Le Journal des Alternatives

Le Journal des Alternatives est un mensuel d’information internationale, nationale et culturelle publié par l’organisation. Il s’intéresse, depuis plus de 15 ans, aux grands enjeux qui bouleversent la planète et s’adresse à toutes les personnes qui ont soif d’information et entendent réfléchir sur le monde qui se fait.


Militante pour la vie

lundi 12 mars 2012, par France-Isabelle LANGLOIS

Nous reproduisons aujourd’hui ce texte paru en le 12 juin 2003 et qui portait sur Mme Madeleine Parent décédée hier. Mme Parent fut parmi les premières à soutenir ouvertement et très souvent l’organisation Alternatives. Nos sympathies vont à la famille mais aussi à toute la mouvance progressiste au Québec.


Née au début du siècle dernier, Madeleine Parent n’a eu de cesse de mener sa vie au nom de la lutte et de la cause. Celle des ouvriers, celle des femmes. Aujourd’hui, elle n’a toujours pas baissé les bras. Elle demeure active. Militante, encore et toujours, envers et contre tout, toujours debout.

En mars 2001, le Programme d’études sur le Québec et le Centre de recherche et d’enseignement sur les femmes de l’Université McGill ont organisé le colloque Madeleine Parent, ses luttes et ses engagements. Les actes du colloque viennent de paraître aux Éditions du remue-ménage sous le titre Madeleine Parent militante. On y retrace ses années d’étudiante, d’organisatrice syndicale, de militante féministe.

En tant que jeune femme francophone inscrite à l’Université McGill à la fin des années 30, déjà, le parcours s’annonçait exceptionnel. Elle s’engage d’abord dans les mouvements étudiants et très vite elle exprime la volonté de devenir organisatrice syndicale. Un fait inusité. « Il est assez inouï que des études entreprises pendant les années 1930 mènent à la profession d’organisatrice syndicale », écrit Andrée Lévesque, spécialiste en histoire ouvrière et des femmes, qui a dirigé l’ouvrage. Celle-ci explique, en entrevue, que ce n’était certainement pas pour cela qu’on entreprenait des études à l’époque, que l’on soit homme ou femme. Les organisateurs syndicaux n’étaient pas des intellectuels, n’avaient pas fait d’études et faisaient partie de la classe ouvrière.

Elle sera aux premiers rangs des grandes grèves des années 40 et 50. Pendant cette période du Québec duplessiste, c’est Madeleine Parent qui, avec Kent Rowley, son compagnon de lutte et de vie, a dirigé les grèves des Ouvriers unis du textile d’Amérique à Valleyfield et Montréal. Les ouvriers de la Dominion Textile de Valleyfield se souviennent toujours de cette grande dame. Lors de la tenue du colloque, « pas mal d’hommes du mouvement syndical de Valleyfield étaient présents », souligne Andrée Lévesque.

Les luttes syndicales des ouvriers du textile mèneront la militante devant les tribunaux. Arrêtée trois fois, elle écopera d’une sentence de deux ans d’emprisonnement. Mais la cause est portée en appel, et ce n’est que quelques années plus tard que se tiendra le deuxième procès. Celui-ci ne durera qu’une demi-heure, faute de preuves.

Les pires rumeurs sont colportées sur elle par la partie patronale. On va « jusqu’à prétendre que Madeleine Parent était une Russe débarquée sur les côtes de la Gaspésie durant la guerre ! » relate l’historienne Denyse Bail-largeon.

Toujours debout

Ce sont là de dures années de lutte, dans un contexte très répressif. Mais Madeleine Parent n’a jamais baissé les bras. Les syndiqués ont fait d’importants acquis pendant cette période, même si certaines luttes ont été de douloureux échecs. À cela, l’organisatrice syndicale répond : « Chaque lutte syndicale enseigne au travailleur comment se battre. Rien n’est jamais complètement perdu. »

En 1953, Madeleine Parent et Kent Rowley partent pour l’Ontario avec la ferme intention de construire un véritable syndicalisme canadien. Le couple fera sa marque dans le mouvement syndical, animé par le nationalisme canadien et un syndicalisme revendicateur qui s’inscrit dans un large mouvement de gauche. Le tout culmine avec la fondation en 1967 de la Confédération des syndicats canadiens. L’empreinte des deux battants est jusqu’à ce jour indélébile.

Après la mort en 1978 de son mari, Mme Parent demeure encore quelques années en Ontario. La militante mène de front luttes ouvrières et luttes féministes. Revenue au Québec, au début des années 80, retirée de la vie active du monde syndical, elle demeure pleinement engagée dans les luttes féministes et pour les droits des femmes autochtones et immigrantes. Elle était présente lors de la Marche des femmes du pain et des roses de 1995 et lors de la Marche mondiale des femmes en 2000. Elle était également à Québec en 2001 lors du Sommet des peuples des Amériques, et elle a manifesté son désaccord à la guerre en Irak cet hiver.

Pour Andrée Lévesque, cette femme incarne « la polyvalence, la détermination ». Elle est « celle qui n’abandonne jamais, celle qui est capable d’affronter et qui affronte ». Et toujours selon l’historienne, si des quelques femmes qui ont été organisatrices syndicales à la même époque, on se souvient surtout de Madeleine Parent, c’est parce qu’elle a toujours été là et continue de l’être, sur plusieurs fronts à la fois.

Si l’on demandait à Mme Parent ce qu’elle voudrait que l’on retienne le plus d’elle, elle répondrait : « La cause, les luttes, ses contacts avec la base. De ne pas se laisser décourager, son intégrité », nous confie Andrée Lévesque qui ajoute que « le militantisme absorbe toute sa vie ».

France-Isabelle Langlois, rédactrice, journal Alternatives.


MADELEINE PARENT MILITANTE, sous la direction d’Andrée Lévesque, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2003, 126 pages.


Lorsque l’humour devient politique

vendredi 4 juillet 2003, par Daphnée DION-VIENS

Ils sont jeunes, engagés et irrévérencieux. Leurs gags sont mordants, intelligents et ne laissent personne indifférent. Bienvenue chez les Zapartistes, où la critique sociale passe par le rire, pour notre plus grand plaisir.

Dans leur dernier spectacle, Le Cabaret médiatique, les cibles ne manquent pas : concentration de la presse, propagande, information spectacle, manipulation… tout y passe. Les Zapartistes attaquent de front, avec des gags bien ficelés et des sketchs pour le moins ironiques. Le bulletin de nouvelles de TVA est commandité de A à Z, Jean-Luc Mongrain s’emporte pour des sottises sur les ondes de TQS et à Radio-Canada, le Montréal ce soir présente les mêmes meurtres et chats écrasés qu’aux autres stations, mais toujours « dans un excellent français ».

Ils sont cinq sur scène (Geneviève Rochette, Denis Trudel, Christian Vanasse, François Parenteau, Frédéric Savard) et sept dans la vie (Nadine Vincent et François Patenaude participent à l’écriture). Auteurs, amis et comédiens, ils sont réunis autour d’un manifeste qu’ils récitent en début de spectacle. C’est ainsi qu’on apprend sans détour qu’ils sont, entre autres, indépendantistes et de gauche, pour le commerce équitable, contre l’hégémonie du char, la débilité militaire, la culture du consensus et la rectitude politique. « On veut ramener une certaine verve virile dans le discours pour y mettre un peu de piquant », explique l’un des Zapartistes, François Parenteau. C’est ainsi qu’ils affirment que sur les planches, ils n’ont pas d’amis, puisque « contrairement à la richesse, la connerie est très bien distribuée ».

L’humour québécois revisité

Leurs aventures ont commencé par des soirées de discussion organisées au café L’Aparté, rue St-Denis à Montréal. Au fil des rencontres, ils ont senti le besoin de créer un spectacle plus structuré, qu’ils ont présenté sous les bombes lacrymogènes lors du Sommet des Amériques, à Québec, en avril 2001. « Pour plusieurs jeunes, il s’est vraiment passé quelque chose à Québec 2001, constate François. Ce n’est pas sûr que les médias aient bien véhiculé cet éveil ou que le Québec s’en rende compte, mais pour nous, cet événement a eu pour effet de confirmer et de réunir un public pour ce type d’humour. »

Un humour qu’ils n’hésitent pas à décrire comme étant politique et militant. « C’est politique dans le sens grec du terme, […] donc qui concerne tous les aspects de la vie en société. La concentration de la presse ou la coupe d’arbres pour construire des condos, c’est aussi politique » lance Frédéric Savard. « Et militant, parce qu’on avance certaines idées auxquelles on croient. C’est une pulsion de convaincre en passant par le rire » poursuit François Parenteau, qui n’hésite pas à qualifier les membres du groupe de « clowns justiciers » de l’humour.

Frédéric enchaîne : « On ne cherche pas le gag à tout prix, mais le but est de faire passer un message. Quand on dit que le rôle de l’ONU n’est pas de reconstruire l’Irak mais d’amener les États-Unis et la Grande-Bretagne en cour pour crimes de guerre, il n’y a pas de gag là-dedans. Mais tout le monde applaudit. »

Mordre dans l’actualité à pleines dents

Parce que leur art s’inspire avant tout de ce qu’on retrouve dans notre journal du matin, ils présentent un spectacle constamment renouvelé, au gré des soubresauts de l’actualité. D’une représentation à l’autre, on retrouve environ 20 % de nouveau matériel, principalement regroupé dans le bulletin de nouvelles, fraîchement rédigé au goût du jour. On y a appris notamment que « les États-Unis ont inventé une guerre prépréventive qui leur permet d’attaquer des pays qui n’existent pas encore » et que Pierre Bourque « se présentera aux prochaines élections scolaires ». Imitations, parodies et chansons ponctuent le reste du spectacle, où aucun politicien n’est épargné.

Les Zapartistes n’hésitent pas à décocher les coups, surtout à droite, mais aussi un peu à gauche : « C’est facile de se vautrer dans la cause et de dire qu’on ne gagnera jamais, lance Frédéric. Être des victimes perpétuelles, c’est aussi un peu dangereux. » Et ils ne se gênent pas pour le rappeler sur scène.

Mais le groupe d’humoristes tient aussi à aller au-delà de la simple dénonciation. Comme le rappelle Frédéric, « ça ne suffit pas de crier "Liberté !" dans un micro devant 300 personnes. À l’international comme au local, il faut proposer ». Et le rire, lorsqu’il y a un message à véhiculer, peut être un moyen « foudroyant et efficace ».

Aux critiques qui pourraient reprocher aux Zapartistes de « surfer » sur la vague populaire de l’art engagé, la réponse, cinglante, ne se fait pas attendre : « Ce n’est pas si à la mode que ça, l’engagement social, parce que si on était si éveillé collectivement, je ne suis pas sûr que les libéraux seraient au pouvoir ! » s’exclame Frédéric.

