Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Sommet de Montebello

La démocratie en berne

jeudi 23 août 2007, par Frédéric DUBOIS

Les 20 et 21 août, à Montebello dans l’Outaouais, les dirigeants du Mexique, des États-Unis et du Canada ont discuté du Partenariat pour la sécurité et la prospérité (PSP). Tout cela à l’écart des citoyens, des médias et des parlements. Le remodelage du continent est devenu l’affaire d’une poignée de privilégiés. Chronique d’une rencontre publique-privée.

MONTEBELLO, Québec - Un périmètre de « sécurité » d’une longueur de 20kilomètres a été conçu. Une clôture, des barbelés et des barricades ont été érigés devant bon nombre de commerces. Des centaines d’hommes armés ont été plantés le long de la route. À la fin, deux espaces réservés aux manifestants ont été aménagés, toilettes chimiques incluses !

Trois hélicoptères pirouettent au-dessus de la ville, des chasseurs militaires volent en rase motte au-dessus des maisons, des gardes côtiers sillonnent inlassablement la rivière. La Croix-Rouge canadienne fait des allers-retours nerveux en camionnette, la Sûreté du Québec patrouille les routes, tandis que la Gendarmerie Royale Canadienne « sécurise » le Château - pardon l’hôtel - où vont se réunir les amigos, George W. Bush, Stephen Harper, Felipe Calderon, ainsi que les dirigeants de quelques grandes entreprises.

Bienvenue à Montebello, petite ville d’un millier d’habitants en bordure de la rivière des Outaouais, à mi-chemin entre Montréal et Ottawa.

Les dirigeants du Mexique, des États-Unis et du Canada sont venus ici pour parler commerce et militarisation dans le cadre de ce Partenariat pour la sécurité et la prospérité (PSP). Les milliers de manifestants en ont contre ce Partenariat, ce qui ne les empêche pas de dénoncer au passage la politique étrangère de George W. Bush. Ou la volonté affichée de Stephen Harper d’utiliser les ressources naturelles canadiennes pour combler l’appétit énergétique démesuré du voisin du Sud. Sans oublier les gros sabots du Mexicain Felipe Calderón, qui cherche son salut dans la privatisation, notamment du monopole pétrolier Pemex.

Haro sur le PSP

Le Partenariat sur la sécurité et la prospérité (PSP) dont on discute derrière des portes closes, au Château Montebello, n’en est pour l’instant qu’à ses premiers balbutiements. À première vue, il se veut un simple dialogue nord-américain sur l’harmonisation des lois et règlements. Mais si certains éléments du PSP semblent aller dans le sens d’une réduction effective des irritants commerciaux entre les trois pays, l’ensemble n’est pas à l’abri des critiques, parfois virulentes.

Le Conseil nord-américain de la compétitivité, formé de 30 dirigeants de multinationales nord-américaines, constitue la seule entité consultative du PSP. Il se révèle pourtant la véritable inspiration derrière les quelque 105 propositions sur la table à Montebello. Déjà en 2003, un document de réflexion intitulé Nouvelles frontières, produit par le Conseil canadien des chefs d’entreprise, proposait l’établissement d’un partenariat du 21e siècle pour l’Amérique du Nord.

En mars 2006 à Cancún, à l’occasion d’une rencontre tripartite semblable à celle de Montebello, les cinq secteurs d’attention prioritaires identifiés par les grandes entreprises étaient repris bien docilement par les trois chefs d’États. Dans l’ordre, il s’agit du renforcement de la concurrence et de la gestion des crises en Amérique du Nord, de la grippe aviaire, de la pandémie de grippe, de la sécurité énergétique et des frontières sécuritaires et intelligentes en Amérique du Nord.

Le doute s’est mis à planer sur la bonne foi des trois dirigeants, d’autant que les diverses discussions tenues avec les grandes sociétés échappent même aux parlements respectifs. Au Canada, par exemple, le PSP n’a jamais été débattu en chambre, bien que le Nouveau Parti Démocratique en ait explicitement fait la demande. Treize gouverneurs étasuniens ont quant à eux réclamé le retrait des États-Unis de ce partenariat, notamment sur la base du manque de transparence et la perte de souveraineté des États au bénéfice d’une éventuelle union non-américaine.

Un chèque en blanc

La tenue des discussions - qui risquent vraisemblablement de déboucher sur des changements profonds - contraste avec l’appui fragile dont disposent les trois dirigeants, qui n’ont assurément pas reçu de chèque en blanc de la part de l’électorat. George Bush est perçu comme un canard boiteux en fin de mandat, Harper mène un gouvernement minoritaire qui stagne dans les sondages, et le Mexicain Felipe Calderón est arrivé au pouvoir par la peau des dents, au terme d’une élection fort peu convaincante d’un point de vue démocratique.

Ayant choisi d’ignorer cette réalité, les trois dirigeants poursuivent avec assiduité la construction du PSP sans s’embarrasser des lois existantes. C’est précisément cette stratégie éclair qui commence à faire froncer les sourcils des concitoyens. Elle contourne le débat public en évitant d’avoir à changer les lois, leur préférant plutôt des injections d’argent ou un refus de réglementer dans les domaines prioritaires aux yeux des trois chefs conservateurs.

« La durabilité ne peut exister sans la voix des syndicats de l’énergie et des communautés », soutenait toutefois Alfredo Hernández Peñaloza de l’Union nationale des travailleurs de l’industrie pétrolière mexicaine, à l’occasion de la rencontre nord-américaine des organisations du secteur de l’énergie, tenue à Montréal quelques jours avant Montebello.

Si l’on observe l’expansion irrationnelle de l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, destinés avant tout à l’exportation vers les États-Unis, il y a lieu de se demander où se cachent « nos Hernández Peñaloza ». Ed Stelmach, premier ministre de l’Alberta et Stephen Harper refusent pour l’instant de mettre un frein à ce développement qui met en péril les écosystèmes du nord de l’Alberta et qui contribue à l’augmentation rapide et sans pareil des gaz à effet de serre.

Quelques années après les échecs de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) et de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), voici que le Partenariat sur la sécurité et la prospérité se fraye un chemin en douce. Pour faire échec à ses prédécesseurs, les mouvements sociaux avaient identifié les risques qu’ils comportaient pour la santé, pour l’environnement et pour les droits sociaux.

Le PSP semble plus sophistiqué que ses ancêtres puisque moins virulent sur le plan légal. Mais il apparaît d’autant plus irréversible par sa composante sécuritaire. Des 19 groupes de travail que compte le Partenariat, 10 se penchent sur les questions de sécurité, de frontières communes, d’intégration militaire pour les missions de combat à l’étranger et de défense continentale.

Arrêter le PSP

Si les manifestations anti-PSP d’Ottawa et de Montebello n’ont pas réussi à rassembler plus de 5 000 manifestants en deux jours, les citoyens ne dorment pas au gaz pour autant. Outre le forum sur l’énergie, organisé durant deux jours par la Réseau québécois sur l’intégration continentale, le Conseil des Canadiens a rempli un auditorium de l’Université d’Ottawa. Cette seconde riposte de la société civile avait un côté impressionnant, puisqu’elle a rassemblé les politiciens de quatre partis fédéraux et des meneurs de groupes sociaux dans un véritable teach-in qui identifiait avec brio les points les plus contestables du PSP, à commencer par sa confection fort peu démocratique, en catimini.

La dirigeante des Verts, Elizabeth May, est celle qui a livré le discours le plus enflammé. Elle a sommé les trois partis d’opposition (libéraux, bloquistes, néodémocrates) ayant une représentation aux communes de déposer une motion de non confiance envers le gouvernement sur la question de l’arrêt des négociations du PSP. Maude Barlow, du groupe organisateur, a quant à elle livré un plaidoyer contre l’exportation massive d’eau en vrac pour répondre à la demande étasunienne.

Les escarmouches entre manifestants et un appareil policier complètement disproportionné apparaissent mineures en regard des multiples activités de la société civile en marge du sommet de Montebello et de l’ampleur des enjeux. Car il faudra bien la payer tôt ou tard, cette facture sécuritaire.


L’auteur est journaliste indépendant


Minuit moins cinq

jeudi 23 août 2007, par Marie-Hélène Bonin

À l’aube du premier Forum social québécois, les preuves de la faillite de l’ordre économique actuel sont évidentes pour tous. Cet ordre consacre les inégalités sociales au nom de la libre entreprise, il provoque la destruction des conditions mêmes de la vie au nom de la prospérité, il entraîne la dépendance aux hydrocarbures en provoquant des guerres cruelles apparemment sans issue.

À l’aube du premier Forum social québécois, les preuves de la faillite de l’ordre économique actuel sont évidentes pour tous. Cet ordre consacre les inégalités sociales au nom de la libre entreprise, il provoque la destruction des conditions mêmes de la vie au nom de la prospérité, il entraîne la dépendance aux hydrocarbures en provoquant des guerres cruelles apparemment sans issue.

Malgré tout, les victimes de cet ordre social résistent, persistent et signent ! Partout un même appel retentit, quel que soit la langue ou le pays :

Faut se ruer dans la rue,
au printemps comme une crue
Faire éclater notre ras-le-bol,
une débâcle de casseroles
Trêve de paroles, faites du bruit !
Un charivari pour chavirer ce parti,
comme en Argentine, en Bolivie.

(Loco Locass)

Les forums sociaux mondiaux depuis maintenant plusieurs années ont été autant d’occasions « manifestives » de réaffirmer ces luttes, de célébrer ces victoires.

Et pourtant, il y a un paradoxe.

En dépit de la faillite patente de ce nouvel ordre mondial, en dépit des résistances souvent victorieuses ici et là, en dépit du sentiment d’urgence d’agir avant que l’irréparable ne se produise, il n’en reste pas moins difficile de formuler un nouveau projet social inspirant et, par là-même, réalisable.

Le Québec compte pourtant sur une riche tradition de mouvements sociaux forts et innovateurs dont nous pouvons être fiers. Ce patrimoine inspirant, enrichi des plus récents apports des jeunes et des communautés immigrantes, nous a permis jusqu’à présent d’éviter bien des écueils : guerre en Irak, délocalisation de nombre d’emplois, projets du Suroît et du mont Orford, réforme du régime des prêts et bourses, privatisation de la santé, et encore.

Par contre, il faut être conscient que les défis auxquels nous faisons face ne sont pas les mêmes qu’il y a trente ans ou quarante ans. Faut-il le rappeler, nous sommes maintenant en guerre en Afghanistan. Et nous sommes gouvernés par un partenariat-public-privé (PPP) où le rôle de l’État a été redéfini sans qu’on ait rien à y dire, où les politiques publiques sont décidées par des multinationales et par des organes supranationaux qui n’ont de compte à rendre à personne.

Face à ces nouvelles réalités qu’apporte la mondialisation, nos traditions militantes constituent un héritage précieux, mais elles ne suffiront pas. Il faut un nouveau souffle, des idées et des énergies nouvelles pour réaliser ce monde auquel nous aspirons, mais qui continue de nous échapper.

