfants. On entendait les corps brûler. Nous ne savions pas où aller. Notre maison, celle de mes parents, de mes beaux-parents ? Elles étaient toutes brûlées, endommagées, ou détruites. Mais où pouvons-nous aller par ce temps ? Il fait très froid. »
(source : Palestine Monitor)

Amnesty International :

« Il est clair et indéniable qu’Israël a utilisé du phosphore blanc contre les civils de Gaza.  »

« Ce dimanche 18 janvier 2009, nous avons vu des rues et des allées jonchées d’éléments attestant de l’utilisation de phosphore blanc, notamment des éclats encore en feu et les restes d’obus et de grenades tirés par l’armée israélienne », a déclaré Christopher Cobb-Smith, expert balistique présent à Gaza dans le cadre de la mission d’information d’Amnesty International.
« Le phosphore blanc est une arme destinée à créer un écran de fumée permettant de masquer les mouvements de troupes sur le champ de bataille », a-t-il ajouté. « C’est un agent très incendiaire, qui explose dans les airs et ne devrait jamais être utilisé dans des zones civiles, en raison de ses effets dévastateurs. »

(Extrait d’un communiqué de presse d’Amnesty International le 19 janvier 2009)


Théâtre

Molora

jeudi 29 janvier 2009, par Emmanuel Martinez

Il est rare de voir du théâtre d’Afrique du Sud et, qui plus est, du théâtre se basant sur un sujet aussi exceptionnel que la Commission vérité et réconciliation instaurée en 1995 par le gouvernement sud-africain. Cette commission visant à exposer la douleur pour permettre le pardon et éviter la vengeance a inspiré Yael Farber, la dramaturge et metteure en scène de la pièce Molora. « J’ai été impressionnée par la grâce des victimes qui ont pris part à cette commission et qui étaient assises en face des tortionnaires. Je me rappelle d’une femme qui s’est prononcée pour l’amnistie de celui qui avait tué son fils : “Si je lui pardonne, il retrouve son humanité, et par conséquent nous retrouvons tous notre humanité”, avait-elle dit. C’est ainsi que l’Afrique du Sud a évité un bang de sang avec la fin de l’apartheid », rappelle cette Sud-Africaine de 38 ans, installée à Montréal depuis trois ans.

Yael Farber va réellement prendre conscience quelques années plus tard de l’importance de cette commission. Précisément après le 11 septembre 2001. « J’ai été frappée par la réponse primaire de l’administration Bush : “si nous souffrons, quelqu’un d’autre doit souffrir” », mentionne Yael Farber, marquée par les cendres recouvrant New York après le drame. Le titre de la pièce, Molora, signifie d’ailleurs « cendre » en langue Sesotho.

Pour illustrer son propos, Yael Farber a choisi la tragédie grecque en transposant à l’Afrique du Sud le récit d’Électre et d’Oreste. Ceux-ci brûlent de venger leur père en tuant leur mère qui l’a assassiné. « Chez les Grecs, il y avait ce cycle de vengeance sans fin dans les familles. Je crois que l’exemple sud-africain montre qu’il est possible de briser ce cycle de violence », soutient la dramaturge. La pièce présente avant tout l’affrontement entre la fille, Électre, qui est noire, à sa mère tyrannique, Clytemnestre, qui est blanche.

Dans la plus pure tradition antique, le chœur habite la pièce. Il est composé de six femmes et d’un homme, le Ngqoko Cultural Group, un ensemble de musique traditionnelle xhosa. Leurs chants, leurs danses et leur musique avec des instruments traditionnels sont un délice en soi et servent merveilleusement à asseoir l’Afrique du Sud dans cette tragédie grecque jouée à Montréal !

Considérant ce qui passe au Moyen-Orient, cette pièce sur l’emprise de la loi du talion est d’actualité. L’Afrique du Sud pourrait d’une certaine manière servir d’exemple, car comme l’explique Yael Farber, « c’est un pays qui a regardé en arrière avec l’intention d’aller vers l’avant ».