La prochaine étape ? « Accéder à un autre public que celui qui est déjà conscientisé, rejoindre les gens en région, en banlieue… » lance François. Parce que, comme l’affirment les Zapartistes, « rire est une si jolie façon de montrer les dents… ».

Daphnée Dion-Viens, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives


Les Zapartistes seront en spectacle le 28 juin à Ste-Geneviève, dans l’ouest de l’île de Montréal.

Pour plus d’information : http://www.leszapartistes.com

Fraçois Parenteau et Geneviève Rochette dans une parodie d’infopub sur Internet.


Un café difficile à avaler

jeudi 3 juillet 2003, par Sarah COX

Constat d’échec accablant des marchés internationaux non réglementés : la production de café, aux quatre coins de la planète, est en crise. Douze chefs d’État latino-américains, dans une déclaration commune, la qualifient de pire crise du café depuis les 100 dernières années.

La cause, techniquement parlant, est une surabondance de grains de café sur le marché mondial, laquelle a entraîné une chute des prix. Les prix d’exportation ont récemment atteint le plus bas plancher, en dollars américains, depuis plus d’un siècle.

Les producteurs de café, pour la plupart de petits actionnaires, vendent présentement leurs grains pour beaucoup moins qu’il n’en coûte pour les produire. Un rapport d’Oxfam international prévient que le gagne-pain de 25 millions de petits producteurs est menacé : « Les familles qui dépendent des revenus générés par le café retirent leurs enfants (particulièrement les filles) de l’école, n’ont plus les moyens de s’offrir les médicaments de base et doivent couper dans la nourriture. »

Mais peu de gens qui sirotent leur café au lait ou espresso sont conscients de la crise. Comment pourraient-ils être au courant ? Peu de choses ont changé pour les consommateurs. Les prix de Maxwell House, Nescafé, Folgers et French Roast ont légèrement baissé, ou pas du tout.

« Les multinationales font des tonnes d’argent », affirme une productrice de café brésilienne, Blanca Rosa Molina, invitée au Canada par Oxfam. « Mais nous recevons moins que jamais. » Il y a cinq ans, la coopérative de Mme Molina vendait ses grains de café biologiques 1,80 dollar américain la livre. Aujourd’hui, une livre de café vaut environ 50 cents.

Dans la région de Matagalpa, au nord du Nicaragua, où vit Mme Molina, plus de 40 plantations de café ont fait faillite ou ont cessé de produire. Six milles travailleurs du café et leurs familles campent dans des abris de fortune le long des routes et des parcs municipaux, mendiant de la nourriture et de l’aide aux passants. Presque la moitié des enfants, femmes enceintes et personnes âgées de la région souffrent de malnutrition. Blanca Rosa Molina affirme qu’à la fin de septembre, 120 travailleurs du café sans emploi et membres de leur famille sont morts de faim dans la région de Matagalpa. « On voit des enfants mourir de faim sur le bord des autoroutes » dit-elle.

Au Guatemala, la crise a privé 70 000 personnes de travail et fait grimper le niveau de chômage à 40 %. La débâcle du café a fait chuter l’économie nationale de certaines des nations les plus pauvres à un niveau critique. À travers l’Afrique, où| se concentrent des pays déjà accablés par les dettes, la sécheresse et les maladies sont sur le point de provoquer un nouveau désastre.

Les pays en développement recevaient 10 milliards de dollars pour leurs exportations de café il y a quelques années à peine. Aujour-d’hui, ils reçoivent un peu moins de la moitié de cette somme, selon le directeur exécutif de l’Organisation internationale du café (OIC), Néstor Osorio. Au Burundi, par exemple, le café compte pour près de 80 % du total des exportations ; en Éthiopie, c’est près de la moitié. « C’est une crise avec une dimension sociale qui est politiquement explosive », prévient M. Osorio.

Déréglementation

Dans les années 60, le commerce mondial du café avait été réglementé par l’Accord international sur le café. L’accord de 1962 fixait les quotas d’exportation pour les nations productrices et gardait le prix du café assez stable. Puis, une dizaine d’années plus tard, les États-Unis, le plus grand pays consommateur de café du monde, se sont retirés sous prétexte que l’accord, en gardant les prix élevés, allaient dans le sens contraires de leurs intérêts. Le Canada s’est retiré au même moment, ce qui a marqué la fin des quotas de café et du contrôle des prix.

Des pays comme le Viêtnam se sont précipités pour empocher de ce qu’ils appelaient « l’arbre à dollars ». En tout juste une décennie, le Viêtnam est devenu le deuxième pays producteur de café du monde, juste derrière le Brésil. Après l’effondrement de l’accord sur le café, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont fait pression sur les pays africains pour qu’ils libéralisent leur industrie du café et qu’ils éliminent les agences d’État qui achetaient les grains à des prix garantis. On a assuré aux producteurs qu’ils auraient des revenus décents. Mais la libéralisation a provoqué l’effet contraire. « La loi de l’offre et de la demande a agi au détriment des producteurs africains et au profit de la spéculation mondiale », a affirmé le premier ministre du Togo, Messan Agbeyone Kodjo, aux délégués à une conférence de l’OIC en mai 2001. « Présentement, les producteurs de café africains ont un sentiment de frustration et de révolte, a expliqué le premier ministre. Les prix du café fixés par les groupes internationaux sont complètement hors de leur contrôle. » Il y a 10 ans, les pays en voie de développement recevaient 30 cents pour chaque dollar dépensé pour une tasse de café. Aujourd’hui, Oxfam international calcule qu’ils reçoivent moins de 10 cents par tasse.

Des affaires d’or

Le café demeure toutefois un commerce lucratif pour ceux qui se trouvent au sommet de l’industrie. Cinq multinationales achètent près de la moitié de la production mondiale de café chaque année. Parmi elles se trouvent Sara Lee Corp, Nestlé et le géant du tabac Philip Morris, qui vend entre autres les marques Maxwell House et Nabob. Nestlé fait une marge de profit estimée à 25 % sur le café, selon Oxfam. La marge de profit chez Sara Lee Corp est estimée à 17 %.

La courbe des profits des grandes corporations de l’industrie du café montre une augmentation constante alors que le prix du café ne cesse de fluctuer, tel que l’a décrit Eduardo Galeano dans Les veines ouvertes de l’Amérique Latine. L’auteur uruguayen rappelle qu’« il est beaucoup plus profitable de consommer du café que d’en produire ».

Sarah Cox, collaboration spéciale

Traduction : Karine Girard


Cet article a d’abord été publié dans le site Internet www.rabble.ca

Pour en savoir davantage, visitez le site Internet de la campagne dèOxfam pour le mommerce équitable : http://www.pouruncommerceequitable.com

Un travailleur transporte les fruits de sa cueillette journalière dans une large plantation de l’État du Chiapas, au mexique. La photo est tirée de lèalbum Des peuples et du café, du photographe Éric St-Pierre (Impressions Québec, 2003).


Entretien avec le président sénégalais

mercredi 2 juillet 2003, par Sophie GOYETTE

Depuis le 1er avril 2000, il tient officiellement les commandes du Sénégal. Trois ans et bien des promesses plus tard, Abdoulaye Wade, avec ses visions libérales, est-il toujours l’homme fort du Sénégal ? Rencontré au début mai, au Palais présidentiel, il nous a entretenus du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) et de la pauvreté du pays.

Dans l’air, quelque chose d’indécent : le luxe du Palais présidentiel avec vue sur l’océan, alors qu’à deux pas, Nino s’endort chaque soir sur le bitume avec pour seul matelas un carton. Sur l’Avenue de la République défile une foule bigarrée où se trouvent des mendiants, éclopés, enfants talibés et vendeurs de tout acabit.

« La notion de pauvreté, c’est quoi ? La pauvreté, on ne peut pas dire que c’est l’histoire de plus ou moins un dollar par jour, je trouve cela complètement stupide. On peut dire que c’est lorsqu’on n’a pas le minimum, pas d’eau, lorsqu’on a faim. Mais il y a un autre degré, plus grave encore dans la pauvreté et c’est la misère. Ce sont les gens qui sont tellement pauvres et désespérés qu’ils se laissent aller à eux-mêmes. Et bien, ça n’existe pas au Sénégal ! » affirme sans équivoque et sans sourciller le président sénégalais.

« Le problème, c’est le contraste entre la société traditionnelle et la société moderne. C’est le choc de ces deux mondes dans les villes qui produit une catégorie de gens en provenance des villages, qui viennent ici, qui n’ont pas de travail et qui constituent une classe flottante de mendiants, de marabouts. Il faut comprendre que c’est le produit de l’évolution. Ce n’est pas parce que nous l’avons voulu », ajoute-t-il, à la limite du fatalisme, un brin cynique.

Abdoulaye Wade voulait faire du Sénégal « un pays émergent », avec un taux de croissance de plus de 7 %, « voire à deux chiffres ». Ce taux, qui était de 5 % en moyenne entre 1993 et 2000 (selon le FMI) est tombé à 2,3 % en 2002. Les nombreuses « idées », dont le président a le secret, sont de plus en plus accueillies par l’opinion publique avec un sourire dubitatif.

Le NEPAD, un vœu pieu ?

Au sujet du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), qu’il considère être un plan immédiatement applicable, le président est intarissable. Retraçant de long en large à grand renfort d’exemples la genèse de l’affaire, il assure que le nouveau plan est bel et bien bouclé. « Nous abordons la phase de la mise en œuvre et c’est peut-être la plus difficile », concède-t-il.

Sans faire beaucoup de bruit, l’implantation du NEPAD a déjà commencé au Sénégal, du moins en matière d’infrastructures. Le président parle d’un projet de pétrolier avec le Niger, d’un second chemin de fer et aussi d’une route transsaharienne reliant Dakar à Casablanca. Un projet que les habitants de la capitale ont du mal à comprendre au moment où les embouteillages leur font perdre des heures de travail, chiffrées à 108 milliards de francs CFA par an, soit 4,7 % du PIB.

Son enthousiasme pourrait s’avérer contagieux, si ce n’était de quelques bémols de taille, dont la méconnaissance de la population concernée envers cette question centrale de développement. « Je le reconnais, nous n’avons pas suffisamment expliqué le NEPAD aux Africains. Les Occidentaux lisent les journaux, regardent la télévision, mais pour la masse africaine, ce n’est pas cela du tout. Beaucoup d’Africains ne connaissent pas encore le NEPAD. » Sourire contrit.

