Un désastre pour les forces progressistes

lundi 27 février 2006, par Judy REBICK

Les dernières élections fédérales pourraient s’avérer être un sérieux recul pour la gauche, en dépit de l’augmentation du nombre de siège pour le Nouveau parti démocratique (NPD).

À mon avis, l’élection est un désastre pour les idées et les mouvements progressistes au Canada. Alors que les conservateurs s’affairent à construire prudemment une majorité en vue du prochain scrutin, la gauche est profondément divisée et démobilisée. Les Travailleurs canadiens de l’automobile ont misé sur le vote stratégique, allant jusqu’à faire campagne pour Paul Martin. Toutefois certains mouvements sociaux, devant le dérapage politique du NPD, sont en colère. Sur trois enjeux, le NPD a non seulement rompu avec les politiques du parti, il a aussi sérieusement sapé l’alliance avec les mouvements sociaux - une alliance cruciale pour tout changement social progressiste.

L’électoralisme du NPD, allant jusqu’à introduire la loi et l’ordre dans son programme en réponse à l’aggravation de la violence et à l’augmentation des armes à feu à Toronto, est impardonnable. Il existe des montagnes de preuves démontrant qu’une présence accrue de policiers dans les rues, que des peines judiciaires plus sévères et autres solutions de droite semblables ne contribuent pas à diminuer les crimes violents. Jack Layton aurait dû attaquer Stephen Harper de front et démontrer que les politiques coercitives de Mike Harris et ses compressions budgétaires ont plus à voir avec l’augmentation de la violence que toute autre chose - sans oublier les restrictions budgétaires de Paul Martin imposées aux programmes de l’aide sociale. Le NPD a plutôt adapté le slogan accrocheur de Tony Blair : « Sévir contre le crime et sévir contre les racines du crime ».

La volonté acharnée d’arracher quelques votes aux libéraux de gauche a poussé le NPD à soutenir une hausse des dépenses militaires, sans même faire valoir l’importance de renoncer à la guerre et d’affirmer notre indépendance vis-à-vis de l’administration américaine : un enjeu crucial face à la montée des conservateurs favorables au président Bush.

En annonçant, à l’improviste en début de campagne, son appui à la Loi sur la clarté référendaire, Jack Layton a détruit toute chance d’union avec la gauche québécoise. Alors qu’il jetait à la poubelle toute possibilité d’alliance avec les progressistes du Québec, Stephen Harper construisait stratégiquement une alliance avec la droite québécoise.

Mon inquiétude est la suivante : les conservateurs pourraient développer une alliance avec le Bloc québécois afin de décentraliser radicalement le fédéralisme et de corriger, un peu, le déséquilibre fiscal. Bien que le Bloc et le Parti conservateur soient idéologiquement opposés, ils pourraient s’entendre sur ces questions. Le NPD et les mouvements sociaux du Canada anglais s’opposeront à de telles politiques, puisqu’elles affaibliraient les programmes sociaux canadiens. Ce terrain a toujours constitué la pomme de discorde entre les forces progressistes du Québec et du Canada anglais. Mon vœu est que nous puissions, au-delà de ces divergences, s’unir contre l’effort des conservateurs d’abolir le financement aux garderies, de s’unir également autour d’enjeux comme la défense, les affaires extérieures et l’environnement.

Au Forum social mondial de Caracas au Venezuela, auquel je participais le mois dernier, les discussions sur la relation entre partis politiques et mouvements sociaux y étaient des plus intenses. Alors qu’il est vrai que les partis de gauche ont été portés à l’avant-scène par leurs camarades des mouvements sociaux, il est aussi vrai que la pression électoraliste pousse certains de ces partis, comme le Parti des travailleurs (PT) du Brésil après avoir été élu, vers la droite.

Le NPD quant à lui cède à la pression pour gagner quelques sièges supplémentaires. À l’ère du néolibéralisme, où les médias se situent impitoyablement à droite, l’attrait de la politique électoraliste est énorme. Il s’avère difficile, pour un parti social-démocrate ou même socialiste, de se tenir debout face à ces pressions. La seule solution, pour les mouvements sociaux, consiste à s’opposer radicalement à cette tendance. C’est de mauvais augure pour la survie des mouvements sociaux de réaliser que le discours critique du NPD visaient essentiellement la tactique électorale, plutôt que de faire valoir son programme social-démocrate. Ironiquement le discours critique était, dans certains cas, tenu par la droite plutôt que par la gauche.

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