Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Entrevue avec l’animateur Pierre Therrien

La Course destination un monde différent

vendredi 4 octobre 2002, par Daphnée DION-VIENS

Longtemps animateur de la défunte émission La Course destination monde, qui a permis aux Québécois et Québécoises de vibrer au rythme de la planète, le nez rivé à leur petit écran, Pierre Therrien sera pendant quelques jours cet automne le porte-parole de la 6e édition des Journées québécoises de la solidarité internationale, qui se tiendront du 17 au 27 octobre.

« La Terre et ses habitants souffrent. Il est plus que jamais essentiel et primordial de s’engager socialement, affirme d’entrée de jeu Pierre Therrien, d’un ton à la fois indigné et décidé. Il faut faire quelque chose et je veux apporter ma voix à celle des autres. » C’est donc avec conviction et enthousiasme qu’il a accepté d’être le porte-parole des Journées québécoises de la solidarité internationale organisées par l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), dont Alternatives est membre. Événement annuel, les Journées québécoises sont l’occasion de s’informer et de réfléchir sur les causes et conséquences des différents conflits qui sévissent à l’échelle internationale.

Une planète exploitée

Pierre Therrien n’en est pas à ses premières armes. Il a toujours été engagé socialement, que ce soit en donnant de son temps à l’organisation Centraide ou encore pour amasser des fonds pour la recherche sur les maladies du cœur. Mais aujourd’hui, c’est avant tout les enjeux de la scène internationale qui retiennent son attention.

« J’ai de plus en plus le goût de m’engager parce que je crois de moins en moins au monde dans lequel on vit. J’ai de la difficulté à accepter la façon dont la Terre est gérée. C’est le pouvoir économique qui mène, ce sont les intérêts privés qui menacent notre planète et qui essaient de tirer le maximum de ses ressources naturelles. Il n’y a aucune vision à long terme », déplore-t-il.

Depuis quelques années, l’ouverture des marchés et les nouvelles dynamiques à l’échelle internationale ont contribué à la « mondialisation des problèmes » et à créer un fossé encore plus grand entre les pays du Nord et les pays du Sud, affirme-t-il. « La réalité, c’est que pendant que certains se demandent quelles émissions de télévision vont-ils regarder ce soir, d’autres essaient d’aller chercher une chaudière d’eau sans se faire tuer ! Il faut commencer par être conscient de ces réalités ! »

Il va encore plus loin et affirme que nous avons tous notre part de responsabilité dans le sort de la planète : « Il faut faire comprendre aux gens que ce sont les pays industrialisés qui exploitent les pays du Sud. Nous exploitons les plus pauvres de cette planète. Et nous avons la responsabilité de faire comprendre à nos dirigeants que l’argent, le profit et l’exploitation ne correspondent en rien à l’importance de gouverner intelligemment dans le respect des autres. »

Et le respect des autres commence avant tout chez soi, dans son environnement immédiat. « Si on n’est pas tout d’abord sensibilisé à notre petit environnement, aux gens qui nous entourent, comment espérer être sensibilisé au sort du reste de notre planète ? »

Acheter c’est voter

Pour Pierre Therrien, la sensibilisation commence donc par une prise de conscience au quotidien, qui doit se manifester jusque dans notre panier d’épicerie ou notre magasinage du samedi. « Il faut utiliser notre pouvoir d’achat comme un droit de vote ! Nous devons d’abord revoir nos modes de fonctionnement, de production et de consommation chez nous. Il y a beaucoup trop d’abus et de surconsommation. Chacun doit s’arrêter et réfléchir, se demander avant chaque achat : est-ce que j’en ai vraiment besoin ? »

Il propose d’emprunter plutôt que de tout acheter, de boycotter certaines compagnies qui exploitent leurs travailleurs, de réfléchir et se renseigner avant de faire un achat. « Ça peut vraiment faire une différence ! » , affirme-t-il.

Pour être conscient des implications de ses achats, il faut d’abord être bien informé. Il rappelle qu’il y a 20 ans, l’information disponible était beaucoup plus restreinte : « Avec la mondialisation des marchés est apparu aussi la mondialisation de l’information. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus conscients des impacts de l’ouverture des marchés et de la surconsommation, même s’il faut toujours faire l’effort de s’informer. »

Mais s’il faut rechercher l’information, on doit aussi être critique vis-à-vis des médias qui ne sont pas sans faille, rappelle Pierre Therrien : « Les médias ne parlent pas assez de tout ça parce qu’ils ont des intérêts qui sont autres que le désir d’informer. Ils entrent dans la même logique économique que tout le reste.[…] Mais heureusement, il y a de plus en plus de gens qui tiennent un autre discours dans leurs cuisines. Ce discours doit sortir sur la place publique. Il faut en parle ? »

Faites votre choix

C’est justement le mandat de l’événement organisé par l’AQOCI. Sous le thème « Choisissons notre monde pour une paix plus juste » , les 6e Journées québécoises de la solidarité internationale porteront un regard sur les conflits dans le monde, tout en soulignant qu’un bon nombre d’entres eux proviennent de la volonté des grandes puissances d’accéder aux ressources naturelles et de les contrôler. Du 17 au 27 octobre, expositions, conférences et spectacles se dérouleront à travers une douzaine de régions du Québec. Une occasion de comprendre les causes des différents conflits et une invitation à agir, pour le respect de chacun. Parce que comme le souligne le porte-parole de l’événement, « la Terre appartient à ceux qui l’habitent, et non à ceux qui l’exploitent ».


Pour connaître la programmation complète des Journées québécoises de la solidarité internationale près de chez vous, communiquez avec l’AQOCI au (514) 871-1086 ou consultez leur site Internet : www.aqoci.qc.ca


Grève continentale contre la ZLÉA

Ne touchez pas à mon éducation !

jeudi 3 octobre 2002, par Isabelle OUELLET

En proposant la tenue d’une grève continentale contre la ZLÉA le 31 octobre prochain, les mouvements étudiants québécois et canadiens revendiquent le droit de dire non à la ZLÉA.

La Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA) n’aura jamais fait couler autant d’encre que ces derniers mois. Depuis le début de l’été, on assiste à l’émergence d’un grand mouvement de mobilisation et de contestation chez les étudiants, tant au Québec, au Canada qu’en Amérique latine.

Au Québec, l’idée d’une grève continentale - née lors des Rencontres hémisphériques qui ont eu lieu à Cuba en novembre dernier - a été mise de l’avant par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) et la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants, section Québec (FCEEQ) : « La ZLÉA est une menace aux conditions de vie sociales, économiques et environnementales de tous les êtres humains concernés par cet accord. Notre voulons informer, sensibiliser les populations aux conséquences qu’aura cet accord sur leur vie » explique Valérie Soly, militante de l’ASSÉ.

Le 5 octobre dernier, les deux groupes se sont joints à 24 autres associations étudiantes afin de créer une large coalition dont l’ultime objectif est de faire échouer les négociations sur la ZLÉA. Et pas question de faire de compromis, comme le souligne Alvaro Castro, membre d’Alternatives et impliqué dans l’organisation des actions du 31 octobre : « Nous ne revendiquons pas une modification de la ZLÉA mais plutôt un rejet complet de ce projet de libre-échange qui est sous la tutelle des États-Unis ».

Ainsi, le mouvement lance un appel aux autres secteurs de la société civile et met en garde ceux qui seraient tenter de négocier : « Les volontés de réformes ou les critiques corporatistes de la ZLÉA, qui cherchent à ne soustraire de l’accord que des secteurs particuliers, sont simplement irresponsables. La lutte au néolibéralisme et la défense de nos droits sociaux ne se négocient pas à la pièce ! » a indiqué François Baillargeon, porte-parole de l’ASSÉ.

Non a la privatisation de l’éducation.

Parce qu’elle n’était pas au rendez-vous, ni à Québec ni à Porto Alegre, la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) juge, de son côté, qu’elle a « manqué le bateau » dans le dossier de la mondialisation. Aujourd’hui, elle se dit prête à répondre à l’Appel des mouvements sociaux à la résistance, lancé en février dernier lors du deuxième Forum social mondial de Porto Alegre (Brésil) : « Le 31 octobre, Jean Chrétien et les autres décideurs recevront un message très clair : nous n’accepterons pas que la mondialisation ait autant d’impact dans notre vie, particulièrement en éducation », affirme Nicolas Brisson, président de la FEUQ. « De toutes façons, si les gouvernements ne vont pas de l’arrière dans le dossier de la ZLEA, il y aura d’ici 2004 une grosse mobilisation de la société civile, de tous les groupes ensembles, pour s’assurer que l’accord ne passe pas. »

Plus modérée dans ses revendications, la FEUQ soutient que son rôle premier est de défendre l’éducation. En août dernier, se joignant à une coalition des représentants de plus de 720 000 étudiants, la fédération a présenté un mémoire sur les impacts de la ZLÉA et de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) sur l’éducation. Selon l’étude, la libération des échanges inclurait l’organisation et la distribution de services tels que l’éducation, l’eau ou la santé, ce à quoi s’opposent plusieurs fédérations étudiantes. « Le droit à l’éducation, c’est la pierre angulaire de la démocratie et nous trouvons inacceptable qu’à travers des accords commerciaux internationaux, on négocie des services éducatifs au même titre que le bois d’œuvre », a déclaré le président de la FEUQ.

Le cri des Amériques

Partout, du Sud au Nord, la résistance se mobilise. Alors que le Prix Nobel de la Paix argentin, Adolfo Perez Esquivel, invite tous les peuples à s’unir pour contrer ce « plan hégémonique colonialiste », au Brésil et en Équateur, le processus de négociation est vivement critiqué par les deux chefs d’États qui reprochent qu’on puisse « parler d’intégration en pratiquant l’exclusion ». En septembre dernier, lors d’un référendum populaire sur la question, 10 millions de Brésiliens ont déjà dit non à la ZLÉA.

