Trois livres pour votre île déserte

jeudi 1er juin 2006, par Ariane ÉMOND

En soi ce n’est pas bien important, mais cela dure tout de même depuis vingt ans ! Mais bon, j’ai pensé vous parler un peu du salon littéraire qu’on tient avec quelques copines. Sept ou huit fois par an, on se retrouve pour un souper chez l’une ou l’autre, on apporte quelque chose à manger et on passe la soirée à échanger sur ce qu’on a lu de délicieux. Il n’y a ni lecture obligatoire ni devoir d’aucune sorte. Que le plaisir de partager son amour des livres (romans, biographies, essais, policiers, poésie, BD, etc.) et de découvrir ses amies à travers leurs voyages littéraires. (En passant, nous sommes huit et habitons quatre villes différentes...)

Parfois, je l’avoue, on lance une invitation informelle à un auteur qu’on admire. Lui ou elle accepte de nous raconter ses lectures et se gave de nos commentaires sur ses livres. Je vous dis ça simplement pour vous inviter à en faire autant. Des soirées d’enchantement et de discussions qui aggravent, c’est sûr, la dépendance littéraire.

Lors de notre dernier salon, j’ai raconté mon emballement face au récent ouvrage de Lise Bissonnette, La Flouve (Hurtubise HMH). Une œuvre inclassable coiffée d’un titre bizarre, où l’histoire, l’architecture et la littérature font si bon ménage. J’y ai trouvé une manière inspirante de raconter la vie d’une maison que rien ne destinait à la postérité, le modeste écrin culturel où elle fut érigée, son prolongement dans le temps et l’espace, ces âmes qui l’ont habitée, celles plus récentes qui y ont cherché refuge. Je ne veux pas trop vous en dire, mais la recherche dans les archives est livrée avec une véritable intelligence et une plume magnifique.

Et pour moi, la joute oratoire - le dernier chapitre, assez risqué et bien réussi - entre Banville et Balzac, reste inoubliable. Les deux coqs littéraires s’étirent le cou des rayons de la bibliothèque du médecin et argumentent toute une nuit sur la nature du rapport entre le bon docteur et Célina, cette patiente qui sent la flouve, ce foin d’odeur, la presque lavande. Simplement pour la description de la tenue de Célina, ça mérite une lecture à voix haute !

Et puis, en prime (!), je vous offre deux découvertes récentes dont mes copines n’ont pas encore entendu parler. Aux éditions Les 400 Coups, deux albums de la même formidable illustratrice, Janice Nadeau. Le premier, Nul poisson où aller, une histoire d’enfance et de son pot de rêves, racontée délicatement par Marie-Francine Hébert. Paru en 2003, il s’est mérité le prix du gouverneur général. Le second, La Vie bercée (2006), écrit par Hélène Dorion, mériterait aussi un grand prix. Après l’avoir lu, je suis retournée acheter deux exemplaires supplémentaires à offrir.

Dans les deux ouvrages aux titres si jolis, la portée des mots est déployée, magnifiée par des dessins à l’aquarelle d’une rare puissance. Les cadrages, les collages, le montage du texte dans la page, tout concourt à dramatiser les récits qui s’apparentent à de petits contes philosophiques. Ces beaux albums sont peu coûteux pour ce qu’ils offrent de raffinement et de présence vibrante (moins de 20 $).

Nul poisson où aller parle de l’enfance lorsque la guerre débarque dans la cuisine avec ses bottes boueuses. Il faut fuir, mais quoi apporter ? Peut-on abandonner un poisson rouge qui sait tout de nos rêves ? Sûr que non. Le ton de la narration est si doux qu’il tire les larmes par sa retenue.

La Vie bercée parle aussi de l’enfance, de ce pays qui nous fabrique et qui palpite sans fin dans notre mémoire d’adulte. L’enfance, sa solitude, ses attachements, ses déracinements, ses interrogations inassouvies. L’enfance qui nous apprend l’amour et la peur. Et aussi, des fois, le plaisir des livres.


L’auteure est journaliste indépendante, auteure-conseil en cinéma documentaire et cofondatrice du magazine La vie en rose. Elle anime régulièrement des débats publics.

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