Un bateau qui coule

La stratégie américaine au Moyen-Orient en péril

lundi 11 septembre 2006, par Gilbert ACHCAR

Libanais d’origine, professeur de science politique et de relations internationales à l’université de Paris-VIII, Gilbert Achcar est un spécialiste de la politique américaine au Moyen-Orient. Auteur de l’essai The Clash of Barbarisms : September 11 and the Making of the New World Disorder et collaborateur régulier au Monde Diplomatique, Alternatives l’a rejoint aux lendemains de l’adoption par le Conseil de sécurité d’une résolution portant sur la crise au Liban.

Est-ce que les États-Unis sont en train de perdre du terrain au Moyen-Orient ?

Chaque jour qui passe démontre que le bateau est en train de couler. À Washington, on dit que l’administration Bush passera à l’histoire comme la plus inefficace de l’histoire de l’Empire américain. En fait, Bush a réussi à dilapider le potentiel que représentait au début des années 1990 la situation exceptionnelle des États-unis en tant qu’unique superpuissance. Dans un récent reportage du Time, cet influent magazine explique l’impasse en Irak par l’isolement des États-unis, « incapable de forcer le monde à accepter ses volontés ». Le pire, ajoute le Time, est que « l’occupation de l’Irak a renforcé Téhéran et Pyongyang dans leur volonté d’acquérir des armes nucléaires tout en limitant davantage la capacité des États-Unis de les en empêcher ».

Comment expliquer le fait que les États-Unis, avec toute leur puissance militaire, ne sont pas capables de s’imposer ?

Il faut effectivement rappeler que les dépenses militaires des États-Unis sont supérieures à celles de tous les autres États dans le monde. Mais les appareils sophistiqués et les gadgets militaires ne remplacent pas une armée capable de se battre sur le terrain. Non seulement la volonté de confronter l’ennemi n’est pas là, mais la quantité des troupes disponibles est insuffisante. Le Pentagone avait pensé remplacer les soldats par une armée « technologique », mais celle-ci ne réussit pas à vaincre l’insurrection irakienne. Il faudrait qu’elle puisse procéder à des massacres génocidaires, comme semble le faire l’armée russe en Tchétchénie, mais c’est politiquement impossible.

Les problèmes militaires ne sont-ils pas liés à un manque de vision politique ?

L’administration Bush s’est faite piéger en Irak, en se laissant persuader que la majorité de la population, les chiites, en l’occurrence, se rallieraient à l’occupation. En fin de compte, ils ont réalisé trop tard que les chiites irakiens regardaient plutôt l’Iran comme leur allié naturel. Devant cela, Washington a joué la carte de la division ethnique et communautaire, mais celle-ci alimente une guerre civile qui menace l’occupation.

Peut-on dire que l’Iran ressort gagnante de cette évolution ?

L’impasse en Irak a considérablement conforté le régime iranien. Aujourd’hui, Téhéran est perçu dans la région et par les peuples arabes comme un allié et même comme le champion de la cause islamique. Un facteur important dans cette évolution est l’alliance entre l’Iran et le Hamas, le mouvement intégriste le plus populaire parmi les sunnites arabes. Aujourd’hui les Frères musulmans, dont Hamas est la branche palestinienne, appuient l’Iran et notamment les déclarations anti-israéliennes du président Ahmadinejad.

Que dire des évènements récents au Liban ?

L’alliance stratégique entre les États-Unis et Israël reposait sur la croyance que l’armée israélienne était infaillible et qu’elle pouvait éradiquer des mouvements comme le Hamas et le Hezbollah. On a occulté le fait que l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens a été un échec, de même que l’occupation du sud du Liban pendant 18 ans. En fait, le Liban a été le Vietnam d’Israël. Lors de la dernière agression, les stratèges israéliens ont voulu imiter les Américains en menant une guerre « technologique » basée sur l’aviation et les missiles. Ce qui s’est avéré un échec devant la force militaire d’Hezbollah qui agit au Liban comme un « poisson dans l’eau », pour reprendre l’expression consacrée. En plus, le sud du Liban est un territoire merveilleux pour une guerre de guérilla. Tout au plus, Israël a été en mesure de casser une bonne partie de l’infrastructure du pays en forçant l’exil de centaines de milliers de Libanais, comme l’avaient fait avant eux les Américains à Fallujah en Irak, mais à une plus grande échelle. Les massacres perpétrés par les bombardements israéliens, en totale violation des conventions internationales, ont révolté l’opinion et renforcé la popularité d’Hezbollah.

Est-ce une défaite stratégique pour Israël ?

Le commentateur israélien chevronné, Ze’ev Sternhell, affirmait le 2 août dernier, dans les pages du quotidien Haaretz, que c’est « la moins réussie de nos guerres ». Il s’étonne du cynisme des dirigeants israéliens devant l’ampleur du désastre. Il est clair et évident que la stratégie qui espérait forcer la capitulation du Hezbollah a été une grave erreur. Son chef Nasrallah est aujourd’hui non seulement le héros des Libanais mais aussi celui du monde arabe entier, même en Arabie saoudite où la famille royale a tenté de le dénigrer. En Irak, même les alliés des États-Unis au sein du gouvernement irakien se sont publiquement affichés pour le Hezbollah.

Que peut-on prévoir dans le sillon de la résolution de l’ONU ?

Les États-Unis ont tenté de gagner du temps pour leur allié, mais sur le terrain, la situation s’est aggravée pour Israël, ce qui a déclenché une grave crise politique. Avec la résolution adoptée par le Conseil de sécurité, les États-Unis ont en quelque sorte multilatéralisé la situation en intégrant la France avec laquelle elle se concerte depuis 2004, du moins sur le cas libanais. Mais Chirac admet que sans l’approbation du Hezbollah, il ne peut rien faire. Et l’organisation chiite a déjà prévenu qu’elle n’accepterait pas une force internationale ayant un mandat sensiblement différent que celui qui a été confié à la Force internationale des Nations Unies au Liban, et qui est d’observer plutôt que d’intervenir. Aucune force militaire ne parviendra à réussir là où l’armée israélienne a échoué. Une chose est claire, au lieu de renflouer le bateau américain, Israël, avec ses dernières aventures libanaises, contribue à le faire couler encore plus rapidement.


Propos recueillis par Pierre Beaudet.

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