Interrogé sur l’aspect « vœu pieu » du NEPAD en glissant au passage les nombreuses critiques de Samir Amin - économiste et intellectuel égyptien résidant à Dakar, président du Forum mondial des alternatives, qui pourfend allègrement le NEPAD en soutenant que l’Afrique est non seulement le continent le plus mondialisé mais également le plus pillé - le président réagit alors avec vigueur.

« Je vous assure que le NEPAD n’est pas un vœu pieu ! J’ai été expert africain, j’en ai rédigé des plans que personne n’a encore lus et je mesure la différence avec ce qui se passe aujourd’hui. »

S’il reconnaît que son ancien collègue enseignant a raison sur plusieurs questions relatives au courant mondial actuel, le président considère cependant « qu’il vaut mieux encore entrer dans un train en troisième classe que de ne pas y entrer du tout ».

« Samir Amin a l’avantage de ne pas être à la tête d’un État. Moi, la différence, c’est que chaque jour, il faut que je trouve des solutions. Quand j’étais à l’université, moi aussi j’enseignais la théorie, les modèles les plus parfaits, mais maintenant que je suis là, chaque jour, il faut que je nourrisse les Sénégalais et que les Africains tournent les yeux vers nous. »

Alors qu’au pays de Wade, le travail des enfants est un problème criant, l’analphabétisme est élevé et l’économie, fragile (avec un taux de création d’emplois presque nul) celui qui a seriné ad nauseam aux Sénégalais qu’il faut « travailler, encore travailler et toujours travailler » a, à n’en point douter, encore beaucoup de pain sur la planche .

Sophie Goyette, stagiaire du programme Médias alternatifs, de retour de Dakar.


Abdoulaye Wade, lors de sa visite au Canada dans le cadre du Sommet du G8 qui sèest déroulé en Alberta, en juin 2002.


Testament d’un vieux rebelle en colère

mardi 1er juillet 2003, par Sophie GOYETTE

Sidy Badji, le chef autoproclamé de la faction armée du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC), au Sénégal, a été l’une des figures marquantes du conflit casamançais qui déchire le Sénégal depuis plus de 20 ans.

Rencontré un mois avant sa mort, survenue le 27 mai des suites d’un cancer, Badji avait alors accordé sa dernière entrevue à Alternatives au moment même où une vraie ronde de négociations pour le dépôt des armes devait s’amorcer.

Réputée turbulente pendant les années d’occupation et de colonisation par les Portugais, puis les Français, la Casamance semblait s’être assagie avec l’indépendance du Sénégal, en 1960. Éloignée de Dakar, coincée entre la Gambie et la Guinée-Bissau, la région a continué de se sentir négligée et injustement traitée par le pouvoir central. La revendication indépendantiste serait née de l’attribution de terres aux populations du nord du Sénégal. La rébellion en Casamance, qui a fait des centaines de morts, a commencé en décembre 1982 par la répression d’une marche de manifestants qui réclamaient l’indépendance de cette région agricole et touristique du sud du Sénégal avec en tête nul autre que Sidy Badji et l’abbé Augustin Diamacoune Senghor, l’autre figure emblématique du mouvement. La récidive, un an plus tard, marquera le passage à la lutte armée.

Sidy Badji se retranche alors dans le maquis pour créer l’aile militaire du MFDC. « Essentiellement, mon rôle consistait à former des rebelles en brousse », expliquera-t-il brièvement. Avec pour résultat des milliers de réfugiés en Gambie, la pose de mines et le braquage de véhicules, qui sont, encore aujourd’hui, monnaie courante dans la zone. Badji passera 10 ans en brousse, avant de se retrouver en liberté surveillée après maintes tribulations et une lutte de pouvoir qui scellera, jusqu’à la fin de sa vie, sa dissension avec l’autre leader du mouvement, l’abbé Diamacoune, rendant les discussions politiques encore plus difficiles et le respect des cessez-le-feu impossible. Beaucoup ont alors accusé Badji de ne pas vouloir déposer les armes et de nuire au processus de paix.

À cette accusation, il répondait : « Ce que les militaires font ici, c’est grave. J’ai vu sept de mes parents enterrés vivants. J’ai vu mon frère brûlé vif. Je suis très fâché et je ne reculerai pas. Il faut que tout le monde dise la vérité. Il faut que l’opinion internationale sache ce que le Sénégal a fait de la Casamance. »

« Il y a eu beaucoup de disparus, il y a eu beaucoup de morts dans ce conflit, et s’il y avait un processus de paix, il faudrait que l’on pardonne comme ça ? Je suis prêt pour la négociation, mais il ne faut pas négocier n’importe comment. Le pardon et la réconciliation, c’est bien beau, mais pas de pardon sans vérité. » Le chef rebelle était sceptique quant à la volonté réelle de l’administration Wade de régler le conflit. S’il était accusé d’avoir été corrompu par l’ancien gouvernement d’Abdou Diouf, il n’était pas tendre envers le nouvel homme fort du Sénégal et sa vision de la paix. « C’est gâché », a-t-il laissé tomber, avec mépris.

À la veille de sa mort, Badji, alité et faible, ne désarmait toujours pas.

S. G.


Au Sénégal, une ronde de négociations est présentement en cours pour mettre fin à la rébellion indépendantiste en Casamance.


En route vers la démocratisation ?

mardi 1er juillet 2003, par Alexandra GILBERT

Le 27 juillet prochain, la population du Cambodge est invitée à se rendre aux urnes pour les élections législatives, hautement surveillées par la communauté internationale. Bien que libéré du joug des Khmers rouges, le pays a été marqué dans son histoire récente par les coups d’État et l’instabilité politique. Considérées comme une répétition générale pour les législatives de juillet, les élections communales de février 2002 annonçaient peu de changements… Tour d’horizon politique d’un pays en transition.

Depuis son indépendance, en 1953, le Cambodge a vécu une succession d’événements qui ont fragilisé le pays. À la suite d’agressions répétées à leurs frontières sud, les Vietnamiens envahissent le Cambodge en 1979, levant ainsi le voile sur les atrocités commises pendant quatre années par les Khmers rouges et leur dirigeant, Pol Pot. Le monde entier découvre le génocide qui a fait deux millions de morts dans un pays qui comptait alors huit millions d’habitants. Le retrait des troupes vietnamiennes en 1989 entraînera quelques années plus tard la mise sous tutelle du Cambodge par les Nations unies, qui somment le pays d’organiser des élections libres.

C’est ainsi qu’en 1993, deux partis s’affrontent. À la fin des élections, le Parti du peuple cambodgien (PPC), enfant de l’administration vietnamienne, avec Hun Sen à sa tête, refuse de céder le pouvoir au Funcinpec, le parti du roi Norodom Sihanouk, qui sort officiellement gagnant. Les partis s’entendent alors pour partager le pouvoir : le roi garde son trône et son fils, le prince Norodom Ranariddh, assume avec Hun Sen la fonction de premier ministre. Supportant mal le partage de pouvoir, Hun Sen dirige en 1997 un coup d’État contre le copremier ministre, puis remporte les législatives de 1998. La même année, le PPC accueille d’anciens hauts placés du régime de Pol Pot, qui quittent le maquis pour se rallier au gouvernement.

Actuellement, le gouvernement de coalition tient toujours, avec comme figures de proue un chef d’état, le roi Norodom Sihanouk, qui gouverne, mais ne dirige pas, et le premier ministre Hun Sen, qui se maintient au pouvoir depuis 18 ans.

Un nouveau venu sur l’échiquier politique est le chef de l’opposition Sam Rainsy, à la tête du parti du même nom (Parti Sam Rainsy, PSR). De retour au pays en 1992 après des études en France, il milite pour la démocratie au Cambodge.

Bien que tous ces partis se disent démocrates, Sukun Keat, directeur du Khmer Institute of Democracy (KID), soutient que « la démocratie pourra être renforcée au Cambodge si les dirigeants du parti élu ont la volonté qu’il en soit ainsi, sans craindre de perdre leur pouvoir. Si le parti au pouvoir dirige le pays selon le principe démocratique, ce parti écoutera et respectera la volonté du peuple et travaillera pour son bien. Alors seulement la vie quotidienne des Cambodgiens pourra être améliorée ».

Vers les législatives

Le 3 février 2002, 5,2 millions de Cambodgiens se rendaient aux urnes pour l’élection du conseil communal (la commune est une unité administrative qui regroupe plusieurs villages). Malgré les recommandations quant à la liberté politique des candidats, l’assemblée nationale, dominée par le PPC, en décida autrement. Aucun candidat indépendant n’était autorisé à se présenter. En plus de favoriser le parti au pouvoir, Sukun Keat souligne les répercussions de cette décision sur la population locale : « Les membres des conseils de commune sont les instruments des partis auxquels ils sont rattachés. Ils travaillent pour leur parti plutôt que pour le peuple. »

Ce procédé a permis au PPC de se maintenir à la tête de 98 % des communes du pays, mais comme le fait remarquer le directeur du KID, dans ces circonstances, « le Funcinpec et le PSR étaient satisfaits d’avoir [tout de même] réussi à faire élire quelques représentants dans les conseils ».

Car mentionnons également le climat de peur et de répression dans lequel les élections communales ont baigné. Un rapport des Nations unies recense 15 candidats et militants politiques assassinés ou « morts dans des circonstances suspectes » dans l’année précédent les élections, appartenant tous au PSR ou au Funcinpec. Pour le KID, au premier plan des dérapages électoraux se trouve le National Election Committee (NEC), l’instance supposée veiller au bon déroulement des élections. Comme ses membres sont nommés par les partis au pouvoir et que les représentants du PSR ont été exclus, le NEC peut difficilement exercer une autorité crédible et sévir envers les agressions multiples dirigées contre l’opposition.

À suivre, le soir des élections…

Alexandra Gilbert, journal Alternatives


Les Cambodgiens se rendront au urnes lors des élections législatives du 27 juillet. Verra-t-on la répression qui prévalait lors des élections communales de féevrier 2002 ?


Les espoirs déçus de la dictature

mardi 1er juillet 2003, par Catherine Pappas

Photo : Catherine Pappas

Après les attentats du 11 septembre 2001, le général-président pakistanais Pervez Moucharraf est devenu l’un des plus précieux alliés des Américains dans la coalition contre le terrorisme, notamment avec sa collaboration aux opérations militaires en Afghanistan. Or, le soutien inconditionnel que les États-Unis ont apporté au régime, la traque menée au réseau Al Qaïda et les actions contre les talibans ont plutôt contribué à une victoire inattendue des partis religieux au Pakistan.

