Journal des Alternatives

Repenser le commerce équitable

Benoîte Labrosse, 30 avril 2009

Malgré sa popularité croissante depuis ses débuts dans les années 1980, le commerce équitable « n’a jamais été aussi fragile dans son essence et dans la formulation de son projet de commerce alternatif ». L’heure de l’autocritique a sonné. C’est du moins l’avis du groupe de chercheurs à l’origine de l’ouvrage Quel commerce équitable pour demain ? Pour une nouvelle gouvernance des échanges qui vient tout juste de paraître chez Écosociété.

En février 2005, Juan, un producteur de café équitable du Chiapas (Mexique), a reçu 85 $ par sac de café, alors que le prix équitable est fixé à 141 $, et que sa récolte sera vendue à ce prix aux distributeurs et aux consommateurs du Nord. Le solde du montant est utilisé par son organisation locale pour assurer la transformation, le transport et la commercialisation de sa récolte, dont près de 20 % ne pourra être exportée, car elle n’atteint pas les standards de qualité du Nord. Juan n’aura accès à aucun préfinancement pour sa prochaine récolte - son organisation ne dispose pas de fonds suffisants -, pas plus qu’il ne sera payé pour l’aspect biologique de sa production, car entamer un second processus de certification est long et coûteux.

L’histoire de Juan a servi de prétexte à la douzaine de chercheurs qui ont pondu Quel commerce équitable pour demain ? pour questionner la portée réelle du « juste prix  » prôné par le commerce équitable. Son histoire soulève aussi les enjeux liés à la légitimité et à l’application des critères équitables, aux modèles de développement prônés par le mouvement et à la responsabilité concrète des acteurs du Nord. Loin de vouloir renier les bienfaits avoués du commerce équitable, les auteurs, dont la majorité gravite autour de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’UQAM (CRSDD), ont comme ambition « d’offrir un outil de réflectivité au mouvement équitable par la critique constructive ». La titulaire de la Chaire et codirectrice de l’ouvrage, Corinne Gendron, résume ainsi la démarche : « Nous voulions apporter notre contribution aux débats à venir, mais aussi faire réaliser aux citoyens à quel point la situation est complexe et à quel point le commerce équitable est confronté à toutes les problématiques du développement. »

En plus d’exposer les nombreux questionnements qui sont survenus au cours de sept de leurs propres expériences sur le terrain, les auteurs concluent leur ouvrage par une dizaine de propositions adressées aux nombreux acteurs du mouvement équitable. Certaines d’entre elles, comme « viser une meilleure répartition Nord-Sud de la valeur ajoutée des produits équitables », s’appliquent sans peine à l’histoire de Juan. Même chose pour leur souhait « d’instaurer un dialogue et des partenariats avec les autres initiatives », plus particulièrement avec les certificateurs biologiques.

Et le rôle du Nord dans tout ça ?

Le commerce du quinoa bolivien équitable contient lui aussi sa part de paradoxes. La popularité croissante de cette denrée sur le marché international pousse les Boliviens à en produire davantage, mais aussi à en consommer moins dans le but d’en exporter le plus possible. Les nouilles de blé sont donc en train de remplacer le quinoa, dans le régime alimentaire de base des Boliviens, même si sa qualité nutritionnelle est reconnue depuis longtemps et sa culture bien adaptée aux conditions locales.

Un tel constat amène le groupe de chercheurs à s’interroger sur les impacts du modèle de développement, actuellement prôné par le mouvement équitable et sur la souveraineté alimentaire des pays producteurs. De culture vivrière, le quinoa est passé à culture de rente, suivant un modèle de développement qui, constatent-ils, « reste résolument marqué par une dynamique Nord-Sud, dans laquelle le Sud approvisionne le Nord en denrées exotiques non transformées ».

Pourtant, pour être à la hauteur de ses aspirations, le commerce équitable devrait plutôt « s’inscrire dans une perspective partenariale de coopération Nord-Sud », soutient le collectif. Malheureusement, ce partenariat semble inéquitable, autant du point de vue monétaire que de celui des responsabilités. En effet, si les producteurs équitables du Sud doivent se conformer à un ensemble de critères de certification, il n’en est rien pour les distributeurs du Nord. Toute entreprise peut s’enorgueillir - et publiciser - le fait qu’elle offre des produits équitables, sans avoir à mettre en œuvre les critères de transparence, de démocratie et d’éducation du consommateur, qui sont pourtant à la base même du mouvement. Les chercheurs du collectif concluent donc qu’il est impératif de « prévoir des exigences pour les acteurs du Nord qui se revendiquent du circuit équitable ». Selon eux, ces critères devraient « au minimum servir à distinguer les acteurs du Nord offrant des caractéristiques équitables de ceux qui n’offrent que les produits équitables  ».

« Finalement, ce que l’on tente de dire aux acteurs du mouvement équitable, c’est qu’il faut sortir le commerce équitable de la logique uniquement commerciale, résume Corinne Gendron. Si le commerce équitable veut garder sa cohérence, il devra s’inscrire dans le mouvement plus large de consommation responsable, et pour y arriver, il devra nécessairement réaffirmer sa dimension politique. »


Quel commerce équitable pour demain ? Pour une nouvelle gouvernance des échanges
De Corinne Gendron, Arturo Palma Torres, Véronique Bisaillon, et coll., Éditions Ecosociété, 2009, 232 pages.