De Bandoeng à Brasilia

Un nouveau « Sud » qui veut renégocier avec le « Nord »

samedi 28 mai 2005, par Pierre BEAUDET

Si les années 1960 ont été celles des mouvements de libération des pays du Sud alors sous domination coloniale, les années à venir seront peut-être aussi celles de la définition d’un nouveau « Sud », marqué du sceau du Brésil et de son président Lula.

Il y a quarante ans à Bandoeng en Indonésie, plusieurs pays de ce qu’on n’appelait pas encore le « tiers-monde » se réunissaient à l’appel de l’Indonésien Sukarno, de l’Indien Nehru et du Chinois Zhou En Lai, pour réclamer la fin du colonialisme, « ancien » et « nouveau ».

Quelques mois plus tard, l’Égypte nationaliste boutait dehors les envahisseurs britanniques, français et israéliens qui voulaient empêcher la nationalisation du canal de Suez, une mesure prise par Gamal Abdel Nasser et appuyée mur à mur par l’ensemble des peuples arabes. Puis se constituait avec la Yougoslavie le « Mouvement des non-alignés », vaste regroupement sur le même thème. En 1973, se mettait en place le « Groupe des 77 » pour porter dans les enceintes des Nations unies la cause des peuples. Celle des Palestiniens et des Sud-Africains notamment, en lutte contre l’occupation et l’apartheid. En 1975, l’armée américaine était expulsée du Vietnam.

Quelques années plus tard, des révolutions populaires balayaient des régimes pourris en Iran, au Nicaragua, en Angola, au Mozambique. Guevara (Cuba), Lumumba (Congo), Ben Barka (Maroc) et tant d’autres militants assassinés aux premières lignes des combats contre l’impérialisme pouvaient célébrer leur victoire posthume, quelque part dans les doux nuages du ciel de la libération !

La fin du rêve

Tant d’espoirs et tant de victoires avaient porté à la face du monde une nouvelle réalité. Celle d’un tiers-monde émergeant, capable de se prendre en main et de tenir tête aux superpuissances. Certes, ces dernières n’étaient pas prêtes à jeter l’éponge. Les États-Unis décidaient alors de redéployer leurs capacités militaires en se concentrant sur certaines régions du monde comme l’Amérique centrale, l’Asie centrale, le Moyen-Orient. Des efforts gigantesques ont été consentis par les diverses administrations se succédant à Washington pour « briser » le Nicaragua, l’Afghanistan, la Palestine.

Dans le reste du monde, de nouvelles politiques économiques ont été imposées par l’intermédiaire de la Banque mondiale (BM) et le Fonds monétaire international (FMI) pour « discipliner » un tiers-monde perçu comme turbulent et revendicateur. Au tournant des années 1990, une grande partie des gains qui avaient été acquis dans les années 1960 et 1970 avaient donc été éradiqués, au bénéfice des puissants. Entre-temps, l’implosion de l’Union soviétique laissait les mains libres au géant américain, d’où une longue série d’interventions militaires en Irak, à Panama, en Somalie, en Yougoslavie et là où pouvait s’imposer la pax americana. Au point où les stratèges américains pouvaient triomphalement annoncer au début de l’an 2000 le « siècle américain ».

Le militantisme brésilien

Pourtant, assez rapidement, la nouvelle hégémonie américaine s’est retrouvée contestée, y compris dans les pays riches où les populations se sont rendu compte que sous le couvert des accords commerciaux se cachaient des politiques antisociales. D’où les grandes manifestations à Johannesbourg, Seattle, Gênes, Québec et un peu partout dans le monde. En parallèle, en Argentine et ailleurs, les populations se sont carrément révoltées contre le pillage orchestré par le FMI.
Sur ce, les pays membres de l’Union européenne ont compris qu’il était suicidaire d’accepter une tutelle américaine, d’où une série de conflits interminables à la fois économiques et politiques, comme lors de l’occupation militaire de l’Irak. Enfin, l’Amérique du Sud, bastion des résistances contre les dictatures, s’est remise en marche, réclamant sans le dire un « nouvel ordre économique international », comme à l’époque de Bandoeng !