Pour l’opinion internationale, Moucharraf incarne l’espoir d’un Pakistan séculaire et démocratique. Mais il faut rappeler que le 23 octobre 1999, le général prenait le pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Malgré les sanctions annoncées aussitôt par la communauté internationale, celle-ci a très vite été séduite par les promesses du nouvel homme fort de rétablir la démocratie, de mettre fin à la corruption, de réduire les disparités socio-économiques du pays et, surtout, de lutter contre le terrorisme. Après plus de trois années de règne, Moucharraf n’a pourtant démontré ni réelle volonté ni capacité d’opposer les mollahs ou de réformer les lois islamiques discriminatoires.

Malgré la façade séculaire du régime, la hiérarchie militaire n’est pas un ensemble homogène. Depuis l’ère du général Zia, qui a dirigé le pays d’une main de fer de 1984 à 1988, plusieurs éléments au sein de l’armée - notamment dans les services de renseignements secrets - entretiennent des liens privilégiés avec les réseaux islamistes au profit des intérêts régionaux. Tout véritable effort pour contrer les islamistes risquerait donc de mettre à nu le régime dans son ensemble. « Moucharraf se promène sur la corde raide, cherchant à satisfaire les Américains d’un côté et les forces intégristes de l’autre », explique Affrasiab Khattak, président de la Commission (indépendante) des droits humains du Pakistan (CDHP).

Surprise aux dernières élections

En avril 2002, le général s’accorde un mandat présidentiel de cinq ans, légitimé par un référendum entaché de manipulations. Au mois de juillet suivant, un décret interdit le retour au pouvoir de ses principaux adversaires politiques et en août, il décrète une série d’amendements constitutionnels afin de s’octroyer certaines prérogatives et de formaliser le rôle de l’armée au sein du gouvernement. Toutes ces irrégularités allaient lui conférer des pouvoirs accrus et préparer le terrain des législatives.

En octobre 2002, motivé officiellement par la noble intention de rétablir l’ordre et la démocratie, Moucharraf organise des élections dont il allait s’assurer la victoire, dernière étape de légitimation d’un pouvoir confisqué.
Bien que prévisible dans sa finalité, ce scrutin, vivement critiqué par les observateurs de l’Union européenne pour ses dérives démocratiques, allait réserver une grande surprise : la victoire de l’alliance de six partis religieux au sein du Muttahida Majlis-e-Amal (MMA) dans les deux provinces voisines de l’Afghanistan, soit la province frontalière du Nord-Ouest (NWFP) et le Baloutchistan.

Interprétée par certains comme un vote de résistance contre Moucharraf et ses menées antiterroristes, cette victoire des religieux, avec leur agenda social pour le moins rétrograde, menace la stabilité politique, culturelle et sociale du Pakistan ainsi que de toute la région. Avec plus de 11 % du vote national, le camp djihadiste est beaucoup plus fort qu’il ne l’était il y a une décennie. Et pour la première fois de l’histoire du pays, les partis laïcs, jusque-là majoritaires, sont en net recul.

« La dictature militaire a créé un vide qui a aussitôt été comblé par les partis religieux, observe Affrasiab Khattak. Compte tenu de l’ambiguïté de la politique de Moucharraf, la plate-forme électorale du MMA a été essentiellement basée sur une opposition totale à l’Amérique et à sa campagne antiterroriste. »

Essentiellement voué à l’islamisation de la société pakistanaise, le programme du MMA prévoit, entre autres, l’obligation à la prière cinq fois par jour, l’imposition de la charia, l’interdiction de la télévision câblée et la ségrégation des femmes.

L’hostilité du nouveau gouvernement envers certaines organisations non gouvernementales qui œuvrent dans les deux provinces frontalières est par ailleurs alarmante. Dans ce nouveau contexte national, la société civile n’a plus le pouvoir d’agir librement. Son espace se rétrécit quotidiennement.

Et les dernières élections n’auront pas servi non plus à réduire l’influence de l’armée. Depuis la formation du Pakistan, l’armée est la puissance tutélaire de l’État et l’épine dorsale du régime. « L’armée est un État au sein d’un État, constate Khattak. Elle jouit d’un monopole sur le gouvernement […] Avec les élections d’octobre dernier, l’armée n’a pas transféré le pouvoir, elle l’a simplement partagé à l’interne. »

Malgré le mythe qui veut que l’armée dirige le pays efficacement, les dépenses militaires ont fait saigner l’économie pakistanaise. « Aujourd’hui, le pays s’écroule sous le poids de l’armée », soupire Khattak. Des quelque 56 millions de Pakistanais, environ 40 % vivent sous le seuil de pauvreté. Un chiffre qui, selon certains analystes, a grimpé de 27 % au cours de la dernière dictature.

Alors qu’armée et islamistes se mêlent et se confondent, une crise de légitimité s’étend à toutes les institutions pakistanaises. La plus récente victoire des islamistes n’est qu’une manifestation politique du malaise social qui affecte le pays. Reste à voir quelle sera la stratégie américaine vis-à-vis de son allié pour protéger ses intérêts dans la région.

Catherine Pappas, journal Alternatives


L’auteure est chargée de projet pour l’Asie centrale à Alternatives.

Au Pakistan, la victoire inattendue des parties islamistes lors des dernières élections a causé une grande surprise. Cette victoire gieux, avec leur agenda social pour le moins rétrograde, menace la stabilité politique, culturelle et sociale du pays.


Un avenir économique « made in USA » pour le Moyen-Orient ?

lundi 30 juin 2003, par Daphnée DION-VIENS

Alors que l’avenir de la « feuille de route » pour la création d’un État palestinien semble des plus incertains, l’autre composante du plan Bush au Moyen-Orient va bon train. Le président vient de faire un pas de plus vers la création d’une zone de libre-échange entre les États-Unis et le Moyen-Orient. Mais tous ne voient pas cette intégration économique d’un bon œil.

Au début juin, George W. Bush rencontrait des dirigeants arabes pour leur faire part de son projet de création d’une zone de libre-échange entre le Moyen-Orient et les États-Unis d’ici 2013. La mise sur pied de ce nouvel accord économique permettra « de faire entrer le Moyen-Orient dans un cycle de nouvelles opportunités et d’offrir l’espoir aux gens qui vivent dans cette région », a affirmé le président. Un engagement qui vient d’être réitéré lors de la réunion extraordinaire sur le Moyen-Orient qui s’est déroulée en Jordanie, du 21 au 23 juin, en présence des membres du Forum économique mondial.

Contrairement à la création de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), où les représentants des 34 pays du continent (sauf Cuba) négocient autour d’une même table, les États-Unis entendent cette fois faire affaire avec chaque pays sur une base individuelle. Selon les déclarations de responsables de l’administration américaine, les négociations bilatérales seront privilégiées afin de créer une « masse critique » qui permettrait ainsi de proclamer la création de cette nouvelle zone de libre-échange. Des accords d’ouverture des marchés existent déjà avec Israël et la Jordanie. Des négociations sont en cours avec le Bahreïn et un accord devrait être conclu avec le Maroc d’ici à la fin de l’année.

La stratégie américaine

Selon l’argumentation de l’administration Bush, l’ouverture des marchés apportera la croissance économique qui devrait contribuer à favoriser le développement et les transformations démocratiques. Le représentant américain du commerce, Robert Zoellick, a d’ailleurs régulièrement présenté le commerce international comme un moteur de changement social et un antidote au terrorisme et à la violence. Le projet est aussi présenté comme un pas de plus vers la « réconciliation » entre les États-Unis et le Moyen-Orient.

Plusieurs analystes sont toutefois très critiques vis-à-vis de cette nouvelle initiative américaine et redoutent les nombreux impacts négatifs sur la région.

Pour plusieurs, cette stratégie représente plutôt l’échec de la politique américaine en matière de développement. Peter Moore, politologue rattaché à l’Université de Miami, que nous avons joint au téléphone, affirme qu’il est illusoire de penser que le changement social peut être favorisé par le commerce extérieur, puisque le secteur privé exploite les institutions sociales et politiques existantes plutôt que de les transformer.

De son côté, Phyllis Bennis, spécialiste du Moyen-Orient et de la politique américaine étrangère, insiste, en entrevue téléphonique, sur les ravages causés par le libre-échange à la grandeur de la planète. Elle donne l’exemple de l’ALÉNA, un désastre pour la population mexicaine. Pour la chercheure du Institute for Policy Studies, il est clair que cette initiative « est conçue spécifiquement pour renforcer les intérêts américains dans la région et pour imposer une nouvelle économie à l’américaine ». Elle rappelle que « c’est le pétrole qui contrôle tout au Moyen-Orient ». L’accès à l’or noir arabe représente un marché de 300 millions de consommateurs.

Le cas jordanien

Dans un projet de recherche dirigé conjointement avec son collège Andrew Shrank, de l’Université de Yale, Peter Moore utilise le cas de la Jordanie pour illustrer les répercussions que pourrait avoir ce projet de zone de libre-échange sur la région.

L’accord de libre-échange signé en 2000 entre les États-Unis et la Jordanie a permis la création de zones franches industrielles, qui permettent aux investisseurs d’avoir accès au marché américain et de bénéficier de plusieurs avantages fiscaux, dont l’exemption de taxes sur les importations de capitaux et de biens intermédiaires. Malgré une augmentation des exportations vers les États-Unis de 84 % entre 2001 et 2002 seulement, cette initiative n’a strictement rien apporté aux Jordaniens, selon Peter Moore. « La création de ces zones n’a rien fait pour améliorer la situation démocratique ou économique du pays. Il n’y a pas de bénéfices en matière de développement. L’argent revient à une poignée de privilégiés qui gèrent ces zones, et non à la population jordanienne. » Seulement 9 des 47 firmes présentes dans ces zones sont la propriété de gens d’affaires jordaniens, et des travailleurs étrangers, payés au salaire minimum de 3,50 dollars américains par jour, occupent près de la moitié des 20 000 emplois créés.

Selon la stratégie américaine, la libéralisation du commerce doit aussi contribuer à la décentralisation du pouvoir. En Jordanie, elle aurait eu l’effet contraire. « Le commerce avec les États-Unis a plutôt contribué à augmenter la concentration de pouvoir entre les mains du régime », soutient Moore, qui affirme que les Américains s’apprêtent à appliquer le même modèle économique à l’ensemble de la région, où les économies sont considérées comme étant parmi les plus protectionnistes de la planète.

Beaucoup trop tôt

C’est d’ailleurs en raison de ces marchés protégés que l’économiste jordanien Fahd Fanek considère que le Moyen-Orient n’est pas prêt pour une zone de libre-échange. « Les industries dans certains pays arabes ne pourront survivre dans un environnement de compétition », a-t-il déclaré à l’AFP. Une position partagée par Peter Moore qui rappelle que les propriétaires et travailleurs dans les économies les plus protégées sont souvent ceux qui souffrent le plus de la libéralisation des marchés.

