HAYEK ET PINOCHET

Ultra libéralisme et terreur politique

mardi 16 septembre 2003, par Dorval BRUNELLE

Pour souligner les trente ans du coup d’État perpétré le 11 septembre 1973 par le général Pinochet contre le président Salvador Allende, je voudrais montrer en quoi et comment, la profonde défiance de l’ultra libéralisme vis-à-vis de l’ordre politique peut servir à expliquer sa prédilection pour les dictatures et les dictateurs. Cet argument prend le contrepied d’une interprétation qui a cours chez certains auteurs en sciences politiques, selon laquelle la sanction des paramètres d’une économie néo-libérale ne saurait ni ne devrait être compromise avec la manière violente dont la transition politique préalable à cette sanction a pu être été imposée au point de départ. Le cas que l’on cite le plus souvent à l’appui de cet argument, c’est celui du Chili.

Le raisonnement est le suivant : l’idéologie néo-libérale et la mise en place de programmes économiques sous l’égide des monétaristes et autres néo-libéraux n’ont rien à voir avec le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili dont les causes proches aussi bien que lointaines doivent être recherchées au sein de l’ordre politique lui-même. D’ailleurs, Gary S. Becker, prix Nobel d’économie 1992, président de la Société du Mont Pèlerin de 1990 à 1992 et membre du Hoover Institute ainsi que du Cato Institute écrit, dans « What Latin America Owes to the Chicago Boys » , que le général Pinochet s’est tourné vers les boys « en désespoir de cause » (« in desperation ») après que sa politique économique autoritaire ait essuyé de cuisants échecs. Et il poursuit son raisonnement en écrivant que, suite à cette expérience, l’Amérique latine au complet, ou tant s’en faut, a contracté une dette importante vis-à-vis des thèses en question. Or Becker se trompe. Le monétarisme et l’idéologie néo-libérale comptaient déjà d’importants thuriféraires et défenseurs à l’Universidad Catolica et le général Pinochet fera appel aux idéologues néo-libéraux et leur confiera d’importants postes dans des ministères à vocation économique au lendemain du coup d’État.

Mais, selon d’autres analystes, ce fait à lui seul ne devrait pas nous conduire à lier de manière étroite l’idéologie économique aux évènements politiques et, en particulier, au renversement du gouvernement Allende par l’armée. À preuve, soutient-on, la même idéologie et les mêmes programmes économiques ont été appliqués et sanctionnés à peine six années plus tard au Royaume-Uni dans la foulée de la victoire électorale de Margaret Thatcher en 1979 et, même si on a assisté là-bas à la contestation de cette économie politique et à des mouvements de grèves importants contre les mesures de privatisation imposées par le gouvernement conservateur, ni l’accession au pouvoir ni le maintien au pouvoir n’ont exigé le recours à l’armée. Ainsi que l’écrit Robert Lombardi, le cas du Chili se distinguerait à cet égard non seulement de celui du Royaume-Uni, mais aussi de celui des États-Unis de Ronald Reagan ; il écrit : « l’autorité légitime ayant été sapée tout au long des années 1964-1973, cela créé un vide de pouvoir (« power vacuum ») au cœur des institutions politiques et sociales du Chili. (En conséquence) la nature de la crise avait peu de choses à voir avec l’appui ou l’opposition aux thèses économiques défendues par les monétaristes, les keynésiens ou les socialistes ».