C’est à ce brassage de traditions, de rêves et de résistances que ce premier Forum social québécois nous convie. Qu’en sortira-t-il ? À première vue, peut-être peu de choses. Mais d’espoir nul ne peut se priver pour entreprendre ce long portage vers un nouveau monde à inventer. Il est minuit moins cinq, plus de temps à perdre !


L’auteure est directrice générale d’Alternatives


Le Pérou à l’heure des Marco Polo du dimanche

jeudi 23 août 2007, par Benoîte Labrosse

Dans les Andes, le Machu Pichu, la célèbre « cité perdue des Incas », a échappé à la cupidité des Conquistadors espagnols. Il a résisté à des siècles d’abandon et aux assauts répétés de la jungle. Il a même tenu tête au terrible tremblement de terre du 16 août 2007. Mais pourra-t-il survivre au tourisme de masse ?

L’univers du tourisme est en constante expansion. Au point où la planète apparaîtra parfois bien petite. « Le nombre d’arrivées de touristes internationaux est passé de 25 millions en 1950 à 842 millions en 2006 », affirmait récemment Francesco Frangialli, secrétaire général de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), une agence de l’ONU qui fait depuis 1970 la promotion du tourisme responsable, durable et accessible à tous. M. Frangialli estime qu’« en 2005, les recettes du tourisme ont atteint 680 milliards de dollars US, ce qui en fait un des secteurs les plus importants du commerce international ».

Le Pérou, troisième plus grand pays d’Amérique du Sud, fait partie d’une liste de 46 pays « pauvres » pour qui le tourisme constituerait désormais « l’une des principales sources de devises » selon l’OMT. En 2005, le pays a accueilli pas moins 1,5 million de touristes, et ce nombre semble en progression constante. C’est dire que le secteur touristique constitue le gagne-pain d’une part de plus en plus importante de ses 27 millions d’habitants. Quand on sait que près d’un Péruvien sur deux vit encore dans la pauvreté, cela ne peut pas être minimisé.

Mais il ne faut pas crier victoire trop vite, selon le sociologue belge Bernard Duterme, directeur du Centre tricontinental (CETRI), un organisme de recherche et de documentation sur le développement et les rapports Nord-Sud. Dans un article paru l’an dernier dans la revue Alternatives Sud, M. Duterme précise que « si le secteur est effectivement un important fournisseur de postes de travail, la qualité des emplois générés varie. Souvent précaires ou saisonniers, ils s’adressent d’abord à une population sous-qualifiée, sans protection sociale ».

L’absence d’autres sphères économiques fortes fait aussi craindre au sociologue un dérèglement financier national majeur en cas de fléchissement de l’afflux touristique.
De plus, il est légitime de se demander si le tourisme favorise véritablement les échanges culturels, et s’il profite vraiment aux habitants des pays visités . Par exemple, comme les touristes raffolent des coutumes et des activités traditionnelles, il est facile d’être tenté d’en faire des activités lucratives. C’est ce que Bernard Duterme nomme la « folklorisation commerciale ». Les îles flottantes des Indiens Uros, dans les eaux péruviennes du lac Titicaca, en sont un exemple flagrant. Les îles artificielles, fabriquées en totora, une variété de roseaux flottants, sont devenues une étape touristique obligée. Pourtant, les « habitants » qui les font visiter aux voyageurs ne sont même plus des Uros, la dernière descendante étant décédée en 1959, emportant leur dialecte dans sa tombe ! De plus, les îles sont maintenant de vraies « attrapes-touristes » offrant restaurants, hôtels, bureaux de poste, béton et panneaux solaires... Bonjour le mode de vie traditionnel !

Yoan Pando Diaz, guide touristique indépendant originaire de Cusco, non loin du Macchu Pichu, est bien consciente de cette commercialisation des traditions. « On en garde certaines parce que ça attire les touristes, mais, en même temps, on les modifie pour qu’elles leur plaisent davantage. Dans l’île d’Amantani [sur le lac Titicaca], par exemple, les femmes célibataires se couvrent traditionnellement le visage pour ne pas être vues des hommes. Elles portent aussi des jupes colorées, les femmes mariées devant se contenter de noir. Aujourd’hui, toutes les femmes portent des jupes colorées et plus aucune ne se cache le visage au passage des inconnus, parce que ça fait de plus belles photos ! »

D’un autre côté, « les vêtements traditionnels sont en voie de disparition, car les jeunes préfèrent les jeans et les tee-shirts, symbole de modernité et de richesse », poursuit le guide, lui-même vêtu de denim et d’un coupe-vent d’une célèbre marque étasunienne.

La profession de M. Pando Diaz, dûment réglementée et assortie d’un cours universitaire de cinq ans, apparaît de plus en plus en vogue au Pérou, comme toutes celles reliées au secteur touristique. Selon Bernard Duterme, un grand nombre de professionnels, notamment en provenance des domaines de l’éducation et de la santé, y réoriente leur carrière dans le but d’améliorer leur revenu. Le spectre de dangereuses pénuries et d’un dérèglement social se pointe donc à l’horizon, car le développement du secteur se fait à son avis « au détriment des activités agricoles ou des savoir-faire traditionnels ».

La fréquentation continue des touristes occidentaux peut également provoquer des effets secondaires psychologiques malheureux. « Les Péruviens ne voient que des touristes en beaux vêtements de sport, appareils photos numériques au cou et espadrilles dernier cri aux pieds. Ils croient donc que tous les Occidentaux sont fortunés et qu’ils ne possèdent que de belles choses », explique Geneviève Guay, copropriétaire de l’agence de voyage Peru del Mundo Internacional. Cette Lavalloise, installée dans la capitale péruvienne depuis huit ans, joue entre autres choses le rôle d’intermédiaire entre la branche québécoise de l’agence Club Aventure et les guides locaux comme M. Pando Diaz. « La vision idyllique que leur renvoient les voyageurs provoque chez des Péruviens une irrésistible envie de quitter leur pays pour déménager dans un Occident qu’ils croient parfait. Certains y rêveront toute leur vie ! »

Les enfants du tourisme

Les contrecoups du tourisme ne semblent épargner personne, et surtout pas les enfants. Les uns et les autres tablent en effet leur innocence, leur troublante beauté et leur pauvreté pour toucher les cordes sensibles des voyageurs et, ainsi, leur faire délier les cordons de leur bourse. Il n’est pas rare de rencontrer de très jeunes enfants sur les places publiques, engoncés dans leurs habits traditionnels, proposant de se faire photographier pour quelques sols, la monnaie péruvienne, ou vendant des souvenirs qu’ils « disent » avoir fabriqués. Peu de touristes résistent à un joli minois, et encore moins à la vertueuse impression d’aider un enfant pauvre.

Sauf que le résultat final apparaît moins reluisant. En mendiant quelques pièces aux touristes, ces enfants gagnent souvent beaucoup plus d’argent que leurs parents paysans ou ouvriers, ce qui modifie insidieusement les rapports familiaux. Constatant bien vite que la séduction de touristes paye davantage, plusieurs préfèrent la rue à la salle de classe. L’appât du gain conduit les jeunes à abandonner leurs études et parfois même leur famille. Comme le souligne Yoan Pando Diaz, « officiellement les enfants vont à l’école jusqu’à 17 ans. Officieusement, c’est autre chose... »

« Des parents louent leurs enfants à des « receleurs » qui viennent les chercher tous les matins en autobus et qui les laissent sur un coin de rue pour mendier. Ils reviennent les chercher le soir et les enfants remettent leurs gains aux receleurs, qui en donnent une part aux parents et gardent le reste », explique Geneviève Guay, de l’agence de voyage Peru del Mundo Internacional. Le cercle vicieux de la sollicitation désole l’organisatrice. « Les parents n’y voient pas de problème, car c’est souvent ce que leurs propres parents leur faisaient faire dans leur jeunesse. Une fois devenus trop vieux pour attirer les touristes, ils mettent au monde des enfants pour qu’ils les fassent vivre à leur tour, et ainsi de suite. »

La prostitution juvénile resterait encore un phénomène « marginal » au Pérou, selon Mme Guay. Mais pour les adultes, c’est autre chose, surtout dans les villes et les endroits les plus touristiques. « Certaines Péruviennes racolent les voyageurs seuls, mais pas dans le but de recevoir de l’argent. Ce qu’elles souhaitent avant tout, c’est se faire acheter des cadeaux occidentaux, d’être amenées dans les grands restaurants, les hôtels luxueux... Et si elles doivent coucher avec leur « protecteur » pour obtenir ce semblant de « rêve américain », elles le feront », explique la coordonnatrice.

Les humains ne sont pas les seuls à être bousculés par l’industrie touristique. L’environnement en subit les contrecoups lui aussi. Dans le lac Titicaca, par exemple, l’afflux de voyageurs provoque la prolifération d’algues, probablement de lointaines cousines de nos algues bleues. Incroyable mais vrai, la quantité d’algues oblige les navigateurs à nettoyer leurs hélices en cours de traversée... Pire encore, leur densité conduit à l’eutrophisation de certaines zones du plus haut lac navigable au monde, également le plus grand d’Amérique du Sud.

Plus de touristes, plus de kérosène

L’UNESCO a inscrit pas moins de 10 sites péruviens à sa liste du Patrimoine mondial depuis 1983. De ces merveilles, le sanctuaire historique de Machu Picchu et les « lignes » de Nasca s’imposent comme les plus célèbres. Ces dernières, dont l’origine remonte quelque part entre 500 av. J.-C. et 500 apr. J.-C., ont été passablement malmenées par le tourisme, ou plutôt par les infrastructures nécessaires à l’expansion de celui-ci. En effet, ce réseau de lignes étranges, qui court sur quelque 450 km2 pour former de gigantesques dessins, ou géoglyphes, est maintenant divisé en deux par une route qui coupe littéralement certains symboles en deux !! De plus, comme il est nécessaire d’observer ces énigmes archéologiques du haut des airs, il va sans dire que le volume de kérosène brûlé dans la région est astronomique !

En fait, dans la région du Machu Picchu, l’augmentation de la pollution imputable au transport, composante essentielle de toute excursion, est devenue dramatique. L’avion, l’automobile, l’autobus, le train, les sources d’émanations toxiques se multiplient au même rythme que les profits réalisés sur le dos des touristes. Et on ne pense même pas aux résidents...

Le train contrôlé par la compagnie aérienne chilienne LAN, entre Ollantaytambo et Aguas Calientes, seul accès au site du Machu Picchu, incarne à lui seul une bonne part des absurdités générées par le tourisme. Depuis quelques années, les étrangers circulent dans des wagons confortables, alors que les résidents péruviens doivent se contenter de voyager dans des wagons moins modernes... accompagnés par la tonne de déchets produits quotidiennement dans la quarantaine d’hôtels situés à Aguas Calientes.