Les dirigeants arabes ne semblent pas préoccupés outre mesure par ces possibles répercussions. En général, ils seraient plutôt favorables à la création de cette zone de libre-échange qui pourrait rapporter des profits permettant de maintenir leur régime en place. Phyllis Bennis rappelle que « les pays arabes sont dépendants des États-Unis, qui leur assurent leur pouvoir militaire » et qu’ils « n’auront pas le choix de signer ». Washington a récemment donné 700 millions de dollars américains à Amman en retour de son aide lors de la guerre contre l’Irak.

Mais l’idéal de prospérité à l’américaine ne fait pas que des adeptes. Peter Moore craint que l’approche du président Bush n’avive le sentiment anti-américain déjà très présent dans le monde arabe, anéantissant les efforts de lutte contre le terrorisme et l’épanouissement de la démocratie au Moyen-Orient.

Ces avertissements ne semblent toutefois pas ébranler le
président Bush. Alors que le règlement du conflit israélo-palestinien semble toujours aussi lointain, l’initiative économique américaine pour le Moyen-Orient, elle, semble bien en voie de se réaliser.

Daphnée Dion-Viens, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives.


QUELQUES LIENS INTERNET :

The Institue for Policy Studies : Centre progressiste d’études des politiques publiques, l’Institut travaille avec les mouvements sociaux depuis plus de 30 ans à forger des politiques viables afin de promouvoir la démocratie, la justice sociale et les droits humains. Retrouvez sur son site Internet plusieurs articles sur la politique américaine au Moyen-Orient (en anglais).
www.ips-dc.org

Centre Études internationales et mondialisation : Créé en 2000 à l’UQAM, ce centre a pour mandat d’aborder, dans un contexte de mondialisation et de libéralisation des échanges, les affaires internationales et les transformations en cours dans les relations internationales. Le site comprend une section spéciale sur la politique commerciale des États-Unis à travers le monde.
www.ceim.uqam.ca

CAMERA (The Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America) : Depuis une vingtaine d’année, l’organisation CAMERA dénonce la « désinformation » de différents médias dans leur couverture concernant Israël et le Moyen-Orient (en anglais).
www.camera.org


Repères - Les trois favoris

dimanche 29 juin 2003, par Daphnée DION-VIENS

Les premiers candidats retenus par les États-Unis pour leur nouvelle zone de libre-échange sont le Maroc, le Bahreïn et l’Égypte.Tous les trois ont une attitude non offensive envers Israël, sont membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et acceptent des réformes politiques et économiques amères.

LE MAROC :

Les relations économiques maroco-américaines sont pour l’instant très limitées. Les échanges commerciaux entre les deux pays se chiffrent aux environs d’un milliard de dollars, soit 5 % du commerce marocain, alors que le commerce avec l’Union européenne, le partenaire économique principal du Maroc, dépassent les 13 milliards de dollars.

Les exportations américaines au Maroc sont taxées à plus de 20 %, alors que les taxes imposées aux produits marocains aux Etats-Unis s’élèvent à 4 %.

Le Maroc est la première priorité pour les Américains. Les négociations entre les deux parties ont commencé en janvier 2003. L’accord de libre-échange entre les deux pays devrait être conclu d’ici la fin de l’année.

LE BAHREÏN :

Le Bahreïn a mené une longue série de réformes pour être accepté par les États-Unis dans le cadre d’un accord de commerce et d’investissement que les deux pays ont signé l’année passée.

Le Bahreïn a donc réduit ses tarifs douaniers et libéralisé certains services tels que le secteur bancaire et celui des assurances. Il a de plus ratifié une loi impliquant la libéralisation totale du marché des télécommunications d’ici 2005 et une autre renforçant les droits des travailleurs et la transparence dans les actes du gouvernement.

Les exportations du Bahreïn vers les Etats-Unis ont été de 395 millions de dollars en 2002 (y compris le pétrole) alors que ses importations en provenance des États-Unis étaient de 419 millions de dollars.

Les négociations officielles entre les deux pays auront lieu au début de l’année prochaine. Des négociations préliminaires ont commencé le 21 mai.

L’EGYPTE :

L’Égypte plaide pour l’établissement d’une zone de libre-échange avec les Etats-Unis depuis huit ans, mais en vain. L’année passée, les négociations entre les deux pays ont été remises cinq fois.

Les relations économiques entre les deux pays sont assez fortes. Les États-Unis sont le premier partenaire commercial de l’Egypte, après l’Union européenne, avec des échanges commerciaux s’élevant à 4,2 milliards de dollars, dont 2,9 d’exportations américaines. L’Égypte est le quatrième partenaire des Etats-Unis au Moyen-Orient.


Source : http://hebdo.ahram.org.eg/


Le mensonge, une vertu ?

samedi 28 juin 2003, par Stanley PÉAN

Stanley Péan

« Nous mentons tous », affirmait Normand de Bellefeuille, par le titre d’un de ses romans. Soit. Mais nos mensonges n’ont pas tous la même envergure, les mêmes motifs, ni les mêmes répercussions…

Ainsi, en dépit de ses prétentions dignes de la grenouille d’une certaine fable, l’infâme Saddam Hussein n’a pas fait long feu sous les assauts de la coalition américano-britannique. Aujourd’hui, avec l’orgueil des vainqueurs dont la force fait la raison, les Alliés se réservent le droit de gérer la « reconstruction » de cet État désorganisé et, reconnaissons-le, mûr pour ce fondamentalisme islamique qui n’augure rien de bon pour la suite de l’histoire.

À Washington et à Londres, où l’on s’est congratulé avec indécence de ce triomphe sans gloire, aussi aisé que prévisible (après tout, que pouvait une armée du Tiers-monde contre les troupes d’Uncle Sam et de ses laquais britanniques ?), on ne se cache plus trop pour admettre qu’il est bien improbable de trouver en Irak ces armes de destruction massive que l’on n’avait pourtant pas cessé d’invoquer comme prétexte à cette croisade sacro-pétrolière…

De part et d’autre, la presse n’a pas manqué de faire écho à ces critiques qui reprochent aujourd’hui aux coalisés d’avoir trafiqué les preuves présumées accablantes présentées devant le Conseil de sécurité, d’avoir sciemment exagéré les liens entre le méprisable Hussein et les insaisissables spectres d’Al-Qaïda. De Tony Blair, dont la majeure partie des députés travaillistes s’opposaient à l’intervention sans l’aval du Conseil de sécurité, on peut dire qu’il a joué sinon sa carrière politique, au moins sa respectabilité. De George W. Bush, dont on connaissait la perfidie depuis l’accession on-ne-peut-plus irrégulière au pouvoir, on n’attendait rien de mieux que ce à quoi la tradition républicaine nous a habitués.

Et alors, l’important n’est-il pas d’avoir mis fin à un quart de siècle de dictature sanguinaire ? rétorquent ces objecteurs de conscience qui s’accommodent fort bien que l’on bafoue les règles du droit international en autant que ce soit pour une bonne cause (et qui oseraient nier que la mainmise américano-britannique sur la deuxième plus importante réserve de pétrole au monde en soit une, bonne cause ?).

Je le répète à l’intention de ceux et celles d’entre vous qui me croient atteint d’antiaméricanisme primaire, je n’étais pas insensible au drame des Irakiens, si semblable à celui de mes compatriotes haïtiens sous Duvalier. Seulement, je m’interroge sur les circonstances de la chute de Bagdad, qui confirment notre entrée en une ère où arbitraire et mensonge peuvent être légitimés par la force.

L’hypocrisie, le mensonge, seraient-ils des vertus ?

C’est ce que nous retiendrons des déclarations de Bush, Powell et consorts devant les Nations unies. Oh, mais elle n’est pas neuve, la leçon : on n’a qu’à se souvenir de Reagan à l’heure de l’Irangate. On n’a qu’à se souvenir de Nixon et de son sbire nobélisé, le sinistre Henry Kissinger.

Ou, dans une mesure plus insignifiante, on n’a qu’à se souvenir de Jean Charest, au premier rang lors des obsèques de Pierre Bourgault.

Stanley Péan, billetiste, journal Alternatives


L’auteur est écrivain, animateur à la Chaîne culturelle de Radio-Canada et rédacteur en chef du journal Le Libraire.


Raffarin fait face au mouvement social

vendredi 27 juin 2003, par Julien LUSSON

La réforme des retraites, la décentralisation de l’éducation nationale et l’assurance-maladie sont les trois terrains sur lesquels le gouvernement français lance son offensive afin d’obtenir une victoire sociale décisive.

Le projet gouvernemental sur les retraites du ministre des Affaires sociales François Fillon n’est pas une réforme, mais une entreprise de démolition. Il invoque l’équité et l’espérance de vie pour repousser l’âge de la retraite, avec à terme 42 ans de cotisation pour une retraite à taux plein. Mais l’état du marché du travail empêchera ces mesures de créer par miracle un surcroît d’activités. Par conséquent, les salariés partiront à la retraite à peu près au même âge, mais avec une réduction de cotisation qui, combinée avec d’autres mécanismes, aboutira à une forte baisse des retraites - d’au moins 20 % - venant frapper particulièrement les chômeurs, les employés précaires et les femmes. Ceux qui voudront, et qui le pourront, compléteront avec la capitalisation exposée aux risques boursiers. On voit que ce projet applique fidèlement les préceptes du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.

De plus, le projet de décentralisation de l’éducation nationale correspond dans les faits à un projet de privatisation et de restructuration autoritaire. La politique éducative et scolaire mise en œuvre par Luc Ferry, ministre de l’Éducation nationale, prolonge, sans les modifier, les dispositifs des ministères précédents. Elle se distingue par des mesures symboliques et spectaculaires dont le but affiché est de « rétablir l’autorité dans les établissements ». Enfin, elle met un terme à la progression du budget de l’éducation nationale. Cette politique s’inscrit dans un contexte marqué par le glissement de la question éducative vers la question sécuritaire dans les quartiers.

Quant au projet de réforme de l’assurance-maladie, il s’agit ni plus ni moins que de remettre en question les avancées sociales en matière d’accès aux soins des plus démunis et d’assurer un glissement vers les régimes complémentaires.

Un enjeu très politique

L’enjeu est donc très politique et on assiste à un affrontement central. Si le gouvernement l’emporte, la conséquence sera équivalente à la défaite des mineurs britanniques en 1986 : un reflux social de grande ampleur, pour de longues années, qui laisserait le terrain libre au néolibéralisme. Si le mouvement social qui est en train de se lever débouche sur un mouvement d’ensemble ou sur une grève générale, le gouvernement sera plongé dans une crise politique. Comme en novembre et décembre 1986 où Chirac-Devaquet ont cédé, comme en janvier 1994 où Balladur-Bayrou ont cédé, comme en novembre et décembre 1995 où Chirac-Juppé ont cédé, le mouvement social, au sens large, est engagé dans la voie de l’affrontement que la droite cherche depuis longtemps. Il s’agit aujourd’hui de faire céder le trio Chirac-Raffarin-Fillon. Tel est l’enjeu.

