Liban

Retour vers le futur

vendredi 1er juin 2007, par Pierre BEAUDET

L’armée libanaise ressert l’étau sur le camp de réfugiés palestiniens de Nahr Al-Bared au nord du Liban, officiellement pour en éradiquer un groupuscule aux motivations obscures, Fatah-Al Islam. Mais dans les faits, il y a des mois que les protagonistes libanais de la guerre de l’été 2006 s’apprêtaient à en découdre.

Ces jours-ci, une grande partie des 40 000 habitants du camp de Nahr Al-Bared se retrouvent en fuite, sur la route, dans des conditions déplorables. Beaucoup aboutissent dans l’autre grand camp palestinien du nord, Badaooui, où ils s’entassent à 10, 20 et 30 dans de micromaisons déglinguées. On dira que les réfugiés palestiniens en ont vu d’autres, depuis leur expulsion, en 1948. Mais tout de même.

Depuis la fin de la « guerre de trente-trois jours », survenue en juillet 2006, les protagonistes libanais ainsi que leurs alliés internationaux n’ont cessé de se préparer à de nouveaux affrontements. Sur le plan intérieur, le gouvernement libanais et en particulier son « maillon fort », le clan de Saad al-Hariri, cherchent à consolider l’alliance avec les États-Unis et à refouler l’opposition dont le chef de file est le Hezbollah.

Le « petit problème », pour M. Hariri, est que le Hezbollah est sorti passablement renforcé de sa victoire contre l’armée israélienne l’été dernier. De facto, le pays est divisé en deux. Le gouvernement et le clan Hariri résistent aux appels de l’opposition pour mettre en place un gouvernement d’unité nationale. Quant au Hezbollah, en dépit d’immenses manifestations, il ne réussit pas à forcer le jeu. Une impasse politique, pourrait-on dire. Ou une partie remise.

Au Liban, devant une telle situation, il arrive souvent que le conflit éclate sur le dos des Palestiniens, qui sont vulnérables et parfois instrumentalisés. D’où les doutes portés sur Fatah Al-Islam. On sait en effet, par les médias libanais, qu’Hariri est en contact avec ce groupe qui se présente « sunnite » et « intégriste ». Parallèlement, Hariri développe ses propres appareils de sécurité, en dehors de ceux de l’État, tels ces mystérieux Jihaz al-Ma’alumat. Selon le professeur de l’Université américaine de Beyrouth, Ahmed Moussalli, Hariri a financé des intégristes sunnites pour en faire des alliés contre le Hezbollah. En 2005, il a mêmem payé la caution de $48 000 dollars pour quatre membres d’un autre groupuscule islamiste (Dinniyeh), qui étaient accusés de sédition.

Le virage américain

Le drame actuel se joue cependant à un autre niveau. Confrontés à leurs échecs en Irak et devant l’incapacité de leurs alliés israéliens à venir à bout de l’opposition libanaise, Bush et son équipe seraient en train, selon le réputé journaliste Seymor Hersh, d’infléchir la stratégie de la « guerre sans fin » entamée depuis 2001. Dans une récente enquête publiée par le magazine New Yorker, Hersh affirme que Washington a décidé de concentrer ses efforts contre l’Iran et contre ce qui est appelé par l’administration Bush « l’arc chiite ».

Ceci implique une politique de rapprochement et d’accommodement avec l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Égypte en tant que principaux gouvernements « sunnites » de la région. Cela pourrait même éventuellement signifier un rapprochement avec des factions sunnites en Irak, en Syrie et au Liban. Selon Hersh, George Bush aurait accepté le fait qu’il ne peut plus gagner sa guerre « contre tout le monde ». De plus, realpolitik oblige, il lui faut trouver des alliés. Y compris en appliquant le bon vieux principe voulant que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Cela avait été fait à l’époque de la guerre en Afghanistan contre les Soviétiques.

