Repenser le rôle de la communauté internationale en Haïti

vendredi 31 mars 2006, par Camille Chalmers

L’ONU a réalisé dans le passé de grandes œuvres pour favoriser la paix et le développement dans le monde. Mais il y a eu aussi des limites, des échecs, des nécessités de réforme. Plus récemment, le ton a changé avec la prédominance des institutions de Bretton Woods sur le discours du développement social et des droits de la personne. Dans le cas haïtien, la situation a été et demeure problématique. Notre pays subit la domination américaine depuis 1915, une intervention qui a tenté de modifier les structures de la société et le système politique et aussi de marginaliser les acteurs nationaux. Sous le couvert de l’intervention de l’ONU sous la forme de la MINUSTAH, ce processus a continué. Il y a eu un transfert des espaces stratégiques de décision vers les secteurs externes. En partie, cette situation a été justifiée par une lecture totalement catastrophique de la situation haïtienne, comme si elle se comparait au Rwanda. La réalité est Haïti n’a pas été et n’est pas une catastrophe permanente. Les problèmes d’insécurité, de violence, de criminalité ne sont pas plus graves que ce qui sévit ailleurs dans la Caraibe, où il y a beaucoup plus de crimes en Jamaïque et en République Dominicaine. Il faut donc mettre les choses en perspectives. La problème grave d’insécurité est une conséquence des politiques économiques, de l’exode rural, du modèle de développement imposé.

Le mauvais départ de la MINUSTAH

Dès la mise en place de la MINUSTAH en juillet 2004, la relation entre le peuple haïtien et l’intervention internationale a été controversée. Celle-ci commençait sur la base d’une opération américaine tout à fait illégale qui fut par la suite endossée par la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Fait à noter, les forces militaires américaines étaient présentes sur place en Haïti avant la résolution. En fait, on a assisté à partir de 2003 à une longue dérive de la part de la communauté internationale. Les missions internationales se sont multipliées, mais en pratique, rien n’a été fait pour dénouer la crise. Les tentatives de médiation entre les factions politiques n’ont pas été menées jusqu’à la fin. On a laissé les milices armées se constituer à partir de la République dominicaine. Et finalement on a kidnappé Aristide. Rien ne justifiait cette intervention illégale même si, il faut le rappeler, Aristide faisait face à un fort mouvement d’opposition pacifique qui réclamait des changements. Le coup d’état a été un très mauvais début donc pour l’ONU. Aucune comparaison ne peut être invoquée entre la crise Haïti et la crise d’autres pays comme le Rwanda ou le Soudan. En Haïti, il n’y avait ni génocide, ni crimes massifs. Le chapitre sept de la Charte de l’ONU n’était pas pertinent.

La MINUSTAH et le gouvernement intérimaire

Le gouvernement intérimaire présidé par La Tortue a fonctionné sur la base de mécanismes ad hoc et anti-constitutionnels. Il n’y a pas eu de Parlement pendant deux ans. Malgré des promesses, le « Conseil des sages » n’a pas été transformé en Conseil d’état. La performance a été lamentable du point de vue des droits et de la reconstruction des outils judiciaires. Selon le Réseau haïtien des droits (RNDDH), les droits été constamment bafoués. Peu a été fait pour rétablir un dialogue national et la sécurité. Le processus électoral a été bâclé, mal géré et sans la détermination du peuple, cela aurait été une catastrophe. Le désarmement a été un gros échec, plus de 170 000 armes restent en circulation. En deux ans, la MINUSTA a récupéré 250 armes avec $10 millions de dollars. Entre-temps, l’insécurité a prévalu. Fait à noter en sus de tous les problèmes, les Etats-Unis ont continué de réexporter les criminels d’origine haïtienne vers notre pays, en dépit d’une demande explicite de La Tortue à cet effet.

Pauvreté et misère à la source de la crise

La grave crise sociale et économique n’a pas été réellement résolue depuis deux ans. Il y a eu le problème de décaissement, soulevé à plusieurs reprises notamment par le Brésil. Il y a également le problème qui découle du Cadre de coopération intérimaire (CCI), adopté sans débat réel, et qui prolonge les politiques néolibérales qui ont contribué à détruire l’économie paysanne. La priorité est la mise en place de zones franches alors qu’on abandonne les paysans. Or la crise haïtienne est une crise sociétale qui découle d’une dynamique d’exclusion et d’apartheid. Sans rupture avec cet état de choses actuel, aucun progrès n’est pensable. Or depuis 94, Haïti a reçu $600 millions par an, mais de cela, seulement 1,2% a été dirigé vers l’agriculture alors que 65% de la population est rurale, Moins de 2% de l’aide a été pour l’éducation. 2% pour l’environnement.

Redéploiement impérialiste

Depuis l’amorce des travaux sur les « états en faillite », il y a une évolution inquiétante du système international. Selon les Etats-Unis, « redresser » les États en faillite signifie modifier l’économie et le système politique, opérer une « réingénierie » de la nation. Selon la théorie américaine du « Licus » (Low income countries under stress), il faut donc renforcer la domination. Dans ce contexte, l’opération de la MINUSTAH en Haïti a été vue à Washington comme un champ d’expérimentation. Pendant que l’on confiait à des pays du sud la gestion de la sécurité, les plans de « restructuration » étaient mis en place par le CCI pour transformer Haïti, détruire les services publics notamment. Parallèlement, les Etats-Unis veulent consolider leur présence militaire dans la Caraïbe. Ils ont été forcés de se retirer de Vieques. Ils ont des problèmes avec Guantanamo. Ils sont confrontés par la résistance à Cuba et au Venezuela. Haïti n’est pas un endroit négligeable dans ce contexte. Déjà des travaux sont en cours pour installer des équipements militaires sous prétexte de sécurité.

À la recherche d’alternatives

L’épidémie des états en faillite découle des changements négatifs de l’ordre mondial, du transfert massif des ressources du sud vers le nord via la dette, le rapatriement des profit abusifs, l’échange inégal, la fuite des cerveaux, le rapatriement des bien mal acquis. Si la responsabilité de protéger est pour venue un principe, il faut commencer par protéger les populations et respecter leurs droits économiques et sociaux. En Haïti présentement avec l’exploit de l’élection, la mobilisation citoyenne reprend. Nous sommes très optimistes. Nous pouvons rompre les blocages du passé. Reprendre les espaces de souveraineté nationale. Briser l’économie spéculative, de rente, redistribuer, promouvoir la réforme agraire, rebâtir les services publics pour faire que les citoyens existent. C’est le cri de 1986 qui est repris.


Camille Chalmers dirige la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA) en Haïti et enseigne également à l’Université Haïti. Ce texte est un extrait de la présentation qu’il a faite lors d’un colloque organisé par la Chaire Raoul Dandurand de l’UQAM sur la « responsabilité de protéger », le 29 mars 2006

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