Une année nouvelle en Palestine ?

jeudi 20 janvier 2005, par Bernard DREANO

Elle a regardé nos passeports et nous a envoyés, avec un grand sourire, au bungalow un peu plus loin. Elle a la peau brune et les traits fins des Falachas éthiopiens. Dans le bâtiment, les soldats, filles et garçons, tous très jeunes, blaguent gentiment en examinant nos passeports, pour tromper l’ennui de cette froide soirée de décembre. Il fait nuit, il pleut, les miradors, les lourdes barrières métalliques, le corridor de ciment paraissent irréels.

Depuis la fermeture du check point Charlie après la chute du mur de Berlin, le poste de contrôle d’Erez qui commande l’entrée de la bande de Gaza depuis Israël, est devenu l’un des lieux emblématiques du monde. Derrières les grilles à gros barreaux, qui font immanquablement penser à une installation de foire à bestiaux, peuvent prendre place des milliers de personnes, mais depuis le début de la deuxième Intifada, les Palestiniens autorisés au passage pour gagner quelques shekels en Israël, ne se comptent plus qu’en dizaines, trois ou quatre cent au plus les bons jours, contre des dizaines de milliers auparavant.

De l’autre coté du long corridor quelques policiers palestiniens jouent aux dominos et notent consciencieusement les noms des entrants et sortant en se chauffant tant bien que mal. Ils semblent apprécier mon passeport français, venant du pays qui a su faire des funérailles dignes au vieux chef dont le portrait souriant est, bien sur, affiché au mur.

Houdna à Gaza ?

Deux heures à peine après avoir rejoint mes camarades à l’aéroport Ben Gourion, nous sommes à l’hôtel de la plage, à Gaza, où nous retrouvons Aman, militante de l’organisation non gouvernementale palestinienne Panorama . J’accompagne Mient Jan Faber, vétéran des luttes pour la paix , et Jannie Kuik, représentant le Conseil inter-église pour la paix des Pays Bas (IKV) , et Aman nous a préparé un copieux programme de rencontres avec toutes sortes de personnes représentatives de forces vives du territoire, des islamistes aux féministes - nous n’aurons pas le temps de tout faire, mais assez pour se faire une idée de la situation.

En cette mi-décembre 2004, alors que s’achève le deuil du président Arafat, l’ambiance est à l’expectative. Personne ne croit que Sharon va effectivement quitter réellement Gaza en 2005, mais tout le monde se prépare à l’évacuation des colonies et espère que les barrages qui coupent en permanence le petit territoire vont disparaître. Peut être y aura-t-il « désengagement » malgré tout. Et même, rêvent les plus optimistes, une dynamique qui permettra de retrouver un « processus de paix » où au moins de revenir à cette « feuille de route » que la communauté internationale est censée faire appliquer mais dont le gouvernement israélien ne tient aucun compte.

Pas de grandes espérances de liberté mais beaucoup d’aspirations, plus prosaïques, à un peu de calme et de soleil ; la peur du présent aussi et de nouvelles déceptions pour l’avenir. Quelques jours avant notre arrivés des combattants des milices islamistes et d’un groupe se revendiquant des « Faucons du Fatah » (une appellation qui n’avait pas été utilisée depuis longtemps), ont creusé un tunnel et fait sauter un des postes de garde du point de passage de Rafah (entre Gaza et l’Egypte) ; cinq soldats de Tsahal (des bédouins palestiniens enrôlés dans l’armée israélienne) ont été tués. La population a eu une double réaction : joie amère de voir frappé l’ennemi dans le lieu de la perpétuelle humiliation (Rafah est la seule porte de sortie de la bande de Gaza et les Israéliens y laissent passer les Palestiniens selon les aléas de leur bon vouloir), agacement à l’égard des fedayin car, conséquence de l’opération, ce sas vital va être fermé par Israël pour « bien plus d’un mois » !