Quant à l’Alliance sociale continentale (ASC), partisane d’une autre intégration continentale « basée sur la démocratie, l’égalité, la solidarité, le respect des droits humains et de l’environnement », elle fera de nouveau entendre sa voix lors des « Journées de Résistance continentale contre la ZLÉA », qui coïncideront avec la réunion des Ministres du Commerce qui aura lieu à Quito (Équateur) du 27 octobre au 1er novembre. Au Pérou, en Colombie et au Mexique, des actions et des manifestations sont également prévues le 31 octobre.


Irak :

Peuple puni pour cause de dictateur

mercredi 2 octobre 2002, par France-Isabelle LANGLOIS

Le 11 septembre 2001, près de 3 000 Américains sont morts dans le terrible attentat contre le World Trade Center de New York. Selon l’Unicef, 5 000 enfants irakiens meurent tous les mois en raison de l’embargo économique depuis 1991.

Autrefois, l’Irak était l’un des pays, sinon le pays du monde arabe, où la qualité de vie et le niveau d’éducation étaient les plus élevés. Depuis la guerre du Golfe, le destin de la population irakienne a complètement basculé. L’automne dernier, quelques jours après le 11 septembre, Monsieur Hans von Sponeck était de passage à Montréal pour une conférence sur la situation en Irak. Von Sponeck est l’un des deux coordonnateurs démissionnaires du Programme humanitaire des Nations unies en Irak. Comme son prédécesseur, Dennis Halliday, il dénonce les sanctions et leurs terribles effets sur la population. Lors de son passage à Montréal, citant les chiffres de l’Unicef, il rappelait que l’Irak figure maintenant au plus bas de la liste des 188 pays où la situation des enfants est la plus dramatique dans le monde, avec une augmentation de la mortalité infantile de 160 % depuis 11 ans. Si en 1988 l’Irak a été récompensé du prix de l’Unesco pour son effort quant à l’alphabétisation de la population, aujourd’hui, plus rien n’y paraît. De 80 % le taux d’alphabétisation était déjà redescendu à 52 % en 1995.

Selon les rapports des Nations unies, l’embargo a entre autres provoqué jusqu’à présent 1,5 million de morts dont 650 000 enfants de moins de cinq ans, et 50 % de la population consomment de l’eau contaminée ce qui provoque une augmentation galopante de maladies infectieuses et souvent mortelles.

Mais le président George W. Bush est déterminé à en découdre avec l’Irak. Il veut la guerre. Pour l’instant, il n’a pour seul allié que la Grande-Bretagne. Les autres pays occidentaux, y compris le Canada, attendent toujours les preuves des liens prétendus entre le régime de Bagdad et Al Qaïda, de même que de la menace de l’utilisation d’armes de destruction massive contre les États-Unis.

Dans son discours du 12 septembre 2002, prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies, George W. Bush a évoqué les graves violations de droits humains commises à l’encontre du peuple irakien par le régime de Saddam Hussein, pour convaincre les autres États de le suivre dans sa croisade contre le terrorisme en Irak. Insidieusement, l’administration Bush avait alors glissé dans la pochette de presse, une documentation faisant régulièrement allusion aux rapports d’Amnistie sur la situation des droits humains en Irak. Ce qu’a vivement déploré la section canadienne francophone de l’organisation dans un communiqué émis le lendemain : « Une fois de plus, le bilan d’un État en matière de droits fondamentaux est utilisé de manière sélective pour justifier une intervention militaire. »

Des pertes acceptables

Amnistie internationale va plus loin en réaffirmant que « la vie et la sécurité des civils doivent primer toute autre considération dans le cadre de toute initiative prise pour résoudre la crise que connaît actuellement l’Irak sur le plan humanitaire et des droits humains. La précédente intervention armée dans le Golfe a montré que, trop souvent, les civils deviennent des pertes acceptables. Il est fortement à craindre qu’une intervention militaire ne se traduise par des flux massifs de réfugiés, et par le déplacement de milliers de personnes à l’intérieur de l’Irak. Il est possible qu’une crise humanitaire soit provoquée par le manque de produits de première nécessité, notamment de nourriture et de médicaments, dont la fourniture pourrait devenir difficile, voire impossible, et par la destruction d’institutions et d’infrastructures civiles. »

Raymond Legault de l’organisation Objection de conscience qui depuis plusieurs années mène au Québec une campagne en faveur de la levée des sanctions en Irak, craint le pire : « En acceptant subitement le retour des inspecteurs d’armements des Nations unies, sans condition, l’Irak a réussi à réduire le risque immédiat d’une guerre-occupation par les États-Unis. Mais la superpuissance américaine n’a pas renoncé à ce terrible projet et, encore une fois, nous avons tout lieu de craindre que le Canada se rangera dans le camp étatsunien, le moment venu. Dans les derniers jours, nous avons vu le ministre Graham se réjouir du discours de Bush et le premier ministre Chrétien déclarer qu’il n’excluait pas que le Canada participe à une guerre contre l’Irak ; de plus, le Canada soutient présentement la démarche des États-Unis au Conseil de sécurité en vue de l’adoption d’une nouvelle résolution, qui avaliserait le recours à la force pour toute « non-coopération » irakienne. »

Le porte-parole d’Objection de conscience rappelle que l’envoi de lettres portant des messages de protestation à l’adresse de Jean Chrétien et à Bill Graham est donc toujours nécessaire.

Quelques chances...

N’oublions pas que le Canada a appuyé en 1991 les bombardements, qu’il a participé à l’embargo, en plus d’injecter plus d’un milliard de dollars dans cette entreprise de prétendue destruction du régime de Bagdad qui n’a eu d’autre conséquence que celle de détruire tout un peuple au cours des 11 dernières années.

Les chances que le président Bush renonce à son projet de guerre totale contre l’Irak semblent à peu près nulles. Mais peut-être est-ce encore possible de convaincre notre gouvernement de maintenir sa position et de garder ses distances vis-à-vis de cette entreprise, dont la seule issue prévisible est l’augmentation de la souffrance des civils irakiens.


Quelques liens Internet :

Le site de la mission permanente des Nations unies en Irak, propose une biographie de Saddam Hussein ainsi qu’une présentation des sanctions adoptées contre l’Irak.

http://www.iraqui-mission.org

Le site de l’Institut du monde arabe à Paris propose une base de données sur la civilisation arabe et des fiches signalétiques des pays membres de la ligue des États arabes (en français).

http://www.imarabe.org

Il est également possible de consulter en français et en anglais le rapport de la mission effectuée par le groupes Objection de conscience et sa délégation en janvier 2000, à l’adresse suivante :

http://www.ocvc.8m.net

Le site du réseau canadien pour la levée des sanctions contre l’Irak (RCLSCI) qui regroupe des individus et organismes, dont Alternatives, propose, entre autres, des documents photographiques et écrits sur l’impact et les conséquences de l’embargo sur le peuple irakien, des moyens d’action et une série de liens intéressants.

http://www.canesi.org


De Québec 2001 à la {{Consulta popular}}

Les Brésiliens disent NON !

mardi 1er octobre 2002, par Marcela ESCRIBANO

Du 7 au 10 septembre dernier, plus de 10 millions de Brésiliens et Brésiliennes ont voté lors d’un référendum populaire portant sur la ZLÉA. 98 % d’entre eux ont dit NON.

Ainsi, ce sont les Brésiliens, qui les premiers, mettent de l’avant l’une des principales résolutions de la Déclaration finale du Sommet des peuples des Amériques tenu à Québec en avril 2001, lors du Sommet des chefs d’État des Amériques qui se sont réunis pour faire avancer les négociations de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA). En effet, l’un des consensus dégagés parmi les quelques milliers de participants du Sommet des peuples fut la nécessité d’organiser une large consultation populaire à propos de l’implantation ou non d’un traité qui représente ni plus ni moins qu’un ALÉNA élargi aux 34 pays du continent.

Au Brésil, la consultation a été convoquée et organisée par des organisations paysannes, des syndicats, des ONG, des organisations communautaires, environnementales ainsi que des communautés de base de l’Église catholique.
Ce sont très exactement 10 149 964 Brésiliens et Brésiliennes qui ont participé à ce référendum connu aussi comme la Consulta popular. En réponse à la question : « Le gouvernement brésilien doit-il signer le traité de la ZLÉA ? », 98 % des gens se sont prononcés contre. Une autre question traitant de l’utilisation par les États-Unis d’une base militaire (base militaire d’Alcantara), située près de l’Amazonie, a aussi fait l’objet de la consultation. Pour les organisateurs, ces questions se rapportent au thème constitutionnel de la souveraineté du Brésil. La ZLÉA cherche à s’édifier sur la base d’un traité dont la force serait supérieure à celle des constitutions des pays signataires. En cela, la participation aux négociations prend la forme d’un acte anticonstitutionnel.
Le plébiscite national sur la ZLÉA et sur la base militaire d’Alcantara s’est déroulé dans les 27 États du Brésil, totalisant près de 4 000 municipalités, et a pu compter sur la participation de plus de 150 000 volontaires en provenance de centaines d’organisations populaires, de mouvements sociaux de la ville et de la campagne, d’Églises, de syndicats, de groupes étudiants, de mouvements de femmes, d’associations professionnelles, d’ONG et de partis politiques. Depuis le début de cette année, un nombre incalculable de débats publics sur le contenu de la ZLÉA et sur la base militaire se sont tenus dans l’ensemble du pays et les citoyens ont été invités à se prononcer librement dans le cadre d’une consultation qui s’est déroulée en même temps que la campagne électorale présidentielle au Brésil.
Ce n’est pas la première fois que les citoyens se prononcent ainsi. En 2000, la même constellation de forces sociales, coordonnées par la Campagne Jubilé Sud au Brésil, a organisé le plébiscite sur la dette extérieure. Plus de 6 millions de votants y ont exprimé leur volonté de libérer la nation du jeu des dettes extérieures et intérieures ainsi que des ajustements imposés par le FMI, qui ne sont en fait que des obstacles au développement réel du Brésil. La participation au référendum sur la ZLÉA a dépassé de 4 millions le vote exprimé deux années auparavant lors de cette consultation sur la dette extérieure.

