Journal des Alternatives

Un été libanais

L’enfer d’une famille montréalaise sous les bombardements israéliens au Sud-Liban

Tania VACHON, 11 septembre 2006

Quatre jours avant les débuts de l’offensive israélienne, Khadige Awada quitte Montréal pour le Liban. Avec ses deux fils, elle part rejoindre son époux, Ahmed Awada et ses trois autres enfants, en vacances depuis quelques semaines dans le sud du pays. Ce n’est qu’à la suite du massacre de Cana, lors d’une trêve de 48 heures, qu’ils pourront quitter le Liban, amaigris et traumatisés. Alternatives les a rencontrés.

Le village d’Aytaroun se situe en bordure d’Israël, si près de la frontière que, depuis les collines, on peut apercevoir les installations militaires israéliennes. La famille Awada y passe ses vacances. C’est la première fois qu’Hiba, l’aînée des cinq enfants, se trouve au Liban, pays d’où sont originaires ses parents. Elle s’y plaît tellement que, d’un mois à l’autre elle prolonge son séjour. Alors qu’elle entame son cinquième mois sur place, le reste de ses frères et sœurs ainsi que ses parents viennent la retrouver pour des vacances familiales. Ils profiteront de trois belles journées de soleil à la plage avant que leur paradis ne se transforme en enfer.

Le mercredi 12 juillet, la capture de deux soldats du Tsahal fait la une des nouvelles radiophoniques. Personne dans ce village de 35 000 habitants, en majorité des paysans, ne s’inquiète outre mesure des menaces lancées par l’armée israélienne, pourtant si proche. On se dit que ce genre d’événement s’est déjà produit. Lorsque, la même journée, Beyrouth reçoit ses premières bombes, on croit l’attaque encore bien loin, et peu menaçante. Ce dont ces villageois tranquilles ne se doutent guère est qu’Israël soupçonne le sud du Liban d’abriter des installations militaires du Hezbollah, peut-être même son chef, Hassan Nasrallah.

Aucun des villages frontaliers ne sera épargné des frappes israéliennes. La mort de civils se comptera par centaines. Le spectre de la guerre civile, qui a duré de 1975 à 1990, hante les esprits. Le Liban est à nouveau le théâtre d’une crise régionale qui dépasse ses propres frontières.

Les civils font les frais de la guerre

Nous sommes le 13 juillet. Un sentiment d’insécurité commence à envahir les habitants d’Aytaroun. Les inquiétudes se transforment en terreur lorsque la maison de la famille El Akhrass, voisins des Awada tant à Montréal qu’au Liban, s’effondre 30 mètres plus loin, tuant 11 de ses occupants - sept d’entre eux vivaient à Montréal. La force de la détonation est si puissante qu’Hiba a cru que c’était la fin : « La pression était si grande, j’ai senti ma tête exploser. Je ne savais même pas sur le moment même si j’étais encore vivante », raconte t-elle.

Pendant que les bombes détruisent tout, les autorités locales préviennent les villageois : ils ne disposent que de deux heures pour quitter la ville, voire la région. Plusieurs familles s’entassent dans leurs voitures avec le strict nécessaire qu’impose cet exode forcé. Plusieurs d’entre elles sont victimes des raids aériens alors qu’elles roulent vers la capitale. On compte beaucoup de morts et blessés sur les routes. Ces frappes sur des civils en fuite ont pour effet de décourager les familles qui sont restées derrière. Bien malgré elle, la famille Awada se voit forcée de demeurer dans ces territoires menacés.

Alors que les maisons de plusieurs étages s’effondrent et que les corps commencent à joncher le sol, les débris font d’Aytaroun une ville fantôme. Pour éviter que la famille soit décimée entièrement, Ahmed Awada sépare les siens en trois groupes, qui se réfugient dans les sous-sols avoisinants. Ce n’est que quatre jours plus tard que le père inquiet les réunit. Les sept montréalais trouvent alors refuge dans un tunnel qui sert normalement à conserver le foin destiné au bétail. Ce bunker de fortune sera leur toit pendant trois semaines.

21 jours de terreur

Dans une noirceur totale et une chaleur suffocante, une cinquantaine de femmes, d’enfants, de vieillards et d’handicapés s’entassent dans l’abri souterrain. Ils entendent les drones survoler la ville. Puis viennent les bombes. Lorsque quelques minutes d’accalmie relative se présentent entre deux raids, quelques courageux sortent chercher du ravitaillement en eau et en nourriture, qu’ils trouvent dans les maisons abandonnées par leurs habitants.

Alors que la crise au Moyen-Orient continue de faire les manchettes internationales, une petite radio tient le groupe informé des développements extérieurs. Mais les jours passent et les nouvelles sont peu encourageantes. Le désespoir est palpable : « On n’avait pas l’espoir de sortir de là vivants, se rappelle Hiba. Dans ces conditions, personne ne peut sortir pour enterrer les morts. Dehors, ça sentait la mort, et dans la grotte aussi. Les chats et les chiens ont mangé les cadavres laissés sur place. [...] Moi je suis devenue comme folle pendant cinq jours ; par la suite je me suis calmée. Mon frère, lui, ne parlait plus. "Pourquoi parler quand demain je risque de mourir de toute façon ?", disait-il... »

L’une des nuits passées dans ce trou noir a été particulièrement terrifiante et « sans pitié ». Ils ont bombardé toute la nuit, la terre au-dessus de leurs têtes tremblait sous l’impact des bombes. Le lendemain matin, un missile jonchait le sol en face de leur abri. Il avait raté sa cible de peu et n’avait pas explosé. Pour Hiba, l’événement est surréaliste : « C’est un miracle qu’on soit encore vivants, on ne pensait pas s’en sortir. »

Un matin, après neuf heures sans bombardements, ils sortent de leur abri et aperçoivent des véhicules de la Croix-Rouge. Le massacre de Cana force Tsahal à respecter une « trêve humanitaire » de 48 heures. « Quand on est sortis du trou, certains ont perdu connaissance, le soleil nous aveuglait, on avait l’impression de renaître. [...] Je ne reconnaissais pas mon village, ça faisait cinq mois que j’étais là. Que des débris, une ruine - mais nous étions sauvés. » Hiba remercie l’intervention du Hezbollah : « Le Hezbollah nous a vraiment protégés. Ils savaient qu’il y avait encore des survivants dans la ville. Ils ont posé des mines pour éviter une attaque terrestre de l’armée israélienne. »

La Croix-Rouge a formé un convoi de six véhicules dans lesquels ils ont fait monter tous les survivants. Ils ont dû faire des détours pour atteindre Beyrouth. Ce trajet prend normalement trois heures, mais la destruction des infrastructures routières et la menace d’armées terrestres les ont obligés à emprunter divers détours. Le voyage a ainsi duré sept heures. Les Awada ont quitté le Liban sur le dernier bateau en direction de Chypre et ont atteint Montréal près de 20 heures plus tard, amaigris, épuisés, inquiets.

Hiba désire-t-elle retourner au pays du Cèdre ? Bien entendu. Elle souhaiterait même participer à sa reconstruction. Elle se réjouit que la guerre soit finie, mais l’instabilité de la région l’inquiète. Comme à l’habitude, cette guerre a exacerbé davantage les tensions, permettant ainsi aux radicaux des deux côtés de la frontière de consolider leurs positions.