Yasser Arafat : la mort comme métaphore

vendredi 5 novembre 2004, par Abdelkrim DEBBIH

Tous les hommes sont mortels mais toutes les morts ne se ressemblent pas disait Mao Tsé Toung. Cela est d’autant plus vrai dans le cas du dirigeant palestinien Yasser Arafat.

Vu le contexte politique palestinien, la disparition de Yasser Arafat laisse aux populations, aux factions palestiniennes et à la communauté internationale de nombreuses questions en suspens sur l’avenir d’un conflit qui dure depuis plus de 50 ans.

Les efforts d’Israël de faire le vide dans les territoires palestiniens avant de reprendre toute négociation ne risque t-ils pas de se retourner contre lui et le mettre désormais face à une seule vérité. Celle de l’occupation et non plus celle qui consiste à se voiler la face de quarts de mensonges et de demis vérités qui veulent faire accroire au monde que Yasser Arafat soutient le terrorisme ?

La réoccupation militaire des territoires et la destruction systématique des infrastructures politiques palestiniennes qui émergeaient péniblement avaient pour seul motif de reporter à plus tard si ce n’est à jamais, la douloureuse question du partage de la terre, de la création d’un État palestinien dans toute sa souveraineté, et le retour des réfugiés comme le prévoit le droit international.

Il y a longtemps déjà que Yasser Arafat a opté pour la reconnaissance de l’État d’Israël, l’abandon de 78 % du territoire de la Palestine, renoncé à l’action armée et accepté enfin, d’ultimes concessions pour préserver l’intégrité des colonies juives en Cisjordanie. Aucune de ces concessions n’a été appréciée à juste mesure, ce qui aurait permis aux Israéliens de libérer les Palestiniens et se libérer eux-mêmes de ce poids insupportable de l’occupation.

Pour un État palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale, Yasser Arafat a consenti à toutes les exigences possibles, au péril de sa vie et au risque d’une guerre civile. Ses concessions n’ont obtenu aucune contrepartie de la part d’Israël qui, de surcroît, continue de grignoter des territoires et de resserrer son étau militaire sur une population impuissante qui crie sa colère sur ce qu’elle considère désormais comme un marché de dupes.

En retour, Arafat n’obtenu aucune garantie aux revendications palestiniennes. Aucune concession sinon cette persistance calculée voulant faire en sorte que le chef palestinien intègre sa stratégie, sa politique, ses institutions, ses troupes et ses idéaux au seul service de la sécurité israélienne et qu’il transforme les hommes et les femmes palestiniennes en missionnaires caritatifs. En somme on exige qu’il transforme « ses compatriotes en Suédois » comme l’a écrit quelqu’un quelque part, pour que ceux-ci puissent ensuite espérer acquérir le droit de devenir des Palestiniens ». Le refus d’Arafat de collaborer à un tel projet a vite fait de lui, aux yeux des dirigeants israéliens de droite comme de gauche, « un terroriste ».

Par la menace et le confinement, les dirigeants israéliens voulaient contraindre le chef palestinien à une abdication qui ferait place à une « direction pragmatique » susceptible d’endosser au nom des Palestiniens toutes les compromissions et toutes les redditions.

Aujourd’hui, aux yeux des siens, l’homme disparaît dans la gloire. Sa cause reste intacte. Et ceux qui connaissent autant la tragédie que l’histoire peuvent dire que la gloire n’a pas besoin d’être parée de victoire. Et pour reprendre une formule de Mahmoud Darwich, chantre de l’exil palestinien et ami de Yasser Arafat, osons endosser ce passage qui dit : « je suis résolument du camp des perdants. Les perdants qui ont été privés de leur droit de laisser quelque trace de leur défaite, privé du droit de la proclamer. J’incline à dire cette défaite ; mais il ne s’agit pas de reddition. » (1)

La disparition de Yasser Arafat place Israël dans une délicate posture.

« L’obstacle à la paix » levé, Israël doit désormais, réfléchir pour savoir quels chemins emprunter cette fois et avec hommes, pour faire la paix aux conditions de l’adversaire, puisque les leurs n’ont pu trouver preneurs. Miser sur une probable guerre civile qui enflammerait un peu plus les territoires palestiniens ou sur l’inconditionnel appui de George W. Bush reconduit au pouvoir sur son credo du « tout sécuritaire », n’y changera rien à la réalité d’une question qui attend sa juste solution avec ou sans Yasser Arafat.


L’auteur est journaliste à Points Chauds, Télé Québec.

(1) Mahmoud Darwish, La Palestine comme métaphore. Ed Babel, 1997.

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