Les stratèges de Washington estimeraient que l’Iran et ses alliés comme le Hezbollah représentent une menace potentielle encore plus grande que les autres, compte tenu de leurs capacités militaires. De même, il apparaît difficile d’Ignorer les appuis populaires croissants qu’ils reçoivent en tant que forces capables de tenir tête aux dictats états-uniens et israéliens. Si Hersh a raison, le conflit dans le nord du Liban prendrait un sens encore plus sinistre.

Des objectifs plus ou moins cachés

Les Palestiniens au Liban pourraient devenir les premières victimes de ce réalignement. Selon As’ad Abukhalil, un journaliste palestinien qui anime un site internet très populaire (Electronic Intifada), Fatah Al-Islam apparaît comme un bouc-émissaire tout désigné pour faire éclater la guerre contre un ennemi imaginaire et faible. « Ce sont des combattants qui viennent de l’extérieur et qui n’ont pratiquement aucun lien avec la population de Nahr Al-Bared. Leur combat contre l’armée libanaise est dérisoire. L’armée libanaise veut rehausser son image [et faire oublier] faire oublier qu’elle ne peut défendre le pays lorsqu’il est réellement agressé. Comme durant l’été dernier, lorsque c’est le Hezbollah qui a résisté aux Israéliens ».

Une semaine avant le début des combats au nord, le sous-secrétaire d’État américain, David Welch, était à Beyrouth pour rencontrer le commandant en chef de l’armée libanaise. Toute la presse libanaise avait souligné cette rencontre extraordinaire. Rien n’avait réellement filtré, bien que l’on soupçonnait les États-Unis de demander aux Libanais ce que les Israéliens n’ont pu réussir jusqu’à présent. Abukhalil, du site Electronic Intifada, estime que l’objectif de Washington est « d’inciter le gouvernement libanais à déclencher une guerre globale contre les camps palestiniens, en utilisant Fatah Al-Islam dans un premier temps, puis en visant l’ensemble des organisations palestiniennes légitimes dans un deuxième temps ».

Le journaliste n’exclut cependant pas une double manipulation, comme on le voit souvent au Liban. Elle proviendrait des États-Unis, mais aussi de la Syrie, qui peut également jeter de l’huile sur le feu quand elle pense ainsi défendre ses intérêts. De toutes les manières, le Liban et en particulier les réfugiés palestiniens se retrouvent devant une autre crise majeure.

Les damnés de la terre

Il est vrai que depuis plus de 50 ans, les Palestiniens réfugiés au Liban ont connu bien des malheurs. Au début « abrités » sous des tentes par l’ONU, ils se sont peu à peu retrouvés des dizaines, puis des centaines de milliers, dans l’attente d’une résolution politique. Selon les conventions internationales, les réfugiés déplacés par la guerre ont un droit inaliénable au retour dans leurs terres d’origine. Mais l’État israélien, avec l’appui des États-Unis, nie ce droit. Aujourd’hui, ces réfugiés et leurs descendants sont plus de 400 000 au Liban. Une douzaine de « gros » camps (Sabra et Shatila à Beyrouth, Aïn Héloué à Saida, Rachidiyé au sud) sont autant de bidonvilles où l’infrastructure est totalement inadéquate.

D’après l’Agence de l’ONU qui s’occupe des Palestiniens, l’UNWRA, 60 % de ces réfugiés vivent sous le seuil de la pauvreté. La législation libanaise leur interdit de travailler dans 72 métiers, notamment la médecine, le droit, l’architecture. Au mieux, ils vivotent de petits métiers. Au-delà des conditions de vie inacceptables, les réfugiés vivent constamment sous la menace. En 1982, lors de l’invasion israélienne, plus de 3 000 civils ont été massacrés à Sabra et Chatila par des milices libanaises alliées à Israël. En 1986, l’armée syrienne, qui voulait expulser le leadership palestinien du Liban, a organisé une violente « guerre des camps » qui a fait elle aussi des centaines de victimes. Chaque année, bon an mal an, des bombardements israéliens, des attaques de diverses factions libanaises et syriennes, des conflits interpalestiniens continuent la ronde de la mort et de la destruction.

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