Ali Abou Shalah est un homme d’affaire dynamique qui se trouvait en 1967 pour ses études au Caire lors de la guerre « des six jours » israélo-arabe, et à donc été déclaré « absent » par les autorités israéliennes d’occupation, perdant au passage tous ses biens. Il a réussi cependant à revenir à Gaza en 1972, à développer une activité de consultant en Egypte et dans le golfe lui donnant des moyens de contribuer autant que faire se peut au développement économique de Gaza et d’être aujourd’hui un des responsables du patronat local. Il distingue quatre scénarios possibles pour le petit territoire.

Dans le premier, le plan initial de Sharon, Israël se contente d’évacuer les civils de ses colonies et garde le contrôle de la « route Philadelphie » le long de la frontière égypto-palestinienne, le port et l’aéroport demeurent hors d’usage et Gaza reste une vaste prison. Dans le second, si les Israéliens demeurent sur la frontière, et comme les colonies ont disparu, une certaine liberté de mouvement est assurée pour les biens et les personnes à l’intérieur du territoire ; c’était le scénario qui avait été envisagé comme devant se produire juste après les accords d’Oslo, en tant que début d’un processus qui ne s’est jamais réalisé . Dans l’un comme dans l’autre scénario, la frustration l’emporte sur l’espérance. Dans de telles conditions, pense Ali Abou Shalah, les mouvements palestiniens qu’il considère comme extrémistes, vont prendre le dessus et le cycle des violences va se perpétuer.

Le troisième scénario devrait être imposé à Israël car il suppose une présence internationale sur la route Philadelphie et dans le port et l’aéroport (reconstruits), assortie d’une vraie liberté de déplacement vers l’Egypte et le monde extérieur. Les Egyptiens et les Anglais semblent chercher à persuader les Américains des avantages de ce scénario. On parle déjà de 750 soldats égyptiens, d’un contingent néerlandais pour contrôler le port... . La banque mondiale s’impliquerait, et l’on envisagerait de donner à 35 000 palestiniens le droit de travailler en Israël.

La dynamique de ce troisième scénario plairait à notre patron, quoiqu’en tant que Palestinien il rêve d’un quatrième scénario, celui d’un accord négocié, première partie de la négociation globale concernant l’évacuation de la Cisjordanie, le seul qui permettrait aux Autorités palestiniennes élues de remplir leurs mandats dans des conditions de stabilité et de légitimité, et de jeter les bases d’une paix juste et durable.

La villa où se trouvent les bureaux de Mohamed Dahlan est une des anciennes demeures bourgeoises de la ville, Il nous y reçoit longuement. L’ancien ministre de l’intérieur de l’Autorité palestinienne, celui que l’on présente souvent comme le principal leader de Gaza, et que certains considèrent comme le dirigeant palestinien favori des américains, ne veut « plus avoir de tâche en relation avec la sécurité dans un futur ministère palestinien », mais il est prêt à y faire « de la planification politique ». Il pense en tout cas, quelle que soit l’ampleur du désengagement israélien, qu’il faut savoir en profiter autant que possible, d’autant plus qu’il est inutile d’espérer de Sharon une solution définitive de l’ensemble du problème. Si le poste frontière de Rafah, l’aéroport et le port sont sous contrôles internationaux, s’il n’y a pas d’attaque contre les Israéliens en train d’évacuer leurs colonies, alors estime Dahlan, on peu faire de ce désengagement partiel « le début d’un processus ». Mais l’ancien responsable de la sécurité, dont les hommes se sont parfois affrontés avec des combattants palestiniens islamistes ou autres, ne veut « pas être l’homme de la guerre civile inter-palestinienne », ce rôle que certains israéliens aimeraient bien lui voir jouer, et il pense qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, impliquer le Hamas dans le jeu. « Nous avons besoin de calme et de stabilité pendant un certain temps pour nous stabiliser » ajoute-t-il. Combien ? « Deux ans peut être, si le départ israélien est effectif ». Des gardes du corps ou des obligés vont et viennent pour voir celui qui, visiblement, se voit bien dans la position d’une sorte de gouverneur du territoire, capable d’offrir un peu de répit à ses habitants, d’ouvrir une université internationale, de faire repartir le commerce... Il entend bien jouer un rôle politique de premier plan. Un chef, mais dont la popularité est loin d’être acquise...