Dans la région du Machu Picchu, comme les établissements touristiques consomment une grande proportion de l’eau, de l’électricité et des ressources disponibles, les résidents sont victimes d’inflation galopante et de diverses pénuries chroniques. Et tout cela, c’est sans compter les effets du tourisme de masse sur le Machu Picchu lui-même. Ce site archéologique inca d’envergure, dont le nom signifie « vieille montagne » en quechua, la langue locale, a été couronné récemment comme l’une des sept nouvelles merveilles du monde par l’organisme New Open World Foundation. Ce qui ne l’empêche pas d’être menacé par l’afflux effarant de visiteurs. Car même si les autorités disent vouloir limiter l’entrée à moins de 1 000 personnes par jour, la tentation est trop grande d’en laisser entrer plus. Surtout à 40 $ le billet !

L’UNESCO, qui surveille attentivement le site depuis 1983, estime qu’environ 400 000 touristes ont foulé le sol de l’ancienne cité sacrée durant la seule année 2004, ce qui fait craindre une dégradation accélérée du lieu. Geneviève Guay abonde dans le même sens. « Le sol descend de plusieurs centimètres par année à cause du trop grand nombre de visiteurs. Les spécialistes s’attendent à un glissement de terrain important dans un avenir rapproché », déplore-t-elle.

L’accès au Wayna Picchu, le pic rocheux qui surplombe le site, est déjà limité à 400 personnes par jour. Quant au mythique Chemin des Incas, qui permet de rejoindre le Machu Picchu en trois ou quatre jours de marche, une résolution gouvernementale de 2002 permet à seulement 500 chanceux de le fouler chaque jour, onze mois par année. Ces tentatives de contrôle prouvent que certains tiennent malgré tout à conserver ce monument et son écosystème particulier le plus longtemps possible, peu importe l’argent disponible.

Pour un tourisme plus profitable

À quelques semaines de la Journée internationale du tourisme, le 27 septembre, il n’est pas inutile de rappeler l’existence d’un Code mondial d’éthique du tourisme, entériné par l’ONU en décembre 2001. Ses 10 articles forment un ensemble de principes défendant un « ordre touristique équitable, responsable et durable ». Évidemment, ce Code n’a aucune valeur légale. Pour reprendre les paroles du secrétaire de l’OMT, « (...) ce n’est qu’avec votre coopération que nous pourrons sauvegarder l’avenir de l’activité touristique et accroître la contribution du secteur à la prospérité économique, à la paix et à l’entente entre toutes les nations du monde. »

En fin de compte, les touristes ne doivent pas nécessairement cesser de vouloir découvrir de lointaines contrées et leurs habitants. Mais ils leur faut trouver des façons de minimiser leurs empreintes. Ramasser ses déchets, se déplacer à pied plutôt qu’en taxi, donner des pommes aux enfants au lieu de sous, acheter des souvenirs chez l’artisan même et non dans une boutique souvenir : autant de petits gestes apparemment insignifiants qui peuvent finir par faire une grande différence.

Pour plus d’information sur le Code mondial d’éthique du tourisme consultez le http://www.unwto.org/code_ethics/fr/global.htm


L’auteure est journaliste indépendante


Le laboratoire vénézuélien

jeudi 23 août 2007, par Pierre BEAUDET

Au Venezuela cet été, l’effervescence est palpable. Pour la xième fois, le peuple se prépare à une nouvelle grande consultation sur la Constitution. El presidente Hugo Chavez propose des amendements qui iraient davantage dans le sens de la décentralisation du pays, notamment vers les conseils communaux qui pourraient devenir les piliers d’une administration axée sur les besoins des barrios et des villages. Les mauvaises langues à Caracas disent cependant que le véritable objectif est de permettre la réélection de Chavez à la présidence (la Constitution actuelle permet deux mandats seulement). Quoi qu’il en soit, le processus bolivarien enclenché depuis 1999 semble bien solide.

Les succès de Chavez, validés par plusieurs élections et référendums ces dernières années, consistent a avoir entrepris de vastes réformes sociales en faveur des démunis. L’État est devenu pourvoyeur de services de santé et d’éducation pour la majorité de la population, au lieu d’être ─ ce qu’il était avant ─ l’organisateur des prédations de la classe dominante. Ce qui permet cette restructuration est bien sûr la manne pétrolière. Le budget de l’État, qui prévoyait un prix moyen de 30 $ dollars le baril, est présentement tiré vers le haut par les cours actuels (au-dessus de 70 $). Grâce aux fameuses « missions » mises en place par l’État, des millions de personnes ont maintenant accès à des services de santé adéquats, à des écoles avec des profs, à des biens alimentaires à prix abordables. Pour la première fois, une famille pauvre peut sauver son enfant malade parce qu’il y a un médecin et des médicaments de l’autre côté de la rue.

Parallèlement à ces mesures contre la pauvreté, Chavez veut réorienter les priorités de développement vers l’intérieur du pays ─ traditionnellement tout était concentré sur Caracas et les régions côtières ─, où réside une population marginalisée, et qu’il veut désenclaver par des infrastructures de transport. De cette immense redistribution des revenus ressort un certain nombre de problèmes. Les budgets consacrés aux dépenses sociales ne permettent que marginalement à l’économie de se diversifier et de s’investir dans des projets productifs en agriculture ou dans le secteur manufacturier. Les détenteurs de capitaux, pour ne pas dire les dominants, sont méfiants et préfèrent garder leur fric plutôt que de l’investir. Ce qui crée des pressions inflationnistes dangereuses. Mais en attendant, le « socialisme pétrolier » ─ l’expression est de Chavès ─ fonctionne.

Pouvoir populaire ?

Les dominés profitent de tout cela pour s’organiser. Ici et là, des coopératives, des groupes d’entraide, des radios communautaires poussent comme des champignons dans l’improvisation générale. Les partis de gauche, traditionnellement assez faibles au Venezuela, n’exercent pas une grosse influence, sauf peut être au sein de la nouvelle centrale syndicale, l’Union nationale des travailleurs (UNT). Pour sa part, Chavez veut aller vite et ne pas tergiverser. Il rêverait d’une sorte de pouvoir populaire « direct », où les citoyens prennent l’initiative. Il voudrait d’autre part coaliser les diverses gauches au sein d’un parti « unique de la gauche », le Parti socialiste uni du Venezuela.

Face à cela, les anciennes organisations de gauche sont plutôt réticentes pour un ensemble de raisons. D’une part, elles pourraient perdre leur espace. Elles craignent d’autre part que les organisations populaires ne deviennent autant de « courroies de transmission » vers le centre du pouvoir. Mais les gens ordinaires voient la chose différemment. La révolution bolivarienne, c’est Hugo. On voit de ses propres yeux les impacts d’une politique qui donne des résultats.

On est aussi sceptique face à un monde politique traditionnel qu’ont toujours dominé les mêmes élites, essentiellement riches, blanches et urbaines. Edgardo Lander, un sociologue de Caracas qui observe la situation de près, estime que le processus actuel d’auto-organisation à la base est porteur même s’il demeure fragile : « Parfois, l’État intervient trop et maladroitement, y compris par la distribution chaotique de ressources financières. Mais dans ce chaos s’accumule une expérience organisationnelle inédite. Reste à voir si le mouvement populaire saura se déployer dans l’espace institutionnel créé par le bolivariannisme et se structurer de manière à réellement libérer la parole et l’action des communautés de base. »

À la conquête des Amériques

La révolution bolivarienne et le « socialisme pétrolier » du président Chavez lui permettent de prendre une place de plus en plus importante sur l’échiquier latino-américain. Sur le plan du symbolique, Chavez est devenu un véritable héros aux yeux des multitudes du Rio Grande jusqu’à la Terre de feu. Non seulement il tient tête à Bush, mais il met en place toutes sortes d’initiatives concrètes pour traduire en action le rêve d’une Amérique latine solidaire.

Ainsi le Venezuela, avec l’aide de Cuba, transfert actuellement des ressources considérables vers la Bolivie et le Nicaragua. L’Alliance bolivarienne pour les Amériques, l’ALBA, est encore sur papier, mais elle commence à apparaître comme un processus réel, stimulé par des projets concrets comme PétroSud, TVSud et d’autres idées visant à intégrer les Amériques pour les peuples. Mais l’ALBA est fragilisée du fait que le Brésil et l’Argentine, notamment, restent en marge. Comme si ces pays craignaient l’hégémonie de Caracas au moment où eux-mêmes tentent de se positionner comme puissances régionales, et même mondiales.


Au Pakistan, le général Musharraf cherche une porte de sortie

jeudi 23 août 2007, par Feroz Mehdi

Au Pakistan, tous les dictateurs finissent par rencontrer une forte opposition au sein de la population. Le général Pervez Musharraf n’y fait pas exception.

Depuis sa conquête du pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire sans effusion de sang, en 1999, il est parvenu à se maintenir au sommet en bâillonnant les forces démocratiques et en manipulant les élections locales et nationales. Mais encore là, il n’y a rien de très nouveau. Au Pakistan, les coups d’État militaires se déroulent en général sans violence. Ce sont plutôt les dictatures qui prennent fin de manière sanglante.

À cet égard, est-ce que la récente vague de violence qui a déferlé sur le pays constitue un indice que la dictature du général Musharraf tire à sa fin ?

En fait, peu importe l’avenir qui attend le dictateur, une chose paraît acquise. Les jours de la dictature sont comptés et M. Musharraf travaille plus ou moins adroitement à s’aménager une porte de sortie. Le 9 mars, il a renvoyé le juge en chef de la Cour suprême pour mieux avoir la mainmise sur les élections à venir. Mais la tactique lui a rebondi au visage, au point que la Cour suprême a réintégré le juge le 21 juillet.

Entre temps, le mouvement pour la démocratie au Pakistan, qui couvait depuis des années, est sorti de sa torpeur. Des centaines de milliers de Pakistanais ont participé au mouvement de protestation contre le renvoi du juge en chef. Évoquant les grands rassemblements qui ont marqué la visite du magistrat dans l’est du pays, un journal a même écrit : « Au Penjab central, aucun événement politique n’avait atteint une telle ampleur depuis... 1986. » Le général en a été réduit à utiliser ses alliés provinciaux à Karachi pour déchaîner la violence et terroriser la population afin que l’agitation ne s’étende pas à la grandeur du pays.