Pour le moment, rien n’est joué, les camps se forment et se jaugent. La grève reconductible de l’éducation nationale se généralise, mettant en difficulté le ministre Ferry. Les organisations syndicales ont, unitairement, ouvert cette perspective. Sur le plan des retraites, elles se sont retrouvées confrontées à un risque de division avec le ralliement de François Chérèque, l’actuel secrétaire général de la Confédération française et démocratique du travail, au compromis proposé par Fillon. Heureusement, Chérèque se retrouve largement contesté par sa base, dont une grande partie réclame la démission…

Le gouvernement mène une campagne idéologique très forte pour faire croire que ses réformes sont indispensables, qu’elles n’ont que trop tardé. De plus, la droite dispose d’une grande majorité et, en dehors d’une crise politique, elle est assuré d’obtenir le vote des parlementaires. Dans ce contexte, l’opinion publique est partagée, mais certains sondages donnent un petit avantage aux défenseurs du système de retraites par répartition, du maintien et de la rénovation des services publics en France et en Europe. Les choix des directions syndicales et le mûrissement du mouvement d’ensemble vont être déterminants.

Julien Lusson, Cedetim


Pour plus d’information sur le Cedetim, centre d’études et d’initiatives de solidarité international : www.cedetim.org


Lente reconstruction en Angola

jeudi 26 juin 2003, par François L’ÉCUYER

Je me plais toujours à retrouver le murmure des villes africaines : le transistor du voisin, le chant des coqs de la cour derrière, le marché et la gare à taxis pas trop loin. Mais, après quelques heures à Kuito, sans entendre ni coq ni ndombolo des radios, un charme me manquait. J’aurais quand même pu m’en douter, tant le choc de l’après-midi avait été grand : pas une maison de la ville n’a été épargnée des rafales de kalachnikov. J’ignore si, en trois jours, j’ai vu une vitre qui tenait encore debout. L’eau et l’électricité, après un an d’accalmie, restaient à être rebranchées.

La ville de Kuito a été parmi les plus touchées au cours des 27 années de guerre civile qui a accablé l’Angola. Tout au long des années 90, les Forces armées angolaises et les rebelles de l’UNITA se partageaient la ville, chacun de son côté de la main qui séparait la ville en deux. Les quartiers résidentiels, le centre-ville, rien n’a été épargné. Les sentiers qui mènent aux campagnes éloignées sont, à l’occasion, bordés de pierres blanches, de toute beauté. Mais gare à toi, marcheur, de t’aventurer dans les herbes : le chemin est miné.

L’assassinat de Jonas Savimbi en février 2002 a marqué, ironiquement, la fin des hostilités. Le chef des rebelles, soutenu par Reagan dans son appui aux freedom fighters et par l’Afrique du Sud du président Botha sous l’apartheid, était le dernier obstacle à une paix durable. En reprenant les hostilités après avoir perdu les élections de 1992, Savimbi s’était aliéné presque tout support à l’étranger. La reprise du contrôle des provinces du nord-est, parmi les plus riches du monde en diamants, lui assurait tout de même des revenus atteignant le milliard de dollars par année. Malgré les ententes internationales banissant le commerce des « diamants de la guerre », la complicité de deux chefs d’État africains sans scrupules - Eyadeéma au Togo, Compaoré au Burkina Faso - permettait à Savimbi d’écouler les stocks pour acheter plus de tanks, plus de kalach’, plus d’obus.

En avril 2002, le gouvernement et les rebelles de l’UNITA signaient un cessez-le-feu. Aucun accro n’est survenu en plus d’un an. Des 4,5 millions de déplacés internes qui croupissaient dans les camps, la plupart ont déjà rejoint leurs villages, le gouvernement leur accordant un demi-hectare pour cultiver. Une tâche qui s’avère extrêmement difficile : les stocks animaliers ont été volés, les banques de semences sont inexistantes. Un défi énorme attend les agences internationales qui désirent aller au-delà de l’aide alimentaire d’urgence. Pour la province de Bié, où se trouve Kuito, environ 65 % de la nourriture de la population provient directement des sacs de maïs distribués par le Programme alimentaire mondial, me confirmait une responsable des Nations unies.

Plusieurs observateurs redoutent toutefois la présence d’OGM parmi les denrées distribuées. Les « graines suicide » d’arachides et de maïs - la fameuse technologie Terminator dont la nouvelle semence, qu’on utilise habituellement après la fin des récoltes, devient stérile pour cause de copyright - pourraient bientôt menacer dangereusement la durabilité des récoltes.

François L’Ecuyer, journal Alternatves


L’auteur est chargé de projet pour l’Afrique à Alternatives.


Le cyberespace sous haute surveillance

mercredi 25 juin 2003, par Marc-André BOISVERT

Les tentacules d’Internet croissent sans cesse et la cybercriminalité n’échappe pas à cette expansion. Pour contrer la pédophilie, le piratage et le terrorisme, le gouvernement canadien a mis de l’avant le projet Accès légal. Une initiative qui pourrait considérablement augmenter la surveillance électronique et limiter les droits civils, ce qui n’est pas sans inquiéter plusieurs regroupements de citoyens.

Accès légal est le nom d’une initiative conjointe d’Industrie Canada, du ministère de la Justice et du Solliciteur général. Afin de réfléchir aux moyens de diminuer la cybercriminalité, Accès légal a d’abord pris la forme d’une consultation itinérante, qui a débuté en août 2002.

Selon le document de consultation officiel, Accès légal est « un outil indispensable pour prévenir la criminalité, mener des enquêtes et poursuivre les criminels ayant commis des délits graves, ainsi que pour faire enquête sur les menaces à la sécurité du Canada ». L’initiative vise à combattre la cybercriminalité et met de l’avant plusieurs moyens pour faciliter le contrôle et la saisie d’informations.

Si le projet devient réalité, Accès légal pourrait faciliter la surveillance électronique en obligeant les fournisseurs de services informatiques à transmettre toute information jugée pertinente à une enquête, en simplifiant l’interception de données et en obligeant un État à remettre des renseignements à un autre pays signataire de la Convention sur la cybercriminalité.

Cybergendarmes ou cybersurveillance ?

Au Québec, plusieurs organisations luttent contre cette initiative fédérale, dont le Carrefour citoyen Internet et la Ligue des droits et libertés. Les deux organismes, en plus d’avoir présenté un mémoire lors de la consultation qui a eu lieu à Montréal, ont multiplié les actions et produit une déclaration contre le projet, signée par d’autres organisations et syndicats, dont la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec.

« Les organisateurs de la consultation n’ont pas répondu aux questions, ils ont vendu leur projet », affirme Denis Barrette, avocat pour la Ligue des droits et libertés impliqué dans le dossier Accès légal. Cette initiative n’est pas inoffensive, selon Barrette. « La convention est intéressante au premier coup d’œil : terrorisme, pornographie, piratage. Ça nous énerve tous ! Sauf que lorsqu’on lit le document, on s’aperçoit que le but n’est pas de cibler trois crimes précis, mais de faciliter l’écoute électronique », ajoute-t-il.

« L’ampleur des mesures que prendrait l’application d’Accès Légal nous inquiète beaucoup, car on laisse des traces électroniques partout », poursuit l’avocat. « Beaucoup plus d’informations passent par un courriel que par le téléphone. On n’a qu’à penser aux dossiers médicaux que se partagent les pharmaciens lorsque vous demandez une prescription. »

La Ligue dénonce aussi le fait que le gouvernement s’en remette à des organismes privés pour contrer la cybercriminalité. Accès légal propose en effet que le fournisseur Internet contrôle ce qui se passe sur son réseau. « Les universités et les bibliothèques devront jouer à la police. Avoir un citoyen qui surveille un autre citoyen, ça augmentera la marge d’erreurs lorsqu’elles devront donner l’information recueillie à la police », un peu à la manière du téléphone arabe. Denis Barrette s’inquiète aussi du fait que ces organismes ne sont pas nécessairement soumis à un code de déontologie.

À l’échelle internationale

Accès légal se veut la réponse canadienne au traité initié par le Conseil de l’Europe avec la participation des États-Unis, du Japon, de l’Afrique du Sud et du Canada. La Convention sur la cybercriminalité a été adoptée en novembre 2001 par 49 pays après 27 tentatives, les premières datant de 1995. Le traité prévoit, en plus de faciliter la surveillance, une clause obligeant chaque pays à établir un mécanisme de coopération fonctionnant 24 heures sur 24 et offrant tous les services possibles aux cosignataires, une mesure qui inquiète aussi la Ligue des droits et libertés. À ce jour, seulement trois pays signataires ont ratifié la convention : l’Albanie, la Croatie et, tout dernièrement, l’Estonie.

Plusieurs groupes d’opposition se sont formés à travers le monde pour dénoncer ce qui est considéré comme de la « censure de la communication électronique ». Réunis sous un collectif appelé Global Internet Liberty Campaign, plusieurs organismes se sont ralliés contre ce qu’ils jugent être une menace aux droits fondamentaux, dont Internet Society et Imaginons un réseau internet solidaire en France.

La Ligue des droits et libertés s’attendait au dépôt d’un projet de loi à Ottawa ce printemps, mais l’initiative se fait toujours attendre. Denis Barrette explique : « Accès légal est donc un dossier en devenir. C’est pourquoi il est important de faire une campagne de mobilisation maintenant. Nous voulons préparer nos appuis. »


Pour plus d’information : www.liguedesdroits.ca


De Bogota à Sherbrooke...

mercredi 25 juin 2003, par Karine GIRARD

Son travail de militant l’a forcé à quitter la Colombie pour venir se réfugier au Québec. Mauricio Correa a continué son combat ici, et son engagement est devenu signe d’intégration. Portrait d’un militant des Amériques.

En Colombie, en pleine guerre civile, Mauricio s’impliquait pour la défense des droits humains dans les milieux universitaires. En 1999, les groupes paramilitaires lui ordonnent de quitter sa ville, Naiba, située à cinq heures de Bogota. Mauricio choisi néanmoins de poursuivre sa lutte, de ville en ville. Il continue son combat pendant un an, « une année de souffrance et de persécution », avant de se décider à quitter son pays. « La première réaction, c’est de ne pas vouloir partir de chez soi. Tu luttes pour ton pays, pour la défense des lois sociales », explique-t-il. Mais le jour où ses opposants s’en prennent à sa famille, Mauricio se résout à quitter la Colombie.

