Une île et toute la misère du monde

jeudi 21 avril 2005, par France-Isabelle LANGLOIS

Marie-Claire Blais compte parmi les auteurs québécois les plus importants, les plus prolifiques et les plus estimés. Elle est aussi l’une des rares a être autant reconnue au Québec qu’en France. Réservée, timide, elle est depuis longtemps installée dans son île de Key West. Un décor paradisiaque pour la mise en scène d’un monde à la dérive.

Augustino et le chœur de la destruction, dernier livre d’une trilogie débutée en 1995, vient tout juste de paraître chez Boréal. Pour l’occasion, Marie-Claire Blais était de passage à Montréal et a accepté de se prêter au jeu des médias qui enfilent les entrevues les unes derrière les autres. Ce n’est certes pas ce qui lui plaît le plus dans ce métier, mais bonne joueuse, elle s’y prête avec grâce et tout en sourire.

Comme Soifs et Dans la foudre et la lumière parus respectivement en 1995 et 2001, Augustino et le chœur de la destruction est écrit d’un seul souffle, un unique paragraphe de 304 pages où les points se comptent sur les doigts de la main. L’auteure ne donne certes pas dans le roman facile. Marie-Claire Blais c’est du grand Art. Ni prétentieux ni rien d’autre. Une écriture travaillée et peaufinée, mais qui n’a rien à voir avec l’exercice de style ni les joutes grammaticales. Une écriture qui est seulement là, posée sur des pages blanches, et dont on sent les respirations, les angoisses et les inquiétudes, comme les silences, les émerveillements et les convictions. Cette longue phrase infinie entraîne le lecteur dans un crescendo qui l’aspire vers la destruction, la fin.

Voici une île qui n’appartient à personne où sont rassemblés une foule de personnages plus vrais que nature venus de toutes parts et de toutes les époques. Quelque chose qui fait penser aux mondes irréels créés par Gabriel Garcia Marquez.
Marie-Claire Blais dit avoir pensé à cette île qui n’appartient à personne alors que nous nous apprêtions à passer le cap de l’an 2000. Elle observait alors autour d’elle beaucoup de désarroi et du même coup, un goût de savoir. « Je prenais un certain recul, et je me disais que ce n’était pas possible qu’on ne retienne rien, qu’on laisse tout partir de notre mémoire. » Et d’évoquer la tuerie perpétrée par un jeune homme aux États-Unis et qui faisait la manchette de tous les journaux du matin, le jour de notre rencontre. Un triste rappel de la tuerie de Columbine. « Les événements s’empilent les uns sur les autres. »

Ensuite, est arrivé ce fameux 11 septembre. Quelques mois seulement après la sortie du deuxième tome. Mais voilà que ça ne change pas vraiment grand chose. Tout était prévu, déjà écrit, dans la vie comme en littérature. « Il est arrivé tout ce qu’on avait apporté du XXe siècle, tout ce qu’on avait fait pendant ce siècle. » Bref, nous dit la romancière, le 11 septembre et tout ce qu’il s’en est suivi, c’est peut-être bien de notre faute. Conséquence logique de notre propre irresponsabilité.
L’île qui n’appartient à personne « c’est notre temps, un monde qui est le nôtre », nous prévient l’auteure. De fait, si tout peut nous paraître iconoclaste, extraordinaire, voire extraterrestre, ne nous y trompons pas. Le sida, les réfugiés, les attentats suicide, le terrorisme, les désastres écologiques, et plus encore, tout ça c’est bien nous, ce n’est pas la planète Mars. Un monde, tout un monde, notre toute petite planète réunie sur une île grande comme la terre. Une île qui a aussi les allures du lieu où Marie-Claire Blais a élu domicile il y a maintenant plusieurs années. « L’île de Key West c’était inspirant pour moi, c’est une sorte de paradis pour moi. Mais j’ai visité d’autres îles, et c’est la même chose. Le sentiment insulaire permet cela [l’inspiration]. »

Dans ce dernier chapitre, tout s’accélère, le désarroi, la destruction. Mais tout n’est pas noir. L’auteure nous rappelle que le personnage d’Augustino c’est aussi l’avenir et l’espoir, et qu’il est plutôt porteur de lumière. Dans ce troisième et dernier volume, Augustino n’est plus l’enfant qui apprenait ni le jeune homme qui prenait conscience. Maintenant, il commence à comprendre.

À plus de 20 romans publiés depuis 1959, sans compter les pièces de théâtre, les recueils de poésie, les récits et autres nouvelles, Marie-Claire Blais est toujours animée par une multitude de révoltes. Contre le racisme, l’exclusion, l’injustice... Et l’écriture apparaît ici comme « un excellent moyen d’expression, à travers les personnages de tous les âges ». Avec le temps, « nos révoltes s’assagissent, mais ne se résignent pas », conclut celle qui, à l’image de ceux et celles qui peuplent l’île qui n’appartient à personne, croit beaucoup dans la force de l’art pour imposer une autre vision du monde.

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