Tintin au Congo… ou en Haïti

mardi 9 mars 2004, par Pierre BEAUDET

La chronique de samedi dernier de Denise Bombardier (6 mars) reflète bien ce que beaucoup de monde pense en cette ère de désordre et de chaos. Des pays, voire des régions entières, sont ingouvernables, ce sont des « causes perdues ». Les élites locales ont échoué, de par leur propre faute (alors qu’ils ne font que blâmer les autres). Ce ne sont ce que des politologues américains ont défini de « failed states » (les États en faillite). Seule solution, la « communauté internationale » (les pays riches) doit les sauver, même contre leur propre volonté, car sans cela, les gens vont continuer à mourir et à s’entre-tuer.

D’emblée, cette vision du monde n’est pas nouvelle. En d’autres lieux et avec d’autres mots, les puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne notamment, ont justifié leurs conquêtes par cette volonté de « civiliser », de « sauver des vies », de « détruire la barbarie ». « Tintin au Congo », qui était une manière populaire de présenter une vision du monde à des générations d’enfants occidentaux, était dans un sens un bon reflet de tout cela. Les Blancs sont des papas, les Africains sont des enfants.

Qui est ingouvernable ?

Il est facile aujourd’hui de dire que Haïti a « toujours » été chaotique, que l’Irak a « toujours » été violent, que le Congo a « toujours » été tribal et meurtrier. Comme la mémoire est une faculté qui oublie, on omet de dire que l’Europe occidentale, berceau de la modernité, a été traversée de guerres civiles et inter-étatiques pendant plus de 200 ans. Et que le XXe siècle des massacres, des génocides et des guerres civiles s’est essentiellement déroulé entre l’Oural et l’Atlantique. À ce que je sache, le délire hitlérien et les 60 millions de morts sont bien survenus en Europe. À ce que je sache, le monde dit civilisé a toléré longtemps des dictatures féroces comme celles de l’Espagne de Franco ou du Portugal de Salazar. Et à moins que je ne me trompe, l’Europe est sortie de son trou noir parce que des hommes et des femmes de bonne volonté ont fini par imposer la voie de la raison, de la tolérance, de la démocratie. Mais cela a pris du temps. Alors je pose la question, pourquoi peut-on dire que Haïti, l’Irak ou le Congo sont des « causes perdues » ? Certes, personne ne pourra nier la situation catastrophique dans laquelle ils sont tombés, mais les présenter comme des cas sans espoir est pour le moins un peu court. En Haïti, en Irak, au Congo et ailleurs, les hommes et les femmes de bonne volonté abondent, luttent, résistent, essaient. Mais on les écoute rarement.

Pourquoi ce chaos ?

Il est chic et de bon goût de faire le procès des dictatures et des démocratures qui ont essaimé dans ce qu’on appelait le tiers-monde. Dans une large mesure, ils ont échoué (mais pas tous cependant). Dans une large mesure, malgré ce qu’en disaient certains « tiers-mondistes », les élites locales ont été largement responsables. C’est vrai, c’est indéniable. Mais faut-il pour autant occulter les responsabilités internationales ? La dynastie Duvalier en Haïti a perduré avec un appui important de la France et des États-Unis, en tant que « rempart contre le communisme » dans les Caraïbes. Au Congo, Léopold ll de triste mémoire avait mis en place un système de pillages et de meurtres qui est resté longtemps caché dans son pays, et qui s’est perpétué sous Mobutu, un autre « allié » de l’Occident contre le communisme. L’Irak a été l’objet d’une des premières campagnes militaires utilisant des gaz, l’armée britannique voulant écraser la rébellion chiite. Plus tard, Saddam Hussein a été armé et financé par la France, l’Allemagne, les États-Unis, la Russie, pour vaincre le « danger iranien ». Ce n’est pas de la propagande. Entre l’Occident gourmand de pétrole et de ressources naturelles et des élites locales sans foi ni loi s’est érigé un sinistre « deal », qui a perduré et qui perdure. Pourquoi nier que le chaos mondial origine de ses grandes puissances qui ont fait le choix de piller et de réprimer ?

De l’ingérence

Les résultats sont nets et frappants. Dans de vastes régions du monde, la situation est à la dérive. Des systèmes étatiques s’effondrent, d’autres perdurent dans la violence. La pauvreté s’aggrave (un milliard d’ultrapauvres, selon l’ONU, avec moins d’un dollar par jour). Des milices et des armées prolifèrent. De partout retentissent des cris d’alarme. Oui, nous devons répondre à ces appels au secours. Non, il n’y a pas d’excuse pour ne pas intervenir. L’ingérence est nécessaire, mais la question est comment. Soutenir la recolonisation de Haïti ou de l’Irak ne fait que perpétuer un cercle vicieux et approuver les structures inégalitaires qui existent dans le monde. Par contre, il y a des alternatives. Des mouvements, des associations locales font un travail admirable pour mener la lutte pour la démocratie. Leurs chefs et leurs militant-es sont menacés, maltraités, assassinés, mais ils continuent. Parfois une poignée d’Astérix, ailleurs beaucoup plus. Ce sont eux qui s’ingèrent. Tintin, notre reporter jeune et sans reproche, ne fera rien à leur place.


L’auteur est directeur d’Alternatives.

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