Forum social mondial 2003

Un autre monde à portée de la main

dimanche 2 février 2003, par France-Isabelle LANGLOIS

« Parce que toute l’Amérique latine et les mouvements sociaux du monde entier nous regardent, et parce que nous portons l’espoir de l’ensemble des forces progressistes : nous n’avons pas le droit d’échouer ! » a déclaré Lula, le nouveau président du Brésil, lors de son discours prononcé devant les participants du troisième Forum social mondial (FSM), qui s’est déroulé du 23 au 28 janvier à Porto Alegre. Ils étaient plus de 60 000 à être venus l’entendre. Plus que jamais, ils y croient.

C’est l’été à Porto Alegre, au Brésil. Il fait 30o C le jour, 20o C le soir. L’air est bon, pas trop humide. Les plages sont bondées, la ville déserte. Mais voilà que débarquent plus de 100 000 militants venus dire au reste de la planète qu’« un autre monde est possible ! » Plus que jamais, ils en sont convaincus. Ils se sentent enfin au pouvoir : ne sont-ils pas au Brésil, dans la maison de Lula, l’ancien petit cireur de chaussures sorti de sa favela il y a plus de 30 ans, maintenant président de la dixième plus importante économie au monde ? Le président n’a pas tort, ici du moins, tous les yeux, tous les espoirs sont tournés vers lui, vers le gouvernement du Parti des travailleurs (PT), vers le Brésil.

Le Brésil, c’est un immense pays avec une diversité culturelle considérable. Un pays riche et pourtant si pauvre. « C’est l’un des trois pays au monde où les inégalités sociales sont les plus prononcées », nous rappelle Frei Betto, théologien oeuvrant sur le terrain depuis plusieurs années. Il est aujourd’hui responsable du programme Fame Zero. C’est que le nouveau président brésilien ne fait pas les choses à moitié. Au lendemain de son élection, il déclarait vouloir éliminer la faim au Brésil, d’où la mise sur pied de ce programme. Plus de 50 % des terres brésiliennes sont la propriété d’à peine 1 % de la population, dans ce pays qui compte 170 millions d’habitants.

Un autre Brésil

Mais Porto Alegre, c’est déjà un autre Brésil. Depuis maintenant 14 ans, la municipalité est dirigée par le PT. Un an après son élection en 1988, explique le responsable des relations internationales de Porto Alegre, Eduardo Mancuso, le PT commençait déjà à mettre en place un système autogestionnaire de démocratie participative. Le budget participatif de Porto Alegre voyait le jour. Il y a bien eu quelques ennuis au départ. L’administration précédente avait notamment grevé le budget en accordant une énorme augmentation de salaires aux fonctionnaires municipaux.

Mais une fois les finances assainies, les citoyens se sont bien aperçus que le programme du PT n’était pas que des paroles en l’air. Les élus avaient demandés aux citoyens d’identifier leurs priorités en matière de développement. Ces derniers avaient répondu : l’amélioration des transports en commun et la salubrité. Aujourd’hui, Porto Alegre possède un système d’autobus et de trains de banlieue qui a de quoi faire rougir une majorité de villes du Nord, ainsi qu’un service quotidien de cueillette des ordures, une véritable armada de balayeurs publics et des poubelles aux cinq mètres dans le centre-ville. Selon Eduardo Mancuso, aujourd’hui, 100 000 personnes participeraient à l’élaboration du budget, de façon directe ou indirecte.

L’exemple de Porto Alegre a fait son chemin un peu partout au Brésil, et sert de modèle à plusieurs villes en Amérique latine et en Europe, dont Saint-Denis en banlieue de Paris et Barcelone en Espagne.

Conditions gagnantes

Tout cela n’est pas sans lien : le FSM, le PT, Porto Alegre, Lula. Ici, les « conditions gagnantes », comme disait un ancien premier ministre du Québec, semblent réunies. Les délégués et les participants au FSM, savent que c’est possible, au Brésil comme ailleurs.

On entend bien sûr quelques détracteurs et défaitistes : « La marche est trop haute, il [Lula] ne pourra pas réussir. » Ou pire encore, comme l’affirmait une conférencière française qui participait à une table ronde sur les mouvements sociaux et les partis politiques - aux côtés de Mme Louise Beaudoin, ministre des Relations internationales du Québec : « Lula est maintenant de l’autre côté de la barrière, à Davos. Preuve qu’il ne peut y avoir de rapprochement entre les mouvements sociaux et le politique. » Mais ce courant de pensée est somme toute minoritaire.

Malgré les divergences, tous ici s’entendent sur un programme minimal commun : construire un monde humain, écologique et démocratique.

En dehors des centaines et des centaines d’ateliers, de séminaires, de conférences, malgré le cafouillage dans le programme qui n’est sorti que le 24 janvier, c’est l’ambiance et les rencontres qui ont fait la différence. Les militants, les progressistes et les partisans d’un monde tout simplement juste et équitable ont investi pendant quelques jours la ville de Porto Alegre, qui avait parfois les allures de l’irréductible village gaulois d’Astérix et Obélix. Ils se sont rencontrés, ils se sont comptés, ils savent maintenant qu’ils ne sont pas seuls.

Ici, ils étaient plus de 100 000, et combien d’autres dispersés à travers le monde ? « C’est peut-être, en bout de ligne, la seule chose vraiment importante », laissait échapper un jeune Québécois qui n’en est pas à son premier forum, l’air songeur et ému.

Un tournant

La troisième édition a été un tournant. On sait maintenant que l’heure est venue de passer à l’action. Lula et les Brésiliens semblent une fois de plus montrer le chemin. Lors de son discours à Porto Alegre, le nouveau président a aussi rappelé qu’il n’avait ni oublié ni trahi ses convictions et ses membres lorsqu’il a été élu président de la CUT (la plus grande centrale syndicale du Brésil), de même que lorsqu’il est devenu le chef du PT. Et qu’il n’en irait pas autrement cette fois-ci. L’année prochaine, le forum se transporte en Inde.

France-Isabelle Langlois, coordonnatrice et rédactrice, journal Alternatives

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