Je voudrais m’inscrire en faux contre ces interprétations et montrer que, loin de constituer un univers séparé de la politique et du politique, une certaine école libérale, et l’ultra libéralisme défendu par Friedrich von Hayek, en particulier, entretient une défiance atavique vis-à-vis du politique, défiance qui permettrait de comprendre non seulement les affinités électives spontanées entre l’ultra libéral et le dictateur, entre Hayek et Pinochet, entre Mme Thatcher et le général, mais surtout, et beaucoup plus significativement, le rôle décapant, sinon même le renversement, que l’ultra libéralisme permet d’opérer à l’intérieur de l’ordre politique lui-même. La tenue de la Rencontre régionale de la Société du Mont Pèlerin à Vina del Mar en 1981 apparaît hautement symbolique du soutien que la Société et Hayek lui-même accordaient à l’expérimentation économique en cours à ce moment-là au Chili. Or, en vertu de ce renversement, comme l’a si naïvement exprimé le président Ronald Reagan dans son discours inaugural du 20 janvier 1981, « le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème » (« government is not the solution to our problems, government is the problem ») ». En d’autres mots, l’ultra libéralisme exige une transformation profonde de la gouverne politique, transformation en vertu de laquelle l’exercice du pouvoir est appelé à se retourner contre le pouvoir. Ce retournement du sens et de la portée du pouvoir politique conduit à une transformation profonde de la gestion et de l’administration du bien public. L’ultra libéralisme joue alors un rôle capital dans la transmutation de l’État, des gouvernements et des pouvoirs publics qui, renonçant à assumer le rôle de promoteurs des biens publics et de protecteurs des peuples, se transforment en prédateurs. Or un bouleversement de cet ordre ne peut pas être enclenché ni sanctionné sans recours à la force, voire à la terreur politique. D’ailleurs, on peut voir que, plus la solidarité politique est organisée, plus dure sera la transition vers l’État prédateur et plus impitoyable la répression contre ceux et celles qui s’y opposent.
Pourquoi cela et en quoi l’ultra libéralisme est-il si fortement compromis dans la terreur politique ?
Pour répondre à la question, il faut rappeler à quel point le rapport entre Hayek et le politique est équivoque. L’ultra libéralisme ne fait pas bon ménage avec le pouvoir politique et c’est ce qui avait un jour conduit Hayek à déclarer qu’il préférait une « dictature libérale à une absence de libéralisme dans un gouvernement démocratique » . Cette défiance vis-à-vis du politique n’est pas une simple posture intellectuelle assumée par quelqu’un qui a mieux à faire en s’occupant d’économie, car elle occupe une place véritablement fondationnelle dans la doctrine hayekienne. Pour le voir, il faut revenir sur l’un des présupposés centraux de la théorie économique de Hayek, à savoir l’ignorance dans laquelle nous serions irrémédiablement plongés. Il écrit à ce propos qu’il faut de toute nécessité partir d’un fait brut qui est : « l’ignorance nécessaire et irrémédiable où se trouve tout le monde, de la plupart des faits particuliers qui déterminent les actions de chacun des nombreux membres de la société humaine ».

Et c’est bien parce que nous sommes tous et toutes ignorants au point de départ, que le marché et ses signes jouent un rôle aussi déterminant dans l’économie et la société. Ils permettent, à la condition bien sûr de n’être pas entravés, non seulement d’accroître sans fin la production des biens matériels et immatériels, mais également d’optimaliser leur distribution auprès des usagers. Et c’est à dessein que j’évite d’avoir recours à la notion de citoyen dans ce contexte, parce que sa démarche exige que les uns et les autres nous soyons envisagés comme des consommateurs aux prises avec le problème de la maximisation de nos préférences. Selon cette conception du monde et de l’économie, l’individu est assimilé à une entreprise en miniature, voire à une micro entreprise. Il rationalise ses préférences et ses choix en fonction des signes que lui renvoient le marché. Dans ce contexte, et sur la base d’un individualisme aussi radical, la moindre entrave au fonctionnement du mécanisme des prix, a nécessairement des effets catastrophiques sur les échanges dans lesquels les individus sont engagés. Ainsi, aux yeux de l’ultra libéral, l’obstacle le plus insignifiant à l’opération spontanée des marchés constitue une attaque directe contre la liberté individuelle.

Cette démarche entraîne deux conséquences à la fois déterminantes et liées : la première conséquence la conduit à considérer comme étant purement imaginaire l’existence même des préférences collectives ; la seconde, à dénier toute légitimité de principe (ou principielle) à un pouvoir politique qui prétendrait faire droit à ces préférences collectives dans son action.

