Journal des Alternatives

Yasser Arafat, l’ombre du sphinx

Abdelkrim DEBBIH, 1er avril 2002

Yasser Arafat, l’ombre du sphinx
par : Abdelkrim Debbih

Abandonné par les Arabes, poussé par l’armée de Tsahal vers la sortie, mis dans le collimateur des États-Unis, Yasser Arafat, qui incarne depuis plus de 40 ans la résistance palestinienne, parle de finir sa vie en « martyr pour Jérusalem ».

Assigné à résidence, Arafat se retrouve pieds et poings liés, pris en tenailles par des mouvements palestiniens qui contestent ouvertement son autorité et un premier ministre israélien qui l’a isolé du monde en tentant coûte que coûte de le mettre « hors jeu ». Refusant de se laisser impressionner, il répète à ceux qui veulent bien l’entendre : « Montagne, le vent ne saurait te secouer. »
Guidé par son instinct de guerrier, il survit aux complots politiques ainsi qu’à de nombreuses tentatives d’assassinats montés par les officines interlopes israéliennes, de la CIA ou des régimes arabes.

Flairant la nouvelle configuration du rapport de forces mondial qui se dessine avec l’effondrement de l’Union soviétique, Yasser Arafat opère un recentrage de sa politique et tente un rapprochement avec les Américains, ses ennemis de toujours. Il fait une concession stratégique de taille. Tirant avantage de la première Intifada, Arafat accepte de négocier avec Israël et renonce, pour la première fois en décembre 1988, à l’option militaire et proclame la naissance de l’État de Palestine. Peu après, il reconnaît, la mort dans l’âme, le droit d’Israël à l’existence, qui le mène en 1993, aux accords d’Oslo qui débouchent sur l’autonomie de 3 % des territoires occupés. Ses initiatives en faveur de la paix lui valent certes le prix Nobel et la consécration internationale, mais elle suscitent une levée de boucliers tant en Israël que dans son propre camp.

Blocage

Et pour cause. Après un retour triomphal en juillet 1994, Arafat constate que sa victoire a un goût d’inachevé. Le statut des populations palestiniennes ne change pas. Les territoires sont toujours bouclés, l’eau, sous monopole israélien, est rationnée, les destructions des habitations palestiniennes par Tsahal continuent de plus belle. L’implantation et l’extension des colonies juives en territoire palestinien se poursuivent en dépit des accords d’Oslo et des résolutions de l’ONU. La proclamation d’un État palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale et des outils de souveraineté dignes d’un État est remise en cause par l’intransigeance du gouvernement israélien qui, de plus, oppose un veto indiscutable au retour des Palestiniens en exil sous prétexte de menace démographique. Le processus de paix est bloqué.

Seconde Intifada en septembre 2000. Les images, montrant les chars et les soldats israéliens tirant à balles réelles sur des enfants, secouent une opinion publique internationale qui commence à douter des considérations sécuritaires israéliennes. La riposte d’Israël est jugée disproportionnée. Européens, Russes et Américains haussent le ton à l’endroit des dirigeants israéliens. Arafat tient désormais entre ses mains le destin des gouvernements israéliens qui se succèdent dans la panique jusqu’à l’arrivée de Sharon.

L’arrivée de Sharon, puis les attentats du 11 septembre rendant suspecte toute action violente, vont sérieusement perturber les plans d’Arafat.

Pressé par la rue qui ne supporte plus de faire les frais d’un marché de dupes, le vieux leader accentue la pression, mais provoque l’union sacrée en Israël. Ariel Sharon joue provocation sur provocation. La rue s’enflamme. L’Intifada fait plus d’un millier de morts.
Arafat peut bien calmer la fureur de la rue, mais il exige une compensation politique conformément aux accords d’Oslo et un retour à la table de négociation. Israël fait la sourde oreille et, avec le feu vert américain, joue le tout sécuritaire et exige le départ d’Arafat.

Silence

En représailles, les institutions palestiniennes sont rasées par les F16 israéliens et les cadres palestiniens assassinés, les camps palestiniens dévastés par les chars de Tsahal. Arafat ordonne l’arrêt des attaques contre les civils israéliens, mais refuse de céder aux menaces israéliennes et américaines qui le somment de réprimer davantage les organisations palestiniennes au risque de mettre en péril la cohésion nationale palestinienne et de provoquer une guerre civile. En clair, l’unique alternative proposée au leader palestinien aujourd’hui est de réduire au silence son propre camp.

Mieux que quiconque, Arafat sait que la coalition de Sharon tiendra bon tant qu’elle bénéficiera du soutien inconditionnel des Américains, du silence des Arabes et du profil bas des Européens.

Les prochaines élections n’auront lieu en Israël qu’en 2003, le vieux raïs ne peut qu’espérer un sursaut de l’intérieur d’Israël qui balaierait Sharon. Le pourrissement actuel de la situation joue en faveur d’Arafat et non en faveur de Sharon. Au risque certes de donner l’impression de n’être que l’ombre de lui-même aux yeux des Palestiniens, il sait qu’il n’a d’autres choix que de résister aux pressions de Sharon dont la logique de guerre finira par atteindre ses limites. Pour l’instant, Arafat réitère sa disponibilité à une reprise des négociations, convaincu que la paix est encore possible et que, contrairement aux apparences et à une diabolisation empruntée aux circonstances, les Palestiniens, broyés par un demi-siècle de guerre et d’injustice, sont acquis dans leur immense majorité à l’idée de faire la paix avec Israël.


Abdelkrim Debbih, journaliste. Collaboration spéciale.