Nadia Abu Alah par exemple, la responsable du « Womens’ affair committee » n’est pas forcément une fan du bouillant Mohamed Dahlan, mais elle aspire aussi à un peu de calme à Gaza. Sur la porte de son bureau ce n’est pas le portrait de Yasser Arafat qui est barré du noir du deuil, mais celui d’un autre grand disparu palestinien de ces derniers mois, Edward Saïd, l’universitaire brillant et libre dont nombre de Palestiniens se réclament volontiers.

La situation des femmes s’est évidemment dégradée avec l’intifada et les incessantes attaques israéliennes, mais les choses bougent. Les élections municipales et législatives qui devraient se dérouler dans les mois qui suivent constituent une bonne occasion de se manifester. Des militantes des divers mouvements politiques, y compris islamistes, se parlent à ce sujet. Contre les directions traditionnelles elles ont été nombreuses à se battre pour des quotas de femmes sur les listes de candidats, aux municipales comme au législatives (à condition de réussir à obtenir une loi électorale mixant scrutin de circonscription et proportionnelle). Pour le moment ce qui a été obtenu c’est un minimum de deux élues par conseil municipal (les conseils comptent généralement de sept à quinze membres), et déjà cela fait bouger les choses... D’ailleurs notre camarade Aman n’exclut pas de se présenter, à condition d’avoir une garantie de liberté de parole et d’action que le Fatah, qui cherche évidemment des candidates et a pensé à elle, ne semble pas encore, à ses yeux, capable de lui garantir, mais la liste de gauche que s’apprête à constituer Mustafa Bargouthi ne l’enthousiasme pas non plus.

Les élections ne sont qu’une facette d’un réveil des mouvements des femmes de Palestine, ajoute Nadia, qui pense que l’implication des femmes va croître si une dynamique d’ensemble se développe pour la reconnaissance des droits de tous les Palestiniens, et qu’alors les organisations de femmes pourront contrebalancer le « machisme héroïque » qui sévit aujourd’hui.

Le sentiment d’entrer dans une nouvelle phase est partagé, sous des formes diverses, par les autres responsables que nous rencontrons pendant notre bref séjour, qu’il s’agisse du général Mohamed El Basri, responsable de la sécurité palestinienne ou des militants du Fatah. Bien sur les discours sont différents. Les responsables palestiniens ou les cadres du Fatah ont tendance à reproduire des paroles officielles et convenues. Toutefois nos interlocuteurs soulignent tous deux choses : il faut du temps pour stabiliser la situation interne, et cela ne sera possible que si le désengagement israélien annoncé est le début d’un vrai processus et non un simple redéploiement militaire.

La « Houdna » est-elle à l’ordre du jour ? Ce concept musulman de « la trêve » est sur toutes les lèvres. Houdna entre Palestiniens ? Personne ne souhaite de guerre civile. Les fractions combattantes, y compris celles qui se réclament du Fatah (comme les Martyrs des brigades d’El Aqsa ou les Faucons) « réagissent d’abord aux provocations israéliennes » souligne Diab Alloh du Fatah. Si celles ci cessent, alors non seulement la paix civile intra-palestinienne est possible, mais aussi la Houdna avec les israéliens.