Pour les organisateurs, les résultats de cette consultation populaire sur la ZLÉA et sur la base militaire américaine « révèlent la plus profonde aspiration de la société brésilienne à la construction d’une nation véritablement libre et souveraine, dans laquelle le peuple soit maître de son destin. Une nation où il n’y ait ni exclusion sociale, ni injustice, ni faim, ni misère. Une nation capable de promouvoir une intégration, fondée sur le respect de la diversité culturelle et la souveraineté des pays membres, dans l’équité des relations commerciales et dans la solidarité entre les peuples. La société brésilienne refuse le projet des États-Unis de recolonisation économique, commerciale et militaire, et aspire à un projet de développement qui lui soit propre. »

Au Québec

Au Québec, de nombreuses organisations regroupées au sein du Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC) se préparent aussi à la tenue d’une consulta popular sur la ZLÉA dans les prochains mois. Le lancement officiel du référendum populaire québécois sur la ZLÉA aura lieu le 30 octobre prochain dans le cadre d’un grand rassemblement public à Montréal. À suivre...


L’auteure est directrice de la mobilisation à Alternatives, et a été la coordonnatrice du Sommet des peuples des Amériques de Québec 2001.


Afrique

Le continent confronté à une « double situation critique » avec le sida et les conflits

mardi 1er octobre 2002, par Penny DALE

L’Afrique est confrontée à une « double situation critique » avec le VIH/sida et les conflits concourant à menacer des vies, selon un nouveau rapport lancé lors de la 14e Conférence internationale sur le sida, en juillet dernier, à Barcelone, en Espagne.

Les conflits accélèrent la propagation du VIH/sida en Afrique subsaharienne, exposant surtout des jeunes dans une région déjà très durement frappée par la pandémie mondiale, indique l’association caritative Save the Children basée en Grande-Bretagne, dans son rapport du 9 juillet, VIH et conflits : une double situation critique.

« Si le VIH dans les situations de conflit n’est pas abordé, nous risquons de voir le VIH croître dans les zones de conflits en Afrique subsaharienne à moyen terme, entretenant l’infection dans les zones "pacifiques" avoisinantes », prévient cette semaine Doug Webb, conseiller pour le VIH/sida au bureau du R.U. de l’International Save the Children Alliance.

Le VIH se propage rapidement pendant la guerre et dans les situations de conflit. La cause : de grands nombres de personnes sont obligés d’abandonner leurs domiciles, entraînant une escalade de la violence et de l’exploitation sexuelles ainsi qu’une interruption des services vitaux de santé et d’éducation qui prive les populations de l’accès aux services de prévention et de traitement du VIH, selon le rapport.

Sorties de force de leurs maisons par les conflits, les jeunes filles sont particulièrement exposées à l’infection par le VIH. Pendant leur fuite de la guerre, les filles et les jeunes femmes sont souvent sexuellement agressées et exploitées par des soldats et des forces rebelles.

Laissées sans abri et sans ressources, les filles ont souvent recours à un troc du sexe contre de la nourriture, de l’argent et des médicaments. « Beaucoup de jeunes filles sont forcées de se vendre pour survivre. Nous n’avions pas le choix », aurait déclaré Goretti, âgée de 18 ans et originaire du Burundi, citée par le rapport de Save the Children. « Les filles qui le font ont 14 ans et plus, elles sont surtout des filles pauvres qui ont été déplacées par la guerre - la guerre a manifestement accru ce troc sexuel », affirme encore Goretti.

Goretti - nom fictif - vit dans un camp pour des personnes déplacées à l’intérieur du Burundi, un pays qui sort de plusieurs années de guerre. Elle est séropositive, une des 13 % de jeunes femmes qu’on croit porteuses du VIH au Burundi.

« Beaucoup de jeunes filles sont infectées par le VIH au Burundi. La plupart sont des orphelines ou des déplacées qui n’ont aucun logement, rien à manger et rien à faire. Elles sont obligées de s’infecter pour survivre », déplore Goretti. « De jeunes veuves dans des camps de déplacées ne peuvent pas regarder leurs enfants mourir de faim alors elles vendent le sexe pour obtenir de l’argent », ajoute Claudine, âgée de 15 ans, et vivant également dans le même camp que Goretti.

Le problème du VIH/sida est passé sous silence dans les pays déchirés par la guerre et dans les pays où les conflits viennent de cesser, d’après le rapport. En Sierra Léone où le viol était courant pendant cette guerre civile des plus brutales d’Afrique, le gouvernement doit encore élaborer un plan sur la manière de combattre le VIH. Des groupes non gouvernementaux tentent de combler ce vide, mais ils n’ont pas le financement nécessaire pour élargir des services déjà étendus à des régions contrôlées autrefois par des rebelles, indique le rapport.

La soi-disant « double situation critique » est très importante en Afrique où environ 28 millions d’Africains, soit 70 % de la population porteuse du VIH à travers le monde, sont infectés par le virus qui cause le sida, alors que la plupart des conflits du monde ont lieu sur le continent africain.

Selon le rapport de Save the Children, 680 000 enfants ont perdu leurs parents des suites du sida en République démocratique du Congo où la plus grande guerre du continent fait rage depuis 1998.

Au Rwanda, jusqu’à 15 000 femmes sont tombées enceintes alors qu’elles ont été violées pendant le génocide de 1994. Des 2 000 femmes testées, 80 % étaient séropositives.

Le plus grand groupe de défense des droits de l’enfant au monde, Save the Children, a profité de la conférence du 7 au 12 juillet de Barcelone sur le VIH/sida pour exhorter la communauté internationale à prendre une mesure pour endiguer la propagation du VIH/sida dans les pays affectés par les conflits. Selon le groupe, ceci est possible si les bailleurs augmentent le financement au Fonds mondial pour combattre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui doit alors s’assurer que les pays affectés par les conflits obtiennent la part du lion dans le financement.

Penny Dale, Inter Press Service, Agence de Presse du tiers-monde (IPS)


Pour plus d’information sur IPS : ipscoo@bow.intnet.bj ou contactez Nana Rosine Ngangoué à rnana@bow.intnet.bj.Tel/fax : +229 33 09 40 05, Cotonou, Bénin, http://www.link.no/ips/fra
Publié également dans le site Internet de famafrique : http://www.famafrique.org
Famafrique est un espace de communication et d’information pour les femmes d’Afrique francophone qui agissent pour la promotion d’un développement durable, créé dans le cadre du projet « Inforoutes au féminin pour l’Afrique francophone », développé par ENDA-SYNFEV (Synergie Genre et Développement, Environnement et Développement du tiers-monde, Dakar, Sénégal), dans le cadre de son programme « Communication pour les femmes ».
Ce site Internet, le premier du genre en Afrique francophone, vise à renforcer la visibilité et les capacités d’action des organisations de femmes actives dans la sous-région pour la promotion du développement durable, l’égalité de genre et la paix, et à assurer que les contributions et les principales informations utiles aux femmes du monde francophone, notamment en Afrique, soient disponibles en français sur les inforoutes de l’information.
Le bulletin électronique de liaison « La toile d’elles » présente chaque mois les nouveautés insérées dans le site famafrique.


Lutte des paysans sans-terre philippins :

Au nom de la terre, au prix de la vie

mardi 1er octobre 2002, par Daphnée DION-VIENS

Aux Philippines, la terre est depuis longtemps une source de conflit opposant les grandes industries agricoles aux milliers de paysans sans-terre. Depuis quelques années, les tensions ont été ravivées par une initiative gouvernementale visant à redistribuer les terres agricoles aux communautés autochtones. Des paysans ont dû payer de leurs vies les revendications de leurs terres ancestrales.

« Les inégalités foncières [aux Philippines] sont l’héritage d’un lourd passé colonial », explique Joey Lozano, militant philippin et journaliste au Philippine Inquirer. Sous domination espagnole dès le début du XVIe siècle, la colonie est alors découpée en immenses propriétés appartenant aux conquérants et aux différentes communautés religieuses. Les communautés autochtones locales sont complètement écartées du processus de distribution des terres.

Avec l’occupation américaine qui débute en 1898, les terres appartenant à l’Église sont rachetées par le gouvernement et vendues aux grands financiers. « Seul l’État avait le pouvoir de distribuer les terres et ce sont les amis du gouvernement qui en ont bénéficié. La plupart du territoire a été cédé aux individus influents et aux entreprises », affirme M. Lozano.
L’indépendance officielle de l’archipel est déclarée en 1946. On estime aujourd’hui à 7,1 millions le nombre de paysans sans-terre philippins, ce qui représente environ 11 % de la population. Selon un rapport publié en 1997 par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, « la propriété foncière est concentrée entre les mains d’individus et d’entreprises qui ne sont pas vraiment intéressés par le développement d’une agriculture viable à long terme, mais plutôt par le contrôle des terres et la consolidation de leur pouvoir politique dans les milieux ruraux ».

Nouvelle législation

En 1987, à la suite de la chute du régime dictatorial du général Ferdinand Marcos, une nouvelle constitution est adoptée. Ce document reconnaît aux communautés autochtones le droit de propriété des terres occupées anciennement, mais aucune mesure législative ne permet de mettre en pratique ces nouveaux droits accordés par la Constitution.

Il a fallu attendre jusqu’en 1997 avant qu’une législation soit mise en place par le Congrès national. La Loi pour les droits des autochtones (Indigenous People’s Rights Act) réaffirme le droit de propriété des populations autochtones et met de l’avant une série de mesures concrètes qui encadrent le processus de réclamation des terres ancestrales.