Double jeu politique

Quand on y pense, le règne du général Musharraf aura été bien étrange. Il a commencé en 1999 avec le renversement d’un gouvernement démocratiquement élu. Il a aussi coïncidé avec le renforcement du gouvernement des talibans en Afghanistan, que le Pakistan avait été le premier pays à reconnaître officiellement. Mais le flirt au grand jour avec les talibans aura été de courte durée. Pour être précis, il s’est terminé dans les heures qui ont suivi les attentats du 11-Septembre , lorsque Washington a dit à Musharraf : « Ou bien vous êtes avec nous, ou bien nos bombes vont vous ramener à l’Âge de pierre. »

Malgré leur arrogance sans borne, ce genre de menaces impérialistes ne peut pas être pris à la légère, surtout lorsqu’ils s’appuient sur une puissance de feu comme celle des États-Unis. En tout cas, le pragmatique Musharraf n’a eu aucun mal à convaincre ses généraux d’opérer un revirement d’alliance après septembre 2001. Et le double jeu politique a commencé. Pendant qu’une portion de l’armée sympathique aux talibans empêchait Musharraf de déclencher une guerre totale contre ces derniers, les diktats et les milliards de dollars américains le poussaient à faciliter les attaques contre leurs bastions. Autrement dit, la main gauche ne voulait surtout pas savoir ce que faisait la main droite.

Reste que cette année, au moment même où le renvoi du juge en chef de la Cour suprême provoquait un vaste sursaut démocratique, un autre phénomène se développait. Des extrémistes islamistes, qui occupaient une mosquée dans la capitale, se sont mis à commettre des enlèvements et toutes sortes d’actes de violence pour imposer des règles islamiques rigides à tout le pays. Ils défiaient ouvertement le général.

Dans un premier temps, Pervez Musharraf a refusé d’intervenir, prétextant que l’attaque d’une mosquée aurait de graves conséquences. Puis il a changé d’avis, avec pour résultat que des centaines de personnes ont trouvé la mort lors de l’attaque de la mosquée par l’armée, en juillet.

Que cela plaise ou non à M. Musharraf, seules des institutions démocratiques bien implantées peuvent défaire les forces réactionnaires à long terme. Et cela ne peut pas se produire du jour au lendemain. Ni même en détruisant toutes les mosquées rouges du pays. Ce qui explique un peu que depuis l’attaque, le général se retrouve dans une situation délicate. D’un côté, il a fini par céder aux pressions du mouvement démocratique en laissant réhabiliter le juge en chef de la Cour suprême. D’un ’autre, il a violemment réprimé un début d’insurrection islamiste.

Il semble que M. Musharraf veuille se faire réélire président par le Parlement et par les assemblées provinciales actuelles, pour ensuite négocier un accord de partage du pouvoir avec les deux principaux partis politiques en exil, en particulier le Parti du peuple pakistanais de Mme Benazir Bhutto. Il ne lui resterait plus qu’à nommer un responsable de l’armée de son choix pour ensuite, si les choses se passent bien, mener un gouvernement transitoire jusqu’à des élections.

Est-ce que le général serait vraiment prêt à retirer son uniforme et à prendre sa retraite de président de la république en temps que civil, après qu’un gouvernement de transition ait supervisé le déroulement d’élections ? En tout cas, la population du Pakistan ne demande pas moins.

Un événement pourrait toutefois venir tout chambouler : une attaque unilatérale des États-Unis en territoire pakistanais contre les talibans. Dans son dernier document, la US Intelligence Estimate Report associe les zones tribales administrées par le gouvernement pakistanais à un sanctuaire pour Al Qaïda. Dans une conférence de presse suivant la publication du document, Frances Townsend, conseillère de l’administration Bush en matière de renseignement, a même déclaré que les États-Unis pourraient finir par envisager en territoire pakistanais des frappes unilatérales contre des objectifs associés aux talibans ou à Al-Qaïda.

Pour qu’une telle attaque puisse se produire, le président Musharraf devrait sans doute imposer l’État d’urgence. Et alors on ne saurait minimiser l’ampleur de la colère des gens du Pakistan. Ni encore moins prévoir leur réaction.


L’auteur est chargé de projets pour l’Asie chez Alternatives


Ukraine

Alerte orange pour une drôle de révolution

jeudi 23 août 2007, par Adam NOVAK

La « révolution orange » de la fin 2004, en Ukraine, constitue un véritable cas d’école pour étudier les nouveaux outils élaborés par les puissances occidentales pour déstabiliser et manipuler les autres pays. Qu’il s’agisse d’ébranler l’Iran ou le Venezuela, ou encore de réintroduire le capitalisme à Cuba, les mêmes techniques sont utilisées.

Tout au long des années 1990, en Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne ont soutenu sans états d’âme des présidents corrompus et autoritaires. Ces derniers leur promettaient tout à la fois d’ouvrir l’économie du pays aux investissements occidentaux, de remettre la part ukrainienne de l’arsenal nucléaire soviétique au voisin russe, et de coopérer avec l’OTAN pour éliminer l’influence russe dans plusieurs anciennes républiques soviétiques.

Mais l’Occident ne se montrait guère reconnaissant. Au contraire, les Américains et les Européens ne cessaient de réclamer haut et fort un accès de plus en plus étendu au marché ukrainien, de même que la privatisation de secteurs-clés de l’économie. De plus, ils refusaient d’ouvrir leurs propres marchés à l’Ukraine. Pire que tout, la simple possibilité de voir le pays joindre les rangs de l’Union européenne, même à long terme, était systématiquement écartée par Bruxelles.

À partir de 1999, les dirigeants ukrainiens ont tout naturellement commencé à se désintéresser de ces relations décevantes et inégales avec l’Ouest. De plus en plus, ils ont préféré miser sur l’intégration régionale avec les autres pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), dans laquelle se retrouvaient la plupart des anciennes républiques soviétiques. Ce retournement politique ukrainien coïncidait avec la confiance grandissante manifestée par les élites russes sous Vladimir Poutine. Ces dernières commençaient même à contester la place des multinationales et des oligarques locaux, qui avaient saisi des pans entiers de l’économie russe, en plus de soutirer des contrats indécents à un gouvernement Eltsine faible et corrompu.

En l’an 2000, le président ukrainien, Léonid Kushma, a finalement accepté de créer un espace économique commun entre la Russie, le Belarus et le Kazakhstan. L’un des résultats les plus spectaculaires de cette nouvelle coopération fut de modifier le cours d’un pipe-line construit à l’origine pour transporter du pétrole depuis la portion ukrainienne de la mer Noire jusqu’en Europe de l’Ouest. Cela contribuait à renforcer la cohésion économique régionale, tout en contrecarrant l’objectif à long terme des Américains et des Européens qui visait à réduire la position dominante de la Russie sur les marchés européens du pétrole et du gaz.

Ayant été snobée par l’OTAN lors du célèbre sommet marquant l’élargissement de l’Alliance atlantique vers d’autres pays de l’Est, en 1999, les dirigeants ukrainiens annoncèrent bientôt qu’ils adoptaient une position de neutralité. Mais cela ne les empêchait pas de reprendre les discussions avec Moscou pour effectuer des exercices militaires communs ou pour améliorer la coopération en matière d’armement.

Cette fois, le président Kushma était allé trop loin. Les mêmes Occidentaux qui avaient toléré - et aussi financé - sa gestion corrompue l’ont abandonné. Pire, ils se sont mis à la recherche active d’un dirigeant plus convenable. Le candidat qu’ils recherchaient devait être dépendant des investisseurs et des marchés financiers occidentaux. Surtout pas l’un de ces magnats de l’énergie et de l’industrie russo-ukrainienne, qui conféraient au président Kushma son indépendance.

Recherché : candidat pro-occidental

Soudain, comme par hasard, « l’aide » internationale à l’Ukraine s’est mise à augmenter. Le Canada, les États-Unis et l’Union européenne se montraient les plus généreux. À elle seule, l’aide européenne a presque doublé entre 1998 et 2002. Dans tous les cas, la proportion de l’aide allouée aux programmes visant à promouvoir le changement politique en Ukraine a augmenté de manière sensible.

L’aile progressiste de cette offensive était menée par le milliardaire américain George Soros, qui contrôle un réseau de fondations privées à travers l’Europe de l’Est. Très opposé aux visées agressives et à courtes vues de la politique étrangère américaine sous George W. Bush et Dick Cheney, Soros a dépensé des centaines de millions de dollars pour créer une nouvelle génération de libéraux occidentalisés dans les pays de l’ancien Bloc de l’Est. Tout cela dans l’espoir que ces gens introduisent à la longue des politiques pro-occidentales, qu’ils appuient les politiques de privatisation et qu’ils proposent l’adhésion de leur pays à l’Union européenne et à l’OTAN, sans pour autant provoquer une confrontation directe entre la Russie et les États-Unis.

Des projets de l’Union européenne comme l’Initiative Européenne pour la Démocratie et les Droits de l’homme suivaient des objectifs à peu près semblables.
La face moins présentable de l’offensive occidentale était réalisée par la National Endowment for Democracy (NED), qui acheminait les fonds du Département d’État américain vers les agences internationales des partis républicain et démocrate, la Chambre de commerce des États-Unis et les syndicats affiliés à l’AFL-CIO. La NED constituait le prolongement de plusieurs anciennes activités secrètes de la CIA, qu’il apparaissait plus commode de confier, dans le monde de l’après-guerre froide, à des fondations « indépendantes » et à des ONG.

Et si les avis demeurent partagées sur les pratiques plutôt bon enfant d’un George Soros et des agences européennes, il en va tout autrement des opérations de la NED, qui ont souvent financé les campagnes électorales de la droite dure, ou encore d’ONG qui faisaient la promotion directe des intérêts occidentaux dans la région.

En Ukraine, la division du travail suivait un programme en cinq points utilisé précédemment pour renverser les régimes autoritaires (et anti-occidentaux) de Vladimir Meciar en Slovaquie (1998), de Slobodan Milosevich en Serbie (2000) et d’Édouard Chevardnaze en Géorgie (2003). Sans oublier les tentatives infructueuses pour renverser le président vénézuélien Hugo Chavez.

Étape 1 : Les fondations occidentales tordent les bras des opposants pour qu’ils se rassemblent autour d’un seul candidat. Ce dernier n’a pas besoin d’être le plus pro-occidental du groupe. Par exemple, en 2001, au Belarus, l’Ouest appuyait la candidature de Vladimir Goncharik, un dirigeant syndical. Une seule condition : l’heureux élu doit être prêt à accepter les conseils de l’Occident.

En Ukraine, les Occidentaux ont eu du mal à unifier une opposition pour le moins disparate, divisée en deux camps apparemment irréconciliables. Le camp national-patriotique (ultra nationaliste, autoritaire) s’appuyait sur les classes moyennes et supérieures dont le statut social reposait sur le commerce avec l’Occident, ou le contrôle de l’appareil de l’État. Ceux-là voulaient utiliser l’État pour favoriser le capitalisme ukrainien, réduire l’influence russe et placer l’Ukraine sous la houlette de l’Europe ou encore de l’OTAN. Ce groupe bénéficiait d’un soutien très large chez ceux qui parlent l’ukrainien, majoritaire dans l’Ouest du pays. Le second groupe de dirigeants de l’opposition, lié aux industriels voulant à la fois conserver de bonnes relations avec la Russie et avec les pays occidentaux, aurait préféré moins d’interventionnisme de l’État dans l’économie. Il recrutait tout particulièrement parmi la jeunesse de la capitale et des grandes villes.