Nous avons rencontré tous nos interlocuteurs dans leurs bureaux, mais Khaled, du Djihad Islamique, est venu nous rejoindre à une table de restaurant. Les militants radicaux qui sont la cible fréquente des tirs de missiles israéliens, se doivent d’être discrets. La Houdna avec les Israéliens ? « Elle n’est pas à l’ordre du jour tant que dure l’occupation » car « l’intifada doit continuer au moins jusqu’à la satisfaction d’une partie de nos rêves ». Le « calme » que réclame Abou Mazen risque fort de ne cautionner « qu’une liberté en boite ». Mais la lutte contre l’occupation justifie-t-elle les assassinats de civils ? Khaled nous ayant demandé de faire quelque chose contre l’assimilation par l’Union européenne du Hamas et du Djihad à des organisations terroristes, nous lui avons évidemment posé cette question qui fâche... Il s’est bien sur justifié en parlant des attaques israéliennes contre les civils, soulignant au passage que les Israéliens refusaient « hypocritement » d’assumer ces meurtres . Et nous lui avons bien sur répondu que ce n’était pas une raison...

Quel va être l’attitude des islamistes par rapport aux élections palestiniennes ? Ils ne reconnaissent pas l’Autorité palestinienne « issue d’Oslo », car elle ne représente pas tout le peuple palestinien (notamment les réfugiés à l’extérieur de la Palestine), et les élections présidentielles sont « imposées de l’extérieur ». Ni Hamas, ni le Djihad Islamique n’y participeront donc. Et les autres élections ? Pour les islamistes, les élections municipales, qui contribuent au fonctionnement d’instances nécessaires à la vie du peuple, sont tout à fait légitimes, et bien sur ils y participeront. Quant aux élections du Conseil national palestinien (les législatives), la question demeure ouverte.

Cela signifie-t-il qu’Abou Mazen, le futur président palestinien, n’a aucune légitimité aux yeux des islamistes ? Les choses sont un peu plus complexes. D’ailleurs si les mouvements islamistes ne participent pas aux présidentielles, ils ne mènent pas non plus une campagne de boycott actif. En fait, comme à l’époque d’Arafat, et même si cette fois-ci le successeur ne jouit pas de la même aura historique, les islamistes, parce qu’ils ne croient pas au succès possible d’une négociation avec Israël, veulent laisser l’Autorité s’enferrer dans une voie jugée sans issue (quitte à lui compliquer un peu la tâche au moyen d’actions armées). Mais ils ne veulent pas, et sans doute ne peuvent pas, s’affronter frontalement à cette Autorité car la majorité de la population, y compris parmi les sympathisants islamistes, est prête à accepter toute amélioration de la situation qui viendrait d’une négociation et leur reprocherait de l’empêcher. Plusieurs interlocuteurs nous ont fait part de sondages préélectoraux donnant les islamistes en baisse (on considère qu’à Gaza l’influence respective du Hamas et du Fatah sont de l’ordre de 40% chacun.), justement parce qu’il y a un nouvel espoir de négociation en vue...

Nous sommes arrivés un soir pluvieux, et nous n’avons pas profité de la belle journée d’hiver qui a suivit. Il est vrai que l’on ne peut guère flâner sur la plage du coté de Netzarim, sauf si l’on veut servir de cible aux colons israéliens. Ni du bazar au centre de Gaza-ville où la population s’active. Plus au sud, vers Khan Younes et Rafah, les zones les plus pauvres du territoire, on ne passe pas aujourd’hui, car comme très souvent, l’armée israélienne verrouille. De toute façon la nuit est revenue, et après une longue conversation avec Aman, il est temps de retourner à Erez. Les rendez-vous déplacés, prolongés ou finalement annulés, nous auront empêchés de rencontrer le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) , le Hamas et même Rauhi Fattouh le Président palestinien par intérim ; il n’empêche, grâce au savoir faire d’Aman, et en quelques heures, la moisson d’information a été plus que riche.

Les soldats palestiniens ont fait un feu de bois autour duquel nous nous serrons frileusement. L’un d’eux annonce par talkie-walkie et en hébreu nos noms et numéros de passeports aux Israéliens qui sont de l’autre coté du tunnel de ciment et des barrières de métal. Nous croisons une famille qui vient en sens inverse. Notre taxi nous attend comme prévu sur le parking vide au-delà du poste pour rejoindre Jérusalem. A gauche l’ancienne zone industrielle qui profitait de la main d’œuvre palestinienne bon marché avant l’Intifada est abandonnée. Tout est calme.