Les individus souhaitant déposer une requête doivent d’abord remplir le certificat de réclamation de propriété foncière. Un exercice qui n’est pas nécessairement à la portée de tous, explique le journaliste du Philippines Inquirer : « Il est difficile pour les autochtones de remplir les papiers exigés par le gouvernement. Ils n’ont pas accès au système d’éducation comme le reste de la population et sont donc extrêmement marginalisés. »

En plus d’avoir à composer avec la complexité et la lenteur de la bureaucratie gouvernementale, les communautés autochtones sont la cible des propriétaires fonciers, qui s’opposent vigoureusement à leurs revendications territoriales. Selon l’organisation FIAN, une ONG internationale de défense des droits humains, « une telle opposition mène souvent à des menaces et des agressions. Plusieurs cas de meurtres ont été rapportés. Il a été démontré que les menaces et le harcèlement augmentent avec l’intensité des réclamations des populations autochtones. »

Nakamata

Les membres de la coalition Nakamata, un regroupement d’une dizaine d’organisations créé en 1999 ayant pour but de promouvoir les droits fonciers des autochtones, ont payé cher le prix de cette initiative. Le village où habitait la majorité des membres de la coalition a été rasé par les flammes et, en octobre 2001, deux leaders de la coalition ont été retrouvés assassinés. Ils avaient annoncé publiquement quatre jours plus tôt qu’ils déposeraient une requête de droit territorial sur des terres détenues par une entreprise de transformation de canne à sucre.

Joey Lozano a travaillé avec la coalition Nakamata et a été témoin de plusieurs cas de harcèlement ou d’attaques dirigées contre les membres de la coalition. Il observe un « lien de corrélation directe entre le moment où les membres de la coalition intensifient leurs revendications et l’augmentation des agressions perpétrées », ce qui lui fait conclure à la responsabilité des propriétaires fonciers. Le militant estime que, depuis 1997, entre 200 et 300 personnes auraient été tuées à la suite de dépôt de requêtes de propriété de terres ancestrales.

Même si la police refuse toujours de reconnaître ce lien, la situation semble s’être stabilisée. Les médias ont beaucoup fait état de ces « meurtres suspects » et les organisations de défense de droits humains se sont mobilisées un peu partout dans le monde. L’organisation américaine Witness a même fait parvenir une caméra numérique aux membres de la coalition Nakamata afin qu’ils documentent leurs actions et recueillent sur bande vidéo des preuves tangibles en cas d’agression.

Mais la partie est loin d’être gagnée. Le gouvernement semble très lent à redistribuer les terres une fois la requête déposée, ce qui fait dire à Joey Lozano que « l’opposition des propriétaires fonciers et grandes entreprises aux droits des autochtones s’étend jusque dans les plus hautes sphères du gouvernement ».


Sabra et Chatila, 20 ans plus tard

mardi 1er octobre 2002, par Pierre BEAUDET

Été 1981. L’armée israélienne, sous la responsabilité du ministre de la Défense Ariel Sharon, mène sa plus grande opération depuis la guerre de 1973 contre les camps de réfugiés palestiniens. Les morts se comptent par milliers, le pays tombe en ruine et finalement, l’Organisation de libération de la Palestine accepte sous maintes pressions internationales d’évacuer Beyrouth, alors que Henry Kissinger, secrétaire d’État américain, leur promet que les civils palestiniens ne seront pas menacés.

Quelques semaines plus tard, la paix semble revenue. Les soldats israéliens occupent Beyrouth, les combattants palestiniens sont morts ou en exil. Mais les tensions restent vives. À la tombée du jour, le 16 septembre 1981, un commando des Forces libanaises, une milice libanaise alliée aux Israéliens, pénètre dans les deux principaux camps de Beyrouth, Sabra et Chatila. La noirceur envahit les ruelles sordides et les décombres des maisons à moitié détruites. Les blindés israéliens qui entourent les camps tirent des fusées éclairantes. Tout le monde sait qu’un grand massacre se prépare. Les milices libanaises, dont le leader Bashir Gemayel a été assassiné deux jours plus tôt, veulent en découdre.

Très rapidement, les miliciens pénètrent dans les maisons. Les civils, en majorité des femmes, des enfants, des vieillards, sont sans défense et sans arme. La tuerie se fait surtout au couteau et à la hache. Des femmes enceintes sont éventrées, de jeunes enfants se font briser le crâne sur les murs. Les corps empilés sont enlevés par des bulldozers et jetés dans des fosses hâtivement creusées. Des centaines de personnes tentent de sortir des camps, mais restent bloquées par l’armée israélienne qui encercle tout le quartier. Et le massacre continue ainsi jusqu’aux petites heures du 18 septembre. On ne saura jamais le nombre total des victimes : 800 selon la Commission israélienne d’enquête, 2 000 selon le Croissant rouge palestinien. Les autorités libanaises enregistreront quant à elles 1 200 certificats de décès.

Aujourd’hui, la vie quotidienne à Sabra et Chatila continue, avec plus de 100 000 personnes vivant dans des conditions sous-humaines. Une grande partie de l’infrastructure des camps n’a jamais été réhabilitée et les égouts à ciel ouvert, les décombres et les déchets qui s’accumulent partout ont transformé les camps en sordides bidonvilles.


Le précédent malgache

mardi 1er octobre 2002, par Jean-Yves BARRÈRE

Juste avant que Jacques Chirac, nouvel élu de la République française, n’aille donner une leçon de « développement durable » aux chefs d’État réunis pour le Sommet de Johannesburg, il était important que la situation à Madagascar, île à deux encablures de l’Afrique du Sud, soit correctement réglée. Cela a été fait le 3 juillet, par un voyage d’urgence du ministre de Villepin à Antananarivo, et la signature de quelques conventions de coopération qui attendaient depuis plusieurs mois...

Au même moment, une délégation de représentants de la société civile française était présente sur place pour témoigner à la société civile malgache son soutien dans la lutte sans fin contre le vieux dictateur Ratsiraka et son respect pour les actes de résistance populaire au cours du premier semestre 2002. François Xavier Verschave (de l’association Survie), Jean-Marc Dupeux (de Cimade) et Jean-Yves Barrère ( du Cedetim-Crid) ont été fort bien reçus par des militants associatifs satisfaits de rencontrer une autre France que l’officielle, qui n’a cessé de tergiverser entre le corrompu et celui que le peuple investit d’une mission de « rétablissement de l’État de droit ».

La France officielle s’est en effet ridiculisée dans cette affaire malgache, comme dans tant d’autres sur le continent voisin. Quelques renseignements doivent en être tirés.

Le vieil appareil foccartien - du nom de l’homme des réseaux africains auprès de de Gaulle, Jacques Foccart -, élargi sans doute à quelques socialistes affairistes, a gardé quelques pouvoirs et s’est encore fourvoyé en envoyant quelques mercenaires en mission jusqu’à Dar es Salam...

La recette miracle qui consistait à se servir de quelques serviteurs africains (Gabon, Congo Brazaville, Tchad...) et les revêtir de la toge des médiateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) n’a pas duré longtemps. Le clan des ripoux s’est d’ailleurs divisé par la seule présence du Président sénégalais Abdoulaye Wade qui, lui, au moins, sait ce que signifie une élection démocratique. Le « précédent malgache », après celui du Sénégal, pourrait donner des idées, ici ou là dans les fiefs de la Françafrique...

Le comportement des Français et des étrangers sur place a été assez courageux pour être signalé : ils ont manifesté dans la rue, contre le candidat qu’essayait de soutenir la France.

La tentative de sécession ethnique (côtiers contre gens des plateaux) du président Ratsiraka a échoué : plus intéressante encore est la reprise pacifique des villes côtières par le pouvoir nouvellement légitimé par la rue, au cours des mois de juin et juillet 2002. L’épreuve économique, sociale, sanitaire dans toute l’île a été importante, et il faudra de nombreux mois pour remettre en marche un fonctionnement déjà fragilisé avant les élections du 16 décembre 2001.

Le président Marc Ravalomanana a parfaitement joué de « l’idéal de réconciliation générale » du peuple malgache qui, après 1972, après 1991, souhaite en 2002, établir une démocratie vivante, sans corruption et avec un État de droit. Le chef d’entreprise autodidacte, pasteur, devenu maire de la capitale malgache Antananarivo il y a deux ans, candidat inattendu fin 2001 à la présidence de la république, est investi d’une mission très lourde. Il va disposer d’une courte période d’état de grâce compte tenu du dénuement des populations, aussi bien à la ville qu’à la campagne, et du délabrement de l’économie.

Au retour de cette mission, les associations membres du Crid, de Survie et d’Agir ici ont décidé de fédérer toutes les bonnes volontés pour constituer un « consortium de solidarité avec Madagascar ». Celui-là s’est donné trois tâches immédiates : restituer le passé récent de la lutte du peuple malgache, largement méconnu, en particulier en France ; encourager les relations directes entre les peuples français et malgache et soutenir les initiatives malgaches de développement ; rester vigilant sur les questions humanitaires à Madagascar, qui risquent de prendre rapidement le pas sur toute autre stratégie, compte tenu de l’épuisement des populations et des ressources après un premier semestre dramatique à tous égards.


Le CEDETIM, fondé à Paris en 1967, est un centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale. Cette solidarité est conçue comme une valeur culturelle fondamentale qui se situe dans la continuité d’une tradition internationaliste et s’inscrit dans un projet ayant pour objectif la transformation de la société, en France comme ailleurs, dans le sens d’une plus grande liberté, d’une plus grande égalité, d’une meilleure justice sociale, d’un monde construit par tous les peuples. Elle est fondée sur le respect des droits fondamentaux individuels et collectifs. Convaincu qu’un peuple qui en domine un autre n’est pas un peuple libre.

Retrouvez tous les mois la chronique de nos amis français du CEDETIM, dans le journal Alternatives !


