Journal des Alternatives

Une réelle collectivité : pour le droit au logement et sa perduration face à Airbnb

Charles Castonguay, 2 août 2019

Le tourisme, qu’il soit de masse ou non, reste une activité accessible à une tranche fortement minoritaire de la population mondiale, en raison notamment de l’aisance matérielle qui lui est nécessaire. Sa nature inéquitable se reflète également dans les différents efforts sur le plan réglementaire visant à limiter ses impacts : c’est le cas de l’action des pouvoirs publics face à la croissance de l’économie collaborative dans le secteur touristique qui prend l’allure de David contre Goliath. Bien que traditionnellement vanté pour la revitalisation des communautés touchées, l’iniquité inhérente au phénomène touristique se transpose plus souvent qu’autrement dans les destinations populaires, en particulier en bouleversant le tissu urbain des quartiers centraux de villes prisées des touristes. Actuellement plusieurs citoyens et groupes de pression entreprennent des actions pour résister à cette nouvelle attaque d’un néolibéralisme qui vient cette fois s’en prendre à un autre droit fondamental, celui au logement.

Le parc locatif pris d’assaut

Si l’échange de domicile ou l’hébergement chez l’habitant sont monnaie courante depuis longtemps comme alternatives à l’industrie hôtelière, l’augmentation exponentielle et déréglementée de ce genre de pratique, en particulier du fait de la plateforme Airbnb, contribue à retirer rapidement le contrôle du parc locatif des mains des habitants des quartiers touchés. Citons notamment le cas d’Amsterdam. Grande destination touristique, Airbnb a été pointée du doigt pour sa contribution à la dégradation de la qualité de vie des quartiers centraux dans leur participation au phénomène de « surtourisme »[1]. L’apport négatif d’Airbnb se manifeste principalement par la diminution du parc locatif des quartiers centraux populaires, ces derniers étant pris d’assaut par la plateforme se revendiquant d’une certaine « économie collaborative ».

À titre d’exemple, à Amsterdam en 2014, près de 24 000 logements étaient retirés de toute possibilité de location à long terme, étant accaparés par l’industrie touristique. Près du quart de ce nombre étant sous la coupe de plateformes comme Airbnb [2] qui ne ressentent aucune obligation de respecter les restrictions imposées par la municipalité [3]. À Montréal, on estime en ce moment ce nombre à 4500 logements locatifs (on doublerait avec les condos) qui sont retirés du marché [4].

Une économie réellement collaborative ?

Revenons à cette notion d’économie dite « sociale » ou « collaborative » dont se revendique Airbnb. Il s’agit de la façade dont se pare l’entreprise afin de vendre ses pratiques. Selon ses responsables, c’est là la véritable mission de la plateforme, souhaitant favoriser l’échange de culture et l’enrichissement de « monsieur-madame tout-le-monde » à travers son offre [5].

C’est malheureusement une représentation fallacieuse de la réalité. Plusieurs études ont démontré qu’au contraire, Airbnb et autres plateformes du genre contribuaient à l’accaparement du parc locatif des quartiers centraux par plusieurs entreprises peu soucieuses du droit au logement. C’est notamment ce qu’a révélé une enquête de Radio-Canada sur l’impact d’Airbnb à Montréal. Comportant 5 des 10 quartiers les plus prisés au Canada sur la plateforme, Montréal est le théâtre de plusieurs situations louches, comme dans toutes les grandes villes, mettant en cause des entreprises multinationales qui se font passer pour de simples citoyens auxquels sont reliés plusieurs centaines de logements à louer [6]. La location d’un logement par Airbnb dans les quartiers les plus achalandés de Montréal permet de faire un profit supplémentaire à celui d’un bail de location annuel en quelques jours [7]. L’attrait devient donc trop grand pour plusieurs compagnies cherchant à investir dans l’immobilier.

Dans une ville, et une province, aux prises avec une crise du logement, où de nombreux citoyens et familles se sont retrouvés sans toit après le premier juillet dernier, l’accaparement de masse du parc locatif, pouvant monter jusqu’à 1 logement sur 15 dans certains quartiers, par la plateforme a de quoi faire craindre pour le droit au logement. L’aspect d’échange de bonne foi entre les utilisateurs est certes présent au sein d’Airbnb mais ne constitue pas les pratiques de leurs principaux utilisateurs.

