Un cimetière à Najaf

jeudi 9 septembre 2004, par Pierre BEAUDET

Najaf, une ville irakienne à quelques 100 kilomètres au sud de Bagdad, est la capitale spirituelle des Chiites, qui composent la deuxième plus grande famille de l’Islam et la majorité de la population irakienne. Autour du tombeau d’Ali (le martyr qui avait entrepris, il y a 12 siècles, de rallier les Musulmans), un immense cimetière accueille une quantité innombrable de tombeaux.

Les Chiites du monde entier (et pas seulement d’Irak), considèrent le fait d’être enterrés à Najaf comme un grand privilège. En conséquence au fil des siècles, la nécropole est devenue une ville en soi, avec ses habitations, ses commerces, sa vie culturelle et religieuse, où vivent et travaillent plusieurs dizaines de milliers de personnes. Tout au long du mois d’août, c’est aussi dans ce cimetière-ville qu’est survenu un grand affrontement entre l’armée américaine et les forces de Moqtada al-Sadr, un dirigeant religieux et politique irakien. Depuis, le calme est revenu à Najaf, à la suite de négociations menées par le chef religieux suprême du pays, l’ayatollah Ali Al-Sistani. Mais selon la plupart des observateurs cependant, d’autres tempêtes se préparent.

Les Chiites dans la tourmente irakienne

Après la première guerre mondiale, le vaste empire ottoman qui contrôlait l’essentiel de la région du Moyen-Orient et de la Péninsule arabique a été démantelé par les Britanniques et les Français (accords dits de « Sikes - Picot »). Sous la coupe des Britanniques, le territoire irakien est devenu un pays, mais rapidement dans le sillon de la mise en place des structures coloniales, une vaste insurrection populaire a éclaté dans les années 1920. Par la suite, des gouvernements militaires ont été mis en place par les Britanniques, mais à la fin des années 1950, une coalition composée de militaires nationalistes et du Parti communiste s’est emparée du pouvoir. À son tour, celle-ci a été renversée quelques années plus tard par d’autres militaires et les militants du Parti Baas, un parti nationaliste de tendance autoritaire. De ces soubresauts a finalement émergé en 1969 une dictature féroce, celle de Saddam Hussein. Tout au long de cette dictature, les Chiites (la majorité de la population) et les Kurdes (20% de la population) ont été particulièrement victimisés bien qu’il serait simpliste de considérer le régime Saddam comme un régime « sunnite » (la minorité dont l’ex-président était issu). Des Sunnites, des Chiites, des Kurdes, des Chrétiens (une autre minorité) et bien d’autres ont été les victimes d’un système d’une très grande brutalité.

Majoritaires et marginalisés

Le paysage communautaire de l’Irak (24 millions d’habitants) est à la fois simple et compliqué. Chiites (60%) et Sunnites (20%) appartiennent à la grande famille de l’islam, ainsi que les Kurdes (18%), une minorité nationale (principalement sunnite) disposant d’une culture et d’une langue particulières (ils sont concentrés au nord du pays). D’autres plus minorités religieuses (Chrétiens et Juifs) et ethnoculturelles (Turcomans) existent également depuis des millénaires sur le territoire encadré par les montages du nord, les déserts de l’est et de l’ouest, et la vaste plaine fertile qui s’étire entre les deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate.

Les Chiites sont concentrés au sud du pays et à Bagdad. La plupart d’entre eux vivent de l’agriculture et du petit commerce, avec une proposition importante qui a accédé aux études supérieures et qui sont ingénieurs, architectes, professeurs, médecins. De par la nature du régime de Saddam, les Chiites ont été marginalisés dans les officines du pouvoir central et du commandement militaire. Lors de la guerre entre l’Irak et l’Iran dans les années 1980, plusieurs milliers de Chiites ont été expulsés par Saddam, et ce bien qu’ils aient démontré beaucoup de loyauté envers leur pays lorsque celui-ci était en guerre.

En 1991 après la première guerre du Golfe, les Chiites se sont révoltés, de même que la minorité kurde au nord du pays. Mais l’insurrection chiite a été écrasée par l’armée de Saddam, avec l’appui tacite des Etats-Unis qui avaient alors décidé de le maintenir en selle. Les régions kurdes pour leur part se sont libérées et par la suite, une administration autonome kurde a été mise en place, sous la protection de l’armée américaine.

Les Chiites ne constituent pas vraiment une communauté homogène. Le Parti communiste, qui a eu pendant longtemps une audience de masse, a été fortement implanté dans la communauté, de même que d’autres partis laïcs ou nationalistes. Pendant les années 80 et 90, l’autorité religieuse chiite s’est renforcée, en partie parce que tout le reste de la société était réprimé. Divers mouvements politiques liés aux groupes religieux se sont alors mis en place, dont le Conseil supérieur de la révolution islamique, qui a été longtemps en exil en Iran, ainsi que l’organisation Dawa, qui a pendant les années de dictature mené la lutte armée contre Saddam. Plus récemment, toute une nébuleuse de groupes sont apparus, dont l’Armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr. Des personnalités religieuses comme Ali al-Sistani, bien que n’étant pas associés à des partis comme tels, exercent également une grande influence politique.