Il y aura onze morts et près de cinquante blessés palestiniens le lendemain, au sud de la bande de Gaza, suite à des tirs de mortiers sur des positions israéliennes.

La route de la paix

Shlomo Gazit a regardé pensivement le hall de l’hôtel Ambassador, à Jérusalem-est. « Un bel hôtel n’est-ce pas ? ». « Oui », m’a-t-il répondu « mais il était très différent il y a trente sept ans, c’était alors le siège du premier commandement militaire des territoires ». Schlomo était aussi à l’époque le nouveau gouverneur général des territoires occupés par Israël au terme de la guerre des six jours de 1967, avant de devenir pour quelques années responsable des services secrets. Ce général en retraite, militant actif pour la paix, venait de nous rejoindre dans cet hôtel où se tenait notre rencontre, accompagné de sa femme. Ils se sont connus jeunes combattants du Palmah avant la fondation de l’Etat hébreu.

Cette conférence, il vaudrait mieux parler d’un groupe de travail, a regroupé pendant deux jours seize participants, Israéliens, Palestiniens et nous trois Mien Jan, Jannie et moi, pour « assembler la paix » (bringing peace together). C’est une idée de Walid Salem, notre ami de Panorama Jérusalem et d’Izhak Schnell, un géographe de l’université de Tel Aviv, membre du Forum israélien pour la paix. La rencontre était initialement prévue à Amsterdam, mais Walid et Izhak sont parvenu à la rendre possible sur le théâtre des opérations. Non sans mal, d’ailleurs deux participants, l’un de Gaza, l’autre de Ramallah ne pourront pas nous rejoindre, bloqués par les forces d’occupation israélienne.

L’intérêt d’une telle réunion tient dans son caractère informel. Il y a bien un ordre du jour mais nous allons le laisser filer, privilégiant le naturel de la discussion, et finalement tous les points que nous voulions traiter seront abordés, sans tabous, sans contraintes, sans effets de tribune ou de langue de bois. Certains participants nous ferons remarquer que, si une telle réunion israélo-palestinienne n’a rien d’inédit, d’ailleurs tout le monde se connaît plus ou moins autour de la table, cette spontanéité de l’échange est du à notre présence médiatrice... Ils m’ont d’ailleurs investit du rôle de président de séance pendant toute la réunion (le terme anglais de modérateur me semble cette fois ci plus approprié) !

Il y a là, outre Walid et Izhak, des gens investis dans « l’initiative de Genève » comme le Palestinien Sam’an Khoury ou l’Israélienne Tsvia Walden, d’autres dans « le choix des peuples » comme l’israélien Udi Amir ou le Palestinien Sareh Nusseibeh (cosignataire de l’appel initial avec Amy Ayalon), du mouvement de paix israélien Shalom Arshav (la paix maintenant) comme Dan Jacobson ou du Fatah comme Salah Zouheikeh, Mou’awiyah Al-Qawasmi ou la militante du mouvement des femmes Salwa Hdeib... Des gens que j’ai déjà rencontrés comme Sareh ou Sam’an, mais d’autres inconnus pour moi, notamment ces israéliens qui se situent dans le courant majoritaire du camp de la paix en Israël, alors que mes amis des mouvements de solidarité français fréquentent plus souvent les objecteurs de conscience ou les militants plus radicaux (et plus minoritaires) de l’organisation israélo-arabe Ta’ayush ou du mouvement de paix Gush Shalom. Une bonne occasion de parler aussi avec eux des petites difficultés que nous rencontrons en France quand « Genève » ou « l’appel des peuples » deviennent des otages de conflits franco-français comme ceux qui opposent SOS- racisme à la Ligue des droits de l’Homme ou au Mrap ! Et nous convenons facilement qu’Israéliens et Palestiniens doivent travailler avec tous ceux qui désirent les soutenir, et qu’au-delà il est tout à fait intéressant de confronter les expériences, même avec ceux qui, ici ou ailleurs, conservent une certaine distance critique vis à vis de ces initiatives de paix, tout en cherchant sincèrement les voies d’une solution pacifique.

