SuperClub Vidéotron, Internet et liberté d’expression

vendredi 16 août 2019, par Meryem Kouider

Jeudi soir, assise sur mon sofa, en scrollant [1] mon Facebook, je tombe sur un article de Montréal Blog (la source d’information de tout Montréalais qui se respecte) citant : Il ne reste plus qu’un club Vidéotron à Montréal. Un petit pincement au cœur me prend et je deviens soudainement beaucoup trop nostalgique. Cette nostalgie me pousse à transférer l’article à mon frère avec la caption [2] : tes enfants ne connaîtront jamais les chicanes du vendredi soir, pour choisir trois DVD au Superclub Vidéotron de Ville Saint-Laurent, situé entre le Provigo et le Croteau.

Avec Netflix, l’accès à une tonne de films est au bout de nos doigts. La meilleure (ou la pire) partie est que depuis quelques années, il est possible d’écouter Netflix sur plusieurs écrans en même temps. Tu n’as donc, heureusement (ou malheureusement ?), plus de chicanes publiques et humiliantes avec ton frère, débattant si vous allez louer Mean Girls ou The Matrix.

Cette petite anecdote m’a fait réfléchir. L’ère du numérique a changé absolument tous les aspects de nos vies. Passant par nos activités du vendredi soir, à nos modes de communication, jusqu’à la réadaptation des apprentissages et des systèmes scolaires. Mais qu’en est-il de notre liberté d’expression ?

Les atteintes aux droits humains et aux libertés d’expression à l’ère du numérique peuvent être difficile à saisir, mais elles sont, toutefois, aussi importantes et sérieuses que toutes autres atteintes à la liberté. En 2018, l’Union européenne a mis en place The General Data Protection Regulation (GDPR) pour réglementer l’utilisation de données personnelles en ligne. Dans le même ordre d’idées, il y a quelques mois, le Canada a également présenté la Charte canadienne du numérique, celle-ci présente dix grands principes, comportant notamment l’accès égal au numérique pour tous les Canadien·nes. Ces actions posées par les gouvernements peuvent fournir une idée de l’importance du sujet, cependant, celui-ci est beaucoup plus vaste qu’on ne le pense.

Les atteintes aux droits et libertés par le numérique ne se résument malheureusement pas qu’à l’usage malicieux de données ou aux commentaires haineux sur le web. Elles ne sont pas toujours apparentes et peuvent ainsi échapper de prime abord à notre compréhension. Je dois vous avouer ma difficulté à saisir la complexité des enjeux, jusqu’à tout récemment, au moment des coupures d’Internet au Soudan.

Le 3 juin dernier, la connexion Internet au Soudan a été coupée après le massacre de manifestant·es réuni·es le devant le ministère de la Défense à Khartoum [3]. Une coupure ordonnée par le Conseil militaire de la transition (TMC), au pouvoir depuis la chute du président Omar el-Béchir en avril dernier, qui refuse de laisser le pouvoir aux civils, et qui tente de briser le mouvement de contestation. L’objectif de l’interruption était donc de couper la parole aux manifestant·es soudanais·es, qui utilisent principalement les réseaux sociaux comme moyen de communication [4]. L’armée a également confisqué et détruit plusieurs appareils téléphoniques afin d’assurer que les atrocités commises dans le pays ne soient pas divulguées sur la scène internationale [5]. En plus de brimer la liberté d’expression et de cloîtrer la population, cette coupure engendre plusieurs conséquences économiques. Un article du Globe and Mail présente Shehabaldin Ahmed, 27 ans, qui subvient aux besoins de sa famille en travaillant comme chauffeur Uber. La coupure de réseau a eu un impact majeur sur ses revenus et il est loin d’être le seul dans cette situation. Les organisations The Internet Society et NetBlocks ont développé un outil mesurant les coûts économiques qu’engendre une coupure d’Internet. Il est estimé que la coupure au Soudan a occasionné des coûts de 45 784 857 US$ par jour [6].

Au début du mois de juillet, le Soudan entame une nouvelle étape avec un accord sur l’instance de transition. Les parties en opposition ont trouvé un terrain d’entente pour un partage du pouvoir entre militaires et civils dans un conseil souverain, durant la période de transition estimée à trois ans. Le 9 juillet, l’Internet mobile a été restauré, après plus d’un mois de coupure.