Les politiques de réduction de pauvreté de la Banque Mondiale :

Appauvrir les plus démunis

mardi 1er octobre 2002, par Bruce RICH

La raison d’être de la Banque mondiale, selon ses propres mots, est la réduction de la pauvreté durablement. Pourtant, alors que la Banque tente pour la soixantième année de son existence de promouvoir la notion de « développement », les pauvres, de la plupart des pays tributaires de la Banque, vivent dans des conditions pires qu’il y a une quinzaine d’années.

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), « la stagnation ou le déclin économique a affecté 100 pays, réduisant les revenus de 1,6 milliard d’individus » depuis 1980. Pour 70 de ces pays, le revenu moyen était inférieur au milieu des années 90, à celui qui prévalait dans les années 80. Pour la même période, le revenu moyen était même plus bas que celui de 1970 dans 43 cas.

Même selon le Rapport annuel d’efficacité du développement, produit par la Banque mondiale, « le taux de pauvreté a augmenté. Le nombre d’individus vivant avec moins de 1 dollar US par jour est passé de 1 197 millions en 1987 à 1 214 millions en 1997. Il y a 100 millions d’individus plus pauvres dans les pays en développement qu’il y a 10 ans, exception faite de la Chine. »

Quelle différence la Banque mondiale a-t-elle faite en matière de développement au cours des dernières années ? L’institution internationale affirme que ses projets ont connu un taux de réussite estimé entre 64 et 72 % (selon les chiffres de 1991). Mais une partie des raisons qui expliquent ce taux élevé de réussite est directement relié au processus d’évaluation de ses programmes.

Dans l’évaluation des impacts de ses projets, la Banque mondiale accorde très peu d’importance (5 %) aux possibilités de maintenir des résultats positifs à long terme. C’est une omission sérieuse, considérant le fait que les vérifications internes de la Banque ont révélé que 51 % des programmes de développement en 1998 et 1999 n’étaient pas viables à long terme, une situation qui est semblable pour l’ensemble de la dernière décennie. Ce taux d’échec est encore plus élevé dans les pays les plus pauvres et dans les secteurs de développement les plus critiques.

Sous la présidence de James D. Wolfensohn, la très basse performance de la Banque mondiale sur le plan social et environnemental a chuté davantage, selon les chiffres produits par la Banque elle-même. Ces données sont particulièrement significatives, puisque si un projet n’engendre pas de bénéfices à long terme, le fardeau de la dette contractée envers la Banque mondiale alourdit davantage l’économie des pays pauvres. Du point de vue de l’emprunteur, la Banque vient ainsi aggraver ses problèmes plutôt que les alléger.

Appui au secteur privé

Depuis qu’il est à la tête de la Banque mondiale (1995), Wolfensohn a aussi renforcé l’appui aux grandes entreprises. Encore plus d’argent est consacré à garantir les investissements du secteur privé, plutôt que de prêter directement aux gouvernements. Plusieurs groupes environnementaux et agences de développement remettent en question l’importance croissante accordée au secteur privé, un investissement ayant peu d’impact sur l’amélioration de la qualité de vie des plus démunis. En 1998, par exemple, 48 % du budget de l’Agence d’investissement multilatérale de la Banque mondiale a servi à subventionner l’expansion de grandes banques occidentales dans les pays en voie de développement.

Comment ces projets contribuent-ils à la réduction de la pauvreté ou à la protection de l’environnement ? La Banque affirme que l’appui aux investissements du secteur privé permet aux gouvernements de consacrer plus de ressources aux services sociaux et à la protection de l’environnement. Mais en pratique, c’est rarement le cas : dans plusieurs pays où elle a encouragé la privatisation et le développement du secteur privé, les gouvernements ont en fait sabré dans les dépenses publiques depuis l’introduction des fameux Programmes d’ajustement structurel (PAS) des institutions de Bretton Woods. Au Mexique, où les politiques de restructuration néolibérales des PAS ont été appliquées à la lettre depuis le début des années 80, le niveau de vie de plus de la moitié de sa population était plus bas en 1996 qu’en 1980.

L’amélioration des conditions de vie promise avec la participation croissante du secteur privé se fait toujours attendre un peu plus avec chaque prêt accordé par la Banque mondiale. Et pourtant, elle n’a pas à rendre compte de sa piètre performance. Au contraire, les affaires reprennent de plus belle. Les pays lourdement endettés ont besoin de prêts supplémentaires, pendant que les bureaucrates émettent une série de documents et de rapports reflétant les préoccupations de la Banque mondiale envers les plus démunis de notre planète.


L’auteur est procureur général et directeur du International Program at Environmental Defense à Washington DC. Il est l’auteur de l’essai Mortgaging the Earth, ouvrage qui est considéré comme étant l’une des critiques les plus importantes de la Banque mondiale.

Extraits d’un article publié dans le International Forum on Globalization, le bulletin du regroupement du même nom, d’une soixantaine d’activistes, professeurs, chercheurs et auteurs créé pour stimuler l’éducation publique en réponse à la mondialisation économique.


Bon baisers de Goma

mardi 1er octobre 2002, par Charles MUGIRANEZA

Quelle désolation quand on a connu la ville de Goma la veille du 17 janvier. Comme si le conflit régional qui sévit dans l’Est du Congo depuis maintenant quatre ans n’était pas suffisant, l’année 2002 aura été de toutes les catastrophes naturelles.

Le 17 janvier 2002, le volcan Nyiragongo s’est ouvert sur son flanc sud et, après une éruption confinée aux alentours de Munigi en matinée à partir de 17 heures, la lave est sortie de plusieurs fissures et a englouti le centre-ville de Goma et plusieurs quartiers coupant la ville en deux.
Après avoir été rassurée au matin, les populations ont été prises de panique lors de la deuxième coulée de lave.

Les premiers à fuir dans leurs voitures et camions étaient les militaires de la MONUC (Mission des Nations unies pour le Congo), ils étaient suivis par le gros du bataillon des ONG internationales, et un peu plus tard, par les 500 000 habitants de la ville de Goma dont la quasi-totalité ont dû fuire à pieds.

Quelques semaines plus tard, dans la nuit du 6 au 7 février, ce fut le tour du Sud Kivu, dans les environs d’Uvira, où une forte pluie s’est déversée sur le versant est du mont Mitumba en faisant déborder la rivière Kamangola et par la suite se transformant en forte avalanche emportant des pierres pesant jusqu’à 500 kg. Sur leur passage, plus d’une centaine de maisons ont été démolies, 120 personnes tuées, dont 25 sont encore sous les décombres par défaut de moyen pouvant dégager ces immenses rochers.

Bien entendu, ici, chez nous, personne n’a jamais entendu parler des dégâts de la rivière Kamongola, aucun média n’en a fait écho. Les raisons sont multiples, difficiles à invoquer dans un si court texte, mais le résultat est que la population d’Uvira a subi les revers de la Kamongola dans l’anonymat absolue et dans l’indifférence totale de la communauté humanitaire.

Au lendemain de toutes ces catastrophes, rien n’a pu empêcher les Congolais de l’Est de retrousser leurs manches et rebâtir courageusement leur région.
L’actuelle mission dont Alternatives fait partie, dans l’Est de la RDC, veut comprendre le pourquoi de cette indifférence mais aussi comment les différents intervenants peuvent collaborer pour mieux subvenir aux besoins des populations sinistrées.


L’auteur est chargé de projets Afrique pour Alternatives.


Conscients et allumés

mardi 1er octobre 2002, par Ariane ÉMOND

Depuis un an, on dit que le monde a changé. En effet, la perception de l’infaillibilité du système occidental a été ébranlée. Et si les dents blanches de Georges Bush ont quelque chose de terrifiant depuis le 11 septembre 2001 - plus son ambition guerrière s’affichait, plus son sourire s’étalait sur son visage niais... - quoiqu’on en dise, ça palpite sous le soleil médiatique. Depuis un an, il y a un réel regain dans plusieurs médias québécois pour articuler une pensée moins unique, plus pondérée et hétérogène, tel Alternatives.

Ce qui s’écrit pour tenter de comprendre les populations arabes percluses de désespoir et pour découdre les lectures simplistes autour de l’islam et ses fidèles a quelque chose de stimulant. À travers les voix de Georges Leroux, Michel Venne, Peter Scowen, Pierre Beaudet, Rodolphe De Konnick ou Jacques Languirand, pour ne parler que d’eux, on est en contact avec une pensée élargie, fondée sur l’accueil et la générosité. Ce qui rassérène (qui veut dire littéralement redonner de la sérénité) en face de la riposte des États-Unis, vengeresse et cupide.

J’ai bien peur que notre conscience plus musclée n’arrive pas, malheureusement, à arrêter la guerre sainte et pétrolière que Bush junior s’excite à déclencher contre l’Irak... L’Allemagne de Schroeder et la Russie de Poutine s’inscrivent de toutes leurs forces en faux, c’est tout dire. Mais Bush s’en va-t-en guerre comme un gamin monte aux barricades dans sa ruelle. Le président sait que les États-Unis sont équipés pour aller au front seuls, les poches bourrées de fric, et réussir tout de même à faire payer le reste du monde après... Le temps approche où nous serons des millions à descendre dans les rues de la planète pour nous opposer à cette politique impériale qui nous appauvrira tous, à moins que nous ne travaillions à la fissurer avec ce qui nous reste de lucidité et d’imagination.

Autant les journaux sont intéressants à ce propos - et la radio publique de Radio-Canada souvent captivante - autant les infos à la télé sont désespérantes actuellement. Et souvent stériles. La culture du spectacle entache tout et on sort des téléjournaux avec de plus en plus l’impression de n’avoir rien compris de la suite du monde. Il nous manque des pensées alternatives à la télé, des gens en information qui nous parlent avec plus de chaleur et de perspectives des enjeux qui déchirent la planète. Il manque du temps, de façon criante. Pour approfondir et perfectionner notre conscience, il faut lire, se ruer sur les documentaires étoffés et susciter autour de nous des foyers de discussions. Saluons l’initiative du Musée de la Civilisation à Québec qui organise chaque premier lundi du mois un grand débat public sur un sujet chaud de l’heure. Le soir de la première autour « du modèle américain », on a refusé 200 personnes... Avec des points de vue à contre-courant et une salle participative qui rentre chez elle plus connectée sur le reste du monde que devant son petit écran.


