Journal des Alternatives

Éthanol

Trop tôt pour donner le feu vert

Premier de deux articles

Benoîte Labrosse, 29 mars 2007

Dans la course contre la montre pour trouver une alternative au pétrole, un carburant semble se détacher du peloton : l’éthanol. Solution miracle pour les uns, catastrophe écologique, il fait l’objet de bien des convoitises...

L’éthanol, c’est d’abord l’affaire du Brésil et des États-Unis. À eux seuls, les deux pays en produisent annuellement plus de 30 milliards de litres. Environ 70 % de la réserve mondiale ! Les deux géants mondiaux de la production de cet alcool à fort indice d’octane viennent d’unir leurs efforts avec un accord de coopération, signé en grande pompe, le 9 mars, à Sao Paulo, par les présidents George Bush et Luiz Inacio Lula da Silva.

Selon plusieurs spécialistes, l’accord américano-brésilien ouvre la voie à une future « OPEP de l’éthanol ». L’analogie avec le célèbre cartel du pétrole semble bien choisie. Car si l’objectif d’un développement conjoint de la filière éthanol demeure la réduction de la dépendance au pétrole, il reste à savoir quelles sont les vertus réelles de cette énergie dite « verte », qu’on peut produire à partir de tout ce que contient du sucre ou des matières convertissables en sucre, tels le maïs, la canne à sucre, le blé ou encore la betterave. Comme il ne contient pas d’eau, l’éthanol s’incorpore aisément à l’essence traditionnelle pour en réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Tous les véhicules vendus en Amérique du Nord depuis les années 1970 peuvent rouler avec de l’essence contenant jusqu’à 10 % d’éthanol (E10). De quoi réduire de 3 à 4 % les GES par litre de carburant consommé. Pas surprenant que dans leur discours, les dirigeants mettent surtout de l’avant les vertus environnementales de cette énergie dite « verte » telles la diminution des GES et l’utilisation de ressources naturelles, renouvelables et facilement accessibles.

Mais l’éthanol possède aussi un côté plus sombre. Le responsable de la campagne OGM de Greenpeace Canada, Éric Darier, juge même que les gouvernements qui en font la promotion aveugle se rendent coupables de « greenwashing, une forme de propagande gouvernementale verte pour faire passer des mesures avant tout économiques ». Selon lui, le développement de la filière étasunienne de l’éthanol ne découle pas d’une quelconque volonté écologique, mais plutôt... de la fermeture des marchés européens au maïs génétiquement modifié au début de la décennie.

M. Darier explique qu’après le boycott européen, il a fallu que le gouvernement américain vienne en aide aux états de la Corn Belt - l’Iowa, l’Indiana, l’Illinois et l’Ohio - dans laquelle se retrouve la moitié de la production de « blé d’Inde » du pays. « Au départ, c’était avant tout pour aider les producteurs de maïs à diversifier le marché après une surproduction qui a fait baisser les prix », juge ce spécialiste des OGM. L’éthanol de maïs semble alors une solution tout indiquée, surtout qu’il permet au passage à l’Oncle Sam de soigner son image de héraut de la défense de l‘environnement.

Toutefois, si l’on se fie aux récentes publications du professeur David Pimentel, de l’université étasunienne de Cornell, l’éthanol de maïs est loin d’être aussi écologique qu’il en a l’air. En fait, c’est plutôt le contraire. « La production de maïs aux États-Unis érode le sol 12 fois plus rapidement qu’il ne peut se régénérer. Et elle draine la nappe phréatique 25 % plus rapidement que son taux de renouvellement naturel. »

Certains des effets secondaires de l’éthanol seraient probablement plus supportables si le carburant avait une balance énergétique positive. Autrement dit : si sa combustion produisait davantage d’énergie qu’il n’en faut pour le produire. Mais ce n’est pas le cas. La majorité des chercheurs s’entendent même pour dire que la production d’éthanol nécessite 30 % plus d’énergie qu’elle n’en génère ! De surcroît, comme le fait remarquer le professeur Pimentel, presque toute l’énergie utilisée est d’origine fossile, ce qui annule une bonne partie des effets positifs recherchés. Sans parler des pesticides utilisés par les agriculteurs.

Chez nos voisins du Sud

Au Brésil, la situation est quelque peu différente. D’abord, l’éthanol y est utilisé depuis 1925. De plus, il est fortement subventionné depuis la crise pétrolière de 1973. Produit à partir de la canne à sucre, l’éthanol brésilien est moins taxé que l’essence et il fait rouler huit voitures neuves sur dix. L’essence mixte contient jusqu’à 85 % d’éthanol (E85), un carburant qui convient à des moteurs spéciaux - dits flex fuel ou polycarburants - de plus en plus populaires. De tels moteurs permettent de réduire des trois quarts les émissions GES des véhicules.

À première vue, la canne à sucre produit un meilleur rendement énergétique. Il est aussi moins dommageable pour les sols que le maïs. Elle a néanmoins « des effets pervers différents » aux dires d’Éric Darier, qui considère que « le pire est la compétition instaurée avec l’agriculture alimentaire ». En effet, la demande croissante pour la canne à sucre fait augmenter le prix des denrées de base, ce qui pourrait rapidement mener à des crises alimentaires semblables à celle de la tortilla au Mexique.

Les agriculteurs brésiliens consacrent de plus en plus de ressources et de terres cultivables à la production de canne à sucre, délaissant les cultures vivrières. Les fermiers des États-Unis pourraient d’ailleurs être confrontés au même dilemme. David Pimentel, de l’Université Cornell, a calculé qu’« environ 97 % du territoire des États-Unis devrait servir à la culture de maïs » si toutes les automobiles du pays fonctionnaient à l’éthanol pur !

Comme ce scénario apparaît invraisemblable, l’accord américano-brésilien du mois dernier prépare le terrain pour une importation massive d’éthanol aux États-Unis. Il annonce donc une expansion substantielle des 6,4 millions d’hectares des terres brésiliennes qui sont actuellement dévolues à la culture de la canne à sucre, ce qui effraie l’environnementaliste Fabio Feldman. L’ancien membre du Congrès brésilien, qui a lui-même milité pour la cause de l’éthanol, a récemment confié au journal britannique The Independent que « certaines plantations de canne à sucre ont la superficie d’États européens et que ces vastes monocultures ont remplacé d’importants écosystèmes », affectant irrémédiablement la biodiversité du pays.

Éthanol ou pas le Brésil n’a rien d’un pays modèle en matière de respect de l’environnement. À preuve, malgré la réduction des GES attribuables à l’utilisation de carburant à base de canne à sucre, le pays reste le quatrième producteur mondial de gaz carbonique. La principale cause de cette mauvaise performance reste la diminution constante de superficie de la forêt amazonienne, à laquelle contribue sans aucun doute l’expansion du marché de l’éthanol de canne à sucre.

Tous ces effets secondaires font dire à Fabio Feldman que « l’éthanol peut constituer une bonne façon de combattre le réchauffement climatique, mais qu’ il faut s’assurer que nous ne créons pas simultanément un problème pire que celui que nous tentons de régler ». Il estime qu’il appartient aux scientifiques d’examiner des productions d’éthanol plus écologiques, qui pourraient être commercialisées à grande échelle, d’ici peu.

De là à dire que les géants de l’éthanol s’y convertiront avec empressement, il y a un pas que personne ne devrait se hasarder de franchir...


Le mois prochain : L’éthanol canadien et les nouvelles techniques de production