Cette situation, complètement inacceptable, est loin d’être la seule. Le 21 juin dernier, le gouvernement de Myanmar a suspendu l’Internet mobile dans l’État de Chin. En avril, le Sri Lanka a bloqué l’accès aux réseaux sociaux à la suite des attentats. Lors des dernières années, plusieurs pays dont l’Indonésie, le Bénin et la Mauritanie ont suspendu l’Internet lors des élections. Entre 2016 et 2018, l’organisation Access Now a répertorié 371 coupures et 188 de celles-ci sont survenues en 2018 (comparativement à 75 en 2016). Ces données démontrent la hausse de la popularité de cette pratique par les gouvernements autoritaires. C’est donc pour cette raison qu’il faut la dénoncer avant qu’elle ne soit normalisée.

Pour mieux comprendre les recours possibles, faisons un petit retour en arrière et prenons le temps de mieux définir ce qu’est une coupure de réseau. Selon Access Now, « une coupure d’Internet survient lorsqu’une personne, généralement un gouvernement, interrompt intentionnellement l’Internet ou prend contrôle des applications mobiles dans le but de contrôler ce que la population dit ou fait » [7]. L’organisation NetBlocks se spécialise dans l’analyse du trafic internet dans le but de répertorier ces coupures, à l’aide notamment de leur NetBlocks Internet Observatory. Ce groupe de la société civile indépendant aspire à un avenir numérique ouvert et inclusif pour tous [8]. À l’aide de scanners électroniques, l’analyse du trafic internet permet de reconnaître les coupures, qu’elles soient globales, comme dans le cas du Soudan, ou partielles comme au Sri Lanka en avril dernier, lorsque le gouvernement a décidé de couper les réseaux sociaux pour plusieurs jours. NetBlocks publie ensuite des rapports sur leur site internet afin de transmettre l’information au plus grand nombre. Cette information est par la suite reprise par des organisations de défense des droits humains par le numérique, telles que Access Now, ARTICLE 19, SMEX, Sula Batsu et plusieurs autres (pour la liste complète, vous pouvez visiter : https://www.accessnow.org/keepiton/#add-your-org) qui elles, adapteront les mesures appropriées pour dénoncer la situation. Le compte Twitter de l’organisation NetBlocks @netblocks, est la façon optimale de rester informé·es.

Il est également important de savoir que les coupures d’Internet sont une atteinte directe à la liberté d’expression et dénoncées pour plusieurs raisons. D’abord, les fournisseurs d’accès internet sont redevables de fournir le service, tant qu’il est payé par le consommateur. Ensuite, ces mêmes fournisseurs ont également des obligations envers leurs maisons-mères qui, généralement, sont des franchises de compagnies multinationales. Finalement, l’Union internationale des télécommunications (UIT), étant l’institution spécialisée des Nations Unies pour les technologies de l’information et de la communication, qui compte aujourd’hui 193 pays membres, a, à plusieurs reprises, ratifié des conventions internationales interdisant de telles pratiques. Ainsi, il est crucial d’en parler et de dénoncer ces coupures.

Le droit d’accès à l’Internet est encore jeune et les façons d’y remédier sont encore en développement, c’est donc pour cette raison qu’il faut hausser sa voix, expliquer et défendre ce droit, qui aujourd’hui, à l’ère du numérique, est aussi fondamental que tous les autres.

PS : Voici la réponse à mon frère pour les curieux et curieuses : « dis-toi que les gens qui étaient jeunes dans les années 1930, 40 ou 50, se disent exactement la même chose que nous par rapport à beaucoup de choses. »


[1] Dans ce texte, certains anglicismes issus du vocabulaire des réseaux sociaux sont utilisés sciemment pour rappeler qu’ils s’imposent de plus en plus dans notre quotidien. (Scrollant : signifie « en faisant défiler l’écran vers le bas pour consulter le fil d’actualités ».
[2] Signifie « légende ».
[3] Open Access Government, Katherine Barnett, Juillet 2019, « Sudan : Life without the internet ». En ligne : <https://www.openaccessgovernment.or...>
[4] Idem
[5] Access Now, Berhan Taye, juin 2019. « #IAmTheSudanRevolution : There’s a direct link between internet shutdowns and human rights violations in Sudan ! ».
En ligne : <https://www.accessnow.org/iamthesud...>
[6] NetBlocks, Cost of Shutdown. En ligne : <https://netblocks.org/cost/>
[7] Access Now. #keepiton. En ligne : <https://www.accessnow.org/keepiton/>
[8] NetBlocks Mapping Net Freedom. En ligne : <https://netblocks.org/about>

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