Une légère brise de changement

samedi 2 novembre 2002, par Catherine Pappas

PHOTO : DOMINIC MORISSETTE ©

L’Afghanistan est un pays des plus épuisés par les guerres, les sécheresses répétées et la pauvreté. Les huit ans de combat contre les Soviétiques suivis des 13 années de conflit intérieur ont exténué la population et exacerbé les rivalités ethniques.

En s’appuyant sur une lecture intransigeante du Coran, les régimes successifs en Afghanistan ont imposé, tout au long de cette période, des restrictions sévères aux droits des femmes. Selon Saher Saba, militante pour l’Association Révolutionnaire des Femmes d’Afghanistan (RAWA), 1992 marque réellement le début de l’intégrisme en Afghanistan. Les quatre années de guerre civile ont systématisé la violation des droits humains et ont profondément détérioré la condition des femmes. Aucune des factions ennemies ne s’est privée d’utiliser, à grande échelle, le viol, les déplacements forcés et l’enlèvement des femmes comme armes de guerre et de représailles.

Or, l’arrivée au pouvoir des talibans en 1996, et leurs lois archaïques visant l’« encadrement strict du comportement moral des citoyens », n’a été que la suite logique d’une politique intégriste et discriminatoire qui avait déjà largement contribué à la marginalisation des femmes.

Un peu d’espoir

Néanmoins, aujourd’hui, un vent d’espoir souffle sur l’Afghanistan. Avec la fin du régime des talibans, les Afghans ont franchi une étape où, pour la première fois depuis plus de 20 ans, ils peuvent envisager de reconstruire - ou construire - un pays nouveau.

Au mois de juin dernier, le Loya Jirga, grand conseil tribal constitué de quelque 1600 délégués de différentes régions afghanes, s’est réuni pour désigner une administration provisoire jusqu’à la tenue d’élections démocratiques dans deux ans. Forme traditionnelle de débats dans un pays où les structures tribales sont encore fortes, ce forum devait en outre permettre à ses membres de discuter de questions liées aux droits humains, à la participation des femmes dans la vie politique et à la reconstruction du pays et ainsi redonner espoir à plus de 26 millions d’Afghans qui aspirent majoritairement à la paix.

Mais malgré quelques avancées démocratiques, l’assemblée n’a pas été en mesure de recomposer le paysage politique du pays ni de réellement faire entendre les doléances de ses femmes. On s’entend : la coalition n’a pas fait la guerre pour libérer les femmes afghanes. Les États-Unis et l’Alliance du Nord n’ont que faire des droits des femmes.

Pour nombre d’Afghanes, la déception est amère. « Après le 11 septembre, les gens avaient beaucoup d’attentes, raconte Saher Saba. Et d’une certaine façon, les choses ont changé : les talibans ne figurent plus sur la scène politique. Mais leur mentalité y est encore. Elle est reprise par les forces de l’Alliance du Nord. »

Comment envisager la paix et la démocratisation du pays alors que les seigneurs de la guerre occupent les premiers rangs des discussions politiques ainsi que les postes clés au gouvernement ? Ceux-là mêmes qui pendant des années ont commis de graves atteintes aux droits humains et ont mis le pays à feu et à sang. « Les chefs de guerre sont de retour, avec de nouveaux pouvoirs et une légitimité accrue. Cette fois-ci, ils ont le soutien financier et moral des États-Unis et de la communauté internationale. Ce sont eux qui déterminent actuellement l’agenda politique de l’Afghanistan », explique Fatana Gailani, directrice du Conseil des femmes afghanes (AWC). « La situation actuelle, dénonce-t-elle, n’est pas satisfaisante. À la conférence de Bonn en décembre dernier, la communauté internationale a fait plein de promesses. Hamid Karzai a aussi promis bien des choses. Mais personne n’a encore rien respecté. Personne n’a tenu parole. »

« Nous devons mettre fin à cette guerre menée au nom d’Al Qaïda, poursuit-elle. Encore et encore, nous parlons de paix. Comme des mendiants, nous quémandons la paix. »

Une paix qui tarde à poindre

Le présent gouvernement afghan, explique Partawmina Hasheemee, directrice du Centre de ressources des femmes afghanes, est victime de clivages ethniques et régionaux et est aux prises avec un jeu de clientélisme et de corruption. « Aujourd’hui, à Kaboul, chaque ministère appartient à tel ou tel groupe ethnique. Si le ministre X est tadjik, alors 80 % ou 90 % de son cabinet le sera aussi. Pour l’instant, les Pachtounes, pourtant majoritaires au pays, sont écartés du pouvoir. »

Comme Gailani, Hasheemee, Saba et tant d’autres, les femmes afghanes mènent une lutte sur plusieurs fronts. Aujourd’hui, le pays compte quelque deux millions de veuves. Le taux d’analphabétisme chez les filles dépasse les 90 %, et environ 45 femmes meurent quotidiennement en raison de complications liées à leur grossesse.

« Nous sommes à une période de l’histoire de l’Afghanistan où les femmes retrouvent à peine le temps de respirer, constate Faitana Gailani. Nous sommes encore loin d’une lutte politique. »

Malgré ce bilan accablant, les Afghanes ne sont pas prêtes à accepter la présente situation comme une fatalité. De plus en plus, elles s’organisent pour faire progresser leurs droits, pour améliorer leurs conditions socio-économiques, pour inverser le rapport de force et pour trouver le moyen de jeter les bases d’une véritable transformation sociale dont elles seraient les principaux acteurs. Elles élèvent leur voix afin de combattre les mentalités qui les considèrent comme des êtres inférieurs et pour empêcher que le pays ne tombe, encore une fois, aux oubliettes.

Après autant d’années de guerre et de sécheresse, le pays n’a plus aucun mort à offrir.


L’auteure est chargée de projets pour l’Asie centrale à Alternatives.

À propos de Catherine Pappas

Moyen-Orient

Catherine Pappas travaille avec Alternatives depuis 1997. D’abord responsable des stages internationaux, elle coordonne ensuite plusieurs projets de solidarité et de droits humains au Pakistan, en Afghanistan, au Soudan et en Palestine.
Diplômée en communication de l’Université du Québec À Montréal, Catherine Pappas a également travaillé comme cinéaste, recherchiste et photographe sur des documentaires photographiques et cinématographiques avec l’Office national du film (ONF) du Canada, Radio-Canada ainsi que plusieurs boîtes de production indépendantes. Ses réalisations en cinéma et en photo ont mérité la reconnaissance du milieu (concours Lux, Prix Jutra).

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