Élu il y a deux ans par une forte majorité des Brésiliens, le président Lula en a fait son cheval de bataille. Pour le Brésil, l’architecture du monde contemporain est un non-sens. Même aux Nations unies où en principe tous les pays ont droit au chapitre, les cinq membres permanents du conseil de sécurité (qui mis à part la Chine sont tous occidentaux et riches) ont le dernier mot. Encore pire est la situation qui prévaut à la BM et au FMI où un système de parts (tel qu’il en existe dans les entreprises privées) fait en sorte que les États-Unis ont un droit de veto. L’impact n’est pas seulement symbolique. En pratique, les politiques promues par des agences qu’on dit internationales reflètent un point de vue unilatéral. « Nous sommes d’accord avec le principe des Nations unies, avait déclaré le président Bush, lorsque les Nations unies sont d’accord avec nos politiques. » [!]
Pour Lula, les accords de libre-échange imposés depuis quelques années sont les pires exemples de ce que ces distorsions peuvent créer. Les États riches continuent de protéger leurs marchés et leurs productions industrielles par des mesures législatives ou pratiques, pendant que les pays du Sud sont forcés d’ouvrir leurs économies devant les assauts des multinationales.

Reconstruire les Amériques

Le gouvernement brésilien entend changer ce cours, notamment en mettant fin au controversé projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), inauguré en 1994 à Miami et ardemment soutenu par les États-Unis et le Canada. « Ce n’est plus sur la table », a déclaré le président brésilien lors d’une assemblée de syndicalistes en avril à Brasilia. Pour Lula, la priorité est de remettre au premier plan le Mercosur, un projet qui se veut l’embryon d’une intégration économique et politique sud-américaine. « C’est le seul moyen, selon le président, de diminuer la dépendance envers les économies les plus fortes du monde. » Celle des États-Unis et celle de l’Union européenne, en particulier. « Bien sûr, nous allons continuer d’acheter de ses deux puissances ainsi qu’à leur vendre, mais le plus important est de construire une complémentarité économique entre nous. »

À la dernière conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Cancun, le Brésil - avec l’appui de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique du Sud et d’autres pays du tiers-monde - a bloqué l’avancement d’un projet voulant imposer les « règles du marché » à l’ensemble du monde. Pour les pays du Sud, il est inconcevable d’accepter un cadre aussi rigide qui permet aux pays du Nord de bloquer l’accès aux exportations des produits agricoles tout en imposant des pénalités aux gouvernements du Sud qui voudraient protéger leurs industries nationales. Cet irritant est mal vu à Washington qui estime que Lula commence à être un sérieux empêcheur de tourner en rond. Une impression confirmée au début de mai lorsque le Brésil a convoqué un grand Sommet Amérique du Sud et pays arabes, pour discuter échanges économiques et solidarité Sud-Sud, notamment pour appuyer les revendications palestiniennes pour la paix et le droit à l’autodétermination. La secrétaire d’État américaine, Condolezza Rice, n’a pas apprécié qu’on lui refuse d’y prendre la parole !

Les confrontations à venir

Mais les ambitions du Brésil ne risquent pas de se réaliser demain. La puissance économique réside encore très largement au Nord, malgré les avancées de la Chine et de quelques pays « émergents », dont le Brésil. Malgré le désir de changer le cap, le gouvernement brésilien reste étranglé par une dette qui lui coûte un milliard de dollars par semaine et qui fait en sorte que les grandes banques et les agences financières imposent à Lula une politique économique très restrictive.

Dans ce contexte, la constitution d’un bloc latino-américain est presque une question de vie ou de mort pour les gouvernements progressistes au Brésil, en Uruguay et au Venezuela, où le président Hugo Chavez fait la promotion d’une Alternative bolivarienne pour l’Amérique latine et les Caraïbes (ALBA). Lors de son passage à Caracas en décembre dernier, Lula a signé vingt-six accords de coopération avec le président vénézuélien, dont le plus important concerne le secteur de l’énergie, si vital pour les deux pays. Entre-temps, Washington rêve d’en découdre avec Chavez que la CIA et les groupes dominants du Venezuela ont tenté de renverser par la force il n’y a pas si longtemps. Et si pour l’instant, les États-Unis en ont plein les bras en Irak, la confrontation avec le plus grand producteur pétrolier d’Amérique du Sud n’est qu’une simple partie remise.

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