Tout ce beau monde se rassembla finalement derrière Viktor Yushenko, un ancien président de la Banque centrale.

Étape 2 : Faire la promotion de médias indépendants, c’est-à-dire favorables à l’opposition. Une chaîne de télévision apparaît essentielle pour diffuser la propagande au sein de l’opinion publique, secondée par quelques journaux qui serviront à entraîner et à mobiliser les cadres du nouveau mouvement. Dans la mesure ou l’Ukraine (comme la Russie) comptait de nombreux millionnaires et milliardaires ayant saisi les ressources de l’État au moment de l’effondrement de l’Union soviétique, il s’est révélé facile de trouver (d’acheter) un média « indépendant ».

Étape 3 : Utiliser des ONG complaisantes pour imposer des enjeux électoraux qui conviennent aux leaders de l’opposition et à leurs bailleurs de fonds internationaux. Il s’agissait de créer l’illusion d’une vaste mobilisation populaire autour de ces enjeux, et d’essayer de provoquer une réaction négative de la part du pouvoir aux abois.

Étape 4 : Financer des sondages électoraux et des experts qui feront part de leurs craintes de voir les élections manipulées par le régime en place. Inonder le pays d’observateurs internationaux favorables à l’opposition. De cette manière, tout résultat serré pourra être interprété comme une victoire « très nette » de l’opposition. Le Canada a ainsi fourni des centaines de partisans à Victor Yushenko, dont plusieurs observateurs électoraux, contribuant du même coup à la frénésie pro-occidentale qui s’est mise à régner à Kiev.

Étape 5 : Créer un mouvement de la jeunesse pro-occidental, capable de mobiliser la population et de fournir une légitimité démocratique et « révolutionnaire ». Depuis le milieu des années 1990, les États-Unis ont raffiné un programme de contestation et de manifestations non violentes pour renverser les dirigeants autoritaires, basé sur les recherches d’un chercheur nommé Gene Sharp. Comme par hasard, L’International Republican Institute et d’autres agences américaines se sont chargées de traduire l’essai le plus important de Sharp (From Dictatorship to Democracy : A Conceptual Framework for Liberation) dans les langues de la plupart des pays où les États-Unis voulaient des changements de régime politique.

En Ukraine il s’est révélé relativement facile de mobiliser la jeunesse frustrée des classes moyenne, surtout à Kiev et dans la portion ukrainophone du pays. Même si leur niveau de vie avait déjà tendance à augmenter, ces jeunes savaient que des investissements occidentaux plus nombreux, assortis à une plus grande intégration à l’Union européenne, créeraient davantage d’opportunités pour eux. Sans compter qu’elle réduirait la compétition avec la partie russe du pays. Ces jeunes étaient aussi excédés par la corruption du régime Kushma, en plus de se sentir offensés par sa propension à vouloir traiter de manière égale les symboles et les traditions des nationalismes russe et ukrainien.

La campagne électorale du candidat de l’opposition pro-occidental fut baptisée « révolution orange », ce qui galvanisa les jeunes militants. Du coup, ils avaient l’impression de participer à un grand moment historique, similaire à la chute du communisme, qu’ils étaient trop jeunes pour avoir connue. Mais la jeunesse pro-occidentale n’était pas unie pour autant. Les jeunes libéraux croyaient que leur action complétait la mise à mort des habitudes et de la corruption soviétiques. Les ultra nationalistes estimaient plutôt qu’ils consolidaient la nature ukrainienne de la société. Comme dans plusieurs autres pays, la victoire du candidat pro-occidental fut perçue comme un gage de l’avenir européen de l’Ukraine, aux dépens des liens « asiatiques » avec la Russie.

Che Guevarra en costume ukrainien

En fait, la coalition pro-occidentale était si disparate qu’elle n’a même pas pu se trouver un symbole commun lors de ses manifestations. Dans la portion russophone du pays, à l’Est, ses partisans encourageaient la jeunesse à se rebeller contre les élites locales et pro-russes, en utilisant une série de logos aux allures modernistes, notamment un Che Guevarra vêtu du costume ukrainien traditionnel. Dans l’Ouest du pays, le Che était remplacé par des t-shirts et des posters de Stephan Bandara, le dirigeant des nationalistes ukrainiens qui s’allièrent à l’Allemagne nazie pour exterminer les juifs et les bolchéviques ukrainiens durant la Seconde Guerre mondiale.
Au sein du mouvement jeunesse pro-occidental, le gouffre entre les libéraux et les ultra nationalistes fut comblé par les larges sommes d’argent dispensées par le Canada et par les États-Unis. La manne parvint à convaincre même l’extrême droite et les ultra nationalistes qu’il était dans leur intérêt de demeurer dans la coalition Yushenko, avec leurs ennemis libéraux.

Le résultat de la stratégie en cinq points aboutit à la victoire de la révolution orange de Yushenko, en décembre 2004. Mais trois ans plus tard, les résultats de ce changement de régime apparaissent plutôt mitigés. Le gouvernement « orange » s’est déchiré entre ses factions « autoritaires » et « libérales ». Il n’a même pas osé parrainer l’adhésion à l’OTAN, à laquelle s’oppose la majorité de la population. Yushenko a même été obligé d’honorer l’engagement du régime précédent à retirer les troupes ukrainiennes de l’Irak. Et les conseillers de la Banque mondiale lui ont dit d’accepter les privatisations plus ou moins mafieuses de la période Kushma, pour éviter de remettre en cause la législation sur la propriété privée.

Beaucoup de jeunes révolutionnaires ukrainiens sont devenus désillusionnés. D’autres continuent le combat à titre de consultants dans les campagnes de subversion américaines contre le Belarus, Cuba, l’Iran, le Venezuela ou la Birmanie. Enfin un troisième groupe a pris ses distances avec les banquiers étrangers, pour tenter de trouver une manière plus authentique de participer à la vie politique. À moins qu’ils ne tentent d’exporter leurs techniques révolutionnaires en les retournant contre certains régimes pro-américains de la région, comme l’Ouzbekistan et l’Azerbïjan ?


L’auteur travaille chez Alternatives


Haïti

L’argent maudit des Duvalier

jeudi 23 août 2007, par Louis-Alexandre JACQUES

Plus de 20 ans après le départ précipité d’Haïti de Jean-Claude Duvalier, la Suisse n’a toujours pas réglé la question des comptes bancaires de l’ex-dictateur. Dès la fin du mois d’août, ce dernier pourrait récupérer plusieurs millions de dollars, en toute légalité.

Apparemment, seule une poursuite judiciaire engagée par le gouvernement haïtien pour les violations des droits de l’homme perpétrées durant la dictature de Jean-Claude Duvalier (1971-1986), pourrait permettre à la justice suisse de poursuivre le gel des fonds de l’ancien dictateur au-delà de la fin août 2007. Mais, pour l’instant, Port-au-Prince n’a toujours pas tenté de s’engager sur cette voie.

Le 20 juillet dernier, plusieurs ONG suisses impliquées dans la coopération avec Haïti ont ainsi expédié une lettre au premier ministre haïtien lui demandant d’entamer des poursuites contre l’ancien dictateur. Tout cela pour récupérer l’argent extorqué sous le régime de Jean-Claude Duvalier et le restituer à la population haïtienne.
Le compte dont il est question dans cette affaire contient 7,6 millions de francs suisses (6,7 millions de dollars canadiens). Il a été bloqué sur ordre du Conseil fédéral suisse en 2002, au terme d’une longue saga judiciaire. Mais la somme ne constituerait que la pointe de l’iceberg puisque Port-au-Prince accuse l’ancien dictateur « d’avoir détourné plus de 100 millions de dollars sous le couvert d’œuvres sociales », d’après des informations recueillies par l’Agence France Presse.

En attendant que le gouvernement haïtien bouge, la Coordination Haïti-Europe, qui regroupe plusieurs ONG engagées en Haïti, a elle aussi envoyé une lettre, cette fois-ci au ministère haïtien des Affaires étrangères. De plus, selon Claire-Lise Zaugg de l’organisation de coopération Plate-Forme Haïti de Suisse, les autorités suisses effectueraient présentement des démarches pour trouver une solution de rechange à la restitution des biens de M. Duvalier. Il va de soi que la Suisse craint de voir son image ternie par cette affaire qui traîne depuis plus de 20 ans.

En fait, le ministère suisse des Affaires étrangères estime que les lois actuelles ne peuvent pas empêcher le déblocage des fonds Duvalier. « La Suisse est et doit rester un État de droit » a sèchement indiqué la direction du droit international public du ministère dans une lettre à Plate-Forme Haïti, le 29 mai dernier. Reste qu’une révision de la loi concernant les avoirs des dictateurs en Suisse pourrait bien se révéler nécessaire plus tôt que prévu. À la fin 2008, le pays sera aux prises avec un autre problème épineux du même genre, puisque ce sera alors au tour des fonds du défunt zaïrois Mobutu d’être remis à ses héritiers.

Pour l’instant, l’espoir d’empêcher le déblocage des fonds Duvalier semble reposer entre les mains du gouvernement de Port-au-Prince. On peut cependant douter que ce dernier agisse. Un habitué de la coopération avec Haïti n’y voit rien de très étonnant : « Haïti n’a pas d’expertise en droit international en plus de manquer de temps et d’argent. » Selon des informations provenant de l’AFP, Haïti aurait pourtant fait une demande d’entraide judiciaire à la Suisse. Comble d’ironie, la Suisse n’y aurait pas donné suite puisqu’elle exigeait en contrepartie des garanties sur le respect des droits de l’homme, ce qu’Haïti n’a pu lui fournir !

En désespoir de cause, les membres de Plate-Forme Haïti de Suisse ont écrit une lettre à la présidente de la Confédération helvétique pour la prier d’agir. Ils estimaient que la situation chaotique qui règne à Haïti, les gouvernements qui se succèdent ainsi que le désabusement de la population en général permettent d’expliquer bien des lenteurs.

Reste que ce qui choque encore plus les défenseurs des droits des Haïtiens dans toute cette histoire, c’est la lenteur de la Suisse elle-même. Difficile de concevoir qu’elle ne soit pas parvenue à trouver une solution à un problème sérieux et prévisible... depuis 1986.


L’auteur étudie le journalisme à l’Université Laval. Il effectue un stage chez Alternatives.


De nouveaux États-Unis voient le jour

jeudi 23 août 2007, par Judy REBICK

Cet été, après cinq semaines passées en Bolivie, j’étais convaincue que les clés pour sortir de l’impasse destructrice que nous appelons lenéolibéralisme viendraient de ceux qui ont été le plus marginalisés par sa brutalité et par sa cupidité. J’étais loin de m’imaginer que l’un des plus puissants indices des changements en cours viendrait des États-Unis, du ventre de la bête elle-même.