C’est en mai 2000 qu’il débarque à Gatineau avec le statut de réfugié. Il raconte son plus grand choc à l’arrivée : devoir s’exprimer dans une nouvelle langue. « Ça été l’aspect le plus difficile. On redevient comme un enfant qui a besoin d’aide pour tout faire. » Mauricio dit avoir reçu un grand soutien de nombreuses organisations pour tous les aspects administratifs et apprécie la solidarité dont on a fait preuve à son égard. Il admet tout de même que ce support n’est pas toujours suffisant au plan émotionnel. « La première année, j’ai vécu une grande solitude. Ce n’est pas facile de reconstruire sa vie. »

Il consacre les trois premiers mois à l’apprentissage du français et parvient à se trouver un travail à Ottawa. Il accepte alors l’invitation d’amis colombiens installés à Sherbrooke qui l’encouragent à venir les rejoindre et à relancer d’ici le projet qu’il avait là-bas.

Aujourd’hui, l’étudiant en sciences politiques est parvenu à s’intégrer, en grande partie grâce à son implication sociale. Il explique que c’est sa vision « internationaliste » plutôt que nationaliste qui lui permet de poursuivre son combat. « Le problème est global. Je suis sorti de mon environnement de travail, en Colombie, mais je peux continuer ici. Il y a un mouvement social qui conteste et qui est solidaire. » Selon lui, l’Amérique latine n’était qu’un laboratoire pour l’application des politiques néolibérales qu’on s’apprête maintenant à appliquer au reste de l’Amérique.

Il est arrivé au Québec alors que les discussions sur la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) allaient bon train, lui permettant ainsi de s’impliquer dans les mobilisations contre cet accord qui touche toute l’Amérique. Il s’est ensuite impliqué avec le Forum social de la jeunesse estrienne. Avec d’autres étudiants colombiens installés à Sherbrooke, il a également fondé un groupe d’études pour la solidarité avec l’Amérique latine, axé sur l’éducation populaire. « Le groupe s’adresse au milieu universitaire, organise des ateliers. Il invite à analyser, à étudier la situation et à construire ensemble des alternatives. »

Immigrer au Canada

Mauricio pose un regard critique sur le processus d’immigration au Canada. Selon lui, l’immigration n’a pas vraiment le caractère humanitaire qu’elle devrait avoir. Il insiste sur l’importance de privilégier les demandeurs qui ont réellement besoin de fuir leur pays d’origine. « J’ai été chanceux, j’ai pu venir grâce à un contact, mais plusieurs autres personnes sont en danger et ne sont pas reçus faute de papiers qui certifient qu’ils sont menacés », affirme-t-il.

Il croit avant tout que nos dirigeants et compagnies doivent arrêter de financer les guerres et de placer l’économie au-dessus de l’être humain. « Travaillons ensemble à l’échelle nationale et internationale pour faire face au modèle néolibéral qui brime les droits sociaux, environnementaux et les droits humains. »

Karine Girard, stagiaire du programme Médias alternatifs


Tirage au sort

mercredi 25 juin 2003, par Andrew ELKIN

Une centaine de Palestiniens qui revendiquent le statut de réfugié vivent à Montréal. Certains attendent nerveusement que leur cause soit entendue, d’autres espèrent que leur demande d’appel ne soit pas rejetée. Et il y a ceux qui doivent être déportés. Ils ont tous une chose en commun : un choc, en constatant le caractère arbitraire du système.

« Certains juges rejettent 95 % des requêtes qui leur sont présentées, alors que d’autres acceptent presque toutes celles qu’ils entendent », affirme un membre de la Coalition contre la déportation des réfugiés palestiniens, Rabie Masri. « Les réfugiés blaguent à propos de cette situation qu’ils comparent à un billet de loterie. »

Ces contradictions dans le système et les divergences entre le traitement de chaque cas ont amené les réfugiés palestiniens à mettre en place cette coalition, qui se veut un moyen formel pour remettre en question les procédures de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) et exiger du changement.

Le processus pour obtenir le statut de réfugié est long. Les requérants peuvent attendre jusqu’à 18 mois avant d’être entendus, une période qui peut paraître longue pour quelqu’un qui s’apprête à recommencer une nouvelle vie. Si la requête échoue, le réfugié peut aller en appel, une démarche pouvant prendre jusqu’à neuf mois.

En cas de refus, la procédure de déportation se met lentement en marche. Encore une fois, les réfugiés peuvent attendre jusqu’à neuf mois avant d’être forcés de quitter le pays. Pendant ce délai, ils peuvent tenter une mesure de dernier recours, l’examen des risques avant renvoi, qui permet d’accorder un sursis à ceux qui parviennent à démontrer par de nouvelles preuves qu’un retour dans leur pays d’origine pourrait menacer leur sécurité.

Problème d’interprétation

La CISR est supposé évaluer la validité des requêtes selon les critères de la Convention de Genève de 1951, mais la coalition accuse certains de ses membres de mal interpréter la convention ou de l’ignorer complètement.

« La Convention de Genève dit que n’importe quel individu persécuté à cause de sa religion, son appartenance à un groupe ethnique ou ses idéologies politiques peut demander le statut de réfugié, explique M. Masri. Le problème est qu’on laisse aux membres de la CISR la tâche d’"interpréter" ce qu’est la persécution. »

Rabie Masri cite en exemple le cas de deux frères qui se sont présentés devant des membres différents de la CISR. Les deux jeunes hommes provenaient du même camp de réfugiés, des mêmes conditions, du même foyer. L’un a pourtant vu sa requête rejetée, alors que celle de son frère a été acceptée.

Le site Internet de la CISR explique que « le cadre des audiences et leur procédure sont relativement informels ; ainsi, la preuve présentée et admise n’est pas limitée par les règles juridiques ou techniques de présentation de la preuve », ce qui reflète bien les critiques de la coalition qui estime que le processus manque d’uniformité.

« Ils ne les questionnent pas sur les réalités des persécutions dans les camps du Liban et de Palestine, affirme M. Masri. Les audiences sont plutôt des attaques sur la crédibilité des requérants. »

« Ils demandent des réponses très précises », témoigne un réfugié qui a préféré garder l’anonymat. Diplômé en ingénierie et réfugié provenant d’un camp au Liban, où la loi ne lui permet pas de travailler, il a vu sa requête initiale rejetée et attend présentement le résultat de son appel. « C’est comme un interrogatoire. Si l’on fait une seule erreur alors qu’on est sous pression, les membres de la CISR l’utilisent pour attaquer notre crédibilité. »

Selon lui, les questions sont parfois floues et manquent de pertinence. Il rapporte qu’un juge a déjà demandé à un réfugié de donner la couleur d’une ligne qui apparaît sur un formulaire d’immigration et affirme qu’un autre collègue s’est vu demander son opinion sur les accords d’Oslo, processus de paix signé en 1993 pour mettre fin au conflit israélo-palestinien.

Selon M. Masri, la Coalition a contacté différents paliers gouvernementaux afin de faire accepter leur position : « C’est une injustice et ces gens devraient être considérés avec sérieux. » La coalition s’est liée avec des organisations populaires et communautaires afin de faire circuler son message et 45 groupes ont endossé leur campagne.

La coalition demande l’arrêt des déportations de réfugiés palestiniens et l’acceptation de leurs requêtes. Quant à ceux déjà impliqués dans les procédures d’appel et de déportation, leur avenir est très incertain.

« Ce n’est pas facile », dit le réfugié qui a demandé l’anonymat. « Après avoir passé toute sa vie à fuir, à chercher un chez-soi, ça n’a pas de sens de retourner en arrière. Nous sommes vraiment chanceux d’être parvenus aussi loin, parce qu’il y en a des milliers qui veulent s’échapper. »

Andrew Elkin, stagiaire du programme Médias alternatifs

Traduction : Karine Girard


Pour contacter la Coalition contre la déportation des réfugiés palestiniens : (514) 591-3171 ou refugees@riseup.net


Ne plus compter sur l’État

mercredi 25 juin 2003, par Meera KARUNANANTHAN

Le gouvernement du Québec aide les nouveaux arrivants à surmonter les difficultés relatives à l’apprentissage d’une nouvelle langue, à l’adaptation à une nouvelle culture, en plus de soutenir de manière significative leur intégration au marché du travail. Mais avec les imposantes coupures de budget annoncées par le gouvernement libéral, ces services sont remis en question.

Le 13 juin, le ministre québécois des Finances, Yves Séguin, a, lors de la présentation de son budget, clairement fait comprendre à toute la population du Québec qu’elle ne devrait plus compter sur l’État. Le plan mis en œuvre par les libéraux vise à réduire considérablement la taille de l’État en modifiant de fond en comble les services, touchant ainsi aux acquis que la société civile a mis des décennies à acquérir. Parmi les secteurs les plus touchés par ces coupures, le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration (MRCI), qui voit son budget réduit de 16,4 %. Selon le journal Le Devoir, la ministre Michelle Courchesne planifie le transfert des services offerts aux nouveaux arrivants aux communautés culturelles desquelles ils sont issus.

Si les services existants étaient déjà loin d’être parfaits, l’abolition de bon nombre de mesures gouvernementales fait craindre le pire aux organismes venant en aide aux immigrants et aux réfugiés. Khadija Mounib, conseillère en emploi auprès des nouveaux arrivants à Alternatives, s’inquiète du fait que les communautés culturelles manquent d’expertise pour prendre le relais des services que le gouvernement en place cessera d’offrir sous peu.

De plus, outre l’enseignement du français aux nouveaux arrivants, le gouvernement offre également divers services afin de faciliter l’entrée des immigrants sur le marché du travail. Or, cette intégration à l’emploi est devenue de plus en plus difficile depuis quelques années.

Les plus récentes données de Statistique Canada révèlent que la majorité des immigrants arrivés au pays depuis 1990 sont plus scolarisés que leurs prédécesseurs. Or, ces derniers gagnent moins que les autres Canadiens et vivent davantage sous le seuil de la pauvreté. Plus de 40 % des immigrants âgés de 25 à 54 ans seraient titulaires d’un diplôme universitaire, contrairement à 23 % des autres Canadiens du même groupe d’âge. Les statistiques démontrent également que 39 % des enfants dont les deux parents sont des immigrants vivent sous le seuil de la pauvreté. À la lumière de ces faits, Mme Mounib lance : « Le gouvernement devrait étendre les services offerts aux immigrants plutôt que de chercher à les supprimer. »

Si le plan d’action du gouvernement en matière de coupures demeure encore nébuleux, Térésa Penafiel, de l’Association multi-ethnique pour l’intégration, soutient pour sa part qu’en raison du nombre croissant d’immigrants qui choisissent le Québec comme terre d’accueil, ces coupures auront une influence directe sur la qualité des services offerts. Il en va de même pour la cohérence de ces mesures.

