Journal des Alternatives

Tourisme : une transition écologique en panne

Léa Carrier, 2 août 2019

Huit pour cent. C’est la part des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) que rejette l’industrie du tourisme chaque année, selon une récente étude publiée dans la revue scientifique Nature Climate Change [1]. À titre comparatif, cela équivaut à près de deux fois la quantité de GES que produit annuellement la Russie. L’industrie du tourisme représente certes 9,8 % du PIB mondial, mais la feuille de route de ce moteur économique est ternie par son empreinte écologique. Tandis que résonne l’urgence climatique, plusieurs répondent à l’appel en soulignant l’importance de revoir nos habitudes touristiques. Cependant, confrontée à un manque de fonds et de motivation, l’industrie peine à entamer son virage écologique.

Voler en classe verte

Greta Thunberg, cette activiste pour le climat de 16 ans aux slogans tranchants, refuse de prendre la voie des airs pour ses déplacements. En Suède, son pays natal, un mot a même été inventé pour désigner la honte de prendre l’avion : flygskam. C’est que le coût écologique pour s’envoler ne pardonne pas. Un vol transatlantique brûle deux tonnes de carbone par passager, ce qui équivaut à 60 % des émissions annuelles produites par une voiture de petite taille. À eux seuls, les avions de ligne comptent pour 2 % des rejets mondiaux de CO2, soit près de 660 millions de tonnes. Flygskam, diraient les Suédois.

Un nouvel espoir technologique se profile toutefois à l’horizon. En effet, des avions conçus à base de matériaux composites prennent tranquillement leur place sur les pistes de décollage. C’est notamment le cas du Airbus A350, dont la structure primaire assemblée à plus de 50 % de composites lui donne l’avantage d’être plus léger et donc moins énergivore qu’un avion composé uniquement de métaux. Selon Airbus, ce modèle consommerait jusqu’à 25 % moins de carburant qu’un avion d’une génération précédente.

Nombre d’ingénieurs voient en cette nouvelle technologie l’avenir du secteur aéronautique. Or, les coûts de production élevés de ces appareils et le manque de formation sur les matériaux composites ralentissent leur mise en marché. Entre-temps, le rythme du trafic aérien ne cesse de s’accélérer. En 2018, 4,3 milliards de personnes ont été transportées d’un bout à l’autre du globe. D’ici 2035, ce nombre devrait doubler, selon les prévisions de l’Association du transport aérien international (IATA).

« L’augmentation rapide de la demande en tourisme surpasse la décarbonisation des technologies reliées à l’industrie touristique » constate le groupe de chercheurs australo-tawaïnais derrière l’étude publiée dans la revue Nature Climate Change. Ainsi, les efforts écologiques investis dans la technologie aéronautique seraient annihilés par une croissance vigoureuse de l’industrie.

Redéfinir le tourisme

Préoccupants, les GES produits par le secteur aérien ne constituent somme toute qu’une partie du problème. Au cours des dernières décennies, de nombreux sites touristiques ont vu leurs écosystèmes détruits et leurs ressources épuisées par la surfréquentation humaine. Pensons à Venise, dont la lagune emblématique souffre de la horde de bateaux de croisières qui l’assiège quotidiennement. En 2016, l’UNESCO a réitéré une fois de plus l’urgence de limiter le trafic aux abords de la ville italienne, dans l’espoir de protéger ses écosystèmes. Une opération jusqu’ici sans grand succès.

Selon le professeur en tourisme de nature et de développement durable à l’UQAM, Alain Adrien Grenier, il faut favoriser l’implantation de nouveaux comportements chez les touristes. Par exemple, refuser les attractions non respectueuses de l’environnement et reconnecter avec la nature. « De plus en plus de parcs s’équipent de vias ferratas, de structures d’arbre en arbre et même d’écrans tactiles pour attirer la clientèle. En tant que touriste, on peut dire non à toutes ces choses qui n’ont pas leur place dans la nature », illustre-t-il.

Connue sous le terme de tourisme durable, l’une des propositions de Grenier engage celui ou celle qui le pratique à prendre en compte, outre les retombées économiques, son impact sur les écosystèmes et les communautés locales. Plus lentement qu’autrement, cette vision du tourisme fait néanmoins son chemin dans l’esprit des voyageurs et des promoteurs. En 2018,la progression annuelle du tourisme durable en France affichait un taux de plus de 20 %, selon les données compilées par la firme de sondage Harris Interactive.

La tendance reste cependant marginale et troquer sa croisière luxueuse pour une expédition plus modeste reste un pas que plusieurs ne sont pas près de franchir. Ainsi, alors que sept Français sur dix se disent intéressés par le tourisme durable, celui-ci ne représente pas moins de 1 % du marché national de l’industrie. « Depuis toujours, les touristes sont axés sur la distinction : comment est-ce que je peux me distinguer des autres par mes voyages ? », déplore Alain Adrien Grenier. Porté à partir moins souvent et moins loin, le touriste du futur se démarquera par ses escapades responsables, respectueuses de l’environnement et de ses hôtes. Encore que pour y arriver, tous les acteurs de l’industrie doivent conjuguer leurs efforts. Et cela passe d’abord par une redéfinition du tourisme.


Notes :

[1] Manfred Lenzen, Ya-Yen Sun, Futu Faturay, Yuan-Peng Ting, Arne Geschke & Arunima Malik, 2018, « The carbon footprint of global tourism », Nature Climate Change 8, 522-528. En ligne : <https://doi.org/10.1038/s41558-018-...>