L’auteure est scénariste et journaliste indépendante.


Musique - CD

« Nous, les enfants... »

Les enfants prennent la parole

mardi 1er octobre 2002, par Daphnée DION-VIENS

« Nous sommes tous égaux, tous / Contrairement à nous, ils deviennent soldats / Ils ne vivent pas en paix / Ils sont forcés à faire la guerre / Pensez-vous qu’ils n’ont pas peur ? »

Des enfants du Québec s’expriment sur le racisme, la guerre, l’exploitation, la pauvreté, qui sont le quotidien de tant d’enfants, d’Alger à New Delhi en passant par Mexico et Kaboul.

Produit par l’Atelier Radio-Enfant, ce CD renferme 28 chansons et textes écrits par des jeunes de 8 à 14 ans qui expriment leur solidarité à l’égard des enfants vivant des situations difficiles aux quatre coins de la planète. Avec ces monologues qui vont droit au cœur, ce disque est avant tout un excellent outil pédagogique pour susciter la réflexion et le dialogue chez les plus jeunes.

L’Atelier Radio-Enfant est une initiative de Michel Delorme, président-fondateur de l’Association mondiale de la radio communautaire (AMARC 1982-92). Depuis le lancement du projet il y a deux ans, la radio enfant est passé de 48 heures de programmation à 100 jours de radio préparée et animée par plus de 20 000 jeunes d’une centaine d’écoles, d’aussi loin que Chéticamp en Nouvelle-Écosse, Petit Rocher au Nouveau-Brunswick, en passant par Montréal, Québec, Toronto et une quarantaine d’écoles de la région d’Ottawa-Gatineau.

Pour commander ou télécharger votre CD, visiter le site Internet d’Atelier Radio-enfant à l’adresse suivante :

- http://www.radioenfant.ca


Autobiographie :

Mémoires de la prison des femmes

de l’Égyptienne Nawal El Saadawi, ex-détenue politique.

mardi 1er octobre 2002, par France-Isabelle LANGLOIS

« Née à une époque étrange où l’on emprisonne celui qui pense et raisonne, celui qui s’éprend de justice et de vérité ; à une époque aussi où l’on arrête les poètes, les romanciers, les chercheurs et les philosophes. Né à cette époque, il n’est pas étrange que je connaisse la prison car j’ai commis tous ces crimes... »


Voilà comment commence la préface de Nawal El Saadawi. Femme intellectuelle, psychiatre de formation, née en 1931 près du Caire. Elle sera tour à tour médecin, romancière, journaliste, professeur. De 1979 à 198, elle sera conseillère aux Nations unies pour les programmes d’aide aux femmes en Afrique et au Moyen-Orient. Comme plusieurs autres intellectuels, militants politiques opposants au régime de Sadate, de l’extrême droite à l’extrême gauche, politiques ou religieux, hommes et femmes, Nawal El Saadawi est arrêtée le 6 septembre 1981. Emmenée à la prison des femmes de Kanater, elle y passera trois mois dans une salle commune à toutes les détenues politiques.

Mémoires de la prison des femmes raconte ces trois mois où une vie particulière s’organise, des habitudes se prennent, des consensus s’établissent entre les militantes islamistes et les militantes de gauche. La lutte s’organise, les femmes revendiquent leurs droits en tant que détenues, réclament des aménagements qui finissent par être acceptés. Au fil des pages, on en apprendra aussi sur les autres salles des autres prisonnières : criminelles, voleuses et prostituées. À chacune son titre, à chacune sa salle, pas de mélange. On connaîtra aussi la gardienne de la prison à la personnalité trouble.

Aucune des détenues ne sait réellement au départ la raison de son arrestation. Un mois plus tard, le 6 octobre 1981, Sadate est assassiné. Chaque détenue espère l’annulation de son ordre de détention. Elles espèrent être libérées et attendent jour après jour l’annonce de cette nouvelle, mais en vain, semble-t-il. Le 25 novembre, Nawal El Saadawi est finalement libérée. « Un moment irréel », écrira-t-elle.

Mémoires de la prison des femmes a d’abord été écrit en prison sur du papier hygiénique, seul papier disponible, autorisé. Le récit a été publié en arabe en Égypte dès 1984. Il nous aura fallu attendre 2002 avant que la traduction française ne paraisse. Alors que Nawal El Saadawi terminait l’introduction destinée à la traduction française, fraîchement installée dans une petite ville du New Jersey pour quelques mois, afin d’enseigner la « créativité » dans une université américaine non loin, les deux tours du World Trade Center s’effondrent après que les avions détournés par des membres d’Al Qaïda les percutent de plein fouet. « Comme il est à la fois tragique et comique ce monde dans lequel on vit ! », écrit-elle.

Nawal El Saadawi n’a jamais baissé les bras, a toujours continué à se battre pour la justice et la liberté. Après Sadate, elle doit affronter les foudres des islamistes depuis 1988.


MÉMOIRES DE LA PRISON DES FEMMES, de Nawal El Saadawi, traduit de l’arabe par Magda Wassef, Paris, Éditions Le Serpent à plumes, collection « Essais/documents », 2002 (1984 pour l’édition originale), 268 pages.


Album :

Afghans. Peuple déchiré 1992-2002

de Stéphan Gladieu et Gilles Dorronsoro.

mardi 1er octobre 2002, par France-Isabelle LANGLOIS

Les éditions Autrement viennent de publier un très bel album de photographies représentant le peuple afghan au cours des 10 dernières années, dans la collection « Monde / photographie ».

De format réduit et souple, de facture simple, il a aussi l’avantage d’être à la portée des petits budgets.

Afghans. Peuple déchiré 1992-2002, présente une sélection parmi les plus belles photos de Stéphan Gladieu, qui collabore régulièrement à L’Express en France et au journal The Independent en Angleterre, et dont les photos sont diffusées principalement par l’agence Gamma. Le reporter écrit : « Le photographe est un voyageur solitaire. Quel que soit l’univers dans lequel il s’immerge, c’est du regard de l’autre et de sa bienveillance que dépendent son œuvre et parfois même sa vie. »

Ainsi, femmes, hommes, enfants, de la ville et de la campagne, de toutes les ethnies et de toutes les régions de l’Afghanistan, sous tous les régimes et toutes les menaces qui se sont succédés depuis 1992, défilent d’une page à l’autre. Des regards vides, défaits, hagards, vieillis trop tôt, absents, incongrus, souriants, et souvent voilés, cachés, niés, dans le cas des femmes.

Le tout est précédé d’un texte écrit par Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques (IEP) de Rennes en France, qui a effectué plusieurs études sur le terrain en Afghanistan et a publié La Révolution afghane, aux éditions Karthala en 2000. L’auteur commence ainsi : « Mon premier voyage en Afghanistan remonte à l’été 1988. Le retrait soviétique - officialisé en avril par les accords de Genève - semblait annoncer la chute du régime de Kaboul. [...] Pour tout dire j’avais l’impression d’arriver juste à temps - après les années héroïques de la résistance - pour voir la conclusion du conflit qui avait révélé le déclin de l’empire soviétique. Qui aurait pu imaginer que la guerre civile continuerait quinze ans après et que l’armée américaine combattrait à son tour dans les montagnes afghanes ? » Il ajoute : « Les années 1990 ont été le véritable désastre afghan. »

Le ton est donné, ne reste plus qu’à regarder... Et si c’était le peuple afghan qui nous perçait de son regard, demandant : « Et vous, qu’avez vous fait pour empêcher tout ça ? »

Pour sa part, Stéphan Gladieu écrit : « Ce livre est un rêve d’enfant. Et si la vie ne transforme pas souvent les rêves, en réalité, il arrive qu’une énergie collective les concrétise. »


AFGHANS. PEUPLE DÉCHIRÉ 1992-2002, de Stéphan Gladieu et Gilles Dorronsoro, avant-propos de Koïchiro Matsuura et de Hamid Karzaï, Paris, Éditions Autrement, collection « Monde / photographie », 2002, 135 pages.


Roman :

Nuit afghane

de l’auteur d’origine algérienne, Mohamed Mokeddem.

mardi 1er octobre 2002, par France-Isabelle LANGLOIS

« Dans les pays du Maghreb, la "nuit afghane" désigne un moment de terreur absolue », nous apprend la lecture de la quatrième de couverture de Nuit afghane.

Voilà le lecteur averti de ce qui l’attend pour les quelques heures qui vont suivre. Un récit poignant où se succèdent les cauchemars et les crises de lucidité et d’angoisse d’un homme écartelé entre l’Algérie et la France. Un homme déraciné dans son propre pays, l’Algérie, mangée, gangrenée par la spirale de la folie islamiste meurtrière de son peuple, et l’abandon suicidaire de tous jusqu’aux dirigeants. Un homme culpabilisant dans sa chambre de bonne à Paris, où il se sent peut-être davantage chez lui, finalement, tandis qu’il a laissé les autres derrière, occupés à s’entretuer.

Très bien écrit, merveilleusement imagé, Nuit afghane ne raconte pas l’Afghanistan comme nous aurions pu le croire, mais l’Algérie. C’est le récit de la peur terrible de l’égorgement, du massacre, la suspicion des voisins et de ces autres personnes que l’on croise ici et là, que l’on ne connaît pas, mais dont on se méfie. La peur quotidienne, les nuits entières passées à attendre que le jour se lève, à espérer que nos assassins arrivent enfin pour en finir au plus vite. Est-ce différent en Afghanistan ou en Algérie ?