À Atlanta, à la fin juin, pas moins de 10 000 personnes ont ainsi participé au premier Forum social des États-Unis, pour donner naissance à ce qui pourrait bien devenir le plus puissant mouvement social de l’histoire du pays. Fait sans précédent, la plupart des participants provenaient des milieux pauvres et de la classe ouvrière. Les gens de couleur, les femmes et les jeunes y détenaient la majorité.

(...)

« Un autre monde est possible, et d’autres États-Unis apparaissent nécessaires [Another world is possible, another U.S. is necessary],clamait le slogan du Forum social américain. Intraduisible en français, le jeu de mots associant l’abréviation U.S. et le mot « us » (nous) sous-entendait que ce n’était pas seulement aux États-Unis de se réinventer, mais à la gauche elle-même.
Il s’agit d’un grand pas en avant pour le mouvement du Forum social mondial.

(...)

Tous les ateliers se sont attachés à tisser des liens entre les groupes américains. L’un des principaux objectifs consistait à bâtir une alliance entre les immigrants latinos et les Noirs, souvent divisés par le racisme. Mais il était aussi beaucoup question d’alliances entre le monde du travail et les milieux étudiants, de même que des liens entre les problèmes environnementaux et les questions de justice sociales. Le souhait de solidarité envers les gais et les lesbiennes, des cibles de choix pour l’administration Bush, semblait unanime.

Le Forum s’est terminé sur une Assemblée des mouvements populaires, au cours de laquelle plusieurs caucus régionaux ou spécialisés sont venus présenter leurs résolutions. Plusieurs nouveaux réseaux ont aussi vu le jour, et des liens de solidarité ont été forgés entre des gens qui étaient habituellement divisés. Les gens ont quitté le Forum en s’engageant à organiser des Forums sociaux dans leur région, dans leur ville et dans leur quartier. En l’espace d’une semaine, le Forum social voulait dire « créer un mouvement de mouvements » à la grandeur du pays.

« Les gens me demandent quand une chose semblable s’est produite à Atlanta », confiait durant la marche d’ouverture un vétéran des luttes sociales dans le Sud. J’ai réfléchi à cela et j’en suis arrivé à la conclusion que la ville n’a jamais été le théâtre d’un événement comme celui-ci. Le mouvement des droits civils était d’abord afro-américain et les marches du 1er Mai à propos de l’immigration illégale étaient d’abord latino. La marche [d’ouverture] du Forum était l’événement le plus multiethnique auquel j’ai assisté. C’était de toute beauté. »

Presque tous les 900 ateliers débordaient de militants venus partager leurs stratégies sur des sujets aussi variés que la sécurité alimentaire, l’alliance syndicats/groupes communautaires ou la lutte contre l’embourgeoisement des villes. La direction des ateliers a été majoritairement confiée à des femmes, à des Noirs ou à des jeunes. Aucune vedette de la gauche américaine n’en faisait partie. Pour bien marquer sa volonté de rompre avec une culture obsédée par la célébrité, le comité organisateur a préféré ne pas faire appel aux stars.

Aucune grande ONG américaine ne siégeait sur le comité organisateur du Forum. Le Forum s’est d’ailleurs beaucoup interrogé sur le fait que la gauche américaine a été peu à peu kidnappée par ces organisations, financées par les grandes fondations, en majorité blanches, centristes et tournant autour de Washington. Ces organisations étaient les bienvenues au Forum, mais elles n’y occupaient pas une position dominante.

(...)

Tom Goldtooth, qui représente le Indigenous Environmental Network du comité organisateur du Forum a expliqué : « Nous devons parler avec notre cœur et serrer les mains qui nous sont tendues. Nous espérons que cet esprit ira en grandissant. Peu importe notre origine, nous ne devons pas réclamer la réforme d’un système en faillite, mais sa transformation. Nous devons nous organiser à partir de la base. »

Et beaucoup ont parlé avec leur cœur.

La plénière sur Katrina m’a bouleversée. Biens sûr, je m’étais un peu intéressée aux conséquences immédiates du désastre. Mais je n’avais aucune idée des efforts incessants pour « blanchir » ce qui restait de la Nouvelle-Orléans. Le docteur Beverley Wright, parlant depuis le plancher de la conférence, a raconté : « Nos parents et nos grand-parents se sont battus pour acheter une maison qu’ils pourraient léguer à leur famille. Et ils veulent nous l’enlever lorsqu’ils évoquent la possibilité de transformer la place en espace vert. Étrangement, ils ne songent pas à faire la même chose avec les quartiers où vivent les riches Blancs. »

(...)

L’un des discours les plus saisissants a été prononcé par Javier Gallardo, du New Orleans Workers Center. Péruvien d’origine, bénéficiant du statut de « travailleur invité », il a raconté qu’au moment même où des afro-américains étaient déplacés, des centaines de travailleurs comme lui avaient été amenés de l’Amérique latine pour reconstruire la côte du Golfe du Mexique. Le nom de leur employeur est même inscrit sur leur passeport...

La possibilité pour ces travailleurs de demeurer aux États-Unis dépend entièrement du bon vouloir de leur employeur. D’après Gallardo, il est devenu courant de voir un employeur vendre des travailleurs dont il n’a plus besoin à un autre employeur pour 2000 dollars chacun. « Comment appelez-vous cela ? » a-t-il demandé.

Et il a explosé : « Nous appelons cela de l’esclavage moderne. Ils veulent nous diviser, mais les anciens esclaves et les nouveaux esclaves peuvent s’unir. Ensemble, nous pouvons vaincre », a-t-il continué sous un tonnerre d’applaudissements. Le rapprochement entre les anciens et les nouveaux esclaves a fait son chemin au cours du Forum. Et avec elle l’idée d’une alliance entre les Noirs et les Latinos. Selon les vétérans du militantisme, cette alliance transformerait complètement la gauche américaine, particulièrement dans le Sud où la vaste majorité de la classe ouvrière est noire ou latino.

La méthode pour résoudre les conflits entre les participants constitauit un autre aspect fort impressionnant du Forum. Ainsi, quand la délégation palestinienne s’est plainte d’être le seul groupe à qui l’on ne permettait pas de prendre la parole lors de la plénière contre la guerre, les organisateurs ont lu leur lettre de protestation lors de la plénière suivante. De même, quand le rapport du caucus autochtones a été interrompu par le médiateur au terme de la période qui leur avait été allouée, ils ont été profondément insultés, comme si on avait essayé de les réduire au silence. En l’espace de 10 minutes, avec le consentement des organisateurs, tous les autochtones présents dans la salle se sont retrouvés sur la scène. Mais ce qui aurait pu devenir un moment de grande tension, marqué par la colère et par la rancœur, est devenu un argument supplémentaire en faveur de l’unité. En autorisant la manif improvisée, le forum avait tenu le pari. J’ai eu le sentiment qu’une nouvelle culture de solidarité était née, une culture que nous avions essayé d’implanter dans le mouvement féministe, sans y parvenir tout à fait.

Bien sûr, le Forum comportaient certaines faiblesses. Par exemple, s’il plongeait ses racines dans la tradition du mouvement des droits civils par le choix de la ville d’Atlanta et par la présence de nombreux anciens activistes, il faut bien constater qu’il semblait moins relié à l’histoire de la classe ouvrière ou à celle du féminisme.

L’impact de ces derniers mouvements était pourtant indéniable. Il n’y avait qu’à observer la place occupée par les femmes et l’insistance mise sur les problèmes des travailleurs. Aucun groupe de première importance en matière d’environnement n’assistait au Forum. De plus, même si le problème causé par la guerre et par l’impérialisme américain était sur toutes les lèvres, les principaux mouvements antiguerre étaient peu visibles. Les organisateurs du Forum se sont délibérément tournés vers les pauvres, la classe ouvrière, les autochtones, et les minorités visibles. Peut-être que ce parti pris s’imposait pour créer le genre de mouvement capable de transformer véritablement les États-Unis ?

Dans un discours célèbre prononcé au Forum mondial de 2002, au Brésil, Arundhati Roy avait lancé : « N’oubliez jamais ceci : nous sommes très nombreux et ils ne sont que quelques uns. Ils ont davantage besoin de nous que nous avons besoin d’eux. Un autre monde n’est pas seulement possible, IL arrive. Par temps calme, je peux même l’entendre respirer. »

Ce n’était pas une journée particulièrement calme, à Atlanta, mais IL était parmi nous. Je pouvais même l’entendre crier. « Que voulons-nous ? La justice ! Et comment l’obtiendrons nous ? En donnant le pouvoir au peuple ! »


Article publié sur wwww.Rabble.ca


L’économiste israélien Shir Hever aux journées Alternatives

Une occupation de neuf millards de dollars

jeudi 23 août 2007, par Amélie TENDLAND

Les 24 et 25 août, à Montréal, dans le cadre du premier Forum social québécois, les journées d’étude Alternatives recevront une vingtaine d’invités internationaux en provenance de 16 pays. Alternatives a interrogé l’un d’eux, l’économiste israélien Shir Hever, dont les travaux tentent d’évaluer le coût de l’occupation des territoires palestiniens par Israël.

Neuf milliards de dollars américains. Voilà ce que coûterait annuellement l’occupation israélienne en Palestine, selon l’économiste Shir Hiver. En fait, l’entreprise apparaît si ruineuse, qu’il estime qu’elle finira par contribuer à faire bouger les Israéliens. « Le prix de l’occupation est très élevé, au point de provoquer l’effondrement de plusieurs institutions et de plusieurs structures sociales en Israël, affirme-t-il. Mais je ne crois pas que l’occupation cessera pour des raisons purement économiques. Seule la résistance des Palestiniens permettra de mettre fin au conflit. Mais les raisons économiques feront probablement survenir la fin de l’occupation plus rapidement et plus facilement. »

Du haut de ses 29 ans, Shir Hever explique qu’il en est venu très tôt à l’activisme. « Déjà au secondaire, j’étais un activiste, puis j’ai continué à militer à mon arrivée à l’université. J’ai toutefois rapidement été déçu des cours d’économie. L’économie à elle seule n’explique rien. Je n’étais pas du tout convaincu », raconte-t-il. Confronté à ce qu’il considère comme une importante fermeture d’esprit, l’économiste s’est alors mis à la recherche d’idées et d’informations alternatives. C’est ainsi qu’il a atterri au Alternative Information Center (AIC), à Jérusalem-Est, qui se donne pour objectif de rapprocher Israéliens et Palestiniens.

« L’AIC est en mesure d’aider ces groupes qui contestent les politiques gouvernementales de plusieurs manières : en leur offrant des outils, de l’information, des formations politiques. De plus, le fait de travailler [à l’AIC] me permet d’avoir accès plus aisément à des bases de données, des statistiques, des personnes ressources, notamment en Cisjordanie », explique l’économiste. Il faut dire que les travaux de M. Hever ne se limitent pas à évaluer le coût de l’occupation pour l’économie israélienne. Ils tentent aussi d’évaluer l’impact de l’occupation sur les territoires occupés et sur Jérusalem-Est, où plusieurs commerces ont fermé leurs portes.