Confrontations

« La majorité des Chiites, comme le reste de la population, aspire à la paix, la souveraineté nationale, la démocratie », selon Isam Al-Khafaji, un intellectuel irakien qui est récemment rentré au pays après des années d’exil. Très peu d’Irakiens espèrent un régime dit islamique, très peu s’identifient aux projets des Talibans et de Bin Ladden, qui ne correspondent pas aux traditions et aux mœurs du pays, y compris parmi les Chiites. Au moment de l’invasion américaine au printemps 2003, les Chiites sont demeurés majoritairement passifs, ne pouvant pas être en désaccord avec le renversement de la dictature. Plusieurs espéraient que cela serait un dur moment à passer, et que par la suite, le pays pourrait être reconstruit d’une manière libre et démocratique.

Mais depuis, l’occupation américaine s’est déployée et peu à peu, l’opinion a changé. Pour les Chiites comme pour les autres, les États-Unis sont là pour piller le pays, notamment pour voler le pétrole. Ils ne sont pas intéressés à reconstruire l’Irak, à moins que cela ne se fasse pour leurs propres intérêts. La revendication est à peu près unanime, les États-Unis doivent partir.

Les opinions sont cependant plus partagées sur comment se sortir de l’impasse actuelle. Il y a quelques mois, sous l’égide du Secrétaire général de l’ONU et avec l’aide d’Irakiens comme Al-Khafaji, une proposition de gouvernement de transition a été faite, mais par la suite, celle-ci a été étouffée par Washington. Le gouvernement intérim actuel, sous la commande du Président Iyad Allaoui, est perçu par les Irakiens comme une officine des Américains, et comme une menace contre la pais et la sécurité. La multiplication des affrontements, notamment à Najaf et à Fallujah (ouest de Bagdad) est vue comme le résultat d’une politique de « guerre à finir » contre la population irakienne dans son ensemble, un peu comme le pratiquent les Israéliens dans les territoires palestiniens occupés.

Si l’occupation américaine et la direction actuelle du gouvernement irakien sont mal vues par les Irakiens y compris les Chiites, cela ne veut pas nécessairement dire que la population se reconnaît dans les mouvements de résistance armée. À Najaf en particulier, les habitants de la ville ont fait pression sur la milice de al-Sadr pour qu’elle se retire. Ailleurs dans le pays y compris à Sadr City (vaste banlieue de Bagdad majoritairement chiite), beaucoup de gens sont très réticents devant une politique qui ressemble à ce qu’ont fait les Talibans en Afghanistan (répression violente des comportements définis comme « anti-islamiques », attaques contre les femmes et les Chrétiens, etc.). Pour plusieurs, Moqtada al-Sadr apparaît comme un dictateur en puissance qui capitalise sur le rejet de l’occupation américaine, plutôt que comme un « libérateur ».

Qui sont les « intégristes » ?

Dans le chaos actuel en Irak, toutes sortes de groupes prolifèrent, le plus souvent au nom de l’« islam » ou du « Jihad ».Dans bien des cas selon al-Khafaji, « la distinction entre la rébellion et le banditisme est floue, car un grand nombre d’Irakiens sont sans emploi, notamment la majorité des 400 000 militaires qui ont été mis au rancart part les États-Unis après la guerre ». Les prises d’otages, notamment, sont devenues un immense racket et les revendications des organisations responsables, qui portent toujours de nouveaux noms, sont davantage monétaires que politiques, au bout de la ligne. De plus en plus d’ailleurs, ce sont les travailleurs et les chauffeurs de camions, comme les Népalais récemment exécutés, qui font les frais de ces extorsions. Autrement, l’intégrisme politique en Irak a certes ses bases, « mais elles sont très minoritaires » explique Khafaji. À travers les turbulences actuelles, la principale aspiration des gens est la sécurité et la paix, bien sûr contre l’armée américaine, mais également contre la nébuleuse de mafias et de groupes radicaux qui prétendent « libérer » l’Irak. Dans ce lot, Moqtada al-Sadr fait exception, parce qu’il a une sorte de programme, une sorte de proposition, certes radicale, mais qui a le mérite d’être un peu mieux définie. Pour beaucoup d’Irakiens, il apparaît comme celui qui se tient debout. Mais cette réputation est ternie par la radicalité du jeune chef politico-religieux, de son côté taliban, qui fait peur et qui exclut, et qui ne fait pas le poids devant la force morale et politique des autres chefs chiites, dont al-Sistani.

Quelle opposition à l’occupation ?

Le Conseil supérieur de la révolution islamique, des organisations comme Dawa, ainsi que les personnalités religieuses comme Al-Sistani, voudraient mobiliser la population dans un mouvement non-violent, politique, contre l’occupation et aussi pour la démocratisation de l’Irak. Cette option est également partagée par la majorité des partis politiques non-religieux (y compris des partis qui sont présentement représentés au sein du gouvernement intérimaire), les mouvements sociaux, les intellectuels, « bref, presque tout le monde, selon Al-Khafaji. « On ne veut pas d’un retour en arrière, d’une « nouvelle » dictature qui se présenterait comme islamique », selon Isam Al-Khafaji. Les Chiites, puisqu’ils représentent la majorité de la population, se retrouvent au cœur de cette tempête.

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