Documentaire

Martha qui vient du froid

jeudi 29 janvier 2009, par Emmanuel Martinez

La question de la souveraineté canadienne dans l’Arctique n’a pas été inventée par Stephen Harper. Un pan méconnu de l’histoire du Québec et du Canada concernant le Grand Nord est raconté avec brio dans le documentaire de Marquise Lepage, Martha qui vient du froid.
En 1953, Martha Flaherty a cinq ans lorsque sa famille est déportée d’Inukjuak, sur la baie d’Hudson à l’Ile d’Ellesmere, au-delà du cercle polaire où tout n’est que glace et roche. C’est le début d’un enfer pour elle et les siens. Le froid mordant, même pour les plus endurcis des Inuits. La faim, toujours creusé par une recherche constante de nourriture. Le désespoir, causé par l’isolement, le noir en hiver et par les déménagements continuels entre des tentes de fortune et des igloos difficiles à construire à cause du manque de neige provoqué par des froids intenses.

Malgré toutes leurs souffrances, Marquise Lepage estime qu’il s’agit « d’une belle histoire de résistance. Ces gens transforment leurs malheurs pour faire quelque chose de grand ». Outre le fait qu’ils aient survécu - un exploit en soit parce que plusieurs sont morts prématurément -, la documentariste souligne que ces Inuits sont devenus des leaders de leur peuple ; ceux qui lui ont permis de s’affirmer davantage face aux Blancs. Et l’endroit où ils se sont installés sans aucune aide, Grise Fjord, est toujours habité par 150 personnes.

Ce documentaire aussi émouvant qu’instructif aborde de front l’hypocrisie et le paternalisme des autorités vis-à-vis les Inuits. Le gouvernement canadien convainc ces quelques dizaines d’Inuits de déménager plus au nord sous de faux prétextes : il y a là du gibier en quantité et de meilleures conditions de vie. Et s’ils n’aiment pas l’endroit, ces Inuits peuvent revenir chez eux au Québec, leur promettent les agents du gouvernement. Tout ceci n’est que mensonge. Pas de gibier sur Ellesmere. Pas de possibilité de revenir dans leur village natal à moins de payer pour le retour...
Le plus ironique c’est que le grand-père paternel de Martha n’est nul autre que Robert Flaherty, le cinéaste qui a fait connaître au monde entier dans les années 1920 les Inuits avec Nanook of the North. Le recours aux images de ce film est habilement exploité dans le documentaire pour enrichir le récit.

Ces mensonges du gouvernement canadien avaient un but : assurer la souveraineté du Canada sur ces terres où personne ne voulait habiter. Avec la présence de ces Inuits, le Canada pouvait, et peut aujourd’hui, prétendre que ce territoire est habité, et donc 100 % canadien.

Un documentaire à voir absolument pour connaître le passé et comprendre le présent.


Martha qui vient du froid, jusqu’au 5 février au cinéma Ex-Centris.


Documentaire

Le magicien de Kaboul

jeudi 29 janvier 2009, par Julie Médam

Le magicien de Kaboul. De Philippe Baylaucq, jusqu’au 29 janvier à Ex-Centris à Montréal et à partir du 29 janvier au Clap à Québec.

Le magicien de Kaboul, c’est l’histoire de Harushiro Shiratori, un restaurateur japonais qui, après avoir perdu son fils unique dans les attentats du 11 septembre 2001, apprend la magie et va offrir du rêve aux petits Afghans. Même si le synopsis peu sembler assez loufoque à la première lecture, on se laisse rapidement émouvoir par l’histoire magnifique de cet homme simple qui répond au drame par la beauté.

Tourné entre 2003 et 2007 sur trois continents (New York, Kaboul et Tokyo), ce documentaire touchant de Philippe Baylaucq (Lodela, Mystère B., Les couleurs du sang, Sables émouvants, Un cri au bonheur) nous plonge dans l’histoire d’un homme qui, à sa modeste manière, cherche à tout prix à redonner du rêve aux enfants pour éviter qu’ils ne deviennent les terroristes de demain.

Comme un ami qui se confie à travers nous à son fils décédé, monsieur Shiratori nous emmène sur les lieux de sa mémoire, sa propre enfance à Hiroshima pendant la Deuxième Guerre mondiale et de ses batailles d’aujourd’hui - ses conférences sur la paix dans des écoles primaires du monde entier, son projet de centre communautaire à Kaboul, etc.
Ceux qui voudront trouver en cette aventure humaine un exemple de projet d’aide internationale efficace seront vite déçus. Par contre, ceux qui sont en quête d’histoires où des hommes savent se tenir debout y découvriront un véritable chant d’humanité. Une humanité torturée, blessée, mais qui sait encore se relever.


Livre

On a raison de se révolter

jeudi 29 janvier 2009, par Jacques LÉTOURNEAU

On a raison de se révolter. Chronique des années 1970.
Pierre Beaudet, Écosociété, Montréal, 2008, 248 pages.