Evidemment notre rencontre n’a pas pour objet de parler des querelles intestines françaises. Il s’agit à partir de ce panel militant sélectionné par Walid et Izhak de réfléchir ensemble à la nouvelle conjoncture et aux moyens de tirer le meilleur de l’éventuel « désengagement » d’Ariel Sharon à Gaza. Les Israéliens combattent le plan unilatéral de Sharon, qu’ils considèrent, à juste titre, comme un simple redéploiement pour mieux mettre en œuvre une politique de confinement des Palestiniens dans des territoires isolés par les murs et barbelés. « Pourquoi Sharon a-t-il commencé ce désengagement ? » s’interroge par exemple Udi Amir. « Sharon s’est rendu compte d’un changement au sein de l’opinion publique israélienne, notamment après la publication de l’interview des quatre ancien chefs des services secrets » (qui réclamaient la paix avec les Palestiniens), et donc « il a proposé ce qui était le plus simple pour lui » (l’évacuation des colonies de Gaza), dont le seul aspect positif est « acte symbolique du démantèlement de colonies, symbolique mais avec peu d’effets pratiques ».

Paradoxalement les Palestiniens semblent moins réticents. Ils ont besoin de saisir toute opportunité, et même s’ils savent que ce qui est proposé est un leurre il doivent chercher pousser au delà. Sareh Nusseibeh résume cette situation en soulignant « la responsabilité qui pèse sur le peuple Palestinien, car, si les Palestiniens sont généralement présentés -ou se présentent eux même, comme des perdants, il faut qu’ils comprennent que ce sont eux aujourd’hui, plus que les Israéliens, qui ont le plus de moyens de provoquer le changement » Comment ? Tous les Palestiniens s’accordent pour dire que beaucoup dépendra de la manière dont se dérouleront les élections palestiniennes de l’année 2005 et si les campagnes pourront se faire sur des options claires, notamment lors des législatives.

Chacun convient également que les deux mouvements de paix sont dissymétriques. Dans leurs situations d’abord : l’un cherche à entraver une politique d’occupation mené par son gouvernement, la société de l’autre subit cette occupation et résiste : dans leur programme à court terme ensuite : avec l’échéance des diverses élections qui, pour les Palestiniens peut signifier un changement profond, avec du côté israélien le risque d’un affrontement avec les colons, traumatique pour la société. Abou Mazen a déjà parlé de sortir de l’Intifada armée, mais comment concevoir une résistance non-violente tandis que les blocs de bétons du Mur s’enfoncent chaque jour davantage sur la terre palestinienne ? Sharon ira-t-il jusqu’au bout de son désengagement ? Comment créer en Israël une dynamique qui le force à aller beaucoup plus loin que ce qu’il escomptait ? Et que pouvons nous faire, nous, les Européens ?

Le débat permet de progresser, de mieux comprendre les contraintes des uns et des autres, la nécessité de cheminer parallèlement et de manière aussi concertée que possible. C’est d’abord une recherche entre Israéliens et Palestiniens, mais nous apportons notre modeste contribution :

- à l’organisation de la réflexion commune, pourquoi ne pas prévoir une réunion de travail et d’échange d’expériences ici, à Jérusalem, avec des militants engagés dans des conflits voisins, Chypre, le Sud Caucase, le dialogue Turco-arménien, l’ex-Yougoslavie ? Nos interlocuteurs sont d’abord surpris, surtout les Israéliens, jamais personne n’a fait ce genre de proposition. Mais après discussion, enrichie par les descriptions de nos activités passées et présentes dans les régions concernées, chacun trouve l’idée intéressante et potentiellement féconde.

