International

Rendez-vous à Caracas

jeudi 1er décembre 2005, par Catherine BINETTE

Du 24 au 29 janvier 2006 aura lieu à Caracas la sixième édition du Forum social mondial (FSM). Cette fois, le FSM se veut « polycentrique » avec des événements synchronisés au Venezuela, au Pakistan et au Mali où plusieurs milliers de personnes se sont donné rendez-vous. Dans la capitale vénézuélienne, plus de 100 000 personnes sont attendues. Après les énormes succès de Porto Alegre et de Mumbai, le FSM de 2006 entend faire plus, tout en prenant des risques.

La grande métropole de Caracas s’étend entre les montagnes et la mer. Accrochés le long des collines, des bidonvilles, barrios, s’étalent à perte de vue dans un capharnaüm de ruelles et de cabanes où règne le « système D » de la débrouille et de l’entraide. Depuis quelques temps, les barrios bourdonnent d’activités. Des cliniques, des écoles, des centres d’alphabétisation poussent comme des champignons. L’argent du pétrole que les gens ordinaires n’avaient jamais vu sert au développement social. Les pauvres (50 % de la population) vont chez le dentiste pour la première fois de leur vie. Les enfants reçoivent un verre de lait à l’école. Des mémés et des pépés apprennent à lire et à écrire. Est-ce cela la révolution ?

Sorti de sa caserne au début des années 1990 et réélu par la suite plusieurs fois par le peuple vénézuélien, Hugo Chavez est un homme comme on en rencontre dans les romans de Gabriel Garcia Marquez. Pour les petites gens des barrios, c’est le sauveur, celui qui ne fait pas partie de cette infiniment petite élite blanche et riche qui domine le pays depuis des lustres. Pour les dominants, c’est un « Castro communiste », un fou, un « singe noir » comme on le dit dans les beaux salons de la capitale où l’on est habitué à faire son shopping à Miami.

Et pour Washington, Chavez est un gros, un très gros irritant. Au lieu de dilapider la richesse nationale, il reconstruit son pays et renforce ses capacités militaires. Il appuie Cuba, mais aussi tous les efforts pour remettre en mouvement cette Amérique latine qui en a marre d’une domination états-unienne. Sûr de sa force depuis qu’il a déjoué la tentative de coup d’État d’avril 2002, Chavez en remet sur la sauce. Récemment, lors du Sommet des Amériques qui avait lieu en Argentine, il a fait défection pour aller du côté des manifestants anti-ZLÉA. « C’en est fini de l’humiliation », a-t-il déclaré devant 100 000 personnes en délire venues l’accueillir. Et son pays, quatrième plus gros producteur de pétrole au monde, a des capacités que peu d’États du tiers-monde possèdent.

Ombres et lumières

La révolution bolivarienne, comme l’ont baptisé les partisans du président, poursuit un cours impétueux. Selon des analystes comme le sociologue Edgardo Lander, « cette société a longtemps fonctionné avec des chefs charismatiques. Les contre-pouvoirs, comme les mouvements sociaux, les universités ou les médias, sont en général assez faibles. » Quand le lider maximo ne fait plus l’affaire, c’est l’émeute, comme le fameux Caracoazo de 1989.

Aujourd’hui, Chavez surfe sur le haut de la vague et fonctionne au-dessus et même au-delà de l’État. Son émission télévisée hebdomadaire, Allo Presidente, est une sorte de dialogue direct où les gens expriment leurs doléances et où le président prend des décisions sur le champ ! Ce style fait bien des contents parce qu’il déjoue l’impitoyable bureaucratie toujours efficace à trouver une excuse pour ne pas agir.

Mais en même temps, il inquiète les intellectuels et une partie des militants de gauche, d’autant plus qu’un grand nombre d’officiers l’ont suivi et se retrouvent maintenant au sommet des institutions de l’État. D’un autre côté, admettent les critiques de Chavez, des réalisations importantes sont visibles dans les quartiers populaires, y compris sur le plan d’une certaine démocratie participative où la population est appelée à se prononcer sur les priorités de la vie quotidienne. Le « pétro-populisme » avance, car ce qui compte pour les gens, ce sont les résultats.

Le Forum social à Caracas

Créé par les mouvements sociaux du monde entier, le FSM a relancé l’imagination du monde entier avec son désormais fameux slogan, Un autre monde est possible. La relocalisation vers Caracas offre dans ce contexte des opportunités et des risques. Certes, Hugo Chavez a mis à la disposition des mouvements sociaux des infrastructures importantes, ce qui n’est pas négligeable pour recevoir 100 000 personnes ! Ses propositions, comme celle de créer une nouvelle « Alliance bolivarienne pour les Amériques », reçoivent beaucoup d’appui au sein de la grande famille altermondialiste, surtout en Amérique du Sud.

Mais par ailleurs, le FSM est soucieux de préserver son autonomie et sa perspective critique. Il se définit très fortement comme non partisan face aux divers projets des partis politiques et des États, et se structure comme un espace de rencontres inclusif dans la recherche d’alternatives à l’ordre néolibéral actuel. Selon Carlos Torres, qui représente Alternatives auprès du comité organisateur du Forum, composé des principales organisations sociales du Venezuela, « c’est donc un grand défi, dans un pays où la voix d’El Presidente a généralement prépondérance. »

Mission Québec

Comme lors dès précédents FSM de Porto Alegre et de Mumbai, des Québécois et des Québécoises seront au rendez-vous. Alternatives, la CSN et la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ) s’apprêtent par ailleurs à organiser, quelques jours avant le FSM même, une sorte de « mission Québec » pour découvrir sur place les réalités multiples du processus en cours. Avec l’aide d’une équipe technique déjà sur place à Caracas, des discussions seront organisées pour comprendre et entendre le Venezuela « populaire » qui s’enthousiasme pour Chavez mais qui s’organise aussi dans mille et un projets. À travers cette « mission Québec » d’un type particulier, qui a peu à voir avec les Team Québec ou Canada qui visitent le monde pour faire du business, l’idée est de tisser des liens de solidarité avec un pays qui sans nul doute jouera un grand rôle dans les affaires à venir de l’hémisphère, tout en profitant de l’immense remue-méninges qu’est le FSM.

À propos de Catherine BINETTE

Amérique latine et Caraïbes

Catherine Binette a fait des études universitaires en gestion et en développement international à l’Université McGill. Il n’a fallu qu’une expérience de solidarité au sein d’une communauté autochtone de Oaxaca, au Mexique, pour confirmer l’intérêt qu’elle porte à la dynamique des mouvements sociaux et indigènes dans les Amériques. À l’emploi d’Alternatives depuis 2002, Catherine a d’abord travaillé comme chargée de projets et coordonnatrice du programme de communications et de mobilisation, ou elle s’est concentrée principalement sur le dossier du forum social mondial. Suite à un stage en économie sociale au Brésil, elle fait le saut dans l’équipe internationale et prend en charge les projets d’Alternatives dans les Amériques. Elle s’intéresse particulièrement aux pratiques novatrices d’économie solidaire et de développement local, ainsi qu’aux processus de transformation politique auquel nous assistons en Amérique du Sud.

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