Vingt longues années d’ALÉNA

dimanche 9 février 2014, par Claude Vaillancourt

L’ALÉNA fête ses 20 ans cette année. Cet accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique est né dans la controverse. Rien ne semble réglé aujourd’hui : l’ALÉNA suscite toujours des réactions diamétralement opposées.

Du côté droit, les élus des trois pays, les patrons et les grands médias ne cessent de louer les avantages de l’entente : une espèce de miracle économique permanent qui aurait multiplié les échanges commerciaux. On donne la parole à quelque entrepreneur sauvé de la banqueroute grâce à l’ALÉNA. On lance des statistiques qui éblouissent : des échanges qui auraient quadruplé, et qui se chiffreraient à 120 millions de dollars par heure entre les trois pays, etc. On se dit que tout ça, c’est très bien, et qu’il en faut encore davantage.

Mais surtout, on se réjouit que l’ALÉNA n’a pas été la catastrophe annoncée par ses détracteurs. « On prédisait la catastrophe, l’Apocalypse, a-t-on entendu sur les ondes de Radio-Canada, « on prédisait la fuite d’emploi vers le Mexique. Tout le monde s’est trompé ». « Il y avait des alarmistes, il y 20 ans. Ils soutenaient que nous allions perdre notre souveraineté sur l’eau potable, notre système de santé et notre culture, que nous allions perdre des millions d’emplois, et bien plus encore, rien de cela n’est arrivé » a renchéri le ministre du Commerce international Ed Fast, un peu porté sur l’exagération.

Mais est-ce vraiment le cas ?

Du côté des opposants, le bilan de l’ALÉNA n’est pas très reluisant. Sûrement n’ont-ils par tort.
Relevons quelques faits révélateurs :
Une baisse de la part des exportations canadiennes aux Etats-Unis, de 19% à 14%, selon l’économiste Jim Stanford.
Une chute majeure du secteur manufacturier au Canada.
Une concurrence marquée entre les travailleurs et les travailleuses qui a fait se dégrader les conditions d’emploi dans les trois pays.
Près d’un million d’emploi perdus, selon l’Economic Policy Institute, alors qu’on nous en promettait 20 millions de nouveaux.
Un plus grand contrôle des populations aux frontières – et l’érection d’un mur entre les États-Unis et le Mexique.
Des poursuites à répétitions contre les gouvernements dans le cadre du chapitre 11, qui ont coûté 157 millions de dollars au Canada.
Une population paysanne appauvrie et décimée au Mexique à cause des exportations de maïs subventionné des Etats-Unis.
Un salaire minimum réduit à 150$ par mois au Mexique.
Des femmes exploitées par un régime patriarcal dans les maquiladoras au Mexique.
Des services publics et un filet social qui n’ont pas cessé de se détériorer.
Une dégradation constante de l’environnement.
Et j’en passe. Pas de quoi se vanter, donc.

Pourtant, les partisans du libre-échange veulent avancer à l’aveugle dans leur course. L’ALÉNA ne suffit plus. Il faut un autre accord, couvrant plus de secteurs et plus de pays, le Partenariat transpacifique, entre les trois amigos de l’ALÉNA et neuf autres pays de la zone du Pacifique. Sans oublier l’accord entre le Canada et l’Union européenne.

On se lance donc tête baissée dans de nouvelles ententes sans considérer leurs effets sur le travail et l’emploi, sur l’environnement, sur les services publics, sans faire de bilans sur les ententes conclues. Propulsé par une foi aveugle en lui, le libre échange porte cependant de plus en plus mal son nom : libre-échange pour les riches, pour les grandes corporations qui peuvent en effet échanger comme elles le veulent sans se préoccuper des autres, en bloquant la liberté et les échanges des autres, en contrôlant le prix des médicaments par exemple, ou en voulant limiter la liberté sur Internet.

L’ALÉNA, un sujet qui suscite des points de vue très opposés, vous disais-je. Un accord glorieux pour le 1% les plus riches. Plutôt désastreux pour les autres. On en revient toujours à cette division. Ce qui ne semble pas près de changer, hélas, avec tous les accords commerciaux, tous sur le même modèle, qui se négocient ou qui se concluent présentement.

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