Le militant socialiste et altermondialiste Pierre Beaudet propose une lecture intimiste des années 1970 qui ont marqué toute une génération militante associée à l’extrême gauche québécoise. Inspirés par les luttes de libération nationale et par l’émergence du mouvement marxiste léniniste (ML), bon nombre de jeunes Québécois aspirent à construire dans le sillage de mai 68 « l’idéal communiste ». Parfaitement lucide, l’auteur nous fait revivre, à partir de son expérience personnelle, les événements et les débats (nombreux) qui ont caractérisé cette période intense où le Québec vivait à fond sa propre révolution tranquille. Une bonne partie de la jeunesse choisira ainsi le camp de la radicalité en s’inscrivant dans les événements de l’époque, particulièrement dans les grèves ouvrières et étudiantes.

Si Hervé Hamon et Patrick Rotman les ont qualifiées « d’années de poudre et de rêve », l’auteur, lui, préfère parler du « projet de révolution avec un grand R ». Mais en même temps, sa fougue révolutionnaire vient se heurter rapidement au dogmatisme qui caractérise plusieurs organisations de l’époque. Inspirés par une kyrielle d’auteurs, de militants et parfois même de poètes, la réflexion et l’engagement de Beaudet évoluent sans cesse, refusant ainsi la rigidité proposée par les partis communistes d’inspiration ML. Cependant, loin de se dissocier de cette empreinte politique qui marquera durement plusieurs militants, l’auteur refuse de tirer un trait noir sur cette période. Il invite plutôt ceux qui l’ont forgée à reconsidérer cette époque toujours perçue comme négative.

Dans un contexte mondial de crise économique qui démontre encore une fois la faillite d’un système assoiffé de profits au détriment du bien commun, cet essai représente à coup sûr une contribution essentielle dans la réactualisation d’une pensée révolutionnaire qui a pris trop rapidement le chemin des « poubelles de l’histoire ». S’inspirant en bout de piste de cette nouvelle génération militante altermondialiste, Pierre Beaudet ne cache pas les désillusions et les échecs, aspirant ainsi « à garder le cœur de notre révolte légitime ».


Livre

38 ans derrière les barreaux

jeudi 29 janvier 2009, par Jennifer Cartwright

38 ans derrière les barreaux. L’histoire du père Jean.
France Paradis, Éditions Novalis, 2008, 152 pages.

La prison de Bordeaux est une des plus vieilles au pays. C’est aussi la plus violente, la plus bruyante et la plus laide. Lorsque le père Jean y entre pour la première fois en 1969 - il a alors 28 ans, environ la moyenne d’âge de ceux qui y sont incarcérés -, aucun professionnel n’y travaille et personne n’approche les détenus. Les repas sont déposés devant la porte des secteurs et on ne pénètre dans les cellules qu’en l’absence de leurs occupants. Pendant la messe, les détenus se tiennent derrière une grille qui les sépare du prêtre. Et la peine de mort existe encore. Il est le premier, à force d’arguments et de supplications, à pouvoir aller dans les secteurs de détention quand les gars y circulent. Il sera aussi le premier aumônier de l’Institut Philippe-Pinel, à l’époque situé dans la prison, et réservé à ceux qu’on appelait les malades mentaux.

À travers le père Jean, l’auteure raconte le quotidien de la prison, celui des toxicomanes, des détenus atteints de problèmes de santé mentale ou de déficience intellectuelle, tous ceux dont « l’incarcération est un scandale qui n’intéresse personne ». Elle offre des exemples frappants d’humanité à travers la vie des personnes incarcérées, dans un lieu où il n’en reste que très peu. Elle y raconte la vie de l’aumônier, surnommé le « pape de Bordeaux » par les détenus, un anticonformiste dont la force de l’engagement est fascinante, qui emploiera sa vie à tenter de redonner un peu d’espoir aux prisonniers, ceux à qui on ne pense jamais, oubliant que derrière leurs crimes il y a aussi des hommes et des histoires. L’auteure raconte aussi la vie d’André Patry - son vrai nom -, car s’il est un prêtre, il reste néanmoins un homme  : son enfance et son adolescence turbulentes, la dépression qui le terrassera pendant plus de deux ans, sa vie à l’extérieur de la prison où il continue, nuit et jour, à accueillir chez lui tous ceux n’ayant nulle part où aller, incapable de rester indifférent devant la souffrance, lui dont le désir est d’être avec ceux qu’on rejette et abandonne.