- à l’action en cours : une conférence va être organisée par Tony Blair dans quelques semaines à Londres (début mars 2005 ?). Son objectif semble être de « formater » une Autorité palestinienne conforme au programme des occidentaux (selon une ligne américaine ou européenne ?) et nous ignorons s’il y aura une présence officielle israélienne. Mais pourquoi ne pas faire une conférence parallèle donnant la parole aux sociétés civiles, avec pour objectif de rendre visible notre propre « formatage », un agenda conforme à la volonté de paix et de justice et porté par les acteurs de paix des deux bords et leurs partenaires ! Cela pose des problèmes logistiques, politiques, etc. mais c’est une bonne idée... Nous nous mettrons au travail pour la rendre réalisable avant même la fin de notre séjour !

Les Palestiniens et les israéliens présents ont décidé de rédiger une déclaration commune qui devrait voir le jour dans quelques temps, et surtout de développer leurs moyens de coordination et d’information réciproque.

Les Palestiniens ont aussi besoin d’un soutien d’Israéliens pour la paix, à propos du vote des habitants de Jérusalem. Nous avons évoqué ce problème pendant notre réunion puis nous avons rencontré des membres du « comité palestinien pour les élections » de la ville. Il y avait là des représentants de plusieurs tendances politiques, y compris de certaines qui n’appellent pas à participer aux présidentielles, mais cette question du vote des Palestiniens de Jérusalem est essentielle pour tous, et pas seulement pour les élections futures. Les autorités israéliennes mettent tout en œuvre pour empêcher les scrutins, et c’est là une des facettes apparentes d’une politique permanente de purification ethnique « douce » de Jérusalem. Tout est fait pour accréditer l’idée que les Palestiniens sont des étrangers dans leur ville. Lors des élections de 1996 les Jérusalémites n’avaient été autorisés à voter que dans des bureaux de postes ou ils glissaient l’enveloppe contenant leur bulletin...dans une boite aux lettres, comme s’il s’agissait d’un vote par correspondance de résidents étrangers ! Pire les provocations s’étaient multipliées à l’abord de ces bureaux de vote pour dissuader les Palestiniens de voter (barrage de police, électeurs filmés, etc....). La majorité des habitants de Jérusalem vit en permanence dans la crainte de se voir privé de carte d’identité, ou de carte d’assurance sociale, d’être considéré comme « étranger », expulsable. Cette fois ci les provocations ont repris, bien avant le premier scrutin et à grande échelle : candidats empêchés de faire campagne, menaces sur les personnes qui désireraient participer aux bureaux de votes, etc. Quand nous parlons de l’expérience des élections parallèles organisés par les Albanais du Kosovo, ils nous répondent que les pressions et le quadrillage israélien rendent impossible ce type d’organisation. Ils sont amers aussi vis à vis de la communauté internationale trop passive par rapport à l’étouffement de la Jérusalem palestinienne, et de l’Autorité palestinienne qui a accepté de commencer à organiser les élections municipales sans avoir réglé la question du scrutin de Jérusalem Est.

Cet étouffement est aussi palpable quand on voit le mur, horrible limace grise avec ses miradors, que les israéliens continuent de construire sur le territoire palestinien tout autour de la ville, et dont nous mesurons la progression en allant passer quelques heures à Ramallah. C’est l’occasion d’une intéressante discussion avec Zahera Kamal, la « ministre des questions féminines » de l’autorité palestinienne, et l’une des dirigeants du parti Fida (Union démocratique palestinienne) , le parti de Yasser Abed Rabbo. Elle nous a expliqué les trois priorités de son ministère : l’implication des femmes dans les mécanismes de prise de décision, la lutte contre la pauvreté qui frappe particulièrement les femmes, la formation professionnelle, notamment dans les métiers traditionnellement fermés aux femmes. Elle nous a fait partager sa conviction que ces orientations ne seraient pas remises en cause dans un proche avenir. Cet optimisme est fondé sur sa perception d’une volonté visible de femmes de s’impliquer dans l’action politique et sociale dans la nouvelle phase qui s’ouvre, volonté qu’elle a constatée, elle aussi, dans la perspective des diverses élections palestiniennes.

