Afrique du Sud

Remboursement de la dette : Non !

jeudi 9 décembre 2004, par Kristin NELSON, Patrick FORGET

C’est sans grand éclat que Jubilee South Africa a protesté, en octobre, contre la réunion annuelle du FMI et de la Banque mondiale à Washington. À l’évidence, le lien entre les politiques des institutions financières internationales, la dette de l’Afrique du Sud et les coupures de courant n’est pas encore clair dans la tête des gens.

Deux à trois cents personnes se sont rassemblées, le 7 octobre dernier, devant les bureaux sud-africains du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) à Pretoria pour demander l’annulation de la dette extérieure de l’Afrique du Sud et, en particulier, la dette contractée sous l’apartheid.

Pour Jubilee South Africa, cette marche se voulait le moment fort d’un mouvement de protestation de 12 jours lancée la semaine précédente, à Johannesburg, par un piquetage devant la Reserve Bank of South Africa. Ce premier rassemblement coïncidait avec l’ouverture le 1er octobre, à Washington, de la réunion annuelle du FMI et de la BM à laquelle assistait le ministre sud-africain des Finances, Trevor Manuel.

Du représentant de la Reserve Bank, de la BM et du FMI, seul ce dernier a osé s’adresser aux manifestants en acceptant le mémorandum de l’organisation formée à Cape Town en 1998. « Le FMI prend très au sérieux les inquiétudes de Jubilee South Africa et lui transmettra rapidement une réponse » a dit en substance le représentant en résidence du FMI, Vivek Arora, de l’entrée du complexe logeant aussi des ambassades et le cabinet d’un spécialiste de la liposuccion.

Le coordonnateur national de Jubilee South Africa, Alvin Anthony, demeure toutefois réaliste : il ne s’attend pas à ce que le FMI et la BM rayent du jour au lendemain leur part dans la dette extérieure de l’Afrique du Sud. Le militant ne s’attend pas non plus à ce que la Reserve Bank rompe ses relations avec ces institutions que son organisation tient en partie responsable de l’augmentation de la pauvreté dans le pays. D’après une étude publiée en 2004 par deux chercheurs associés à l’Université du KwaZulu-Natal, l’Afrique du Sud comptait, en 2002, 22 millions de démunis sur une population de quelque 45 millions d’habitants, 2,4 millions de plus qu’en 1999.

Selon Oupa Lehulere, coordonnateur de Khanya College, une ONG basée à Johannesburg, Jubilee South Africa surestime le rôle des institutions financières internationales (IFI), notamment la BM, sur la politique économique de l’Afrique du Sud : « La BM est influente lorsque les pays manquent de liquidité pour faire leurs versements. L’Afrique du Sud, elle, a assez de ressources pour rembourser ses emprunts. »

À la fin de 2003, la dette extérieure du pays s’élevait à 37,4 milliards de dollars américains (les deux tiers ont été hérités du gouvernement de l’Apartheid), mais ne représentait que 23,2 % du PIB et 77,7 % de la valeur annuelle des exportations. Ce qui fait dire à Oupa Lehulere que la politique gouvernementale de réduction des dépenses, de coupes dans la fonction publique et de privatisation de services publics est plutôt le résultat du puissant lobby des capitalistes blancs et de la bourgeoisie noire à l’échelle nationale.

Certes, « les personnes qui bénéficiaient de l’apartheid sont les premiers bénéficiaires des mesures néolibérales adoptées par le gouvernement sud-africain » reconnaît Jabulani Dlamini, un membre du Comite exécutif de la section provinciale du Gauteng de Jubilee. N’empêche, comme ce jeune militant, plusieurs croient que les IFI ont leur mot à dire dans les choix économiques du gouvernement de l’African National Congress (ANC).

Patrick Bond, professeur au Graduate School of Public and Development Management à l’Université du Witwatersrand, est de cet avis : « Les IFI ont littéralement emprisonné le gouvernement sud-africain dans un projet politique néolibéral ». En 1993, par exemple, le FMI a imposé au pays un programme d’ajustement structurel à la faveur d’un prêt de plus de 800 millions consenti au gouvernement d’unité nationale auquel participait l’ANC.

Mais, selon l’économiste, c’est surtout au plan idéologique que l’influence des IFI sur la politique économique de l’Afrique du Sud est déterminante. « Trevor Manuel a lui-même admis que la BM est utilisée comme un réservoir de connaissances par son gouvernement et qu’en contrepartie, l’Afrique du Sud est considérée par la BM comme son projet-pilote sur le contient africain », rappelle l’auteur de Talk Left Walk Right, un livre très critique à l’endroit du gouvernement de Thabo Mbeki paru cette année.

Pour Alvin Anthony, l’endoctrinement du gouvernement sud-africain se manifeste par l’importance accordée aux exportations, par l’effort déployé pour attirer des capitaux étrangers mais, surtout, par la politique de recouvrement des coûts des services appliquée notamment pour l’approvisionnement en eau. « Quel est, pensez-vous, l’impact de cette politique encouragée par la BM sur les 8,4 millions de sans emplois ? » demande le coordonnateur national de Jubilee South Africa. Comme les économies réalisées par la mise en place de ce programme servent en partie à financer la dette, pour Alvin Anthony, la boucle est bouclée.

Personne ne s’en cache au sein de Jubilee South Africa : l’organisation mise beaucoup sur ce lien entre le remboursement de la dette et l’incapacité du gouvernement de fournir des services de base adéquats pour convaincre les gens de la pertinence de leur action. La responsable des communications du comité de province de Gauteng de Jubilee 2000 South Africa, Sonto Mthimkhulu reconnaît toutefois que ce lien n’est pas encore clairement établi dans la tête des gens. Des ateliers de sensibilisation menés en avril dernier par l’organisation dans un Township à l’est de Johannesburg ont témoigné de la méconnaissance de la population à ce sujet, note la militante.

À l’évidence Jabulani Dlamini, lui, connaît la chanson. « En réclamant l’annulation de la dette, Jubilee South Africa ne s’attaque pas seulement aux symptômes, mais à la cause même des problèmes auxquels fait face l’Afrique du Sud », clamait le jeune activiste avant de prendre la direction de la Reserve Bank, le premier octobre dernier.

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