Ce roman est aussi l’histoire d’un homme écartelé entre ses autres pays, les femmes de sa vie, à la recherche surtout de Tina qu’il voit ou croit voir imparfaitement à travers les suivantes. Une fuite intérieure sur fond de chaos algérien. À lire.

L’auteur, Mohammed Mokeddem, est un cinéaste-documentariste algérien, qui vit en exil à Paris depuis 1994.


NUIT AFGHANE, de Mohamed Mokeddem, Paris, Éditions Nicolas Philippe, 2002, 139 pages


Exposition de photographies de Josée Lambert et Shahrzad Arshadi :

Histoire de famille ordinaire et solidaire

mardi 1er octobre 2002, par Catherine Pappas

À la fin de septembre 2001, pour marquer le premier anniversaire de la deuxième Intifada, deux photographes montréalaises, Josée Lambert et Shahrzad Arshadi, ont décidé de suivre, pendant un an, la vigile organisée à tous les vendredis midi par l’organisation Palestiniens et Juifs unis (PAJU), l’Alliance juive contre l’occupation (AJCO) et Femmes en noir. Un travail de persévérance.

À chaque semaine, les deux photographes étaient au rendez-vous, à l’intersection des rues Peel et René-Lévesque. Beau temps, mauvais temps. Il y avait là une foule très bigarrée. Des jeunes, mais aussi des gens de 65, 70 et même 75 ans, de toutes origines et de toutes allégeances. Des hommes et des femmes avec une pensée progressiste qui sont prêts à s’investir, à manifester pacifiquement afin de réclamer justice pour le peuple palestinien.

« C’est une histoire de famille », nous raconte Josée Lambert. « Au début, certains étaient un peu méfiants à notre égard, explique la photographe, mais au bout de quelque temps, on faisait partie de la gang. D’une semaine à l’autre, je rapportais aux gens des photos découpées de mes planches-contact. Ça permettait ainsi d’établir des liens avec les manifestants. »
L’exposition actuellement en cours, Beau temps, mauvais temps, accompagnée de Squares in Pavement, nous présente donc cette histoire de famille.

De l’intérieur

« Ce phénomène a certainement été couvert », reconnaît-elle. « Il y a des mémoires à la télé et dans les journaux. Mais moi, ma mémoire est de l’intérieur. On faisait partie de ce quelque chose que l’on photographiait. On voulait volontairement être témoin de cette manifestation. »

Photographe pigiste dans le domaine culturel, Josée Lambert a débuté, il y a 10 ans, un travail documentaire sur les populations au Moyen-Orient.
En 1998, Ils étaient absents sur la photo, une série de portraits de famille en l’absence d’un être cher - d’un être aimé - détenu à la prison de Khiam dans le Sud Liban, lui vaut le titre d’Artiste pour la paix.

Sobre et sans artifice, cette exposition évoquait, sans la montrer, une violence intolérable. « J’ai parlé d’une situation à laquelle je n’avais pas accès physiquement. Je pense que c’est aussi ça, se dépasser. C’est dépasser les contraintes, puis dire : bon, mais on veut m’empêcher de parler de telle chose, on veut m’empêcher d’avoir accès à un tel lieu, mais je vais en parler quand même. »

À la marge

Photographe engagée, sa démarche se situe à la marge de celle des photojournalistes esthètes qui raflent les prix du World Press.

« C’est important de témoigner de l’horreur. Mais ce qui me fait peur est la distance qu’on finit par créer à travers l’esthétique, quand l’horreur devient belle. Quand tu vois la valeur esthétique d’une image plus que ce qu’elle montre. Dans cette nouvelle exposition, les images que nous avons faites sont très ordinaires, voire banales. Il ne se passe rien, sauf la température qui change et le temps qui passe. »

Et pourtant, le message est clair : il y a de ces causes suffisamment importantes et louables pour s’y déplacer chaque semaine.

La photographie est un médium avec lequel Josée Lambert est « très à l’aise ». L’instrument qui lui permet « d’être sur le plancher des vaches », d’aller parler aux gens. « La photographie est actuellement le moyen qui me permet d’être une citoyenne active, ici comme à l’étranger », constate-t-elle. « Il s’agit aussi d’un instrument qui me permet de faire voyager des réalités et de me prononcer sur des questions importantes. Si ce n’était pas au moyen de la photographie, je le ferais autrement. La photographie est pour moi une lunette à travers laquelle je perçois le monde. »

Shahrzad Arshadi

Avec Beau temps, mauvais temps, l’artiste s’associe à une autre photographe, qu’elle rencontre pour la première fois à la vigile. D’origine iranienne, arrivée au Québec comme réfugiée en 1984, Shahrzad Arshadi choisit d’explorer le port du keffieh, foulard palestinien devenu aujour-d’hui un symbole de résistance contre l’ordre imposé : le keffieh porté par des jeunes marginaux, par un couple de lesbiennes qui s’embrassent et même par Madeleine Parent.

Squares in Pavement est donc le deuxième chapitre de ce diptyque qui témoigne aussi d’une rencontre entre deux femmes de cultures différentes. « Notre travail expose deux visions qui ne sont pas nécessairement une traduction l’une de l’autre, mais qui se complètent. Y compris dans les langues et les identités », déclare Josée Lambert.

Résultat de cette année de travail : un long panoramique de solidarité, à raison d’une photo par semaine, pendant un an, entrelacé de représentations de ce célèbre foulard à carreaux. Au total, une séquence de 104 images révélant la ténacité de deux photographes qui, grâce à leur instrument, croient encore pouvoir changer le monde, ou à tout le moins, renverser l’opinion publique.

« Nous voulons faire voyager les photographies en région et dans le reste du Canada pour montrer qu’il existe des mouvements contre l’occupation. C’est une façon pour nous de militer. De dire au gouvernement que nous ne sommes pas d’accord avec leur politique », conclut Josée Lambert.


L’exposition organisée par la concertation Comprendre et agir pour une paix juste se déroule au Centre Castelneau (7399, boul. Saint-Laurent) du 27 septembre au 6 octobre.


Entrevue avec Svend Robinson :

Revoir la gauche politique

mardi 1er octobre 2002, par Meera KARUNANANTHAN

Au cours de ses 20 années d’engagement sur la scène politique canadienne, Svend Robinson, député élu du Nouveau Parti démocratique (NPD) à Ottawa, n’a jamais eu peur de la controverse. Aujourd’hui, il persiste et signe, en étant au premier rang de la Nouvelle Initiative politique (NPI).

En 1988, Svend Robinson a été le premier député canadien à déclarer ouvertement qu’il était gay, et au début des années 90, il a remis en question la loi canadienne sur le suicide assisté. L’an dernier, après le Sommet des Amériques à Québec, il a critiqué Jean Chrétien sur les mesures fortes utilisées contre les manifestants.

Mais cette fibre militante n’est pas toujours partagée au sein du NPD. Plus tôt cette année, il a été démis de ces fonctions de critique du parti sur le dossier des Affaires internationales lorsqu’il a sévèrement condamné le gouvernement israélien, en affirmant : « Nous ne pouvons fermer les yeux le terrorisme déployé par le gouvernement israélien, en invoquant les commandos suicides. »

Autrefois, troisième plus important parti au Canada, le NPD a perdu son statut officiel lors des élections de 1993, ne réussissant pas à obtenir les 12 sièges minimums. Aujourd’hui, le NPD semble être à un point tournant de son histoire. L’actuelle campagne au leadership du parti, en vue de remplacer Alexa McDonough qui en a été à la tête ces sept dernières années, pourrait peut-être offrir les moyens de sauver de l’extinction ce parti, après 40 ans d’existence.

Entrevue

Selon vous, comment le NPD peut-il maintenant tirer avantage de la situation ?

La tendance au vote polarisé que nous avons connu au Canada, et particulièrement au Québec, commence à changer quelque peu. Les gens sont à la recherche d’alternatives. Ceux qui au pays ont voté pour le Parti Libéral lors des dernières élections commencent à prendre leur distance.

Plus que jamais, nous devons apparaître comme une alternative crédible. Au cours des 10 dernières années au Québec, les électeurs ont voté au provincial, au fédéral et parfois même au municipal sur la base de la question souverainiste : Bloc versus Parti Libéral, Parti Québécois versus Parti Libéral, etc. Ce qui ne laissait pas beaucoup d’espace pour le NPD, qui prône plutôt un fédéralisme asymétrique. La popularité grandissante de l’ADQ démontre que la population est à la recherche d’un compromis sur cette question, et c’est justement là que le NPD peut jouer un rôle. Surtout que je suis convaincu que les Québécois ne soutiennent pas le programme de droite de l’ADQ. Leur volonté de changement placera le NPD dans une bonne position pour rebâtir la crédibilité de son discours.

En novembre 2001, la Nouvelle Initiative politique (New Politics Initiative - NPI) a été créée afin de permettre au parti de reprendre contact avec sa base militante de gauche. Est-ce à dire que nous pouvons nous attendre à ce que la NPI remplace éventuellement le NPD ?

La Nouvelle Initiative politique a été créée afin de rendre le NPD plus ouvert et plus inclusif, question de s’assurer que le mouvement social et les militants se sentent inclus, chez eux, au sein du parti. Même si le mouvement en faveur de la création d’un nouveau parti a été battu lors de la convention du NPD en novembre dernier, les militants de la NPI continuent de travailler tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du parti, afin de s’assurer que celui-ci n’ignore pas sa base traditionnelle.

L’objectif de la NPI demeure celui de construire un large parti progressiste incluant le NPD, mais pas exclusivement. Naturellement, pour l’instant, la plupart des militants de la NPI sont engagés dans la campagne au leadership du NPD fédéral. Quelle allure la NPI prendra au cours des prochains mois et des prochaines années ? Cela reste à voir, mais plusieurs des discussions à ce sujet seront à l’ordre du jour lors de la réunion spéciale de la NPI à Ottawa, pendant le week-end des 18, 19 et 20 octobre. Des délégués de partout au Canada seront présents pour prendre ces importantes décisions.