Ainsi, le dernier texte du chercheur constitue le premier rapport à présenter une analyse économique des conséquences de la construction du Mur de séparation à Jérusalem-Est. Shir Hever y explique notamment que le Mur de séparation a coûte chaque année environ 194 millions de dollars aux Palestiniens de Jérusalem-Est, soit 1,2 milliard de dollars depuis le début de sa construction, en 2002. Jérusalem-Est constitue le seul endroit où le Mur passe au travers d’une zone urbaine densément peuplée. Selon l’économiste, plus de 200 000 personnes seraient quotidiennement affectées. Le revenu des ménages palestiniens de Jérusalem-Est aurait ainsi chuté de 17,5 % depuis le début des travaux.

« L’occupation coûte cher »

Quant à la l’éventualité de la fin de l’occupation et d’un règlement définitif du conflit, l’économiste refuse d’être pessimiste. « Même si, d’après moi, Israël n’admettra jamais que l’occupation constitue une erreur, la solution n’est certainement pas de ne rien faire », insiste-t-il. Il se félicite de voir de plus en plus d’Israéliens refuser d’aller dans l’armée, évitant ainsi de contribuer au conflit. Selon lui, les choses finiront par changer, probablement sous la pression internationale. Toutefois, il doute que la sensibilisation à la cause palestinienne puisse à elle seule faire réellement changer les mentalités chez les Israéliens. « Quand l’occupation sera finie, les mentalités pourront changer en Israël, mais avant, j’en doute. »

À Montréal, durant les journées Alternatives, Shir Hever ne cache pas qu’il préconisera le boycott d’Israël. Misant sur le pouvoir d’agir des gens qui seront présents, l’économiste assure que « les gens en Israël ont réellement peur du boycott, car il peut vraiment les affecter, eux tout comme l’occupation ». Mais cela ne l’empêche pas de croire aussi énormément aux différents projets de rapprochement que l’AIC mène auprès de groupes de base palestiniens et israéliens. Le centre amène en effet plusieurs groupes d’activistes issus des deux peuples à se rencontrer. « Nous ne voulons pas seulement qu’ils se rencontrent, nous cherchons aussi à les réunir, pour qu’ils aient le même programme, le même but, le même agenda », explique-t-il.

On le devine, la tenue des réunions relève parfois de l’exploit. D’un côté, les Palestiniens ne sont pas autorisés à se rendre à Israël. De l’autre, les Israéliens ne peuvent pas eux non plus se rendre en territoire palestinien sans ruser. À Jérusalem, par exemple, M. Hever raconte que les Israéliens prétendent qu’ils se rendent dans les colonies, pour ensuite prendre le chemin de Bethléem. L’escapade demeure illégale, passible de prison, mais l’économiste affirme qu’elle ne s’avère pas trop dangereuse. Contre toute attente, pour ne pas que le monde croit qu’elle empêche les Israéliens de rentrer en contact avec les Palestiniens, l’armée israélienne ferme parfois les yeux.

Dans le cadre des Journées Alternatives, Shir Hever participera à un atelier intitulé Bases militaires : une arme meurtrière au service des plus forts, le vendredi 24 août 2007, à 11h00, au local R-M130 de l’Université du Québec à Montréal. Le lendemain, le 25 août, on le retrouvera dans l’atelier Le Moyen-Orient au bord du gouffre, à 9h00, au local R-M130 de lUniversité du Québec à Montréal (UQAM).


L’auteure est journaliste indépendante


Alternative Information Center

jeudi 23 août 2007, par Amélie TENDLAND

L’Alternative Information Center (AIC) est une organisation pacifique et progressiste israélo-palestinienne située à Jérusalem-Est. Le premier mandat d’AIC est la diffusion d’informations sur les sociétés israéliennes et palestiniennes, de même que sur le conflit qui les oppose.

Fondé lors des derniers jours de la guerre du Liban en 1983 par le journaliste israélien Michaël Warschawski, le Centre est né de la nécessité d’offrir une information alternative aux deux peuples. Aujourd’hui, l’AIC gère trois publications majeures, en hébreu, en arabe et en anglais, de même qu’un site Web des plus actifs. Il est également devenu un incontournable pour l’obtention d’informations et de contacts auprès des médias israéliens et étrangers.

Pionnier dans la coopération égalitaire entre Israéliens et Palestiniens, le Centre s’est donné comme mandat d’encourager l’échange, de désenclaver les deux camps. Désormais, plus que diffuseurs d’informations, l’AIC est également à la tête de plusieurs projets, notamment le Summer Camp. Ce dernier est le seul camp d’été de la région à réunir des jeunes palestiniens de Cisjordanie et d’Israël à la fois, filles et garçons âgés entre 14 et 20 ans. . Enfin, l’AIC vient également en aide aux groupes de base d’activistes tant en Israël qu’en Palestine, leur fournissant divers outils visant à consolider leurs revendications sociales et politiques.

L’adresse du site Web de l’AIC : http://www.alternativenews.org


Chronique

Les enfants du nouveau monde

jeudi 23 août 2007, par Ariane ÉMOND

Je me réjouis de ce qui est en train de s’amorcer, ces jours-ci, autour de la commission Taylor-Bouchard. Thérapie collective, remise en questions musclée, « tempête de cerveaux » ? Nous aurons un peu de tout cela sans doute. Mais une chose est sûre : le temps est largement venu de chercher ensemble les remèdes à ce malaise qualifié d’identitaire.

L’identité nationale n’est jamais aisée à définir et elle est pleine de pièges, de trous et de raccourcis douteux. Comme l’identité humaine. Qui suis-je ? où vais-je ? sont toujours des questions d’actualité. Il m’arrive souvent de dire que nous sommes faits d’une sorte de pâte filo d’identités. Sait-on toujours vraiment toutes les couches qui composent notre mixture ou notre mixité ?

Nous sommes loin d’être tricotés serrés, nous le découvrons un peu plus chaque jour. Nous sommes des descendants de migrants venus de partout et d’autochtones. Et nos ancêtres arrivés dans ce Nouveau Monde ont eu souvent des identités multiples et camouflées. J’ouvre une parenthèse. À l’occasion d’un café littéraire lors des récentes Correspondances d’Eastman, l’éditeur André Vanasse (XYZ) rappelait, à juste titre, que même les premiers explorateurs de ce coin du monde avaient des origines surprenantes : Christophe Colomb était juif, Champlain était protestant comme son ami Pierre Du Gua de Monts de qui on vient d’ériger un joli bronze à Québec. Il ne serait d’ailleurs pas impossible que Champlain se soit converti au protestantisme pour camoufler le fait qu’il était juif, tout comme son oncle auprès duquel il avait appris son métier de marin... Et quand certains se demandent si John Cabot ne serait pas le premier découvreur du Canada (plutôt que Jacques Cartier) on se rappellera qu’il se nommait en fait Giovanni Caboto, qu’il était un Italien au service de l’Angleterre... Fin de la parenthèse.

Nous vivons dans un monde en profonde mutation identitaire. Surtout dans les grandes villes, un nouveau monde s’invente, se cherche, mais avance aussi. L’ouverture aux autres, à la différence dans toute sa complexité, a gagné énormément de terrain en 40 ans. Le bout d’histoire du Nouveau Monde que nous sommes en train d’écrire mérite qu’on s’y attelle avec générosité. La manière avec laquelle les coprésidents de la Commission Taylor-Bouchard ont mis la table la semaine dernière était courageuse et invitait au dépassement, ce qu’il faut saluer. Ce n’est pas si fréquent dans notre paysage politique.

L’intention avouée de la Commission est d’aller au fond des choses, avec intelligence, pertinence, rigueur et sensibilité ; bref, a priori, de ne rien balayer sous le tapis. Embrasse-t-elle trop large, suscitera-t-elle trop d’attentes... déraisonnables ? J’ai tendance à penser qu’un peu d’audace, doublé d’un désir de bien (s’) informer et d’une attitude empreinte de confiance sont de bonnes pistes pour susciter un débat stimulant. On risque d’être surpris par la récolte.

Jusqu’ici les débats entourant la laïcité dans l’espace public et la gestion de la diversité culturelle, et la diversité religieuse en particulier, ont surtout occupé les intellectuels (philosophes, sociologues, historiens, anthropologues, etc.). Ils se sont beaucoup commis et ont su donner ces derniers mois de la perspective aux questionnements suscités par certaines pratiques d’accommodements raisonnables.

La poussière est retombée sur les pénibles esclandres médiatiques. Mais nous ne sommes à l’abri de rien. C’est tout de même heureux que ce soit maintenant qu’on soit invité, collectivement, à nommer ce qui va et ce qui cloche dans notre façon actuelle de composer avec la diversité culturelle et religieuse. Bien sûr, il y aura du pire et du meilleur dans ce qui s’exprimera devant la Commission. Normal. Cet exercice risque tout de même d’être salutaire et passionnant. Nous sommes conviés, au fond, à réfléchir aux bases éthiques communes à nous donner pour construire ce Nouveau Monde dans lequel nos enfants élèveront les leurs.


L’auteure est journaliste indépendante et co-fondatrice du magazine La Vie en rose. Elle anime régulièrement des débats publics.


Livre

Homo Disparitus

jeudi 23 août 2007, par Jean-Simon GAGNÉ

D’accord, vous préférez ne pas y songer. Mais posons tout de même la question. Que se passerait-il si l’humanité disparaissait soudainement de la surface de la Terre ? Combien de temps la nature mettrait-elle avant de reprendre ses droits ? C’est en se posant ces questions apparemment saugrenues que le journaliste Alan Weisman débute une enquête passionnante, qui le mène dans les endroits les plus inusitées. Tenace, rigoureux, méthodique, Weisman s’intéresse à la décomposition des plastiques, à la lente érosion du béton, à l’extermination des grands mammifères en Amérique du Nord, à la radioactivité. Tout cela pour étayer une démonstration qui finit par donner froid dans le dos.

Chemin faisant, l’enquêteur visitera les environs de Tchernobyl, où prospère une nature parfois étonnante. Il constatera que le no man’s land qui sépare les deux Corées, depuis plus de 50 ans, constitue le dernier refuge de plusieurs espèces d’oiseaux en voie de disparition. De même, il s’apercevra qu’une station balnéaire grecque de Chypre, abandonnée depuis la guerre de 1974, constitue un laboratoire à ciel ouvert pour mesurer l’entreprise de destruction accomplie par le temps. Weisman s’intéressera aussi au grand tourbillon du Pacifique, une zone de la grandeur du Texas que les océanographes ont rebaptisé « la grande décharge du Pacifique », parce que tous les détritus des pays environnants finissent par y aboutir. On peut s’y promener pendant des jours sur une mer entièrement recouverte de détritus de plastique.

