Secours en Haïti : Etats-Unis et France se marchent sur les pieds

lundi 18 janvier 2010, par Pierre Haski

Les Américains ont pris la tête de l’organisation de l’aide à Haïti. Un leadership qui irrite notamment la France.

La phase de l’aide d’urgence aux Haïtiens sinistrés n’est pas achevée que les querelles diplomatiques ou d’ego national sont déjà étalées sur la place publique. Au cœur du débat, la place centrale prise par les Etats-Unis dans l’organisation des secours, et la course au leadership pour la reconstruction de Port-au-Prince qui est d’ores-et-déjà en préparation. L’humanitaire d’Etat est devenu une autre manière de se faire la guerre.

Point de départ du problème, la faillite de l’Etat haïtien : déjà patente avant le séisme, elle l’est plus encore depuis que le gouvernement a été décimé par la catastrophe et se révèle incapable de faire face à l’ampleur sans précédent de la tragédie. Et les Nations unies, malgré toute la bonne volonté de leur secrétaire général Ban Ki-Moon, qui s’est rendu sur place dimanche, n’ont pas -n’ont plus ? - les moyens de prendre le relais.

La nature ayant horreur du vide, les Etats-Unis ont pris la place laissée vacante et en particulier le contrôle de l’aéroport, cordon ombilical vital pour l’aide aux sinistrés. Mais il a suffi d’un avion français détourné sur Saint-Domingue par le contrôle aérien américain pour que les récriminations se fassent entendre, tout comme les accusations de « recolonisation » de l’île.

Le poids de l’histoire est évidemment présent. Les Etats-Unis ont occupé Haïti de 1915 à 1934, une mise sous tutelle qui, comme le rappelle l’auteur d’un livre sur le sujet, visait, dans le cadre de la »doctrine Monroe », à garantir la sécurité dans les Caraïbes, mer américaine s’il en est. De là à parler de nouvelle occupation, il n’y a qu’un pas démenti avec vigueur, et de manière crédible, à Washington.
Les raisons de l’activisme américain

Pour Barack Obama, il y a deux raisons à une intervention massive et voyante en Haïti : le souvenir amer du cyclone Katrina et la passivité de George Bush face au désastre qui frappait la Nouvelle Orléans ; et la forte présence d’immigrés Haïtiens sur le sol américain, qui transforme cette tragédie en émotion collective nationale -et donc électorale (au moins en Floride) en cette année de renouvellement d’une partie du Congrès. Obama s’y est impliqué personnellement, comme l’illustre un article inattendu publié dans Newsweek, un geste sans précédent.

Cet activisme américain, appuyé sur des moyens considérables et une visibilité médiatique considérable, est mal vécu à Paris. D’abord parce que Nicolas Sarkozy entretient un rapport d’agacement avec tout ce qui touche au président américain, mais aussi parce que la France, histoire et francophonie obligent, s’estimait légitime dans une position de leadership

Non seulement la France n’est qu’un intervenant parmi d’autres, mais ses avions sont à la merci des décisions d’un contrôleur aérien yankee !

Ces querelles sont inutiles et dérisoires quand on pense à l’ampleur du drame haïtien, mais elles sont devenues inévitables tant l’action humanitaire a été largement détournée par les Etats et est devenue un instrument de l’action diplomatique comme les autres. La présence d’un ancien « French doctor » à la tête de la diplomatie française n’en est que l’un des signes les plus évidents.

Cette affaire n’est qu’un signe de plus de l’absence d’organisation légitime de coordination internationale en cas de crise. Les Nations unies ont été délégitimées, vidées de leurs moyen, et ne sont plus en état de remplir cette mission. L’ONU est pourtant la seule instance qui pourrait jouer ce rôle.
L’Europe aux abonnés absents

L’Union européenne est -une fois de plus est-on tenté d’ajouter- aux abonnés absents, même si lundi les 27 ont promis 200 millions d’euros pour Haïti. On se prend à rêver de voir les Européens disposer collectivement des moyens d’une intervention « à l’américaine » dans une situation d’urgence de ce type, mais il est à craindre que ce ne soit pas avant longtemps, à en juger par les premiers cafouillages des nouvelles institutions, déjà en concurrence avec la présidence tournante nationale, en l’occurrence l’Espagne.

La « bataille de la reconstruction » risque fort de voir la même foire d’empoigne. Nicolas Sarkozy, dans son éternelle posture de sauveur planétaire, a le premier dégainé l’idée d’une conférence internationale pour la reconstruction d’Haïti. Mais celle-ci se déroulera plutôt au Canada, plus proche, plus impliqué…

Comment assurer que cette conférence ne soit pas une occasion de plus d’effets d’annonce nationaux, avec quelques milliards de dollars promis, pas nécessairement débloqués, et avec un fort risque d’être mal employés ? Comment assurer cette efficacité sans pour autant mettre Haïti sous tutelle, américaine ou autre ?

Ces questions pourraient être débattues sans arrière-pensées, sans rivalités stratégiques, sans surenchère compassionnelle hypocrite. Il n’est pas trop tard pour dépolluer ce débat qui porte, en réalité, sur l’organisation du monde au XXIe siècle.


Voir en ligne : Rue 89

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