La première conséquence découle du statut qui est accordé à l’ignorance dans le schéma hayekien : si je suis au point de départ ignorant de l’action des autres êtres humains, comment pourrais-je prétendre non pas même connaître, sinon approcher les faits qui déterminent leurs actions ? Pour Hayek, l’Autre est une énigme que seul le marché et les échanges marchands me permettent d’approcher. En procédant de la sorte, non seulement réduit-il cet Autre à ses préférences matérielles et immatérielles, mais il fait comme si les préférences collectives ne relevaient pas de choix rationnels, comme si elles étaient entachées d’une impertinence originelle. La seconde conséquence de son impuissance à reconnaître l’existence de choix collectifs le conduit à poser que tout pouvoir qui prétend assumer ces choix collectifs ou ces préférences collectives est, d’entrée de jeu, frappé d’impertinence théorique et il se trouve, de ce seul fait, condamné à l’illégitimité pure et simple.

Il ne suffirait pas de conclure de cette manière de poser la relation entre l’ordre économique et la théorie politique qu’elle reflète un parti-pris idéaliste, car l’essentiel ne réside pas là, sinon dans l’importance axiologique qui est accordée au marché et aux droits individuels dans la pensée ultra libérale. La revendication de liberté qui sert à la fois de prétexte et d’objectif ultime n’a pas grand chose à voir avec la liberté politique défendue par les philosophes politiques. Il s’agit dans ce cas-ci de la prérogative de s’inscrire librement dans un ordre spontané pour transiger avec d’autres individus ; il s’agit d’exercer sa liberté économique. Or, la première entrave, qui est aussi l’entrave ultime que l’on puisse exercer à l’encontre de cette liberté économique absolue, c’est celle qui, au nom de la politique et du politique, impose une limite quelconque à l’exercice des prérogatives individuelles dans l’ordre spontané.

Hayek n’a de cesse de critiquer et de condamner tous les compromis politiques qui ont conduit à la démultiplication des interventions dans l’économie et le libre fonctionnement du marché de la part des pouvoirs publics. Les gouvernements ont, jusqu’à aujourd’hui, entravé la formation d’un marché libre, ils doivent désormais adopter « les règles qui conduisent à la formation d’un ordre spontané » .Le marché occupe ainsi chez Hayek un lieu central, il est, pour paraphraser Sartre, « le lieu de la réalisation de toutes les valeurs ».

Le critère qui permet de départager les deux ensembles de règles, l’ensemble de régles qui entrave le marché et l’ensemble qui le favorise, c’est ce que Hayek appelle la « trinité indissociable » constituée par « le droit, la liberté et la propriété » .

Cependant, le point aveugle de l’ultra libéralisme, c’est son impuissance à repérer, entre l’ordre spontané et l’Etat, le rôle historique joué par les groupes, par les classes et par les partis dans la transformation des fonctions du pouvoir politique lui-même. Mais c’est aussi ce point aveugle qui conduit l’ultra libéralisme à cautionner la terreur politique comme pouvoir constituant de l’ordre spontané lui-même.

On comprend alors en quoi et pourquoi le recours à l’ignorance sert à la fois à priver le citoyen de la compétence de parler au nom des autres, de son groupe d’appartenance ou de sa classe sociale, et à vider le politique des préférences collectives. Dans ces conditions, liberté et démocratie se trouvent placées l’une devant l’autre, en totale opposition et, au lieu que la démocratie apparaisse comme un acquis de civilisation, elle est envisagée au contraire comme une profonde aberration programmatique.

Dans ces conditions, il est clair que la démocratie ne peut pas à elle seule assurer l’instauration de l’ordre de marché et l’équilibre économique de telle sorte que, pour les atteindre, il faut compter sur la force, voire sur la terreur politique. Si, par définition, les citoyens et les citoyennes errent quand ils élisent démocratiquement des partis politiques qui défendent leurs intérêts collectifs, seule la terreur peut les faire renoncer à leurs idéaux et leur imposer les vertus de l’ordre spontané.


L’auteur est professeur au département de sociologie et
directeur du Groupe de recherche sur l’intégration continentale (GRIC) à l’UQAM.

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