Un 1er mai terrifiant en Colombie

mardi 11 mai 2021, par Priscyll Anctil Avoine

Ce terrible 1er mai, le jour de la fête du travail en Colombie, se produit alors que le pays traverse une triple crise humanitaire qui a largement appauvri les secteurs déjà précarisés de la population : la crise migratoire, celle liée à la pandémie, mais aussi, la recrudescence des violences politiques liées au conflit armé interne. D’ailleurs, si la Covid-19 a causé plus de 74 000 décès en Colombie, les politiques du gouvernement Duque sont clairement le « virus » qui affecte le plus la population de ce pays déjà trop marqué par la violence.

Ce qui devait être une grève nationale contre la réforme fiscale que tente d’imposer le président de la Colombie, Iván Duque, est devenu une offensive directe contre les droits humains, révélant une fois de plus, la longue histoire de criminalisation des protestations sociales dans ce pays.

Les protestations ont débuté le 28 avril 2021, alors que différents secteurs sociaux ont appelé la population à se mobiliser contre la réforme fiscale en dépit des circonstances de la pandémie. Et pour cause : la Covid-19 n’est pas le seul « virus » qui affecte la Colombie ; il y aussi la guerre de l’État contre sa propre population.

Ainsi, des dizaines de milliers de personnes sont sorties dans plusieurs villes comme Bogotá, Cali, Medellín et Bucaramanga, mais aussi dans des plus petites municipalités du pays, pour protester contre la réforme fiscale qui sera un coup de barre pour les populations, déjà largement affectées par la pandémie et les difficultés économiques qui s’ensuivent.

La réforme fiscale proposée par Duque a deux principales cibles : l’augmentation des taxes à la consommation – même sur certains aliments de base – et de la frange des salaires qui seront imposés. Cela aura un impact directe les classes moyennes et moins nanties, en considérant, en plus, la précarisation accrue en raison de la pandémie. En effet, plus de 500 000 commerces ont fermé cette année, 4,1 millions de personnes ont perdu leur emploi, l’insécurité dans les villes a bondi et, dans le zones rurales, les groupes armés en ont profité pour renforcer leur contrôle territorial. Selon les chiffres du Département Administratif National de Statistiques (DANE), 42,5% de la population a été en situation de pauvreté en 2020 : avec la pandémie, ce sont 3,6 millions de personnes de plus qui en sont victimes.

Et oui, les plus riches de Colombie, qui soutiennent le système financier, les politiques néolibérales axées sur l’extractivisme et accompagnées de visions « développementalistes » prédatrices, sortent (encore) indemnes. D’ailleurs, les crimes contre les droits humains des manifestations de cette semaine s’inscrivent dans une longue « politique de mort » ; une stratégie contre toute forme de d’opposition à la dépossession qui a causé la mort de plus de 1000 activistes depuis 2016. Cette politique de mort est soutenue par un budget toujours accru vers le militaire : Duque y planifie l’achat de 24 avions de guerre, révélant son approche militariste aux différents territoires affectés par les économies illicites.

En dépit du « retrait » de la réforme fiscale finalement annoncée par Duque, les manifestations durent maintenant depuis sept jours et le bilan est lourd. Fidèle à son historique de répression sociale contre sa propre population, le ministère de la défense a par exemple militarisé la ville de Cali, avec l’envoi de 3000 effectifs militaires, anti-émeutes et policiers contre les civils. La violence physique, les gaz lacrymogènes, les arrestations arbitraires, les disparitions et les assassinats sont, depuis 7 jours, le modus operandi contre les personnes protestant, identifiées comme des « vandales ».

Comble des tactiques planifiées d’occultation des violations des droits humains, les médias ne transmettent pas l’information sur les événements. Ce sont les organisations des droits humains et médias alternatifs qui tentent, tant bien que mal, de tenir le registre des abus, notamment de l’escouade anti-émeute, historiquement reconnue pour avoir violenté, assassiné et fait disparaître les femmes et les hommes en lutte.

Tout comme en 2019, les protestations ont un caractère particulier : la convergence de plusieurs secteurs (syndicales, féministes, autochtones, professorat, etc.). Cela n’est pas sans rappeler que la pandémie est arrivée en Colombie pendant un moment de convulsions sociales, avec plusieurs protestations qui ont débuté en novembre 2019 contre les actions et inactions du gouvernement Duque. Les protestations de cette semaine ont aussi ce caractère multiple : contre la réforme tributaire, les abus policiers et militaires, la non mise en œuvre des accords de paix signé avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc-ep), l’inaction de l’États face aux assassinats des activistes sociales, les inégalités économiques et la dépossession.

Ce que les médias traditionnels occultent est uniquement relayé par les organisations civiles des droits humains. Ces dernières font un sombre bilan : des centaines de vidéo montrent la brutalité policière et les premiers registres indiquent 35 assassinats (dont 7 vérifiés), 31 personnes disparues, une femme violée par l’escouade anti-émeute, 45 activistes des droits humains agressés, 655 détentions arbitraires, des tirs sur la population civile et des mineurs assassinés par la police. Il n’y a rien à célébrer pour le 1er mai : la journée s’est soldée par l’assassinat de 7 personnes à Cali, par les forces policières, dans ce qui est plutôt une guerre ouverte contre les manifestants.

Billet d’abord publié sur le blogue de l’autrice.

Photo : Camila Santafé (Instagram : @c3lofan)

À propos de Priscyll Anctil Avoine

Priscyll Anctil Avoine est candidate au doctorat en science politique à l’UQAM et directrice de la Fundación Lüvo.

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