Remous en Égypte

jeudi 3 mars 2005, par Pierre BEAUDET

Les évènements se précipitent au Proche-Orient et un peu partout (Palestine, Irak, Syrie, Liban), ça bouge. Pour les ultra-optimistes un peu naïfs, la démocratie est arrivée grâce à la réingénierie des de Georges W. Bush. Pour les ultra-pessimistes, tout cela est une vaste conspiration américaine qui se déploie contre les peuples.

Entre ces deux extrêmes se situe probablement la vérité. Les changements actuels ne sont ni une conspiration ni l’arrivée grandiose de la démocratie, mais témoignent d’une volonté certaine des citoyens et des citoyennes de réclamer leurs droits et de réinventer le système politique. C’est ce qui explique cette semaine la décision du Président égyptien Hosni Moubarak d’ouvrir le processus électoral.

Un amendement constitutionnel important

Le système politique égyptien est ce qu’on peut qualifier de « démocrature ». Les apparences de la démocratie sont là, notamment des élections, des partis politiques, une vie politique. La réalité de la dictature est cependant dominante car le « Parti-État » qui domine ce pays depuis 50 ans est inamovible. Les citoyens ont le droit de s’exprimer, si et seulement si leurs opinions concordent avec celles du groupe dirigeant ! Une fissure vient de s’insérer dans ce système cependant. Le président égyptien, sous de fortes pressions internes et externes, vient de proposer un amendement constitutionnel qui permettra l’élection du président au suffrage direct.

Jusqu’à présent, l’« élection » présidentielle consistait à voter oui ou non sur un nom unique apparaissant sur le bulletin de vote. À toutes fins pratiques, le « candidat » unique était choisi par le parti-État, ce qui ne laissait aucune option à la population. Le même système est d’ailleurs en vigueur dans d’autres pays de la région (la Syrie notamment). La démocrature est encore de vigueur dans de nombreux pays, en Tunisie par exemple, où le « président-à-vie » est endossé par des « élections » où 99% des gens « votent » pour lui dans des conditions inacceptables.

« C’est assez ! »

Il s’agit d’un « système pharaonique », selon Saad Eddin Ibrahim, un politicologue et un défenseur des droits bien connu en Égypte. Il se peut donc que la prochaine élection présidentielle soit davantage démocratique. Le président Moubarak est au pouvoir depuis 24 ans sous l’état d’urgence, ce qui lui donne la capacité de suspendre les libertés. Son fils, Gamal, est présenté comme son successeur éventuel. Mais si l’amendement est accepté, il y aura d’autres candidats. Entre-temps, l’opinion publique égyptienne est alerte. De nombreuses manifestations ont été organisées pour protester contre la mise en détention en janvier d’un leader de l’opposition, Ayman Nour. Le mouvement « kifaya » (« C’est assez ! ») tente de canaliser la contestation.

Des élections pour quoi faire ?

Dans la plupart des pays dans le monde, les élections servent à faire approuver un parti ou un leader, mais aussi un programme ou tout au moins des orientations de base. Même dans des pays où le système démocratique est bien développé, ce n’est pas parfait parce que la démocratie réelle exige plus qu’un endossement d’un parti ou d’un chef à tous les quatre ans. Ce qui ne nie pas l’importance de l’exercice cependant. C’est dans les pays où ce droit n’existe pas que son absence est cruellement ressentie. D’où l’importance des processus électoraux, comme en Irak récemment.

Certes à l’ombre de l’occupation américaine, les conditions étaient restrictives. Cela n’a cependant pas empêché 80% des électeurs (sur 60% de la population) de voter pour des partis qui luttent contre l’occupation en question. Présentement, Washington essaie de trouver une astuce pour empêcher les partis qui ont eu le plus de votes d’exercer le pouvoir. La bataille continue donc, au-delà des élections. Parlant d’occupation, les Palestiniens ont exercé à quelques reprises leurs droits de vote sous la menace des blindés israéliens.

On dira que cela n’a pas arrêté l’occupation. Par contre, cela a donné beaucoup plus de force et de légitimité aux revendications du peuple palestinien. C’est ainsi que l’exercice démocratique peut être un outil pour permettre plus de démocratie.

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