Un autre agenda face à la crise

mercredi 26 novembre 2008, par Esther Vivas, Josep Maria Antentas

La crise actuelle, une authentique crise systémique, financière,
économique, sociale, écologique, énergétique et alimentaire, se présente
après une longue période de montée des résistances au néolibéralisme et de critique du capitalisme global, bien que marquée par les difficultés des
mouvements populaires à reconstituer un rapport de forces globales face au
capitalisme global très défavorable. La crise n’a fait que confirmer la
pertinence d’une critique radicale de l’état des choses actuel. Franchement, ce qui parait difficile aujourd’hui ce n’est pas d’être anticapitaliste, sinon de ne pas l’être, bien qu’évidemment les dirigeants du G20 réunis ces jours-ci à Washington ne le voient pas ainsi.

Le siècle passé se termina avec l’abrupte émergence du mouvement
altermondialiste à Seattle lors du sommet de l’OMC en novembre 1999. Elle
continua après une phase de croissance du mouvement jusqu’aux
mobilisations contre le G8 à Genève en juillet 2001 et les attentats du 11
septembre à New York. Après quelques hésitations initiales, dans lesquelles
le mouvement paraissait s’essouffler, la nouvelle étape se caractérisa par
la centralité acquise par la lutte contre la « guerre globale permanente »,
dont le zénith fut durant les mobilisations en 2003 contre l’invasion de
l’Irak.

A partir d’alors, nous entrons dans une nouvelle phase marquée par une
perte de centralité des mouvements altermondialistes et de sa capacité
d’agglutination et d’unification et d’une majeure dispersion et
fragmentation des luttes sociales. Bien que la dynamique générale des
dernières années fut une augmentation des résistances, celles-ci furent
très inégales et expérimentèrent des difficultés importantes en Europe et
aux Etats-Unis, où elles eurent une logique globalement défensive et elles
remportèrent peu de victoires qui auraient permis d’accumuler des forces
solides. En Amérique latine, en revanche, il s’est produit une crise
profonde du modèle d’accumulation néolibéral et une montée des mouvements populaires.

Depuis l’effondrement de Wall Street, on assiste à la prolifération du
discours de la “refondation du capitalisme”. Les mouvements sociaux et les
organisations populaires ne devraient pas avoir de doute : on ne peut pas
espérer grand-chose de la “refondation du capitalisme” soutenue par
Sarkozy, Brown et compagnie, au-delà de la mise en marche de mesures
régulatrices du système financier nécessaires pour son bon fonctionnement
d’un point de vue des intérêts du capital, et de quelques reformes. Et il
semble peut probable que la gauche « social libéralisée » majoritaire,
celle qui dérégularisa, privatisa et flexibilisa partout, se transforme
maintenant en défenseur d’un autre modèle de société. Au contraire, les
politiques mises en œuvre avant la crise vont dans la lignée de la « 
socialisation des coûts » et de faire payer aux secteurs populaires la
crise du capital.

L’agenda du G20 n’est pas celui des mouvements populaires. Devant les
tentatives de régulation systémiques et de donner une sortie à la crise
favorable aux intérêts du capital, il est nécessaire de poser clairement
un autre agenda, celui de la rupture avec le paradigme néolibéral depuis
une logique anti-capitaliste. Il est nécessaire d’opposer à la logique du
capital une autre totalement distincte, celle du bien commun. Seulement
cela sera possible en tant que conséquence de la mobilisation sociale et
de la création des rapports de force globales plus favorables aux secteurs
populaires. Il convient d’avancer dans la coordination des résistances à
l’échelle internationale, nationale et locale, et de chercher des espaces
de convergence et de solidarités pour éviter l’isolement et la
fragmentation des résistances. Les mobilisations de cette fin de semaine à
Washington, dans différentes villes de l’Etat espagnol et à travers le
monde ont été une première tentative, bien que réduite, d’articuler une
réponse internationale à la crise et de donner une visibilité générale à
beaucoup de luttes particulières en cours.

Face à de fausses “alternatives” inconsistantes, qui cherchent à corriger
les “excès” du système et d’assurer sa viabilité, il manque l’instauration
de réels changements. C’est le moment d’approfondir les propositions
d’alternatives de fond, et de radicaliser son contenu. D’une certaine
façon, l’impact de la crise fait que certaines idées et demandes formulées
par les mouvements alternatifs pendant les dernières années (la taxe Tobin,
la suppression des paradis fiscaux) paraissent peu de chose, même si elles
ne le sont pas. Il s’agit maintenant, en parallèle à la lutte pour
l’implantation des ces demandes, de défendre des mesures concrètes face à
la crise et de poser sur la table à nouveau de « grandes propositions » et
des alternatives jusqu’alors en dehors du débat qui étaient considérées
comme trop éloignées de la réalité. En voici quelques exemples : la
nationalisation sans indemnisation et la mise sous contrôle public et
démocratique du système bancaire, la consigne « zéro licenciements » dans
le entreprises affichant des bénéfices et qui utilisent la crise comme un
prétexte, une réforme fiscale progressiste et un impôt spécial sur les
grandes fortunes pour créer un fond de solidarité, ou l’amplification du
contrôle démocratique, public et social des principaux ressorts de
l’économie.

La crise accroît le mal être social face à l’actuel système économique,
augmentant les contradictions et les résistances sociales, bien que sur
une position très défensive, et elle ouvre des possibilités pour l’articulation d’un projet alternatif. Mais en même temps elle multiplie les risques d’échec sur ce terrain, en termes de grande démotivation ou de
démoralisation des secteurs populaires ou de développement d’alternatives
réactionnaires.

« Un autre monde est possible » a été le slogan, imprécis et générique,
qui a popularisé le mouvement altermondialiste. En vérité, comme l’a
rappelé quelques fois le philosophe français Daniel Bensaïd, si c’est
possible nous ne le savons pas, mais il n’y a pas de doute que c’est
absolument nécessaire.

* Josep Maria Antentas enseigne sociologie à la Universitat Autònoma de
Barcelona (UAB) et est membre de la rédaction de la revue Viento Sur.
Esther Vivas est auteur de "En campagne contre la dette” (Syllepse, 2008),
co-coordinatrice des livres en espagnole "Supermarchés, non merci" et "Où
va le commerce équitable ?" et membre de la rédaction de la revue Viento
Sur (www.vientosur.info).

**Article paru au quotidien de l’État espagnol Público 15/11/2008. Traduit
par Emmanuel Segonne.

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