D’accord, vous préfériez ne pas savoir tout cela. Mais puisque vous avez eu le courage de pousser votre lecture jusqu’ici, autant vous prévenir. Selon Weisman, la plupart de nos maisons modernes ne tiendraient pas plus de quelques années sans entretien. Surtout en zone tempérée. Au bout de 20 ans, le Canal de Panama se refermerait, réunissant les deux Amériques. Au bout de 300 ans, presque tous les ponts du monde se seraient effondrés, peu importe les recommandations de la Commission Johnson. La plupart des villes construites dans le delta de fleuves, notamment Houston, auraient été complètement englouties. En définitive, 500 ans après notre disparition, dans les régions tempérées, la forêt aurait retrouvé son aspect d’avant les début de l’activité humaine.

Et ainsi de suite. En fait, les derniers témoins de notre existence éphémère seront sans doute nos émissions de radio et de télévision, qui continueront leur voyage sous une forme très fragmentée dans le vide sidéral. Difficile à croire, mais il restera sans doute des traces de Symphorien ou de la Fureur bien après la disparition des grandes Pyramides...

Ça vous fait mal ? Dites-vous que vous aviez été prévenus. Au départ, vous préfériez ne pas savoir tout cela, rappelez-vous.

Malgré une traduction parfois laborieuse, et une conclusion aux accents un tantinet lyriques, l’enquête de Weisman constitue un véritable modèle du genre. Une magistrale démonstration. On en ressort un peu sonné, avec la conviction que nous avons bien davantage besoin de la Terre que celle-ci a besoin de nous.

Jean-Simon Gagné


Homo Disparitus
Alan Weisman
Paris, Flammarion, 2007, 400 pages.


Raôul Duguay et Samian au FSQ

Le coeur au poing

jeudi 23 août 2007, par Louis-Alexandre Jacques

Le rappeur algonquin Samian et le chanteur Raoûl Duguay feront partie du spectacle d’ouverture du Forum social québécois le 23 août. Le premier est âgé de 24 ans. Le second a fêté ses 68 ans. Tous deux se complètent pourtant, au point où l’on ne se sait trop qui est l’Ancien et qui est le Moderne. Portraits croisés.

Samian est né en Abitibi. Raoûl Duguay aussi. Le premier est rappeur, musicien écorché vif. Le second est poète, chanteur, peintre, compositeur... Il a notamment écrit AO, la fantastique légende, qui parle du fragile équilibre entre la nature et l’homme.

Samian commence à peine à être connu, grâce au pouvoir de la musique et des mots. Duguay est un vieil habitué du monde artistique québécois. D’abord grâce à son ancien groupe l’Infonie, puis à travers un parcours original qui l’a mené au new age, aux « chansons de la pomme », à la peinture et même aux confins de la politique.

Tous les deux, ils ont accepté de servir de porte-parole au Forum social québécois. Mais pas tout à fait pour les mêmes raisons. Samian se considère avant tout comme un porte-parole de la cause autochtone au Québec. Son vis-à-vis, lui, a toujours été le porte-voix de plusieurs rêves, de plusieurs couleurs, de plusieurs explorations, à l’image de sa carrière parfois déroutante.

Samian a accepté d’apporter sa contribution au tout premier FSQ parce qu’il s’agissait d’une autre opportunité de prendre la parole. « J’y vais pour livrer mon message. Je ne veux pas changer le monde, mais unir la nation autochtone à la nation québécoise », indique-t-il. Pour sa part, Raôul Duguay estime que le Forum social représente « une occasion pour les citoyens de faire le travail que les gouvernements ne font pas ». Il espère que le FSQ verra émerger des solutions de rechange au néolibéralisme, des alternatives. Il souhaite aussi que les décisions y soient prises en groupe, et qu’un rapport soit envoyé aux médias.

Duguay le poète a déjà tenté sa chance par le passé en politique, ce qui en avait décontenancé plusieurs. Samian le rappeur n’y songerait même pas, tellement on lui a appris à se méfier de quelque gouvernement que ce soit. Pour lui, l’engagement social constitue une chose nouvelle, qu’il lui faut apprivoiser. Il rappelle qu’on parle souvent d’aider les populations des pays en développement. Il déplore qu’on oublie ainsi de regarder chez soi. « Des communautés autochtones vivent dans des conditions ressemblant au Tiers-monde et on en parle jamais », affirme-t-il.

L’œuvre de Raoûl Duguay a exploré les frontières du son et du langage, jonglant entre le réalisme et l’abstraction. Les chansons de Samian sont tranchantes comme des rasoirs. Il parle des jeunes des réserves qui sont laissés à eux-mêmes, des problèmes de consommation favorisés par l’éloignement, de l’isolement et du taux de suicide affolant. Il espère grandement que le FSQ contribuera à ouvrir les esprits sur les problèmes sociaux des communautés autochtones.

Samian mentionne aussi les erreurs du passé à l’égard des nations autochtones, de l’Église ou du gouvernement. Il rappelle que ces derniers ne se sont jamais excusés. On a préféré envoyer des chèques pour acheter le silence, ce qui est loin d’avoir réglé quoi que ce soit. Quand il prône l’autonomie pour son peuple, il parle le même langage que Raoûl Duguay : « Il est normal qu’ils obtiennent l’autonomie, explique ce dernier, sinon quoi, ils risquent d’être carrément avalés par notre civilisation. »

Le jeune rappeur se dit impressionné par l’ouverture d’esprit de son aîné. Il affirme que si tous les gens étaient comme lui, tout serait beaucoup plus facile. Le vétéran de la chanson ne cache pas son admiration pour le jeune rappeur autochtone ainsi que pour Anodajay, un autre artiste hip-hop de l’Abitibi qui produit Samian. Anodajay a repris la chanson de 1975 de Duguay « La bittt à Tibi », et l’a transformée en un autre succès inattendu, « Le beat à Ti-bi », dans laquelle deux générations partagent le micro. M. Duguay se dit d’ailleurs très fier de cette association : « Je suis à peu près la seule tête blanche à chanter avec des jeunes. Il faut qu’il y en ait de plus en plus ! »

Pour Raoûl Duguay, le FSQ constitue aussi l’occasion de faire le pont entre les cultures et les générations. Comme par hasard, le poète donne justement des conférences sur les liens intergénérationnels : « [Les générations] ont du chemin à faire pour aller se rejoindre. Ça prend de la solidarité », s’exclame-t-il. Lors du spectacle d’ouverture du Forum social québécois, il prêchera donc par l’exemple, en unissant sa voix à celle de Samian, de 44 ans son cadet. Tous deux se complètent pourtant, au point où l’on ne sait trop lequel est l’Ancien, et lequel est le Moderne. L’un a découvert la solidarité après mûres réflexions, l’autre provient d’une culture humaniste qui l’enseigne depuis plusieurs générations.


Livre

Ces Québécois venus d’Haïti

jeudi 23 août 2007, par Adam NOVAK

L’accélération de l’immigration des Haïtiens au Québec depuis la fin des années 1950 s’explique par la conjonction de deux facteurs. Au Québec, une « révolution tranquille » qui comprenait un ensemble de réformes économiques, politiques, sociales et culturelles. À Haïti, le début des ténèbres, avec un gouvernement qui dérivait vers la dictature. Une bonne partie de l’intelligentsia du pays quitte le pays - par contrainte, par soif de développement personnel, ou par manque d’alternatives. Une perte pour leur pays d’origine, même si de nombreux Haïto québécois sont restés solidaires. Une perte, même si leur présence a contribué à susciter la sympathie des Québécois de toutes origines envers cet autre petit peuple francophone d’Amérique.

À travers une cinquantaine de portraits, Ces Québécois venus d’Haïti permet de découvrir l’apport étonnant des Haïtiens dans tous les secteurs de la vie publique. Si l’écrivain Stanley Péan et l’activiste et politicienne Vivian Barbot sont bien connus dans le milieu progressiste, on découvre plusieurs de leurs compatriotes solidement engagés dans des entreprises d’économie sociale comme Services alimentaires Boukan Délices, ou de nombreux centres de la petite enfance fondés ou dirigés par des Haïtiennes.

Cherchant plutôt à documenter les cas de réussite, les auteurs restent discrets sur le racisme ambiant qui exclut de nombreux Haïtiens des postes pour lesquels ils sont qualifiés - autant dans le secteur public que dans le privé. Ils n’insistent pas sur l’ethnocentrisme de nos médias qui fait en sorte que ces pionniers haïtiens, comme tant d’autres néo-Québécois, sont largement absents de notre imaginaire collectif. En revanche, ils font écho aux débats internes de la communauté, qu’il s’agisse des rapports ambigus avec le pays d’origine, ou des frustrations ressenties par la deuxième génération.

Il est aussi frappant de voir la diversité des projets de solidarité et de « développement » que des Québécois d’origine haïtienne ont montés dans leur pays d’origine. Ils ont ainsi repris le flambeau des générations de religieux qui avaient tant fait pour tisser des liens entre les deux pays dans les années 1950 et 1960. En définitive, c’est cette solidarité extraordinaire qui doit rester au cœur du rapport Haïti-Québec.


Ces Québécois venus d’Haïti : Contribution de la communauté haïtienne à l’édification du Québec moderne
Samuel Pierre (éditeur)
Presses internationales Polytechnique (2007)


Livre

La vie aux aguets

jeudi 23 août 2007, par Jacques LÉTOURNEAU

L’excellent écrivain britannique William Boyd nous convie à un premier roman d’espionnage avec La vie aux aguets . L’ouvrage, à mi-chemin entre la fiction et la réalité, raconte l’histoire d’une octogénaire qui dévoile à sa fille sa véritable identité. Madame n’est pas celle qu’elle prétend être depuis toujours, mais bien une immigrée russe qui a travaillé pour les services secrets britanniques au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Un document qu’elle remet à sa fille atteste son histoire. Nous le découvrons en même temps qu’elle, et il nous entraîne dans les méandres du renseignement, pour découvrir les dessous de cette invraisemblable aventure.

L’écrivain nous fait ainsi découvrir la British Security Coordination et sa mission de propagande visant à entraîner les États-Unis d’Amérique dans le conflit mondial. Selon l’auteur, qui s’appuie sur des recherches universitaires, cette agence a bel et bien existé. Redoutant la force de frappe de l’armée allemande et de ses alliés, le gouvernement britannique souhaitait par tous les moyens convaincre Washington de prendre le sentier de la guerre. Manipulation de l’information, fabrication de documents, rumeurs, tout était permis pour cette agence qui a vu son mandat se terminer brutalement par l’attaque de Pearl Arbor et l’entrée en guerre des USA.

Le style de Boy mêle bien la fiction et le réel. Il a le mérite de nous divertir tout en prenant bien soin de lever le voile sur une période ou une autre de l’histoire politique. À cet égard, La vie aux aguets peut être considérée comme une mission accomplie !


La vie aux aguets
William Boyd
Paris, Seuil, 2007, 332 pages.