Journal des Alternatives

Rude campagne au Mexique

Frédéric JULIEN, 1er juin 2006

Le mandat présidentiel de Vicente Fox s’achève dans la tourmente, alors que la répression violente de manifestations populaires est décriée par de nombreux médias et organismes de droits humains. À l’aube des élections présidentielles du 2 juillet prochain, plusieurs secteurs de la société mexicaine se questionnent sur la « transition démocratique » amorcée en 2000.

MEXICO - Depuis la surprenante victoire du Parti d’action nationale (PAN, droite) en 2000, devant le Parti de la révolution institutionnelle (PRI, centre-droit), Vicente Fox et son « gouvernement du changement » ont déçu, tant à droite qu’à gauche. L’immunité accordée par Fox aux ex-mandataires du PRI, véritable parti-État au pouvoir depuis 1929, et les nombreux scandales impliquant des membres de son gouvernement (financement illégal de campagnes électorales, trafic d’influences) ont mis fin aux espoirs des progressistes d’en finir avec le corporatisme, la corruption et l’impunité.

À droite, l’incapacité du gouvernement de faire adopter par une chambre des représentants divisée en trois tiers la plupart des réformes structurelles promises (ouverture du secteur de l’énergie à l’investissement privé, flexibilisation du marché du travail, taxe régressive sur les médicaments et les aliments de base) a déçu le secteur des affaires.

À cela s’ajoutent des indicateurs économiques peu reluisants : augmentation du PIB de 7 % seulement en six ans, stagnation de l’emploi, augmentation de la pauvreté urbaine de 50 à 55 %, etc. Un bilan bien difficile à défendre pour le successeur de Fox, Felipe Calderón, candidat du PAN aux présidentielles de 2006.

Pour sa part, le candidat vedette du Parti de la révolution démocratique (PRD, centre-gauche), Andrés Manuel López Obrador, voit sa popularité croître régulièrement. Maire de Mexico depuis 2000, AMLO, comme le surnomme ses partisans, mise sur des politiques à caractère social et un style souvent populiste.

Portant son slogan » aux quatre coins du pays, « Pour le bien de tous ! Mais d’abord les pauvres !, Obrador promet la création de programmes d’aide aux plus démunis, des médicaments et des effets scolaires gratuits, ainsi que la réduction du salaire des fonctionnaires fédéraux. En conformité avec le principe d’« austérité républicaine », le salaire du président serait réduit de moitié et sa résidence de fonction « rendue au peuple ». AMLO s’engage enfin à affronter de nouveau l’électorat à la mi-mandat, dans le cadre d’un plébiscite sur le bilan de son gouvernement.

La popularité d’Obrador a conduit le PAN et le PRI à s’acharner contre lui tout au long de son mandat à la mairie de Mexico. Le gouvernement Fox était même allé jusqu’à intenter des procédures judiciaires dans l’affaire de la construction d’une route menant à un hôpital, visant à empêcher sa candidature présidentielle (voir notre édition de mai 2005). Une manifestation rassemblant plus d’un million de ses partisans avait toutefois réussi à bloquer la manœuvre.

Répression « électorale » ?

Alors que Calderón continue volontiers à dépeindre Amlo comme autoritaire et dangereux, le candidat du PRI, Roberto Madrazo, lui attribue la responsabilité de l’insécurité de Mexico. Aussi, plusieurs observateurs expliquent le récent épisode de répression violente au Mexique - pour lequel le gouvernement de Vicente Fox est depuis près d’un mois la cible des journalistes, des mouvements sociaux et des organismes de droits humains - par la nécessité du gouvernement de prouver sa capacité à maintenir l’ordre.

Le 4 mai dernier en effet, une opération destinée à mâter les manifestants du Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra (FPDT) de San Salvador Atenco s’est soldée par la mort d’un enfant, tombé sous les balles de la police, et l’arrestation brutale de plus de 200 personnes, la majorité d’entre eux ayant été sauvagement battus et plusieurs femmes violées. Qu’à cela ne tienne, Calderón martèle qu’il aurait agi de la même manière...

La situation est suffisamment grave pour retenir depuis, dans la capitale, toute la caravane de La Otra Campaña, la « contre-campagne » électorale que mène à moto, à travers la république, le Subcomandante Marcos. Mise sur pied avec l’objectif de fédérer les différentes luttes sociales du pays, « l’autre campagne » s’est immédiatement portée à la défense du FPDT et entend demeurer à Mexico jusqu’à la libération de tous les prisonniers politiques d’Atenco. Depuis, les manifestations de dénonciation de la répression se succèdent à travers le pays.

Quelle alternative politique ?

Au milieu de la tourmente, de plus en plus de citoyens se sentent désillusionnés face aux partis politiques. C’est le cas de Rosa Nava, chômeuse, qui participait à une marche organisée par La Otra campaña. « Je ne me sens représentée par aucun parti politique, explique-t-elle. J’ai l’impression qu’ils ne veulent être au pouvoir que pour avoir du pouvoir. Ils ne se préoccupent pas d’instaurer des politiques qui bénéficient au peuple. »

Jesus Flores, organisateur communautaire et militant de gauche de longue date, n’attend pas non plus grand-chose d’un éventuel gouvernement du PRD. « La marge de manœuvre d’Amlo sera extrêmement limitée. Les engagements du Mexique auprès des institutions financières internationales et le non-contrôle de la chambre le réduiront à mettre sur pied des politiques sociales "cosmétiques", comme celles qu’il a implantées à Mexico. »

Il reste que pour des millions de Mexicains, AMLO, que les sondages placent à égalité avec Calderón, incarne un espoir de changement.