Entrevue avec Victor Ramos, Paraguayen

Un goût du Sud dans l’hiver québécois...

dimanche 1er décembre 2002, par Karl-Stephan BOUTHILLETTE

Il a fui la dictature paraguayenne pour l’Argentine, mais là aussi s’installait le régime de la peur. Finalement, en 1978, à contrecœur, Victor Ramos quitte l’Amérique latine pour le Canada avec sa femme et son fils de cinq mois.

Vingt-cinq ans plus tard, dans le bureau encombré de paperasses de son commerce de la rue Kirouac à Québec, une entreprise de traiteur à spécialité latino-américaine, Delly Soleil, Victor Ramos se vante du délice de ses empanadas. Ce n’est pourtant pas l’unique préoccupation de l’homme de 56 ans, comme le dénote l’état de son bureau. Dans sa mallette se cache le fruit de ses dernières recherches en anthropologie, un document sur l’histoire du commerce international.

Aujourd’hui, Victor Ramos observe d’un regard d’anthropologue l’évolution de la mondialisation des marchés. Mais une longue route sépare ce Québécois du Paraguayen d’alors. Il aurait aimé demeurer en Argentine, où il vivait depuis deux ans. Il ne voulait pas s’exiler. Mais, la tension s’intensifiant, craignant pour sa famille et son intégrité, il n’avait d’autre choix que de faire une demande d’asile. C’est au Canada qu’il trouvera refuge.
En arrivant à l’aéroport de Montréal en 1978, loin des persécutions politiques et sociales qu’il vivait en Argentine, le restaurateur-anthropologue avoue qu’il respirait mieux, qu’il se sentait détendu, en sécurité. « "Vaja con Dios ! Le bon Dieu vous accompagne ! " m’a dit le douanier. J’ai trouvé ça très sympathique », se rappelle-t-il en riant.

« C’est plus tard que les choses ont commencé à se gâter, laisse-t-il alors tomber. C’est difficile de se retrouver seul. Il faut faire preuve de débrouillardise pour s’en sortir. »

Quelque temps après son arrivée à Montréal, Victor Ramos est allé apprendre le français à Hull. « Ensuite, je me suis établi à Québec. D’abord, parce que j’y avais des amis, mais aussi parce que j’avais une certaine attirance pour cette ville. » Malgré tout, les difficultés financières persistaient.

Les événements ont pris un nouveau visage quand il a pu retourner aux études, en anthropologie. Quel est le lien avec les empanadas ? C’est une autre histoire d’amour. Ces camarades de classe brûlent pour les copieux repas du Sud-Américain. « Ils me demandaient de leur en cuisiner, et petit à petit, ça a débordé. Les gens en parlaient à l’extérieur et j’ai découvert très rapidement les possibilités de créer une entreprise », raconte l’anthropologue devenu restaurateur. Delly Soleil fait le plaisir des habitants de Québec depuis maintenant huit ans.
Mais Victor Ramos n’a pas laissé tomber l’anthropologie pour autant. Actuellement, ses recherches portent sur l’anthropologie de la mondialisation. Ce qui lui permet de poser un regard sur la société québécoise et nord-américaine en général. « Nous vivons dans une société plus solitaire, où la relation entre amis est plus ténue, moins forte. Les familles aussi sont moins nombreuses qu’elles étaient et moins solides. C’est peut-être une des raisons, pas la seule, de l’angoisse terrible de cette société et du suicide si élevé chez les jeunes. C’est une société bouchée qui n’a pas d’autre modèle que le libéralisme. Et quand tu dis cela à un jeune, tu tues l’espoir, la créativité. Tu tues ce qui est le plus sacré à un être humain, pouvoir apporter quelque chose à sa collectivité. »

L’anthropologue a une grande admiration pour le peuple québécois, auquel il s’identifie maintenant sans difficulté : « Nous avons des choses en commun avec les Latino-Américains. Nous avons toujours dû nous frotter à des puissances, ce qui fait que nous avons dû et nous devons nous affirmer. Que ce soit dans un contexte de souveraineté ou de fédéralisme, s’affirmer comme société distincte, comme peuple, c’est très important. Ce qui est aussi très important, c’est que la société québécoise a su garder et cultiver sa solidarité sociale, notamment avec la santé et l’éducation, qui est malheureusement maintenant en danger en raison de la mondialisation. »

Soudain, le téléphone sonne, une amie frappe à la porte, le travail appelle M. Ramos.

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