Pour obtenir plus d’information concernant la conférence de la NPI à Ottawa, vous pouvez contacter :

Corvin Russell
atcorvinr@sympatico.ca ou
(416) 306-0499

L’entrevue complète est disponible dans notre site Internet, en anglais :
http://www.alternatives.ca


Entrevue avec Tahani Rached :

« Parce que nous sommes avant tout des êtres humains »

mardi 1er octobre 2002, par Daphnée DION-VIENS

« Quand on est immigrant, on le reste pour toujours », affirme d’entrée de jeu Tahani Rached, cinéaste à l’Office nationale du film (ONF), Égyptienne d’origine et établie au Québec depuis 1966. « Et on n’a jamais complètement fait le tour. Même après toutes ces années, il y a toujours des choses qui me surprennent. »

PHOTO : Daphnée Dion-Viens

À 18 ans, Tahani Rached a dû quitter sa ville natale, le Caire, lorsque son père a perdu son emploi. L’entreprise pour laquelle il travaillait a été nationalisée et il était très difficile de trouver du travail en Égypte à ce moment. Sans revenu, sa famille n’avait d’autres choix que d’immigrer. Il était beaucoup plus facile d’obtenir les papiers d’immigration pour le Canada que pour les États-Unis, et des cousins étaient déjà installés au Québec. Montréal fut donc la porte de sortie.

Se refaire une vie
Arrivée seule, elle s’est trouvé un boulot afin de parrainer ses parents, qui sont ensuite venus la rejoindre. Malgré la difficulté de devoir tout quitter et de se refaire une vie ici, au Québec, elle considère qu’elle a eu beaucoup de chance et garde un bon souvenir de son adaptation montréalaise. « Il y avait un garçon avec qui je travaillais qui m’avait dit : "Si tu veux connaître le Québec, il faut que tu découvres le hockey et Félix Leclerc". Ça été très chaleureux ! »

Elle a ensuite étudié à l’École des Beaux-Arts de Montréal avant de s’engager dans le milieu communautaire et syndical, où elle a fait ses premières armes en production vidéo. Son premier long-métrage, Les voleurs de jobs, examine le rapport au travail des nouveaux arrivants. « On enferme souvent l’immigration dans un rapport à la culture, alors que c’est un phénomène déterminé par l’obligation de travailler. Immigrer, ce n’est pas une décision que l’on prend de gaieté de cœur. C’est un arrachement. C’est une décision que l’on prend pour survivre. Et c’est vrai qu’on est ici parce qu’on a besoin de nous, du "cheap labor" que l’on représente. » Elle joint officiellement les rangs de l’ONF en 1980, où elle réalisera, entre autres, les longs-métrages Médecin de cœur et Quatre femmes d’Égypte.

Son prochain projet, un documentaire qui portera sur les femmes et la guerre au Moyen-Orient, est présentement à l’étape de la recherche. Elle s’envolera d’ici quelques semaines pour Israël et les Territoires occupés, « l’oreille grande ouverte pour entendre ce que les femmes ont à raconter ».

Dualité
Être immigré, c’est avant tout une dualité pour Tahani Rached : « C’est à la fois une force extraordinaire et une grande vulnérabilité. Il faut travailler deux fois plus pour être reconnu, pour faire sa place, mais c’est une grande richesse de partager deux cultures et de se sentir chez soi à la fois ici et là-bas ».

Elle va et vient régulièrement entre Montréal et le Caire et est toujours aussi attachée à son pays natal : « J’ai vécu ici plus longtemps qu’en Égypte mais j’y ai vécu l’enfance qui marque peut-être plus que les années d’adulte. Mon attachement à l’Égypte est toujours aussi grand et ne faiblit pas avec les années. Et ce n’est pas du tout une question d’être bien intégré ou pas. Je me sens aussi chez moi ici. »

La cinéaste décidera de pousser plus loin la réflexion sur le statut d’immigrant et réalisera une série de six épisodes sur la communauté arabe au Québec. Une préoccupation qui est plus que jamais présente chez elle, un an après les événements du 11 septembre : « C’est effrayant de constater que tout ce qui est arabe ou musulman est à prime abord suspect. Après la chute du mur de Berlin, l’Occident a dû se trouver un nouvel ennemi et s’est tourné vers l’Islam. » Elle déplore l’image qui est véhiculée un peu partout dans les médias.

Fast-food culturel
« Il y a quelque chose de très sympathique dans l’engouement des Québécois pour les autres cultures, remarque la cinéaste, mais c’est aussi devenu une mode. Cette année c’est l’Amérique latine, l’an prochain ce sera autre chose. Ça devient de la consommation culturelle rapide, qui se limite souvent à la musique, la façon de s’habiller, la nourriture. Alors que c’est plus que ça, la culture des gens ! C’est une histoire, un rapport au monde, une manière d’être différente qui peut apporter quelque chose de plus. »

Mais pour Tahani Rached, c’est avant tout une « joie extraordinaire » quand la différence culturelle est dépassée et qu’il est possible de se reconnaître dans l’autre : « C’est vraiment formidable quand on dépasse le stade de la découverte et que l’on partage des valeurs avec quelqu’un, indépendamment de ses origines ou de sa culture. Ça vient toucher notre humanité commune. »


Murdochville ne fermera pas :

Condamnés au chômage

mardi 1er octobre 2002, par Geneviève GÉLINAS

Murdochville accumule les coups durs. Perte de 300 emplois ce printemps, qui s’ajoutent aux 300 autres perdus en 1999, exode de la population. Mais le plus grand drame de la ville minière, c’est sans doute de voir une population autrefois si soudée s’entre-déchirer. Et le référendum du 25 août, où 65 % de la population a voté en faveur de la fermeture, n’a rien réglé.

« D’habitude, je me mêle de mes affaires », tient à préciser Renalda Johnson. Mais elle en a assez du climat de tension qui pourrit sa ville. Peu habituée à parler à la presse, elle voulait tout de même appeler ses concitoyens à la solidarité.

Renalda est arrivée à Murdochville en 1962. Originaire de Gaspé, sa famille a déménagé pour suivre le père, qui travaillait pour la voirie depuis les débuts de la ville minière, en 1952. « Les rues de Murdochville, c’est lui qui les a construites », déclare-t-elle fièrement. Le mari de Renalda a travaillé à la mine, puis à la Fonderie. Après son divorce, en 1999, elle est déménagée à Montréal.

Pas pour longtemps. Montréal, ce n’était pas pour elle. À 54 ans, Renalda en paraît davantage. Elle souffre de problèmes cardiaques et est revenue à Murdochville parce que « c’est tranquille ici ». Mais elle supporte mal de voir ses concitoyens s’entre-déchirer. « C’est "toutte" le même monde que quand j’étais jeune. On se connaît tous, c’était comme une grande famille. Mais maintenant, on est en train de s’entre-détruire. »

Depuis la fermeture de Fonderie Gaspé, en avril, les opinions se sont polarisées. Des citoyens autrefois soudés sont maintenant divisés en deux classes : les « oui » (pour la fermeture) et les « non » (contre). Chaque clan accuse l’autre de le « prendre en otage ». Les « oui », parce qu’ils croient qu’ils n’obtiendront pas d’indemnités sans fermeture. Les « non », parce qu’ils ne voient pas pourquoi ils devraient sacrifier leur ville afin de permettre aux autres d’obtenir des montants d’argent.

Au travail, plusieurs ont reçu la consigne de ne pas parler de « ça ». « Rappelle-moi plus tard, je suis au travail, je ne peux pas en parler », se fait-on souvent répondre. La question de la fermeture suscite tellement de tensions qu’elle en est devenue taboue.

On espère toujours de l’aide

Renalda Johnson espère que Noranda et le gouvernement aideront ceux qui veulent partir. « Moi, je ne veux pas m’en aller. J’aime ça ici. Mais d’autres sont endettés, ils ne peuvent pas partir sans aide. »

L’un de ses fils travaillait à la Fonderie comme soudeur. Muni d’une solide formation professionnelle, il s’est trouvé un autre emploi... à Montréal. Sa maison à Murdochville, il n’a pas terminé de la payer. Aujourd’hui, elle ne vaut pratiquement plus rien, et il n’a pas les moyens de payer à la fois un appartement à Montréal et une maison à Murdochville. Sa femme et ses enfants sont donc restés dans la ville minière. Et les neuf heures de route entre Montréal et Murdoch, le fils de Renalda les franchit rarement.

Les deux autres fils de Mme Johnson ont étudié en Gaspésie. Ils sont maintenant installés à Montréal. « Il n’y a rien pour eux ici », soupire-t-elle. Fini le temps où la mine embauchait les jeunes à 16 ans pour des salaires d’homme.

Quand on demande à Renalda si elle croit aux projets de relance pour Murdochville, elle laisse échapper un rire amer. « Je ne crois plus grand-chose », lance-t-elle.

Québec a refusé de fermer la ville. Pas question d’indemnités non plus, de peur de créer un précédent. Mais le gouvernement n’a encore annoncé aucun projet de relance. Quant aux négociations du Syndicat des métallos avec Noranda, elles ne visent que les travailleurs mis à pied. Rien pour les commerçants ou les retraités.

Beaucoup croient que si chacun avait trouvé son compte dans les offres de Québec et de Noranda, la population de Murdochville serait moins divisée. Même le président du Comité du oui, Gérald Young, pourtant fervent partisan de la fermeture, l’a admis dans un mouvement d’humeur : « S’il y avait eu quelque chose pour tout le monde, pour ceux qui veulent rester et ceux qui veulent partir, comme Rémy Trudel [le ministre des Régions] l’avait promis [lors d’une visite à Murdochville le 2 juillet], on n’en serait pas là, on n’aurait même pas eu besoin de référendum. »

Geneviève Gélinas, journal Alternatives, Gaspé.