Un lien entre l’Irak et la Chine ?

mercredi 2 mars 2005, par Donald CUCCIOLETTA

Les premières élections en Irak depuis cinquante ans ont emporté, contre toutes attentes, un vif succès. Le soixante pourcent de participation à fait jubiler le président Bush (il s’attendait à 40 %) mais c’est avant tout une victoire pour le peuple Irakien.

Le début d’un processus démocratique ? Certes ! Mais un long parcourt reste à faire. Est-ce la fin de la violence et le retrait des Américains ? La réponse dans les deux cas est non. L’insurrection va continuer et risque même de s’étendre dans la région, tandis que les Américains y seront pour très longtemps. Évidemment nous pouvons envisager un éventuel retrait des troupes américaines, mais les États-Unis en tant que puissance hégémonique seront là pour la durée. Alors la question se pose : pourquoi ?

Avec la fin de la Guerre Froide et la chute de l’Union soviétique au début des années 90, les stratèges américains en politique étrangère (les néoconservateurs), ont avancé deux stratégies pour maintenir l’hégémonie des États-Unis à l’approche et durant le 21e siècle. La première était de remplir le vide sur la scène international, laisser par l’évaporation de l’Union soviétique, en s’assurant l’omniprésence (militaire ou autre) des États- Unis pour promouvoir les vertus la démocratie basée sur le néolibéralisme. Ainsi, la première expérience de cette stratégie est l’Irak. La deuxième stratégie était de tourner le regard, économique, politique et militaire des États-Unis vers la Chine. Ce qui comprend aussi l’Irak.

L’Asie, particulièrement la Chine et l’Inde, sera le théâtre de grands bouleversements durant le 21e siècle. Le 21e siècle sera asiatique. Lieu de 50 % de la population planétaire, elle regorge de ressources énergétiques comme le pétrole, le gaz naturel et pour le commerce international une main d’œuvre qualifiée de bon marché. Ce continent présente aussi un marché de consommation ennuie, pour les nations exportatrices. Mais cette région englobe aussi des rivalités, économiques, technologiques, militaires, commerciales et religieuses. L’Inde qui se veut le « Silicon Valley » de l’Asie, l’Australie qui veut être le partenaire incontesté des États-Unis dans la région, le Japon (troisième économie mondiale) entrevoit une présence militaire élargie, l’Indonésie, le plus grand pays musulman, veut rivaliser avec l’Inde pour l’hégémonie technologique, le fondamentalisme religieux, les républiques islamiques au nord, la Russie (les trois quarts de la Russie sont en Asie), la reconstruction de l’Afghanistan, l’Irak, la démocratie dans les pays arabes, le conflit israélo-palestinien qui dure depuis 55 ans, nous décrit un scénario assez complexe et troublante. Dans tous ça, où se situe la Chine ?

La Chine qui prévoit un P.N.B. de 9% en 2005, avec une population de 1,3 milliard d’habitants, une armée de 4 millions de soldats (la plus importante au monde), un programme spatiale et une puissance nucléaire, est à la veille de devenir un pouvoir hégémonique en Asie, si ce n’est pas déjà fait. La Chine préconise d’ici trois ans, trois traités de libre-échange avec l’Indonésie, et le sud-est asiatique : la Corée (Nord et Sud) et avec le Japon, ce qui en ferra le plus grand marché de libre-échange au monde. Déjà sur le plan diplomatique la Chine a entrepris des pourparlers avec la Russie, certains pays arabes, le Japon, la Corée du Sud, l’Iran pour tenter de déboucher sur des échanges de la technologie chinoise, la vente d’armes chinoise (en Iran) et l’achat de pétrole par la Chine qui n’est pas autosuffisant dans ce domaine. La Chine vit présentement une double révolution structurelle, l’une industrielle et l’autre post-industrielle. Mais les sources énergétiques comme le pétrole, certains minerais de pointe comme le cuivre nécessaire pour soutenir ce développement, ne suffisent pas. Sur ce plan la Chine demeure encore un importateur.

La Chine est en pourparler avec la Russie pour construire un olioduque, pour acheminer le pétrole russe dans le Nord de la Chine. La Chine envisage de construire d’autres olioduques en partenariat avec l’Iran. La Chine avant la chute de Saddam Hussein avait l’œil aussi sur le pétrole Irakien. L’éveil de la Chine et sa quête à l’extérieur des frontières pour des sources énergétiques vitales pour son développement, inquiète beaucoup les États-Unis qui voient la Chine comme un aspirant à la couronne. Et il reste toujours l’épineux problème de Taiwan, que la Chine voit comme une province (une invasion des forces chinoise est toujours à l’horizon) et que les États-Unis soutiennent comme un pays indépendant.

Ainsi avoir un pont en Irak (avec un éventuel gouvernement sympathique envers les États-Unis) permettrait à long terme une présence dans une région hautement géostratégique (une plaque tournante) pour l’Asie. Ceci permettrait aux Américains d’envisager d’une part, la transformation de la région immédiate (les pays arabes avoisinants) en zone d’influence américaine Cette mise en place de l’influence américaine susciterait le développement, avec une présence dans d’autres pays de l’Asie, d’une sorte de cordon sanitaire autour de la Chine. Déjà avec l’appui du gouvernement proaméricain en Afghanistan, le soutient inconditionnel de la part de l’Australie, le rapprochement avec l’Inde (un ennemi juré de la Chine), l’appui économique du Japon qui dépend du marché américain, et un éventuel engagement en Indonésie (Paul Wolfowitz, sous-secrétaire à la défense, ancien ambassadeur en Indonésie sous le président Reagan, a effectué une visite au début de janvier 2005 en Indonésie pour des pourparlers envisageant l’emplacement d’une base navale et terrestre pour l’armée américaine), les Américains metteraient sous haute surveillance et contraindraient les développements, l’expansionnisme et diverses influences que la Chine exerceraient dans la région. Ainsi les États-Unis espéreraient jouer un rôle pour circonscrire la Chine dans son éventuelle course à contester l’hégémonie mondiale des États-Unis. Donc l’Irak n’est que le début, la première pièce sur l’échiquier de l’interventionnisme américain, dans un continent où se jouera l’avenir du 21e siècle.

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