De son côté, Stephan Reichold, directeur exécutif de la Table de concertation des organismes au services des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), affirme : « Les communautés culturelles les plus récemment installées au Québec, je pense entre autres à la communauté pakistanaise ou encore sri-lankaise, ne seront pas en mesure de prendre les responsabilités que le gouvernement souhaite désormais leur transférer ».

Les membres de cette table de concertation, qui regroupe 130 organismes oeuvrant auprès des immigrants et des réfugiés, espèrent obtenir des réponses claires à leurs questions lors d’une rencontre avec la ministre Courchesne prévue le 4 juillet.

Les récentes décisions du gouvernement en matière de services aux immigrants soulèvent de très sérieuses inquiétudes pour l’avenir du Québec. « L’idée de désengagement de l’État dans ce dossier est une porte ouverte à la privatisation. Cette logique est dangereuse lorsqu’elle touche aux services offerts aux nouveaux immigrants » soutient M. Reichold.

Alors que le taux de pauvreté n’a jamais été aussi élevé chez les néo-québécois, l’approche libérale se résumant à « débrouillez-vous sans nous » n’augure rien de bon pour les immigrants, les réfugiés et les autres groupes qui jusqu’ici bénéficiaient de l’aide de l’État.

Meera Karunananthan, journal Alternatives

Traduction : Sophie Goyette


L’autre façon de voyager

mercredi 25 juin 2003, par Francis BOUCHER

Exotisme, évasion et chaleur sont des plaisirs souvent associés aux activités touristiques à la grandeur du globe. Mais exploitation, pollution et dégradation riment aussi avec tourisme. Cet été, pourquoi ne pas sortir des sentiers battus et pratiquer un tourisme socialement responsable ?

Le tourisme de masse reste encore le plus lucratif et le plus populaire : plus de 300 milliards de dollars de revenus en 2000. Au cours du siècle dernier, le nombre de touristes a décuplé à un rythme impressionnant : de 25 millions en 1955, ils sont 700 millions en 2000, avec un taux de croissance annuel de 4 %. À ce rythme, 2010 verra son premier milliard de touristes envahir plages, hôtels et autres auberges de la planète.

Une telle activité touristique amène son lot d’avantages, mais aussi d’inconvénients pour les pays visités, comme le pillage et le gaspillage des ressources. Selon certaines estimations, un touriste utilisera en moyen-ne de 7 à 10 fois plus d’eau qu’un paysan local n’utilisera pour nourrir sa famille et cultiver son champ.

Les revenus générés par cette activité ont aussi tendance à se concentrer entre les mains de quelques-uns. Moins de 20 % des recettes générées par le tourisme restent dans le pays d’accueil, alors que la majorité du capital retourne dans les pays du Nord. Contrôlé par quelques grands groupes hôteliers et touristiques occidentaux, l’industrie touristique se préoccupe peu des retombées économiques pour le pays d’accueil.

Éthique du voyage

Selon le Code mondial d’éthique du tourisme, rédigé par l’Organisation mondiale du tourisme, « la compréhension et la promotion des valeurs éthiques communes à l’humanité, dans un esprit de tolérance et de respect de la diversité des croyances religieuses, philosophiques et morales, sont à la fois le fondement et la conséquence d’un tourisme responsable ». S’inscrivant dans cette optique, le tourisme « solidaire, responsable et équitable » fait de plus en plus d’adeptes.

Louis Jolin est le vice-président section Amériques du Bureau international du tourisme social (BITS), basé à Montréal. « Tout comme pour le commerce équitable, ce qui est à la base du tourisme équitable, c’est la possibilité pour les collectivités locales de profiter des retombées engendrées par le tourisme. » Tout un travail reste donc à faire pour parvenir à un tourisme équitable et respectueux des cultures d’accueil.

Certains comportements de la part des touristes sont particulièrement valorisés : apprendre quelques mots de la langue du pays visité, acheter des produits locaux, bref, se comporter de façon respectueuse. Selon Louis Jolin, le touriste responsable est celui « qui tient compte de la qualité de la relation visiteur-visité, pas seulement de ses besoins à lui en tant que touriste ».

Les promoteurs et agences ont aussi leur part de responsabilités.Elles se doivent « d’être soucieuses d’offrir un produit authentique, et non pas seulement des produits stéréotypés, à leur clientèle. De plus, elles devront s’assurer qu’il y ait des retombées significatives pour les collectivités », affirme le vice-président. Un peu partout, des initiatives sont prises afin de dépasser le stade des vœux pieux.

Pour des vacances différentes

Le tourisme solidaire, proche parent du tourisme responsable et équitable, est un concept tout récent qui repose aussi sur une éthique particulière. Tout en voyageant dans un pays en voie de développement, pourquoi ne pas en profiter aussi pour assister à un projet de développement, ou, mieux encore, y participer ?

Chez nous, des partenariats sont en voie d’être établis entre le Centre canadien d’étude et de coopération internationale (CECI) et des associations de l’Équateur afin d’organiser des séjours d’initiation à la coopération internationale pour des touristes québécois. Ces projets seront autant équitables que solidaires. Bernard Cloutier, chargé de projet pour les Amériques au CECI, précise : « Des ententes claires seront signées avec les communautés afin de s’assurer qu’il y ait un transfert des recettes vers le Sud. »

Ce nouveau créneau, appelé « vacances solidaires », est appelé à se développer au cours des prochaines années. « Plusieurs agences, surtout européennes, offrent à leurs clients de passer un ou deux mois comme bénévole dans un projet de développement. Au retour, les vacanciers sont sensibilisés et peuvent transmettre leurs nouvelles connaissances à leurs proches » explique Louis Jolin.

M. Cloutier estime que le moment est propice pour se lancer dans des projets de ce type. « Nous avons tout avantage à continuer de créer des liens avec des organisations du Sud, car la demande est forte. Les gens qui veulent faire un tourisme différent et participer à quelque chose de concret sont de plus en plus nombreux. »

« L’important, c’est de changer les mentalités et que l’acte touristique se fasse désormais dans un esprit de solidarité », insiste Louis Jolin, tout en rappelant que cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Francis Boucher, journal Alternatives


Pour plus d’information : www.bits-int.org


Lorsque le théâtre s’empare de la rue

lundi 23 juin 2003, par Annie RICHER

Photo : UTIL

Juillet sera occupé pour Alexia Burger. Cette militante, son escouade théâtrale et leur dizaine de personnages envahiront, sans peur et sans reproche, divers recoins de Montréal. Ils y laisseront éclater d’une manière des plus loufoques leurs revendications pour un monde plus juste…

Une escouade théâtrale ? C’est avec un sourire dans la voix qu’Alexia Burger livre cette anecdote évocatrice : « Juste avant Noël, l’an dernier, nous avions décidé de dénoncer la surconsommation. Nous nous étions maquillés de sorte à avoir l’air épuisé, les traits tirés, et nous nous promenions devant le centre Eaton du centre-ville, comme des zombies, cartes de crédit à la main ». Mission accomplie : certains consommateurs ont renoncé à poursuivre leur magasinage excessif et, dans un élan de réflexion, ont sagement regagné leur demeure.

C’est ainsi qu’Alexia Burger a jumelé sa passion du théâtre à son besoin d’engagement social. L’an dernier, la jeune femme, fraîchement diplômée de l’option théâtre du Collège Lionel-Groulx de Sainte-Thérèse, a répondu à la petite annonce qui l’a menée sur le chemin de sa vocation. « J’avais vu dans le journal que le Carrefour canadien international [CCI] cherchait de jeunes artistes pour animer et diriger des capsules théâtrales sur la mondialisation, présentées un peu partout dans les rues. Cette idée m’a emballée ! » confie-t-elle d’une voix enjouée.

Cette action, pour le moins originale, est pilotée par l’Unité théâtrale d’intervention loufoque (UTIL). Mis sur pied il y a près d’un an par le CCI, ce regroupement vaque à envoyer incognito des troupes de comédiens dans des lieux publics afin qu’ils puissent répandre un message à connotation sociale. « Chaque groupe prépare une capsule sur un sujet précis. Présentement, ma troupe et moi répétons une scène sur le traitement médiatique de la guerre en Irak. Nous présentons notre numéro, puis distribuons des tracts pour sensibiliser les gens à la situation pétrolière » explique Alexia. Les autres groupes, eux, développent une prise de parole sur la ZLÉA, les OGM, etc.

Ainsi, chaque semaine depuis la mi-mai, les comédiens d’UTIL investissent les parcs, la rue ou le métro afin de laisser éclater leur art revendicateur. « Mais nous ne nous annonçons pas afin de profiter au maximum de l’effet de surprise », révèle Alexia. Justement, cette commotion assénée au public peut-elle jouer contre eux ? « Je suis toujours surprise de constater à quel point les gens sont réceptifs. Ils posent beaucoup de questions et lisent attentivement les tracts que l’on distribue. »

Alexia conclut, avant de retourner à la répétition : « Ce qui me tient le plus à cœur dans tout ça, c’est de voir que l’on parvient à éveiller les gens quant à la mécanique économique qui prévaut actuellement. »

Annie Richer, journal Alternatives


Une escouade de l’Unité théàtrale dèintervention loufoque (UTIL) qui s’est déroulée devant l’Hotel de ville de Montréal.


Découvrez rabble.ca

dimanche 22 juin 2003, par ALTERNATIVES

Le site Internet rabble.ca est une nouvelle forme de publication, mise sur pied grâce aux efforts de journalistes progressistes, d’écrivains, d’artistes et d’activistes à travers le pays.

En ligne depuis avril 2001, juste avant les manifestations contre le Sommet des Amériques à Québec, rabble.ca offre une couverture d’événements unique en son genre.

L’équipe de rédaction est composée de journalistes aguerris et engagés, mais aussi d’auteurs de la relève. En plus de reportages originaux, d’articles de fond, d’entrevues provocatrices et d’analyses, rabble.ca publie des chroniques de quelques voix indépendantes des grands médias et des articles des meilleurs magazines indépendants canadiens.

À la section nouvelles s’ajoutent des forums de discussion, une section de liens Internet des plus pertinentes et un babillard pour rapidement savoir ce qui se passe dans les milieux militants au Canada. La section in cahoots présente de l’information publiée par des organisations partenaires.

rabble.ca est plus qu’un magazine en ligne, c’est une nouvelle source d’information canadienne qui surprend, informe et fait réagir. Un autre projet de communication d’Alternatives, réseau d’action et de communication pour le développement international.


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