J’ai laissé mes camarades néerlandais poursuivre encore quelques heures les rencontres car je devais rentrer à Paris, non sans une minute de recueillement sur la tombe d’Arafat. Walid m’a demandé ce qu’il représentait pour moi. Je lui ai expliqué le contenu du texte rédigé pour le Cedetim à Paris lors de sa mort, et l’écho favorable qu’il avait rencontré.

Que sera l’année 2005 en Israël/Palestine ? L’année des deux Etats, l’année de la « procédure de divorce » pour faire la paix que réclame l’écrivain israélien Amos Oz ? L’année des affrontements nécessaires entre Israéliens d’une part, entre Palestiniens d’autre part ? Entre les israéliens qui veulent la séparation sans compromis et ceux qui savant que la séparation n’est possible qu’avec les compromis (partage de Jérusalem, abandon des colonies). Entre les Palestiniens qui pensent, malgré l’occupation, pouvoir créer une dynamique politique interne permettant de sortir de l’impasse et ceux qui, persuadé de ne rien pouvoir attendre de la situation, ne voient pas d’autre issue que de poursuivre la lutte par les moyens violents et suicidaires. Et s’agira-t-il d’affrontements politiques ou de quasi guerres civiles ?

Le pire pourrait être que rien n’arrive vraiment, rien que le statut quo hideux, à l’ombre du Mur en Cisjordanie et des barbelés d’Erez et de Rafah, tandis qu’un fantôme d’Etat palestinien gèrerait tant bien que mal plusieurs vaste zones de concentration, façon Gaza, et tandis que l’Etat d’Israël s’enfoncerait dans son nationalisme exclusiviste conforté par les vents de l’idéologie raciste de la « guerre des civilisations » qui soufflent d’Occident. Ce pire là, cette réalité d’apartheid, est en route sur le terrain. L’autre route, celle d’une paix aussi juste et aussi durable que possible, des hommes et des femmes de Palestine et d’Israël s’efforcent de la tracer. Mais qui prend en considération la « feuille de route » des sociétés civiles, la nôtre ?

Le gouvernement des Etats Unis, qui n’a jamais manifesté la volonté de défendre sa propre feuille de route, est aujourd’hui tellement englué en Irak que d’aucuns espèrent en un mouvement de sa part sur le dossier de la Palestine. Ce n’est pas une espérance partagée sur le terrain. On continue parfois à y croire en l’Europe, même incarnée par Tony Blair. Mais si le projet de ce dernier consiste à utiliser tous les (nombreux) moyens de pressions dont disposent les Européens à l’encontre des seuls Palestiniens sans en utiliser un seul à l’encontre des Israéliens. Malheureusement constatait Walid Salem, quelques jours après notre visite, les propositions de Tony Blair venu dans la région juste après nous, n’avaient rien d’encourageant : « Les Palestiniens espéraient que la conférence de Londres serait une réunion qui fasse avancer le processus de paix et permette de revenir sur la voie des négociations dans l’ère post-Arafat. Mais la conférence de mars prochain a l’air, telle qu’elle a été présentée par M. Blair la semaine dernière, d’avoir pour objet de construire les moyens pour les Palestiniens de redevenir des partenaires de paix pour Israël, comme si le problème de la reprise du processus de paix conforme à la « Feuille de Route » ne se situait que du coté Palestinien ! Cette position de Blair a provoqué la réaction d’ Ahmed Qorëi (Abu Ala’a), le Premier ministre palestinien qui a déclaré « Nous n’avons pas besoin de réhabilitation, nous avons besoin de la restauration rapide du processus de paix et nous sommes suffisamment qualifiés pour prendre part à une conférence internationale ayant pour objet de s’occuper des questions de construction de la paix ». Si les arrières pensées du projet de conférence à Londres sont seulement celles « rendre conformes » les Palestiniens, alors 2005 sera une autre année noire, une année de frustration de plus, une année supplémentaire que l’on aura perdue sur la route de la paix.

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