L’économie collaborative semble donc être bien loin des préoccupations de l’entreprise qui contribue non seulement à la diminution du parc locatif par sa réglementation sans égards à la monopolisation de l’offre par quelques comptes, mais également au phénomène de gentrification qui frappe les grandes villes un peu partout et notamment celles en proie au « surtourisme ». C’est le cas d’Amsterdam qui a vu depuis peu un exode des classes populaires vers les banlieues au profit de l’industrie touristique qui investit massivement dans les quartiers centraux. Bien que d’autres facteurs contribuent fortement à la montée de la gentrification dans des villes comme Amsterdam ou même ici, à Montréal, on ne peut nier que l’effet de rareté et la transformation que crée le flot grandissant de touristes dans les quartiers centraux sont des facteurs qui contribuent à la montée des loyers et à l’exode des classes populaires [8].

Réglementations et efforts publics

Des réglementations sont bien mises en place par plusieurs administrations pour ralentir ce phénomène d’embourgeoisement engendré par le tourisme de masse. Des taxes à la location sont exigées dans un nombre grandissant de villes. Ce sera aussi le cas au Québec. Dès l’automne prochain, une révision de la Loi sur les établissements d’hébergement touristique devrait entrer en vigueur, selon l’annonce de la ministre du Tourisme, Caroline Proulx. Outre la taxe sur l’hébergement, un numéro d’enregistrement sera exigé des locataires ou propriétaires souhaitant louer leur logement. Cet encadrement de l’hébergement touristique est bien entendu contesté par la multinationale, qui lance de grandes campagnes de publicité afin de faire briller et redorer son image, martelant le caractère collaboratif et innovateur de la plateforme, à l’image de ce qu’on voit dans les séries « Stay here » et « Instant Hotel » diffusées sur Netflix.

Contestations citoyennes et alternatives

« If the middle class and even some upper-income people can barely afford New York, what does it mean for the working class and the poor ? (…) I am flexible. I’m young, I have money, and I have no immediate family. I can figure it out. Others only have one option : fight back » [9]

S’il est bien entendu du devoir des élus de réglementer au meilleur de leurs compétences respectives les dérives de ce genre d’entreprises qui contribuent à défaire le tissu socio-économique des grandes villes, on ne peut s’attendre à une complaisance de la part de ces entreprises et de leurs utilisateurs tentaculaires. La résistance aux réglementations québécoises exprimée depuis quelques temps est un bon exemple de la similarité peu trompeuse entre Airbnb et d’autres multinationales, qui s’opposent à l’affirmation de la souveraineté des structures politiques locales.

C’est donc au niveau citoyen, comme à l’habitude lors de luttes de ce type, que l’on retrouve les plus belles initiatives de résistance à ces géants de la précarisation immobilière. Des plateformes comme Fairbnb se popularisent en Europe prônant le troc et l’hébergement chez l’habitant réglementé.

Montréal est en ce moment aux prises avec une crise du logement qui s’annonce sans précédent. Nous ne pouvons nous permettre de baisser les bras face à cette lutte essentielle pour le droit au logement pour toutes et tous. Si des utilisateurs d’Airbnb agissent de manière responsable, ce n’est certainement pas le cas des entreprises qui utilisent ce moyen pour redéfinir le paysage urbain selon leur bon vouloir afin d’engranger un profit astronomique. Tout comme au sein de la lutte environnementale, il y a une distinction nette à faire en ce qui a trait au blâme à porter dans l’enjeu grandissant de la gentrification des quartiers. De nombreux utilisateurs de la plateforme s’y engagent sans la moindre intention de prendre à partie certaines populations non privilégiées. Le retrait de l’accessibilité au logement pour les classes populaires est à attribuer très majoritairement aux spéculateurs immobiliers et autres entreprises à l’approche destructrice comme Airbnb. Ils ne constituent malheureusement qu’un symptôme d’un néolibéralisme antirégulationniste exponentiel qui nous entraînera fort probablement au fond d’une ségrégation socioéconomique qui ne fera qu’empirer. Résistons, c’est ce que nous devons à nos milieux de vie.


Notes :

[1] Paré, I. 2019. Le Devoir. « David contre Goliath Airbnb ». Repéré en ligne le 21/07/2019
[2] HomeAway, Flipkey, HomeToGo, etc.
[3] Paré, I. 2019. Le Devoir. op.cit.
[4] Ibid
[5] Crête. M. 2019. Le Devoir. « De nouvelles règles du jeu au Québec pour Airbnb ». Repéré en ligne le 21/07/2019
[6] Shiab. N. 2019. Radio-Canada. « Airbnb, le mirage de l’économie du partage ». En ligne : https://ici.radio-canada.ca/info/2019/04/airbnb-annonces-location-logements-plateforme-montreal-canada/ Repéré en ligne le 21/07/2019.
[7] Ibid
[8] Van der Zee. R. 2019. The Guardian. « The ‘Airbnb effect’ : is it real, and what is it doing to a city like Amsterdam ? ». Repéré en ligne le 25/07/2019.
[9] Moskowitz, Peter. How to kill a city. Nation books. New York. 2018. p :182.